AUTOUR DE MICHELET , 9I
chevet planait le vol de l'aigle. Nous lisons dans les notes de Michelet : « Délaissé, quitté, bien plus que quittant. . . Jamais ma lyre intérieure ne fut plus étendue, plus variée, quoique, par-dessus tous les sons, une sorte de fatigue de langueur mettait la sourdine... Au milieu de cette mort (lente et sans horreur) je m'obstinais à chercher de nouvelles causes de vivre. Je fouillais la source de toute la vie, la Nature. . . Je reviens du cimetière, où j'ai mis dans la terre d'hier une misérable petite rose, qui, seule aussi de son côté, doit languir et mourir là. »
Que pourrions-nous dire d'aussi éloquent ? Retenons l'aveu : une misérable petite rose. . .
Sept ans se passèrent. Voici venir M"* Mialaret. Elle a vingt-trois ans; il en a cinquante. Michelet donna son nom à cette jeune fille ardente et tenace, et leur union dura vingt-cinq années. Fut-il fixé ? on nous l'affirme. En tout cas, il fut dompté patiemment. Ces deux époux prétendirent tout mettre en commun. Ils furent bénis en littérature. On collabora. Ils excellèrent, chacun à sa manière, à analyser leur bonheur. Dans toutes ces pages, si passionnantes à lire, je retiens une ligne : « Elle ne sait pas combien de moi divers il y a en moi. > Et ceci encore, où se résument toutes les réflexions que nous pourrions faire : « J'ai touché toutes les électricités. . . mais combien j'ai plus encore développé la mienne ! » Comment alors interpréter cette autre parole ? « Elle est plus moi que moi-même. » N'y voyons qu'un joli madrigal d'époux très galant. L'âme de Michelet n'était pas un bibelot de corbeille de noce.
Quel sommet que ce moi couronné d'orages ! Ou s'explique qu'un touriste des parterres, teî que J. J. W'eiss, l'ait mesuré d'en bas avec un peu d'épouvante. Nous ne sommes plus à l'échelle de ces altitudes. Nous admirons Michelei infiniment. Pour nos pères il étaitl'iiistorien par excellence; on nous a enseigné depuis de plus sévères méthodes et moins de subjectivité dans la divination du passé. Nous le lisons toujours avec délices, si nous ne le croyons plus sur parole. Mais alors même qu'il nous trouve le plus incrédules, il nous subjugue encore et nous ravit. En dépit de toutes nos méfiances, ce prosateur reste pour nous le poète le plus absolument poète dont se glorifie le génie de la langue. 11 siège désormais à sa vraie place, au-dessus de la vérité, au ciel des prophètes. Son domaine est là, dans l'inaccessible.
Apprendre du nouveau sur un pareil homme est une fctc pour l'esprit. D'où vient que je ferme avec tristesse le livre que nous devons à M. Monod ? Vais-je me plaindre d'avoir vu dans toute sa hauteur celte âme alpestre r Avant d'ouvrir ces pages, je me promettais d'aimer Michelet plus encore. Suis-je tenté maintenant de l'airner moins r Je ne dis pas cela, mais je n'ai point senti la joie qu'on éprouve à s'attendrir, et je m'en excuse humblement. Tout récemment, sous prétexte de nous expliquer Sainte-Beuve, on nous a livré de Victor Hugo non pas seulement la vie intime, mais la vie secrète. Nous avions cra jusqu'alors que Hugo n'était qu'un dieu. A le voir souffrir sous nos yeux, nous avons découvert en lui un homme, rien qu'un homme, simple, ému, généreux, loyal, — un brave homme pour tout dire. Et nous nous sommes réjouis en notre orgueil de reconnaître dans le roi du Verbe quelqu'un