AUTOUR DE MICHELET
porter un excès de zèle dans le souci d'attarder son âme? « Ma Jeunesse, nous dit M. Gabriel Monod, est en grande partie de M""^ Michelet. » Ainsi donc, à force de le bien connaître, elle nous parlait, en son lieu et place, de la période de sa vie où elle ne le connaissait pas! M. Monod est l'honneur d'une école d'historiens qui professe, avec raison, le respect des textes. J'admire qu'il propose cette excuse : «. Si le livre n'est pas tout entier de Michelet, Michelet du moins y est tout entier. » J'entends bien, et la formule est d'une exquise indulgence. Tout de même, avouez que ce n'est pas la même chose. Passe encore pour les œuvres écrites en collaboration, quand les deux époux vivaient côte à côte. Mais après, alors que Michelet n'était plus là pour contrôler lui-même l'identification, ne sommes-nous pas en droit, sinon de nous plaindre, au moins d'admirer avec plus de calme ? Je n'en dirai pas davantage et j'accorde, très volontiers, que M"° Michelet avait beaucoup de talent. On aura beau dire, il n'y a pas d'hypothèque de la femme mariée sur le génie.
Cette fois, grâce à M. Monod, c'est du Michelet, pur de tout alliage, que nous pesons entre nos mains.
Eh bien, non ! ce Moi-là ne fut pas de ceux qui s'abandonnent et se laissent absorber ! Aimer un grand homme est toujours une redoutable aventure ; c'est une gloire qui s'achète au prix de la paix. De quelle rançon l'ont payée les femmes qui vécurent auprès de celui-là.^ Il semble bien que ce fut chèrement.
« De femme en femme, écrivait-il, et si bonnes ! » Le grand féministe fit en effet des débauches de tendresse. Jusqu'à son père qui lui apporta un second
creur maternel ; nourri d'Helvétius et dcV Encyclopédie, cet homme dun siècle impie voua à son fils une âme docile de ménagère, avec des humilités de servante et plus rien de masculin dans l'abnégation. Tout jeune encore, .Michelet rencontra Pauline Rousseau, plus âgée que lui de sept années, sans fortune, sans beauté, sans culture. Quand elle meurt, un abîme s'était creusé entre eux. Après l'avoir contemplée morte, il se regarde souffrir. Il cultivait merveilleusement en lui l'art de la douleur. A son deuil il ajoute le charme du repentir. Il se sent coupable et il l'avoue : « Je l'avais réduite à n'être que mon moi sensuel. > C'est du remords à la Jean- Jacques, moins brutal et moins candide. « .Ma seconde femme l'Histoire » avait été la Sara sans pilié de cette pauvre Agar. Jusqu'où Pauline était-elle tombée ? M. .Monod l'indique discrètement : « Elle n'était pas la compagne de la pensée de A\ichelet... Elle contracta des habitudes qui jetèrent le désordre dans son organisme. » C'en est assez pour nous faire frémir. Quand un mari a épousé morganatiquement l'Humanité, ces choses-là s'expliquent d'elles-mêmes. « Je vous prie, mon Dieu, s'écriait Michelet, de me compter ses péchés, car vraiment ce sont les miens ! » La phrase est belle. 11 lit en outre de fréquentes visites au cimetière ; comme il l'a dit, il aimait la mort.
Après Pauline, ce fut cette plaintive et dolente M"* Dumesnil, en qui Michelet trouva toutes les grâces de l'agonie. Quel instrument incomparable aux mains de ce poète du tombeau ! Elle aussi, elle était sans beauté. Un cancer rongeait son corps, un rêve infini lui dévastait l'âme. Elle lui donna les deux dernières années de sa vie souffrante. Ce fut une sombre et chaste idylle. M""- Dumesnil eut une mort de petit oiseau ; à son