‹ Au milieu des hommesChapitre 17 sur 69 · ET SES AMIS · texte numérisé non relu

ET SES AMIS

Voici un nouveau livre sur M"" Récamîer. Avant de reconstituer la vie d'une femme qui a posé pendant un demi-siècle sur la scène du monde, M. Edouard Herriot s'est abondamment et méthodiquement documenté. De nombreuses sources inédites, dont la Biographie de Ballanche, ont été mises à sa disposition. Il a pu interroger les derniers survivants de l'Abbaye-aux-Bois. M. de Loménie lui a permis de puiser librement dans ses précieuses archives. Des correspondances intimes nous sont ainsi révélées. M. Herriot estime avec raison que pour témoigner des caractères et des passions, les lettres valent mieux que les mémoires. Un mémoraliste, si sincère qu'il soit, fait toujours, plus ou moins consciemment, la toilette de son âme; on a plus de chances de surprendre dans une lettre l'aveu direct et le cri du cœur.

MaisM'" Récamier écrivait peu. Sa répugnance à correspondre venait d'une prudence incomparable ; cette nonchalance était savamment calculée. En revanche, des milliers de lettres, et de tous les styles, lui furent adres-

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sées par toutes les célébrités du siècle. L'Europe pensanteTa aimée d'amour. Ecrire l'histoire de cette femme, c'est surtout écrire l'histoire des autres. Aussi M. Herriot nous donne-t-il moins une monographie psychologique qu'un amusant panorama du Tendre.- Nous voyons bien à travers ces deux volumes ce que furent les Ampcre, Camille Jordan, Ballanche, Prosper de Barante, les trois Montmorency, M™* de Staël, Benjamin Constant, Chateaubriand ; Juliette elle-même garde son secret.

L'existence de Jeanne-Françoise-Julie-Adélaïde Bernard est désormais connue dans les moindres détails. Son âme demeure impénétrable.

Une mère, jolie femme et frivole, lui enseigna de bonne heure l'importance sociale de la beauté. A quinze ans, elle épouse, sans le moindre trouble, un financier plus que quadragénaire. Première énigme. Il est établi, par des témoignages autorisés, que les deux époux restèrent, de 1793 ^ i^30i étrangers l'un à l'autre. L'innocence physique de M™^ Récamier est un dogme qui ne se discute pas. Des explications d'ordre physiologique ont été hasardées : cette mauvaise langue de Mérimée en disait long à ce sujet. La résignation de M. Récamier serait d'un héroïsme surhumain, voire un peu vil, si elle ne venait pas d'une sécurité maritale à toute épreuve. M. Herriot, sans rien affirmer, n'écarte pas l'hypothèse qu'il aurait été secrètement le propre père de sa jeune épouse. Récamier, dont les relations avec M™* Bernard avaient fait jaser, se mariait en pleine Terreur : il aurait usé de ce procédé, au moins hardi, pour assurer le sort d'une fille dont la paternité était inavouable. Les preuves manquent à cette grave accusation. La légende anatomique propagée par Mérimée reprend dès lors tous ses

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droits. Elle seule peut expliquer comment, en cette circonstance et dans mille autres, l'incombustible Juliette put allumer un incendie de désirs et l'attiser sans se brûler jamais.

Dans le Paris du Directoire, ivre de plaisir, il lui suffît de paraître pour triompher. Elle était mieux que belle, insolemment jolie et mutine, avec l'air d'une grisette déifiée. Elle fît les délices des bals de l'Opéra, quand on les reprit, en 1800. En son hôtel de la rue du Mont-Blanc, cette merveilleuse de vingt-trois ans donnait des fêtes voluptueuses. Dès qu'une dame arrivait : Voulez-vous voir ma chambre à coucher? » proposait Juliette. Les hommes étaient autorisés à regarder, faute de mieux. Masséna assiégea sans la prendre cette pudeur fortifiée; au siège de Gênes, il portait ses couleurs. Bernadotte en fut pour ses gasconnades, Lucien Bonaparte pour ses frais de lyrisme.

Des débuts de l'Empire date la liaison intime de M""* Récamier et de M""* de Staël. La divine Juliette enchanta la société de Coppet. On jouait toujours un peu la tragédie chez Corinne. Juliette excellait, dans Andromaque, à ne dire jamais non. M™* de Staël, elle, ne pouvait représenter qu'Hermione, avec Benjamin Constant pour Pyrrhus.

A un neveu du grand Frédéric, prisonnier depuis la campagne d'iéna, faillit échoir le personnage d'Oreste. Le prince Auguste, que les dames de Berlin surnommaient « Don Juan », était jeune et bien tourné. Il s'éprit violemment de M""* Récamier. Leur idylle dura trois mois. Des serments solennels furent échangés par écrit, sous les vieux noyers du Léman. Ici, l'énigme se complique. Juliette écrivit à son mari pour lui demander de consentir à un divorce. Toutefois les choses en

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restèrent là. F^ourquo; encore? Pourquoi! — voilà le mot qu'il faut toujours redire, quand il s'agit de cette personne adorable et décevante. Le prince Auguste avait apporté dans ce jeu cruel toute la fougue d'un Prussien amoureux. Quand Juliette voulut le soigner d'après sa méthode habituelle de la caresse sur la plaie vive, il se fâcha et parla de « perfidie ». On a dit que, prise à son piège, elle aurait tenté de s'empoisonner, en absorbant des pilules d'opium. Nous avouons n'en rien croire : jouer le drame au naturel, c'était bon pour M"* de Staël. Peu après d'ailleurs, M""' Récamierentrepienait la guérison d'un tout jeune homme, Prosper de Barante, et, sans doute pour le guérir plus sûrement, lui prêchait la continence dans le parfum de son boudoir. Le prince Auguste fit comme les autres; après avoir jeté feu et flamme, il capitula. Il alla grossir la loule mélancolique et résignée des épistoliers platoniques.

En 1815, amoureux encore, il écrivait du quartier général de Landrecies : « Comme nous ne faisons pas la guerre aux P^rançais, mais seulement à Bonaparte et à ses complices, j'espère que vous partagerez la joie des Prussiens que j'ai l'honneur de commander. » Ce Teuton avait de la constance et de la candeur.

Le mot définitif n'a-t-il pas été dit par Benjamin Constant ? M"" Récamier, dans tout l'éclat automnal de la quarantaine, l'avait ensorcelé à son tour. Tout l'hiver de 1814-1815, Benjamin le passa couché à ses pieds. Il se releva, meurtri à jamais, le dégoût au cœur, la colère aux lèvres. « J'ai affaire à une franche coquette ! » notet-il dans son Journal. Il pousse ce cri d'amour : « Je l'ai en horreur ! » — Quelque temps après, il dînait chez elle, honteux et apaisé.

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