‹ Au milieu des hommesChapitre 63 sur 69 · LART DE S UNIFIER · texte numérisé non relu

LART DE S UNIFIER

lire à travers les astres les destinées des nations lointaines.

Ce qui est délicieux pour le spectateur impartial, c'est qu'il n'y ait dans cette crise nationale ni charges de cavalerie, ni fusillades, ni bombes, ni poignards, ni métaphores, — pas plus de férocité que de rhétorique. Cette rupture ressemble à un divorce à l'amiable entre conjoints élevés bourgeoisement. La Norvège aspirait depuis longtemps à jouir d'un ministre des affaires étrangères qui lui fût spécial et à posséder l'autonomie de ses services consulaires. Encore une fois je ne me prononce point, mais il paraît bien que cette prétention n'a rien de sanguinaire. Tout indique qu'elle se développera sans égorgements. Le roi Oscar est bon prince; il aime la littérature, il est même du métier : il ne peut en vouloir profondément au pays de Holberg, d'Ibsen et de Bjœrnson. Son aïeule était Marseillaise et le chet de sa dynastie Gascon. En Provence et en Gascogne les duels commencent au besoin par le déjeuner ; très souvent ils ne vont pas plus loin. Cependant, dans la citadelle d'Akarshus, l'étendard de l'Union Scandinave est amené solennellement, tandis que l'oriflamme de Norvège, rouge à la croix bleue, monte dans l'air, aux acclamations de trente mille spectateurs ; quelques coups de canon le saluent et les troupes présentent les armes. Il n'y a pas eu de discours. Un fier geste que celui-là. Les Norvégiens tenaient, paraît-il, à leur drapeau particulier plus encore qu'aux consulats distincts. Serait-ce un peuple en retard? On dirait qu'il réserve le fumier pour un autre usage que celui d'y enfouir ses couleurs.

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Encore des gens qui s'attardent dans la vieille conception des patries! Ils étaient prospères en somme, ces Norvégiens, sans catastrophes ni grandes douleurs, plutôt taquines qu'opprimés. Mariés tant bien que mal, depuis i8i4,àune vieille cousine noble, ils ne souffraient dans ce ménage sans amour que de l'incompatibilité d'humeurs. Ce n'était pas un martyre qu'ils subissaient, tout au plus un malaise matrimonial. Mais quoi! ils voulaient une patrie qui ne fût qu'à eux, et cela ils le voulaient éperdument. Dans leurs forêts, leurs fjords, leurs cités marines, ils ne sont pas si nombreux que les Parisiens; mais cette poignée d'hommes tiendrait tête à l'univers plutôt que de renoncer à son rêve. Ils possèdent des libertés publiques, autant qu'il est raisonnable d'en avoir, des universités, des journaux et des institutions parlementaires avec toutes les manières de s'en servir. Cela ne leur suffit point. Au-dessus de tous les sports de la politique ils placent cette liberté — la seule qui vaille pour eux la peine de vivre, — la liberté d'être libre chez soi.

Si j'avais l'honneur d'être maître d'école, investi du devoir périlleux d'enseigner la morale civique en même temps que l'orthographe et la propreté, je m'offrirais une récréation. Je solliciterais d'abord l'autorisation de ne pas prendre part à l'un des meetings fraternels où l'on conspue le ministre. Si ce loisir m'était accordé par mes chefs hiérarchiques, j'en profiterais pour raconter à mes élèves la cérémonie qui vient de s'accomplir sur la plate-forme de la citadelle d'Akarshus. J'affecterais de m'apitoyer sur l'étroitesse d'esprit des Norvégiens; je demanderais à mon gentil auditoire s'il trouve vraiment raisonnable, de la part d'un peuple

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