LA RETRAITE
Aussi loin qu ils purent atteindre nos bataillons, les boulets mexicains les suivirent dans leur retraite. L'ambulance elle-même, dont le drapeau a commandé de tout temps le respect, essuya le feu des canons de Guadalupe tant qu'elle fut à leur portée. Tristes et humiliés, mais non abattus, nos soldats descendirent d'un pas calme et mesuré ces mêmes hauteurs qu'ils avaient escaladées si joyeusement le matin. Plus d'un songeait en ce moment au frère ou au camarade qu'il avait été contraint de laisser derrière lui : sur deux mille cinq cents hommes qui avaient donné Tassaut, près de cinq cents avaient été tués, blessés ou faits prisonniers ! Enfin, la nuit^ en descendant sur le champ de bataille, déroba à l'ennemi les colonnes françaises, et le roulement des voitures, le bruit sonore des bidons s'entre-choquant dans l'obscurité, se perdirent peu à peu dans la direction de nos réserves et de notre convoi.
TiC 6 au matin, le soleil, en se levant sur la plaine, ne semble éclairer qu'un calme profond. Pour une personne étrangère au combat de la veille, rien n'y parle de lutte sanglante ; mais, dans nos ambulances pleines de blessés, on en retrouve les cruelJes traces, et quant à ces hommes qui, là-haut, sous Guadalupe, sont penchés sur les fossés, la pelle à la main, ce n'est pas aux fossés qu'ils travaillent : ils font à nos glorieux morts, couchés dans cette vaste tombe creusée à leur taille, la charité de quelques pelletées de terre.
Du haut de ce fort, qu*il avait défendu avec tant d'opiniâtreté, le général Saragoza, commandant en chef des troupes mexicaines, peut embrasser d'un regard l'ensemble des positions françaises; notre camp, achevai sur la grande route d'Amozoc à Puebla, s'appuie sur trois hauteurs d'où nos grand'gardes surveillent la plaine.
Si le général mexicain a espéré que l'issue du combat du 5 mai déterminerait la brigade Lorencez à une retraite précipitée, il doit éprouver une déception mêlée d'inquiétude à la vue de nos tentes dressées devant Puebla.
Le général n'avait abandonné les hauteurs de Guadalupe qu'avec le projet de recommencer la lutte le lendemain, sur un autre point. L'assaut
de la veille s'était heurté à trop d'obstacles, pour qu'il songeât un seul instant à le renouveler. Il n'arrêta pas davantage sa pensée à une attaque directe de Pnebla par la chaussée ; tenter une opération de cette nature, c'était s'exposer, sur une longueur de quatre kilomètres environ, aux feux directs des défenses établies sur cette chaus* sée même, en avant de la ville, et aux feux croisés des forts de Guadalupe et de los Remedios; c'était risquer d'arriver avec une colonne décimée aux portes d'une ville de soixante-cinq mille âmes, défendue par vingt mille hommes de troupes régulières.
Il ne restait donc, en réalité, à examiner que les chances de succès d'un mouvement par la gauche. Mais, ainsi que le colonel Valazé l'avait observé du haut du Tepozuchil, avec une clairvoyance remarquable, de ce côté, la ville se présentait dans sa longueur, et le terrain offrait les dangers et les inconvénients inverses de la droite : complètement plat et dénudé, il formait comme un immense glacis, sur lequel on ne trouvait aucun obstacle, aucun point autour duquel il f&t possible de se rallier en cas de retraite. On eût donc été obligé de parcourir, à découvert, un espace de deux mille à trois mille mètres sous le feu des défenses delà ville, défenses consistant en une longue ligne de maisons crénelées, à terrasses
peu élevées, pouvant fournir des feux très-efficaces. Toutes les rues perpendiculaires à cette ligne de défense étaient coupées par des barricades précédées de fossés et armées de canon; ces barricades se répétaient dans chaque rue de deux cents en deux cents mètres.
On découvrait, en outre, en arrière, un vaste réduit formé au moyen de couvents reliés entre eux, et entourant la cathédrale. En présence de renseignements de cette valeur, tous les hommes compétents furent d'avis de ne pas tenter une attaque condamnée à Tinsuccès, et devant user ce qui nous restait de munitions, augmenter l'ambulance d'un nombre considérable de blessés, et partant nous exposer à un désastre.
Cependant il nous restait un espoir : c'est que l'ennemi vint nous attaquer. Notre présence devant Puebla, à la suite de notre infortune, — véritable défi jeté à l'armée mexicaine, — avait pour but de l'attirer en plaine. Mais, sans doute poursuivi par le souvenir de nos soldats arrivant à force d'audace jusque sur le parapet de Guadalupe, Saragoza hésita à mettre son armée aux prises avec moins de 5,000 Français. Heureux autant que* surpris de sa victoire, il craignit de compromettre l'éclat des lauriers mexicains dans une lutte en rase campagne contre ceux qu'il se plaisait à proclamer les « premiers soldats du
monde », et au sujet desquels Bériozabal, dans son ordre du jour à ses troupes, disait *. u Vous ic avez combattu les premiers soldats de Téu poque, et vous êtes les premiers qui les ayez (( vaincus. >*
Après trois jours passés devant Puebla à attendre vainement le général Marquez, le général de Lorencez donna Tordre de lever le camp.
Le 8 au soir, après une marche effectuée lentement, dans le but d'éviter à nos blessés des secousses douloureuses, la petite division française s'arrête au village d'Amozoc et y établit son camp. Quatre jours à peine viennent de s'écouler depuis le moment où, joyeuse et pleine d'espoir, elle s'élançait sur la route de Puebla; cependant combien cette nuit nous semble éloignée de celle que des songes trompeurs avaient animée d'une si douce clarté! Les riantes visions dorment dans le passé; des souvenirs récents et douloureux ont pris leur place à notre chevet; et, si notre esprit retourne encore vers Puebla et va jusqu'à errer autour de Guadalupe, cette fois, ce n'est plus une pensée de gloire ou de conquête qui le guide : là-bas, reposent les camarades morts en défendant l'honneur du drapeau.
Après deux jours consacrés dans Amozoc au repos des malades et à la réorganisation des
moyens de transport, le général Marquez n'ayant pas paru, la retraite continue. Nous séjournons à Tepeaca le 12, à Quetcholac le 13; en arrivant à Palmar, le 14, nous cernons le village et faisons prisonnier un peloton des lanciers de Carbajal. Puis nous abandonnons les terres froides. Sans cesse la pelle ou la pioche à la main pour combler les profondes coupures ou renverser les obstacles qui entravent leur marche , sans cesse sur le qui* vive, s'arrétant ici pour surveiller les manœuvres de l'ennemi, se formant plus loin pour être prêts à le repousser, les Français descendent lentement ces mêmes Gumbres, naguère témoins de leur ascension victorieuse, et dont le silence majestueux n'est aujourd'hui troublé que par le bruit de leurs travailleurs. Orizaba est leur objectif. Cette reine des terres tempérées est à égale distance de Vera Cruz et de Puebla. Par la haute chaîne de montagnes qui l'enceint de toutes parts, par l'importance de sa position, qui, à cheval sur la route de Mexico, barre littéralement la vallée d'Orizaba, cette ville est, depuis le début de la campagne, notre seconde base d'opérations; c'est dire qu'elle est pourvue d'une garnison, d'un hôpital et de magasins. C'est là que doit se terminer, à la gloû*e du corps de Lorencez, cette lutte que la France soutient avec trois régiments d'infanterie, un bataillon de marins, un bataillon
de chasseurs à pied, trois batteries d'artillerie et un escadron de cavalerie^ contre un pays que défendent les obstacles naturels les plus formidables, les maladies les plus cruelles, environ 25,000 hommes de troupes régulières, une nuée de guerrilleros habitués à vivre et à combattre dans les terres chaudes, contre un pays enfin dont Tarme la plus sûre est sa haine pour l'intervention.