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L'ART DE S'UNIFIER

J'adore cette révolution de Norvège. En ces dernières années, nous avons eu, si l'on en croit une parole officielle, la bonne fortune d'offrir une « grève modèle » à l'admiration du monde; on fait ce qu'on peut. Etait-ce une grève modèle dans toute l'acception du mot ? ce n'est plus l'heure de se le demander. Mais c'est bien un 89 exemplaire qui s'accomplit aux pays Scandinaves. Peu de discours, point de larmes, pas une goutte de sang. Peuples heureux qui savent dompter l'alcoolisme et s'affranchir en économisant la douleur.

Qui a raison des deux antagonistes ? Je l'ignore et préfère l'ignorer. Si j'essayais de connaître la question, j'arriverais très vite à dire des sottises. Toutes les fois que j'entends un étranger parler des choses de France, j'admire à quel point il les comprend mal et les juge à rebours. On ne parle excellemment que sa langue maternelle; on ne conçoit jamais, quelque effort que l'on fasse, les intérêts ni les passions des étrangers. C'est même là une des raisons frivoles qui retardent encore les Etats-Unis d'Europe. Je viens de me faire expliquer par un Suédois très intelligent que la Nor-

vège, en rompant l'union, commet un acte criminel et court aux abîmes : il a failli me convaincre. J'ai rendezvous pour demain avec un Norvégien éminent qui me persuadera du contraire. Ce sont là des circonstances où il n'est pas sans charme de se sentir tout à lait irir compétent. Que la France n'ait à pâtir en rien des conséquences de l'aventure, cela seul nous importe, au demeurant. Or il semble bien que ces choses septentrionales ne nous regardent en aucune manière ; nous pouvons donc, en toute sécurité d'âme, observer la douce neutralité qui sied au désintéressement et à l'ignorance. Pour une fois, ne nous frappons pas. Abandonnons-nous sans trouble au plaisir dépenser de ces f- ères ennemis qu'ils ont raison tous les deux. Nous connaîtrions leurs deux idiomes, avec leurs littératures, leurs industries, leurs métiers, leurs arts, toutes les statistiques de leurs commerces, nous aurions vécu des années tantôt à Christiania, tantôt à Stockholm, dînant tour à tour avec les gouvernants et les révolutionnaires, que voués par définition à l'incompétence absolue, nous n'en saurions pas beaucoup davantage. Une initiation superficielle, en nous enlevant notre ingénuité, ne nous donnerait que la morgue de la demi-science. Nous dirions alors avec solennité des choses absurdes. Le résultat serait que nous paraîtrions Norvégiens aux gens de la Suède et Suédois aux gens de Norvège, et, selon la parole de Montaigne, compatriote du roi Oscar, nous serions « pelaudés à toutes mains ». Les deux adversaires seraient tentés de se réconcilier dans un commun désir de nous inviter à nous mêler de nos affaires. Et, de vrai, quand on songe à quel point il est incommode de voir clair au ciel de son climat, on se résigne sans mélancolie à ne plus

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