M™* RECAMIER ET SES AMIS ^ QQ
Maintenant qu'elle n'est plus là, cette implacable Circé, pour opérer ses métamorphoses coutumières, profitons-en pour parler d'elle en toute liberté. Ce fut une coquette géniale.
Sainte-Beuve, qui ne la connut qu'avec un tour de faux cheveux et des lunettes, au crépuscule de l'Abbayeaux-Bois, parle sans rire de son « doux génie » ; Jules de Concourt l'a spirituellement appelée : « la Madone de la Conversation ».
Telle elle apparut, en effet, dans le salon fané de la rue de Sèvres, aux tard venus : à Auguste Barbier, à Marceline Valmore, à Balzac, à Lamartine. L'innocuité lui était acquise avec les rides. Tant qu'elle resta belle, elle fut surtout « la Madone du Flirt ». Ni épouse, ni mère, ni amante, elle incarna l'inutile Beauté.
Peut-être une fois son cœur a-t-il battu. Tout indique qu'elle fut domptée par Chateaubriand. Le grand Vicomte a vengé son sexe. Dans la lutte de ces deux égoïsmes, il garda le rôle dominateur... Quand ils se lièrent, ils étaient rassasiés tous deux, elle de séduction^ lui de gloire. Ils marièrent leur double ennui tant bien que mal.
Ce ne fut pas toujours sans orages. M"* Récamier apprit, sur le tard, à pactiser avec la passion d'autrui. Elle se vit préférer la politique souvent, la littérature toujours el, de temps à autre, des rivales de qualité moins abstraite. René, qui portait beau encore, avait spécifié ses droits à la liberté. Il distribuait des rendezvous galants à travers l'Europe. Entre deux relais de diligence, il écrivait à l'Abbaye-aux-Bois : « Ne pleurez plus, mon bel ange! » Etant le prince du surnaturel, il tirait des larmes de ce diamant,
Juliette Récamier n'en est pas moins embaumée dans
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IGO AU MU-irt' DES HO.M.VÈS
le pardon universel et vaguement canonisée par l'Histoire.
De l'Empyréc où elle siège, elle fait encore des passions ; M. Edouard llerriot nous le prouve. Il sera son dernier hagiographe.
Après tout, il a raison de l'aimer, parce qu'elle eut, surtout quand la beauté l'abandonna, quelques vertuô rares : de l'indulgence, le respect des lettres, et la fidélité au malheur, avec le secret des grâces d'autrefois. Il lui sera pardonné beaucoup, peut-être parce qu'elle fit beaucoup souffrir ; à force de semer de la douleur autour d'elle, elle a moissonné du génie. Sans celte femme, magicienne incompréhensible et délicieuse, il manquerait quelque chose au poème de l'éternel masculin.