UN MISSIONNAIRE DE L ART FRANÇAIS I
sa vertu, — tout cela aujourd'hui est une élégance des plus courantes.
11 y a quelque trente ans encore, c'était au moins une bizarrerie, une opinion paradoxale, révolutionnaire et mal portée. Quicherat, Vitet, Mérimée, Viollet-le-Duc et Lassus venaient à peine de fonder la science des sources de notre art, tandis que Paulin Paris, que devait si glorieusement continuer son admirable fils, créait l'histoire des langues et littératures romanes. Beaucoup de gens, et des plus qualifiés, dataient obstinément notre civilisation du seizième siècle et faisaient honneur de l'architecture des cathédrales aux pays rhénans. Les esprits qui remontèrent ce courant d'erreur eurent à livrer des luttes épiques. Je me reprocherais comme une ingratitude de ne pas saluer parmi les plus vaillants et les derniers preux de cette croisade le regretté Louis Courajod. Son cours de l'Ecole du Louvre fut moins un enseignement qu'un apostolat, j'allais dire un prêche. Aussi érudit et consciencieux que quiconque, mais passionné, enthousiaste, au besoin injuste, toujours sincère, systématique, militant, colérique, et le meilleur enfant du monde, Courajod, casque en tête et lance au poing, a donné d'estoc et de taille pour l'honneur de l'art français. Il excellait dans la violence cordiale. S'il a reçu quelques horions dans la mêlée, il les a rendus au centuple, quitte à revenir le lendemain au-devant de l'adversaire avec ce brave sourire qui égayait sa terrible barbe de bon moine batailleur. Ce fut un rude accoucheur d'esprits, une manière d'inventeur en son genre, presque un conquérant. André Michel s'honore d'avoir été son disciple : le meilleur de tous, ajouterons-nous. Il partage les convictions de son maître, et toutes ses ardeurs, avec plus
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délegance et d'aménité. Aussi bien les temps ont changé : l'ère est close des polémiques irritantes. Il ne s'agit plus de délivrer des vérités, mais simplement de les répandre.
L'art français a cause gagnée. Nous sommes beaucoup, nous allons être trop. Les professeurs d'outre- Rhin sont les premiers à célébrer, du haut de leurs chaires, l'opus /ranci geniim. Les femmes du monde poursuivent particulièrement dans les ventes les madones dont le nez est cassé. L'Amérique remplit les halls de ses musées de nos moulages du Trocadéro. Le moment était propice pour envoyer à nos admirateurs lointains un savant qui pût faire auprès d'eux fonction de vulgarisateur et d'ambassadeur de notre art.
Voici qu'après trois mois d'absence, André Michel revient de sa brillante campagne. Il est éreinté et ravi. Naguère je lui aurais réclamé un rapport ; aujourd'hui, je lui ai pris une interview. Cela prouve que j'ai reçu de l'avancement.
De Washington à Montréal, de Boston à Chicago, André Michel a dû donner soixante-cinq conférences, quelquefois deux par jour. 11 eût pu tenir cent cinquante séances, pousser jusqu'à San-Francisco et La Havane. La réceptivité de ce public est à toute épreuve. Sa première étape fut Boston, la cité aristocratique et intellectuelle, hospitalière par tradition aux choses de l'Europe. Devant une élite de quinze cents personnes, il a expliqué Notre-Dame de Chartres. Ceux qui connaissent et partagent sa dilection pour le vieux chef-d'œuvre imaginent de quel ton et de quelle âme il a dû exalter ce Parthénon français. Puis, autour de Boston, on l'a demandé à Williams Collège, Smith Collège, en des coins délicieux de science et de paix, où il a fait des