‹ Au milieu des hommesChapitre 1 sur 69 · NEURASTHÉNIE · texte numérisé non relu

NEURASTHÉNIE

La dernière fois que j'ai vu Aurélien Scholl, c'était trois mois environ avant sa mort. Nous faisions les cent pas sur ce boulevard où il ne se sentait plus chez lui. Le décor enfermé dans son monocle lui donnait la vision de l'inconnu. Il était las et dépaysé. Tout en devisant de choses oubliées, nous étions arrivés devant un de ces édicules néo-viennois qui prêtent à l'accès des cryptes du Métropolitain une grâce équivoque. Comme je prenais congé de lui :

— Vous allez descendre là-dedans ? me dit-il.

— Mon Dieu, oui. Venez avec moi; je vous offre le métro.

Il ricana, avec un sursaut d'horreur. Il héla un fiacre et s'éloigna, en me jetant cet adieu :

— Ce n'est pas de ma génération !

Ce sont les dernières paroles qu'il m'ait adressées. En y réfléchissant, je leur trouve un sens historique et toute la mélancolie d'un testament. Scholl était un homme pénétré des nonchalances du second Empire.

Comme tous ceux qui virent les Cent-Gardes, Bade et l'Exposition de 1S67, il aimait, au lieu de les dévorer, à déguster les choses. Le machinisme de l'existence actuelle secouait trop rudement sa sensibilité de flâneur. Son énergie, un peu fatiguée, s'était habituée à l'outillage de la civilisation d'hier. Il prenait plaisir à n'user que d'engins démodés. Il croyait au fiacre, au bon sapin hideux de sa jeunesse, où le cocher et le bourgeois vivaient, l'un derrière l'autre, dans un état charmant de paix armée. Alors le taximètre n'exigeait pas que pour aller en voiture on sût le grec comme Théodore Reinach et les mathématiques spéciales comme 'M. Poincaré. Scholl préférait aussi à l'interview les chroniques et les nouvelles à la main. La traction à l'électricité et le journalisme à la vapeur lui inspiraient un vague effroi. Ce n'était qu'un nerveux. Nous sommes, nous, des neurasthéniques, et il est naturel que nous en concevions quelque orgueil.

Avait-il tort d'éprouver pour le Métropolitain une secrète terreur? Ce n'est encore pour nous qu'un jouet nouveau, ce que les enfants appellent une étrenne utile. Il nous rend service en nous amusant. Il faudra voir dans quelques années. Lorsque le réseau complet sera terminé, à une date qui déjà se précise, plus d'un de nous songera à Scholl. Qui sait si son instinctive répugnance ne prendra pas alors la gravité d'une prophétie ? Pour ma part, je n'en veux aucunement au Métropolitain. J'ai même passé, de mon plein gré, une grande partie de mon âge mûr sous ses voûtes souterraines. Empilé parmi mes contemporains, ne pouvant user d'aucun de mes membres, j'ai profité de ce que mes 3'eux demeuraient disponibles pour regarder autour de moi. Cela m'a exer.cé à la psychologie des foules.

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Je continue; II me semble parfois, en contemplant les personnes qui m'entourent, vivre au sein d'un cauchemar. Quand les portes du wag-on s'écartent, en faisant le bruit des grilles aux cages des fauves, je vois des êtres éperdus bondir avec des visages effarés et des rires féroces. On dirait des fuyards poursuivis par un péril mortel. Ils sont impitoyables et injurieux; ils foulent aux pieds les femmes et les enfants. De quels meurtriers se compose donc cette horde inhumaine ? De braves gens, qui, après avoir exercé à la surface de Paris les professions les plus pacifiques, rentrent tout simplement dîner chez eux. Là-haut, dans la vie, a leurs bureaux, à leurs comptoirs, ils pratiquent doucement les vertus françaises. Ils sont affables, paresseux et courtois ; ils se livrent avec élégance et détachement à leurs diverses industries. S'ils vendent des denrées alimentaires, ils servent le public sans empressement désordonné; bureaucrates, ils lui distribuent en souriant des renseignements inexacts, après l'avoir fait patienter longuement ; fonctionnaires, ils tiennent passionnément à ce que leurs camarades n'avancent qu'avec lenteur. Ils ne sont pas méchants. ■;<

Mais quoi ! ils sont pressés. On leur a promis de la rapidité pour leurs trois sous et ils en veulent avoir jusqu'au vertige. Ils prétendent aller aussi vite que les autres, et ce simple souhait suffit à leur donner des âmes cruelles. L'idée d'un retard de quelques secondes les conduirait au crime. S'ils n'arrivent pas à dompter en eux cette démence orgueilleuse, beaucoup termineront sous la douche une vie promise à de meilleurs lendemains. Nous avons vu l'alcoolisme décupler le nombre des aliénés. La folie de la vitesse est là qui nous guette. Elle a marqué ses victimes. Déjà, par une

sorte de prescience, les employés de la Compagnie affectent la sévérité vigilante des gardiens d'asile. C'est un Moloch que le progrès. Avec les meilleures intentions du monde, il nous apporte de nouvelles passions et des douleurs nouvelles. Il marche sur des ruines. Le Métropolitain a tué le fiacre, ovi Scholl aimait à digérer. La bicyclette a tué le canotage, dont Maupassant fut le dernier héros.

L'automobilisme semble pour le moment ne tuer que des chiens et des canards, sans compter quelques hommes de temps à autre ; mais il n'a pas dit son dernier mot. C'est une invention grosse de conséquences. Elle invite d'abord à méditer sur l'inégalité dans l'espèce humaine. C'est le sport qui nous divise le plus. Homo homini lupus est un adage qui date d'Abel, et Caïn. Mais les hommes doivent à l'automobilisme une raison de plus déchanger des haines. Ceux qui ne vont pas en automobile connaissent l'envie et regardent passer les autres avec des regards de colère ; ils leur jettent l'outrage et leur souhaitent d'horribles catastrophes. En revanche, rien n'égale la fierté de ceux qui parcourent les campagnes en répandant une poussière empestée. Ils constituent une caste insolente et représentent un Etat dans l'Etat. D"où leur vient cette morgue excessive rPeul-être tirenl-ils vanité de leur habillement r Le vêtement modifie l'humeur, et l'on a vu des gens perdre toute mansuétude parce qu'ils venaient de s'acheter une founure. Les automobilistes affectent un uniforme austère qui les change en monstres marins. Ainsi vêtus, les voyages de noces ressemblent à des accouplements fabuleux. Ce costume éloigne de l'humanité et dispose aux pensées farouches.

Pas plus tard qu'hier, j'ai pu mesurer l'abime qui

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sépare ces privilégiés d'un vulgaire piéton. Je flânais, aux bords d'un lac suisse, dans des prairies d'un vert d'émeraude ; l'odeur des pommiers montait doucement dans le ciel d'automne. Tout était paix, silence et parfum. Soudain un bruit guerrier, enveloppé d'une puanteur poudreuse, m'invita à me garer sous peine de mort. Une chose passa devant moi, formidable. Un être, en qui je ne démêlai rien qui me rappelât notre espèce, pencha vers moi, hors de la portière, je ne sais quelle anatomie inconnue ; il agita des sortes de bras et proféra des sons gutturaux qui n'appartenaient à aucune langue. Il était raisonnable de supposer qu'il voulait obtenir un renseignement au moyen de cette pantomime sommaire. Comme j'allais lui crier, pour m'excuser, que je neparlais que l'européen, la machine s'arrêta brusquement. Elle stoppa, avec cette musique harmonieuse qui donne aux haltes tant de charme. Des gens descendirent. Ils étaient hideux et sans aucun sexe. Mais à peine eurentils dépouillé les insignes de leur dignité qu'ils parurent semblables à tous les messieurs qui sont bien élevés et à toutes les dames qui sont jolies. C'était une aimable famille qui voulait s'arrêter pour se rafraîchir. Quand ils furent sur leurs deux pieds et sans le costume réglementaire, ils exprimèrent avec grâce, dans l'idiome commun, des pensées normales. Je ne les avais pas compris tout d'abord parce que de promeneur à automobiliste on ne parle pas la même langue. Ce n'était entre eux et moi qu'un désaccord momentané. J'eus toutefois la vision d'un avenir où ce malentendu pourrait s'aggraver, et cela m'attrista jusqu'au malaise.

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Maussaderie passagère, sans doute; peut-être un mouvement de jalousie, bien excusable chez un homme à qui les joies du cent à l'heure demeurent interdites. Je regardai ce clan de pèlerins modernes faire halte dans une de ces honnêtes « restaurations » de l'Helvétie, oîi l'on paye trois francs pour le déjeuner et un louis pour le point de vue. Autour d'eux l'atmosphère était saturée de pétrole. Les hommes, hors d'haleine, absorbaient en hâte des breuvages aux dénominations américaines. Et les femmes ? Elles se dégantaient fiévreusement pour griffonner quelques mots sur de petits cartons illustrés qu'elles venaient d'acheter par douzaines. Je fus pris d'une tristesse à l'idée qu'elles envoyaient peut-être ainsi des messages d'amour.

J'étais dans une de ces dispositions d'esprit où l'on prend en grippe les choses les plus innocentes. La carte postale me choqua à son tour. Elle me parut, elle aussi, un des outils funestes de cette extrême civilisation qui nous ramène à la barbarie. Elle semble inoffensive et même poétique ; nous lui savons gré de répandre à travers le monde les portraits de la patrie. Mais il n'y a qu'heur et malheur ici-bas. La carte postale tuera la lettre. Elle est bien le moyen de correspondance des voyageurs qui ne voient plus rien ; un procédé mnémotechnique à l'usage de ceux qui n'ont ni le loisir de regarder, ni le pouvoir de se souvenir. Elle abolit cet exercice dé style que La Harpe et Fontanes appelaient « la description ». Nous cherchons les paysages de l'ancienne vie à travers les beaux livres : il suffira à nos neveux d'ouvrir un album pour connaître en un instant tout le décor du passé que nous deviendrons.

C'en sera fait demain de cette littérature épistolaire où brillaient les dames d'autrefois. 0 Marie de Rabutin

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Chantai, marquise de Sévigné, qu'il est donc ironique de placer sous votre nom les lycées où l'on enseigne le tennis à nos filles ! Le genre est mort où vous excelliez. Vous mettiez votre orgueil à vous raconter longuement, dans une langue correcte et précieuse. Vous parliez le latin, le français surtout. Vous entreteniez vos correspondants de Quintilien et de Pascal, de Montaigne et de saint Augustin. Après avoir narré la mort de Vatel, vous décriviez les fêtes de Chantilly. Nous savons par vous comment les vieux arbres de Livry perdaient leurs feuilles à l'automne et reverdissaient au printemps; vous étiez à peu près seule dans voire siècle à lire sur le visage de la nature. Aujourd'hui, vous enverriez en Provence des carrés de bristol, avec l'image du manoir des Rochers sur le côté non réservé à l'adresse. Dans un coin du ciel de papier, vous traceriez ces mots : « Turenne mort. Temps infect. Bonsoir », et M™'' de Grignan vous répondrait du même style !

Délicieuse et savantemarquise, quevous êtes donc une princesse lointaine ! Dans le lieu bienheureux qu'habite votre esprit, demandez qu'on vous présente Aurélien Scholl. Ne soyez pas effarouchée par la grâce un peu fruste de ses allures. Ce n'était pas un homme de ruelle et il ne pensait pas comme vous sur tous les sujets. Il a parfois manqué d'indulgence et de méditation. Ne lui parlez pas de Port-Royal, vous ne pourriez peut-être pas vous comprendre ; il est assez probable qu'il n'a point lu Nicole. Mais vous trouverez entre vous des terrains d'entente. Ainsi que vous, il voyageait en carrosse et prenait son temps pour regarder la vie. Nous allons si vite qu'il est déjà aussi loin de nous que vousmême. Avec des nuances, vous faites partie l'un et l'autre d'une humanité qui disparait.

Un Missionnaire de l'Art Français

On nous a changé les Etats-Unis de notre enfance. L'Amérique de Tocqueville et du bon Laboulaye était bénigne, libérale, humanitaire et pacitîque ; on la citait en exemple aux nations déprédatrices. Ce fut le rêve d'un rêve. Entre un électeur de M. Roosevelt et un partisan d'Abraham Lincoln il y a autant de différence qu'entre un ingénieur du Japon moderne et un samouraï à double sabre. L'Américain nouveau jeu possède tous les appétits, toutes les convoitises, toutes les boulimies, — même celle de l'art. Ses aïeux, utilitaires et rr.odestes, se piquaient médiocrement d'esthétique. Maintenant les milliardaires de l'Union rêvent d'un trust des Botticelli ; s'ils couvrent d'or les marchands de tableaux, c'est par pitié pour Rembrandt. Ils ne tiennent pas moins aux Primitifs qu'aux torpilleurs. Admirons-les et ne regrettons rien. En ce domaine, nous avons barre sur eux. D'ailleurs ils se mettent à notre école, et de très bonne grâce.

J'avais le plaisir, Fan dernier, de me promener dans le lieu le moins américain du globe (je veux dire le parc de Versailles), en compagnie de mon vieil ami

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André Michel, conservateur au musée du Louvre. Entre deux discussions, Michel me prit à part, au détour d'une allée.

— Figurez-vous, me dit-il, que je viens de recevoir un câblogramme des Etats-Unis.

— Ils veulent acheter Saint-Denis ?

— Pas encore. C'est l'Alliance française qui me propose une campagne de conférences. Qu'en pensezvous ?

J'en pensai naturellement que c'était au mieux. Le zèle de la fédération de l'Alliance, les services qu'elle nous rend, sont connus de tous. On sait ce qu'il est dû de gratitude à l'infatigable partisan de la propagande française, M. James Ilyde. Grâce à lui, .NLM. Brunetière, Henri de Régnier, René Doumic, Gaston Deschamps, Edouard Rod ont été chargés défaire comprendre et aimer notre littérature au public d'outre-mer. Mais nul n'avait encore parlé aux Américains de l'art de France. M. Jusserand, notre ministre, un lettré diplomate, désirait fort combler cette lacune ; il avait proposé et fait agréer aussitôt le nom d'André Michel. On ne pouvait mieux choisir.

Mon vieux camarade n'aime pas les madrigaux, je le sais. 11 ne m'en voudra point pourtant de lui dire que nul n'était plus qualifié pour jouer de l'autre côté de l'Atlantique le rôle de « missionnaire de l'art français ». Au sortir des écoles, il s'est engagé dans la vaillante phalange, alors si peu nombreuse, des champions du génie national. Bien connaître notre art pour l'admirer mieux, discerner ses libres origines, suivre son développement vivace et logique au cours d'une évolution de plusieurs siècles, comprendre qu'il doit ses défaillances aux influences exotiques et ne doit qu'à lui-même

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