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A un ancien Patron

L'ancÏQn ministre, René Goblet, qui vient de mourir, avait été dans la politique un rude batailleur. Il recevait vaillamment les coups et les rendait sans parcimonie. Certaines gens ont peut- être cru devoir le haïr. Tous ceux-là l'aimaient qui, mêlés à sa vie intime, avaient travaillé sous ses ordres.

C'était vraiment un joli exemplaire de franche bourgeoisie que ce petit homme correct, bien cravaté, pétulant, colérique et courtois. Encore que radical, il était bourgeois de la tête aux pieds, avec l'air d'un robin d'une espèce disparue. Bien que très affable et sans morgue, il rendait la familiarité difficile. Ce député de gauche avancée a traversé les carnavals du suffrage universel sans que personne l'ait appelé « mon vieux ». On disait en parlant de lui « Monsieur Goblet ». Le titre lui restera comme une noblesse. Et en effet, c'était un monsieur.

Je le vois encore arrivant au ministère de l'instruction publique avec le premier cabinet Brisson. C'était après

le renversement de Jules Ferry, au lendemain de la panique de Lang-Son, cette honte de notre histoire parlementaire. Nous étions tous, rue de Grenelle, maîtres et apprentis, des ferrystes de la stricte observance, inventés par le Grand Patron, ne connaissant que ses couleurs, inconsolables et furieux de sa chute. M. Goblet était en exécration au groupe qu'on appelait alors opportuniste, pour beaucoup de raisons, toutes plus mauvaises les unes que les autres, aussi injustes de son côté qu'absurdes du notre, et par cela même infiniment précieuses aux deux partis. Nous nous attendions donc généralement à ce que le premier geste du nouveau venu fût de nous rendre à la vie privée. Au fond, nous n'y tenions pas outre mesure. Ceux qui occupent un emploi public s'habituent facilement à l'idée que l'intérêt national exige qu'ils le conservent. Par contre, les fortes têtes du camp adverse considéraient notre maintien aux affaires comme un danger et comme un scandale. On nommait déjà nos remplaçants, de charmants garçons qui étaient venus souvent, pour apprendre le métier, nous demander des faveurs. Nous faisions donc nos paquets sans trop d'empressement. Déjà les huissiers nous interrogeaient sur nos projets d'avenir avec un ton de cordialité égalitaire. L'un d'eux, très froid, viiit nous dire que le nouveau ministre nous demandait.

Ce fut irréprochable et plein de fraîcheur. M. Goblet nous dévisageait l'un après l'autre, avec une politesse dépourvue d'attendrissement. Après avoir déclaré, sans rhétorique, qu'il comptait sur nous, il nous renvoya d'un geste officiel à nos pupitres. Nous demeurâmes rêveurs. Ce pauvre Georges Hecq, mort depuis après un long martyre, alors le plus joyeux des gavroches, une

fois l'entrevue terminée, nous réconforta par cette bonne parole :

— Nous sommes frits, mes enfants !

Au bout de vingt-quatre heures, le nouveau chef, toujours très ministre d'allures, encore un peu distant, mais plein de bonne grâce, travaillait avec chacun de nous comme s'il n'avait fait que cela depuis sa naissance. Impossible d'apercevoir dans son attitude l'ombre même d'un procédé de méfiance. Il nous fallut un mois pour comprendre. C'était bien simple pourtant : nous avions affaire à un parfait galant homme qui jugeait les autres à son image. Loyal, il ouvrait à tous ses collaborateurs un large crédit de loyauté. Energique et clairvoyant, s'il s'était senti mal servi, il se savait assez de décision pour frapper fort et assez de tact pour frapper juste. Son système était celui de la confiance préalable. Au bout. du second mois nous l'adorions.

Bien des années ont passé depuis lors et combien d'eau sous combien de ponts ! Mais, à chaque jour de l'an, un groupe de visiteurs, en cravate blanche, sonnait à la porte de M. Goblet. C'étaient les chefs de service du ministère de l'instruction publique et des beaux-arts qui venaient en bande souhaiter la bonne année à leur ancien Grand Maître. Ainsi le voulait un rite, observé pieusement. Lui nous accueillait avec un bon sourire de gratitude, affectant de se croire notre obligé. Liard lui transmettait nos souhaits, d"un air formidable et attendri. M™^ Goblet, toute gracieuse en cheveux blancs comme un portrait de Largillière, nous offrait des marrons glacés ; et nous causions des heures d'autrefois. Suivant les hasards de sa carrière, nous trouvions M. Goblet tantôt dans l'opposition, tantôt dans kl majoritéi tantôt titulaire d'un autre portefeuille, tour

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à tour ministre de l'intérieur, ministre des affaires étrangères, député, puis non réélu, puis sénateur, puis redevenu député, puis encore une fois trahi par le sort. C'est dans ce dernier avatar qu'il nous inspirait le plus de respect. Au coin du feu, dans son modeste salon de magistrat provincial, ce fringant vieillard, toujours vert, toujours passionné, toujours militant, représentait quelque chose de très rare : de la simple et solide vertu.

Et de la vertu sans pompe, sans panache, sans oripeaux, sans Conciones. Il était honnête homme par propreté naturelle, avec aussi peu de taches à la pensée qu'aux manchettes, la conscience soignée comme le vêtement. On l'eût félicité d'être pauvre qu'il aurait pris le compliment pour une injure. Qu'il ait été, aj'-ant gouverné son pays, désintéressé et probe jusqu'à compromettre le bien-être de ses derniers jours, ce serait offenser sa mémoire que d'appuyer sur ce point. 11 n'est pas le seul, au demeurant, et c'est là, dans tous les partis, une des belles traditions de chez nous. Son originalité, voisine du bizarre, aura été surtout de conformer ses actes à ses programmes et de ne servir jamais que l'idée. 11 aimait le Pouvoir pour les chances qu'il offre de spiritualiser l'action. En ce sens il était ambitieux. Que valaient ses doctrines particulières } Nous serons tous morts quand on le saura. Il ne doutait aucunement de leur excellence. Etre tout seul de son opinion l'effrayait peu. Cet homme, qui vivait moralement de la confiance des foules, ne leur a pas adressé une parole de courtisanerie. Le mariage de cette sincérité impétueuse avec le souverain populaire ne pouvait aller sans orages. Ces deux époux d'humeurs contraires se brouillèrent à plusieurs reprises. A la lin, ils avaient rompu.

Si jamais le régime républicain commit une sottise, ce fut le jour oia il crut indispensable à ses destinées qu'on allât passer un après-midi à Versailles pour supprimer les sénateurs inamovibles. Pourquoi a-t-on fait cela et qui l'a fait au juste ? Dire qu'il est impossible de le savoir ! C'est un de ces caprices comrne en ont les partis, une des espiègleries de l'Inconscient. Tout le monde en est irtnocent et tout le monde coupable. La vérité, c'est que les touche-à-tout n'aiment pas les contrepoids. Goblet avait dû, comme les autres, dans la période héroïque où nous fabriquions des verges pour nous faire fouetter, croire que les principes commandaient cette mauvaise revanche de l'esprit niveieur. J'imagine qu'il a dû le regretter plus d'une fois dans le secret de sa méditation. Sa place était là, au banc des vieux pilotes qui ont vu les orages et savent pressentir les mauvais vents. Du fond de sa retraite infligée, il se débattait pour jouer encore un rôle. Mais, pour un homme d'action^ ne plus pouvoir qu'envoyer des articles à des revues savantes, c'est deux fois mourir. Son élément était la tribune. C'est vraiment un vol qu'on lui a fait que de l'en bannir.

Sans autre génie littéraire que le goût de la clarté et le don inné de penser vite, il a eu des heures de véritable éloquence. On n'a pas oublié de quel ton aristocratique il releva du péché de paresse je ne sais plus quel ministre hongrois qui à une aimable invitation de la France avait répondu discourtoisemcnt. Sans déploiement d'inutile colère, en quelques coups de houssine élégamment donnés, Goblet secoua la poussière de cette redingote à brandebourgs. Un feu de salve de bravos, allant de l'extrême droite à l'extrême gauche, l'accompagna à son banc de ministre. Il avait parlé français dans la grande manière.

Je l'ai vu, un soir, dans son cabinet de président du Conseil, au plus sombre moment de l'affaire Schnaebelé. Fortifié dans son point de droit, sûr de la justice de sa cause, il attendait, le cœur bourrelé d'angoisses, la conscience limpide et introublée. Ce bout d'homme intrépideet têtu, comptable de la dignité nationale, portait le fardeau sans faiblir. A ceu.x qui le virent ainsi il apparut clairement que les programmes des gouvernements succesifs importent assez peu aux intérêts permanents, si les hommes qui se transmettent le pouvoir savent trouver dans l'héritage de leurs devanciers cette mentalité d'Etat sans laquelle la politique n'est qu'une bambochade. En ces jours solennels, Goblet haussa cette taille minuscule dont s'égayait la caricature jusqu'au niveau des plus hauts devoirs. Delà belle histoire de France se continua en lui. En ce simple avocat de la Marche de Picardie, pays de résistance aux invasions, se prolongeait la fière lignée des légistes ouvriers du chef-d'œuvre capétien, de ces commis appliqués et rageurs qui fondèrent notre indépendance et notre unité, à force de ténacité et de bon sens. Il sauva la paix avec l'honneur. Quand un ministre a traversé la tête haute un défilé semblable, peu lui importe de tomber et peu de mourir. Il a vécu de la vie de la patrie.

De cette heure suprême il était resté à M. René Goblet quelque chose de plus qu'à ses pareils, comme un hâle de tempête qui embellissait sa figure. Il y avait du vétéran héroïque dans cet oublié. En ces derniers temps, pendant cette période d'incontinence humanitaire qui s'appelle déjà, à notre honte, « la crise du patriotisme », il n'avait pu demeurer silencieux. L'indignation l'avait jeté hors des gonds ; une colère picarde lui était montée du cœur au cerveau. Ceux qui l'ont

connu aiment à l'imaginer, dans son fauteuil de grand maître de l'Université, apprenant que le devoir militaire se discutait par baralipton dans les congrès de la néo-pédagogie. De quel geste il eût saisi sa bonne plume ministérielle, celle de Jules Ferry, de Paul Bert, de Duruy, la plume qui a servi au Comité de Salut public, à Danton, à Colbert, à Richelieu, à Sully, à Nogaret, celle de l'Etat français, que tous se repassent et qu'il était digne de manier à son tour ! Ah ! mes bonnes gens, quelle circulaire ! Un vent salutaire de révocation eût soufflé sur les congressistes de tous poils. Et si on l'avait interpellé, quels beaux coups de boutoir ! Son discours aurait eu les honneurs de l'affichage sur tous les murs des écoles de France. Il me semble que j'en corrige les épreuves, entre minuit et deux heures du matin, sous les quinquets d'un bureau de la Chambre ; cependant mon vieux camarade feu Detot, prince des sténographes, grogne à mes côtés, en allumant sa pipe : « Vous avez pour ministre un fameux lapin ! »... Pourquoi nos chefs de file sont-ils partis tous ? Pourquoi sommes-nous plus vieux de vingt ans ?

Idées contemporaines

Nous pensons, nous disons surtout beaucoup trop de mal de nous-mêmes. A l'égard des hommes et des choses du jour il y a abus de sévérité. D'après les perfections que nous demandons à ceux de nos contemporains qui ont le malheur d'être en place, citerait-on dans le passé beaucoup de gloires qui mériteraient de rester glorieuses ? Une réputation artistique ou littéraire, un renom d'homme d'Etat s'acquéraient jadis à meilleur compte. A présent, si l'on est très vite sacré chef départi ou jeune maître, on se voit déposer, non moins vite, de ces dignités passagères par ceux-là mêmes qui vous les avaient conférées. Le vrai juge en entend de telles qu'il s'ahurit et n'ose plus juger. Ce monsieur tout le monde, qui avait autrefois plus d'esprit que Voltaire, redouterait de se compromettre en étant de sa propre opinion. Il tient tellement à régler sa montre à l'heure d'aprèsdemain qu'il ne sait plus s'il fait jour ou nuit. Il n'admire plus rien, de peur d'admirer à tort. Pour la masse des spectateurs intimidés, nous traverserions une époque où l'intelligence et l'énergie baisseraient à vue d'oeil dans l'élite de la race, ainsi que la nappe d'eau dans

une écluse. Quant à l'énergie, à celte passion du vouloirvivre qui fait les individus et les peuples dominateurs, il y aurait bien des réflexions à faire, qui ne seraient pas toutes réjouissantes. Pour ce qui regarde l'intelligence, il semble au contraire qu'aucun moment de notre histoire n'en ait vu dépenser, j'allais dire gâcher, davantage. Si nous souflVons, c'est d'un excès de compréhension. A force de craindre de jouer les dupes, nous oublions qu'une philosophie, vraiment digne de ce nom, comporte une certaine dose de candeur. C'est un snobisme aussi que de tout dénigrer. Que diable ! on n'est pas forcément un sot parce qu'on ne voit pas partout des coquins ou des imbéciles et qu'on refuse de désespérer de son temps!

Prenons nos hommes publics, nos ministres, ces cibles à toutes flèches, ces têtes de Turcs pour tous les poings. 11 en est évidemment parmi eux qui manquent de génie: cela s'est vu à d'autres époques. Sont-ils, en général, si inférieurs à leurs devanciers quant aux facultés multiples qu'exige leur emploi ? Pas plus tard qu'hier paraissait la dernière livraison de cette admirable IIistoire de France qui se publie sous la direction de ^î. Ernest Lavisse. Le maître historien analyse devant nous le cerveau de Colbert; certes, on est confondu d'admiration devant le monde d'idées et de projets qui bouillonnait sous la perruque d'un commis de l'ancienne monarchie. Mais l'équité ne commande-t-eiie pas de comparer les conditions dans lesquelles s'exerçait alors le pouvoir à celles qui lui sont faites aujourd'hui.' Imaginons-nous Colbert, quel que fût son génie, condamné à l'interpellation hebdomadaire et à l'éreintement quotidien. Sans préjudice des inaugurations du dimanche }

Jl y p, dîTîsles environs du Palais-Royal, certain «-a-

binet d'administrateur, fameux pour l'élégance de ses boiseries : j'ai connu un locataire de cet immeuble qui a songé plus d'une fois, à la fin de sa journée d'audiences : « Mon Dieu ! que le duc d'Antin avait la tâche facile ! » La déclaration lue samedi dernier à la tribune par le ministre des affaires étrangères nous ferait à bon droit crier au chef-d'œuvre si nous la déchiffrions sur le feuillet jauni d'un dossier d'archives. Quel est le membre du Conseil des dépêches qui saurait mieux parler, au nom de la France, le langage de la dignité sans jactance et de la bonne foi calomniée ?

Un homme politique du cadre de réserve, qui a su., à l'âge habituel des débuts, se créer un passé, M. Raymond Poincaré, vient de publier, sous le titre d'Idées contemporaines, un premier recueil de ses discours. J'accorde qu'il s'agit là d'une intelligence exceptionnellement comblée de dons. Je demande seulement qu'on m'indique en quel temps et en quel pays un homme public a été soumis, au cours de quelques mois, à de pareilles nécessités de faire ses preuves.

Il y a quinze ans, un très jeune député, de bonne souche lorraine, faisait ses premières armes en montrant du courage fiscal et en infligeant à un président du Conseil difficile à intimider une leçon sévère de correction budgétaire. De rapporteur général il devenait, peu après, grand maître de l'Université. Lorsqu'il vint s'installer rue de Grenelle, on l'eût pris volontiers pour le président de l'A, convoqué chez un chef de service. A peine assis devant le portrait de Fontanes, il apprit qu'on comptait sur lui pour aller haranguer, en Sorbonne, les délé--

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gués des Sociétés savantes ; Renan venait de mourir et il fallait prononcer son panég-yrique, pour commencer : « Vous voyez, lui disait-on, tous ces instruments de musique; vous avez le devoir de les savoir tous. » II n'est pas de virtuose qui accepterait de faire sa partie dans un concert sans quelques répétitions préalables. Il s'agit bien de répéter, pour un ministre! Les signatures, lesaudiences, les Commissions, lesdébats des Chambres, les Conseils, les inaugurations, les visites, les premières lui dévorent gloutonnement des journées de seize heures. Cependant on lui tend obligeamment, tour à tour, la flûte, le hautbois, le violon, la harpe, sans oublier le violoncelle funéraire, en le sommant d'en jouer selon les circonstances. N'ayant pas le choix des instruments, M. Poincaré a joué de tous avec une égale maîtrise.

Débuter par l'éloge de Renan, cela n'était pas pour déplaire à ce fils, averti et enthousiaste, d'une génération qui se plaît à cacher sous les broderies du doute l'armure de science et de vérité. Ce furent ensuite Arago, Fustel de Coulanges, Gounod, Meissonier, Victor Duruy, Berthelot, Pasteur. De tous, de l'apôtre de plein ciel, du candide et pieux chercheur d'origines, du musicien de volupté, du peintre soucieux des petits sujets et des grands scrupules, du noble consulaire impérial, du génial créateur des synthèses, du prodigieux bienfaiteur hamain, le jeune ministre a su parler excellemment, non en spécialiste qui explique, mais en admirateur qui comprend. Il fut chaque fois l'interprète parfait de la gratitude publique. Il parlait français, partout et toujours.

A l'époque déjà lointaine où M. Poincaré aimait le pouvoir, il y avait pour l'Université un rendez-vous annuel que nous n'avons pas vu supprimer sans mélan-

colie. Cette distribution des prix du Concours général, avec les toges multicolores, le piquet d'honneur, la chevauchée des gendarmes, la belle musique criarde, les volumes dorés amoncelés sur les tapis de velours rouge, les salves localisées des bravos, les pleurs des mamans en toilettes. d'été et l'incident politique de rigueur, j'en regrette tout, jusqu'au discours latin. — En aurons-nous assez détruit, bonté du ciel ! de ces vieilles choses qui fixaient la physionomie de la patrie ! — Ce jour-là n'était pas le plus facile à vivre pour le ministre de l'instruction publique : il lui fallait composer publiquement en discours français devant le premier jury de l'univers. M. Poincaré a composé deux fois. C'était charmant de l'entendre subir cette soutenance avec les allures d'un lauréat et le ton d'un chef. En relisant ce volume de discours, je tombe sur ce passage d'une apologie du bon sens, que Renan eût été heureux d'applaudir : «Notre jeunesse se passe à continuer l'éducation de notre enfance; notre âge mûr, à perfectionner celle de notre jeunesse; notre vieillesse, à regretter de n'avoir pas le temps de terminer celle de notre âge mûr. » Ici, c'est le douteur moderne qui parle, et qui craindrait de montrer trop de confiance en la raison. Mais aussitôt l'esprit de combat reprend ses droits et voici le langage de l'optimisme et de l'action : « Mais nous laissons après nous un peu de cette éducation toujours inachevée, et ce peu entre, au bénéfice des générations futures, dans le fonds commun de l'humanité. »

Ainsi s'exprimait M. Poincaré, la première fois qu'il remporta, en qualité de ministre, le prix d'honneur de discours français. De sa seconde épreuve, non moins heureuse, je détache cette déclaration, d'une actualité encore brûlante : « Vous aimerez l'humanité, mes amis,

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et VOUS la servirez, cette grande voyageuse, vaillante et tourmentée. Mais elle ne vous fera pas oublier le coin d'humanité, plus intime, plus choisi, plus cher, qui est la patrie. Vous serez des hommes ; vous serez avant tout des Français. » 11 n'y a rien de tel pour bien parler à la jeunesse que d'être député de Vaucouleurs. Encore une citation pour conclure : « Vous entendrez peut-être, à certaines heures plus sombres, des gens, auxquels l'histoire n'a rien appris, balbutier des blasphèmes contre l'idée de patrie. Ne vous retournez pas ; méprisez ces criminels ou plaignez ces insensés; pensez à la solidarité du souvenir et marchez dans l'espérance. » Cela était bon à dire, en 1895; c'est, hélas! nécessaire aujourd'hui.

Dans ce volume de quatre cents pages, où se livre à nous un orateur financier, un lettré, un passionné d'art, un politique, un moraliste, un dilettante de toutes les beautés, — un homme de cœur, circule une seule idée maîtresse, comme un leitmotiv qui commente le texte et le vivifie. « La France résolument servie et étroitement aimée. » Ah ! que ce mot « étroitement » fait de bien à lire, à cette époque d'idées trop larges et de hâtifs pardons ! M. Poincaré vient vraiment de donner à la corporation des instituteurs le meilleur des livres de dictées. Ils peuvent s'en servir, sans rien aliéner de leur farouche indépendance. L'auteur n'est plus ministre; il est avocat.

Un jour, nous étions réunis, au jury du Conservatoire, entre écrivains et fonctionnaires. Alexandre Dumas, en arrivant dans la salle, remarqua un visage inconnu. Cet étranger le troublait dans ses habitudes. « Qui est-ce?

demanda-t-il à son voisin. — C'est le nouveau ministre, nommé d'hier. — Ah ! » Ht Dumas, et il se tut. Tout en rangeant ses notes, le grand portraitiste des âmes regardait longuement le modèle qui posait inconsciemment devant lui. « Qu'en pensez-vous ? » lui demanda-t-on. Alors le maître, avec ce sourire où il y avait tant d'ironie et tant d'amour des hommes : « Sacrebleu, murmura-til, quand celui-là tiendra son os, il ne le lâchera pas facilement !»

Dumas avait remarqué que chez M. Poincaré la mâchoire était solidement construite; il avait vu aussi que le regard était clair. Qu'entendait-il par « tenir son os » ! Etant donnés le contemplateur et le contemplé, on ne peut interpréter le mot que dans le plus noble des sens. Etre ancien ministre à l'âge où les autres aspirent à le devenir, augmenter la gloire du barreau, témoigner par un livre qu'on possède plus de talents divers qu'il ne devrait être permis d'en avoir, tout cela suffit-il à justifier la prophétie de Dumas ? 11 manque à M. Raymond Poincaré l'occasion et le désir de vouloir. En politique, l'occasion est la servante du désir. J'ai eu plus d'une fois envie de dire cela, en face, à M. Poincaré, tandis que nous préparions le budget ; mais j'avais peur d'être révoqué.

La vente colossale d'un financier qui se délassait de la Bourse en jouant les cousins Pons; des tangages de hausse et de baisse à chavirer l'estomac de du Tillet ; des savants qui conversent avec des fantômes ; le Concordat de Napoléon déchiré, d'un geste indolent ; et, làbas, une autocratie qui s'écroule, — voilà le bilan de cette semaine. Jusqu'aux plus petites choses, tout y est démesuré. Ceux qui parlent volontiers la langue de jadis diraient de ce moment d'histoire qu'il est « balzacien ». Heui-e propice à une réapparition de Balzac. J'ignore si la direction du Vaudeville a obéi, en faisant jouer la Cousine Bette, à une haute pensée philosophique ; elle n'en est pas incapable et ce n'est pas manquer de courtoisie à son égard que de le supposer. Quoi qu'il en soit, Balzac rentre en scène et cela apporte un peu de trouble dans nos habitudes.

En voyant Crevel, le couple Marneffe, Hulot d'Ervy aux feux de la rampe, le public des premières a paru goûter un austère plaisir, où il y avait comme de la

surprise. La critique donne de ce vague malaise une explication, qui fait plus d'honneur à sa clairvoyance qu'à l'intelligence du Tout-Paris. Parmi les spectateurs du Vaudeville, plus d'un aurait été contraint de faire pour la première fois, en une soirée rapide, la connaissance d'êtres ignorés. Les dix-huit cents personnes qui constituent, par droit de conquête, notre élite intellectuelle n'ont pas eu toutes assez de loisirs pour lire la Comédie humaine, ni même seulement les Parents pauvres. C'est donc vrai, alors ? Nous entendions bien dire, de temps en temps, que Balzac avait perdu des lecteurs; pas plus tard qu'hier, un commis de librairie nous honorait de cette confidence : « La vente ne rend plus. > Au fond, nous refusions d'y croire. Rien de plus exact, paraît-il. Dès lors, on s'explique aisément qu'une adaptation de la Cousine Bette à la scène d'aujourd'hui ait eu quelque chose d'énigmatique et de lointain. La lanterne n'était pas allumée. Faute d'éclairage, les spectateurs ont pris pour de vaines ombres les êtres de vie et de vérité qui se projetaient devant eux sur un écran confus et blafard. Mais comment, et depuis quand, at-on soufflé la lanterne ? Et à qui s'en prendre ? On serait mal venu de proposer à un Anglais d'éteindre Shakspeare; qu'il soit de la Chambre des lords ou d'un comptoir de la Cité, il relèverait cela comme une injure. Pour un Français, délaisser Balzac c'est céder du territoire, c'est presque trahir. N'aurions-nous de patriotisme littéraire qu'au service des génies du théâtre et serait-il vrai que pour un livre l'oubli commence avec le dernier soupir de son auteur ?

Peut-être, en effet, n'aimons-nous vraiment que le théâtre. On parle beaucoup de littérature dans les dîners mondains, et c'est un joli symptôme de cÀvilisatio"»*

Pour le trouver mauvais, il faudrait oser regretter Fancien système des castes et le bon vieux temps où il y avait encore des bourgeois stupides qui restaient ignorants et silencieux. Mais notez les propos de table au passage. Sur vingt personnes, c'est-à-dire dix-neuf temmes et un comédien, qui échangent des pensées rares, combien en comptez-vous qui parlent d'un livre ? C'est de la pièce du moment qu'elles s'entretiennent, du drame d'hier, de la comédie de demain, du théâtre, et du théâtre encore, du théâtre toujours. « Avez-vous lu ? » ne se dit plus guère. Les gloires incontestées, celles dont on se garderait de médire comme d'un manquement à la bienséance, c'est Corneille, c'est Racine, c'est Molière, c'est Beaumarchais, c'est Marivaux. Musset, dont les vers ont affolé nos grand"mères, ne survit plus que par ses comédies. Hugo doit aux sortilèges delà scène de pouvoir imposer à la dévotion nationale ce qui, en bonne logique, eût semblé plutôt périssable dans son œuvre, Hernani et Ruy-Blas; en admirant tout haut les Misérables on se ferait moquer à dire d'experts. 11 sied d'user de précautions pour attenter à la majesté du répertoire : ne vous avisez pas de dire sans ménagement que le Léç^ataire universel ^^ds exemple, vous parait une basse bouffonnerie scélérate, d'un comique lugubre. Cependant des gens qui se piquent d'élégance passionnelle et de psychologie raffinée consentent, sans remords, à mourir avant d'avoir lu la Princesse de C lèves. S'il n'y avait pas un Opéra- Comi.que, que serait devenue Manon Lescaut ?

Si l'oubli menace les livres de M™^ de La Fayette et de Prévost, deux petits volumes portatifs qui tiennent dans un manchon, deux fleurs légères dont une heure sufiSt à révéler tout le parfum, étonnons-nous qu'on ne

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lise plus la Comédie humaine! On s'en écarte par veulerie, par puérile et vague épouvante, comme d'un temple en ruine hanté par des spectres. Le génie de Balzac n'est pas de ceux qui livrent leur secret entre deux entr' actes. Il demande de la patience et quelque courage. Il peut arriver qu'on se perde dans ce dédale, à travers tant de corridors obscurs, parmi toutes ces trappes aux inquiétantes profondeurs; on n'y avance que lentement et à tâtons. En outre, il est établi que Balzac écrit mal ; nos contemporains des deux sexes étant tous devenus dans les questions «d'écriture» d'une délicatesse intransigeante, ils répètent cela, sans trop savoir ce que cela veut dire, au risque de se trouver en désaccord avec Taine, qui n'était pas sans compétence en matière de style. Et puis que de longueurs, ma chère! Nous sommes pressés. Enfin, ce n'est pas là une de ces œuvres où il soit possible de faire un triage. On imagine mal des Morceaux choisis de Balzac ; la librairie moderne, malgré son audace, hésiterait devant cette tentative. Comment voulez-vous qu'un curieux moderne trouve le temps de fréquenter un écrivain dont les œuvres complètes remplissent une boîte des quais ? Ignorez-vous l'emploi de la journée d'un homme de loisirs ? Prenez celle qu'il lui a fallu vivre samedi dernier : le matin, après les haltères et la douche, il a dû aller faire le coup de poing à l'exposition de la vente Cronier, pour entrevoir de loin, entre une potiche et un chignon jaune, des Watteaux et des Fragonards, moins beaux d'ailleurs que ceux de ce Louvre où il ne met jamais les pieds; déjeuner au cercle; un tour à la Bourse; quelques visites; un bridge; passer un habit à la hâte; diner entre la femme d'un député qui va devenir ministre et celle d'un ministre qui va redevenir député ; départ dis-

cret sur le coup de dix heures, pour arriver au théâtre avant le suicide de rigueur. Demander à cet homme-là de lire Balzac, c'est se moquer de lui. D'ailleurs, il le connaît, Balzac ! Il est abonné du mardi. Il a vu Mercadet, qui est de d'Ennery.

Il le savait bien, le tâcheron sublime de la copie, lui qui fut le déçu de toutes les ambitions et l'ascète de toutes les concupiscences, qu'il n'est de gloire un peu durable qu'aux chandelles. A dix-huit ans, lorsqu'il voua son âme au démon des lettres, il commença par bâcler un drame sur Cromwell. C'était pour escalader les portes du théâtre qu'il entassait romans sur romans. Dans ces absurdes et touchantes lettres à sa sœur, où il palpite tout entier, chimérique, attendrissant, héroïque, enfantin, dément, avec des appétits d'Ogre et des plans de Petit Poucet, il écrit ceci : « J'essayerai de faire du théâtre; je commencerai par Marie Toiichet, une fière pièce, où je dresserai entre eux de fiers personnages. » Il comptait sur Quïnola, sur Vautrin, pour s'évader des bagnes du feuilleton. De livres en livres, il a fini par entasser une montagne. « Tiens ! observe-t-on aujourd'hui, comme elle est haute! Ce serait fatigant de la gravir ! » Dame ! que voulez-vous ? c'est une montagne. Cela se monte à pied, un bâton en main et sans se presser. Si vous ne pouvez pas descendre d'auto, vous ferez bien de renoncer à l'ascension ; il y a des rochers qui crèveraient vos pneus.

« La France a deux Molières. Je le répète avec conviction. Balzac a, dans ses innombrables romans, cent fois dépassé en invention l'incomparable Molière. On ne

peut pas le louer plus haut, ce mot suffirait pour sa gloire. On fut longtemps à le juger ; il était trop audessus de ses juges. »

Ainsi parlait Lamartine, dans ses Entretiens de 1864, alors que, vieilli, quitté, vaincu, las de tous et plus encore de lui-même, il ne servait plus que la vérité. Magnanime hommage du conducteur d'anges au montreur de fauves. Lamartine croyait agir en divinateur une fois de plus, en promettant à Balzac une apothéose. La gloire est venue, assurément, mais avec plus d'encens que d'amour. Entre l'admiré et ses admirateurs, voici déjà que les liens se relâchent; la dévotion n'est plus qu'un geste rituel. L'auteur dramatique et le musicien sont plus heureux ; à génie égal, avec un moindre génie bien souvent, ils inspirent aux foules un culte plus fidèle et plus tendre. Ce sont des saints qu'on tête mieux, parce qu'on les tutoie. Rien ne meurt comme un livre. Faute de musique et de mise en scène, le plus puissant créateur d'âmes qu'ait produit le génie de notre race sera peut-être pour nos fils un être de légende et de songe.

Aussi est-ce quand même œuvre méritoire d'interlonipre cette prescription impie. Il est bon de rappeler aux passants qu'il y a eu, de 1829 à 1850, un cyclope de lettres pour édifier cette Babel dont le sommet se perd dans les nues. Hélas! à la lumière factice de la rampe, les héros de la Comédie humaine ne sont plus que leurs propres fantômes. Il n'est plus là, le grand zoologiste, pour commenter longuement sa ménagerie. Lui seul saurait nous expliquer cette faune et prouver qu'elle n'a rien de fabuleux.

Mais lui, sommes-nous sûrs, s'il revenait parmi nous, qu'il se trouverait si dépaysé? Les deux (( vérités éter-

nelles >>, à la lueur desquelles il prétendait écrire et qu'il croyait allumées pour jamais, la Religion et la Monarchie, ne luiraient plus sur sa table de travail. Il lui suffirait, toutefois, après avoir logé Nucingen dans un autre quartier, de le peindre plus féroce, entre Finot vainqueur et Lousteau triomphant, de décupler les dettes de Rastignac, de donner un de nos couturiers à Valérie et un de nos tailleurs à Maxime de Trailles, pour se retrouver au milieu des enfants de son esprit. Il se sentirait vite chez lui. Il verrait enfin Rubempré épouser Clotilde de Grandlieu et il serait tém.oin au mariage. Sous prétexte qu'on ne lit plus Balzac, croyezvous donc que nous avons cessé de le vivre ? Les modes ont changé, mais point les visages. « Le plus grand magasin de renseignements que nous ayons sur la nature humaine », ce jugement de Taine restera vrai, tant qu'il y aura une humanité. C'est en qualité d'historien de l'espèce que Balzac siège là-haut, très haut, trop haut pour nos yeux de myopes, au ciel des prophètes, au-dessus de La Bruyère et de Saint-Simon. Aussi haut que Molière, a dit Lamartine. Dans dix siècles, s'il y a encore, en un coin perdu de la terre, un homme pour le lire dans la traduction d'on ne sait quelle langue, cet homme-là, sans aller au théâtre et sans ouvrir un journal, pourra se vanter de comprendre l'essentiel des choses de son temps.

Cela n'empêche pas que Balzac écrivait mal ? Oui, sans doute. Mais la prose Irançaise mourra peut-être, hélas ! et l'animal humain ne changera pas.

Les Restes de Corneille

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LMdéc de transférer Corneille au Panthéon avait eu la bonne fortune, qui arrive si rarement à une idée, d'être saluée d'une approbation unanime. Nous nous réjouissions tous à l'espérance d'une cérémonie publique dont aucun Français n'aurait eu à souffrir dans ses croyances. De la concorde dans l'enthousiasme officiel, voilà qui eût été inusité et délicieux. C'était, hélas, trop beau pour durer. Pour qu'il y ait translation de restes, des restes sont indispensables : ceux du grand Corneille sont, paraît-il, égarés, ou du moins confondus. In te. Domine, speravi ; non confiindar in œterniim. Si le chrétien fervent que fut l'ancêtre du théâtre a adressé au ciel cette prière, son vœu n'a pas été exaucé. Le clergé de l'église Saint-Roch a bien reçu, en octobre 1684, la dépouille mortelle de Pierre Corneille, « écuyer, ci-devant avocat général à la table de marbre de Rouen», qui venait de décéder rue d'Argenteuil. Mais les sépulcres ont leur destin, comme les livres. Cette poussière auguste a été mêlée, on ne sait quand, à d'obscures poussières. Qui est responsable de cette fusion ? Faute

de renseignements, on en accuse la Révolution française : elle a bon dos. Il est infiniment probable qu'il n'y eut point profanation. Quelque architecte subalterne, un chanoine amoureux du rangement ont peut-être commis, sans penser à mal, le crime innocent d'amonceler dans un même caveau des ossements illustres et d'autres quelconques. En mettant de l'ordre dans la mort, il n'ont pas pris garde à l'immortalité. Et Corneille repose à la fosse commune.

Louis-Philippe s'était méfié de quelque chose; c'était un prince prudent. En 1821, en sa qualité de duc d'Orléans, protecteur attitré des lettres et conservateur des gloires nationales, il avait fait placer, simplement, dans l'église Saint-Roch, au-dessus d'un des bénitiers de la grande nef, une table de marbre avec une inscription indiquant la date de la naissance et le jour de la mort de Corneille. Il jugeait sage de s'en tenir là. Nous ferons bien d'imiter sa réserve. Chateaubriand nous raconte — et puisqu'il le dit, feignons de le croire — qu'il songea un instant à édifier à sa sœur Lucile, la pâle muse de Combourg, un tombeau digne de son malheur. II recula devant l'aventure hideuse d'une méprise possible. « Quel nomenclateur des ombres, s'écriait-il, m'indiquerait la tombe effacée? ne pourrait-il se tromper de poussière ? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue !... Ma devancière dans ce monde et dans l'antre prie pour moi le Rédempteur ; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes sont confondues. » Qu'est-ce donc que la fosse commune, ajoutait cet harmonieux virtuose de l'ingratitude, « sinon le lit des préférés de Jésus-Christ » ? Par pitié, il laissa Lucile perdue dans la foule des oubliés. Il renonça à lui élever un cénotaphe ; mais.

comme il avait le goût des sépultures, il se surpassa dans l'agencement de sa propre tombe.

Cette enquête macabre, que Chateaubriand envisageait avec horreur, gardons-nous surtout de la faire. Souhaitons qu'aucune administration ne soit chargée de rechercher les membres dispersés de Corneille. Nous n'aurions rien de ce qu'il faut pour oser cette investigation redoutable, ni les éléments premiers, ni la patience, ni le recueillement, ni la pudeur. Il y faudrait un mystère qui n'est plus dans nos moeurs et un silence que nous ne savons plus garder. Pas d'enquête !

II me souvient d'en avoir vu mener une, il y a quelques années. — Un sénateur, fameux par sa dévotion robespierriste, au demeurant le meilleur homme du monde, s'était fait une spécialité de demander l'ouverture des tombes de Rousseau et de Voltaire. A chaque changement de ministère, il renouvelait cette joyeuse proposition. Une vague légende laissait croire que les deux sépultures avaient été profanées ; notre sénateur voulait, à tout prix, en avoir le cœur net. Les ministres le recevaient d'une façon charmante et réconduisaient respectueusement. Les bureaux le voyaient avec épouvante et dressaient, dans l'ombre, contre son désir, des objections perfides et sournoises ; nul n'ignore que le mauvais vouloir des bureaux est légendaire. A force de martyriser les ministres, le sénateur finit par en trouver un, moins méfiant que les autres et meilleur prince^ qui, sans songer à mal et pour avoir la paix, se laissa arracher un consentement. Si bien même qu'il donna « pleins pouvoirs » au solliciteur : il entendait par là user d'une

formule qui abrégerait la durée de l'audience et il ne voyait point au delà. Mais un parlementaire qui désire ouvrir des tombeaux et qui a obtenu à cet effet « pleins pouvoirs » devient une force de la nature. On ne tarda pas à le constater.

Tant il y a qu'à un jour donné ce sénateur, investi d'un mandat officiel, invita ses amis et connaissances, et les amis de leurs amis, à se trouver sous les voûtes du Panthéon. Toute une équipe d'ouvriers était convoquée. Deux ou trois fonctionnaires, venus là pour constater que leur fonction n'existait plus qu'à l'état platonique, parlèrent bien d'introduire un peu d'ordre dans la réjouissance annoncée ; le sénateur leur objecta nettement que les pleins pouvoirs à lui conférés les dispensaient de faire du zèle. Il essayèrent de résister : la foule des invités, goguenarde et tapageuse comme le public des cafés-concerts et des exécutions capitales, les conspua abondamment. Jamais Polichinelle ne bâtonna plus gentiment le Commissaire. Cependant le sénateur, dont la silhouette d'amphitryon sans morgue se détachait sur l'abside, distribuait des poignées de main innombrables. On défilait devant lui ; il accueillait son monde avec un petit air de solennité composite, où il y avait un peu de tout: de l'enterrement, du comice agricole, de la fête de l'Etre suprême et de la garden-party. La jeunesse s'amusait. « Va-t-on commencer, oui ou non ? » criaient des voix gouailleuses. Les reporters, le crayon à la main, fronçaient déjà le sourcil et rappelaient les égards dus à la Presse. On commença. Cette foule de dimanche forain se rua dans le silencieux domaine de l'héroïsme et du génie. On était venu pour exhumer; on exhuma. Ce fut charmant. Le sénateur, funéraire et souriant plus que jamais, reconduisit ses invités jus-

qu'au porche. L'impression du public, bien que favorable, était généralement que la fête avait manqué de lunch. On avait ri tout de même.

Ce fut ainsi qu'on en usa, sans excès de protocole, avec les dépouilles de Rousseau et de Voltaire. Il importait à l'histoire, affirmait-on, de constater de visu que leurs tombeaux n'étaient pas vides. On y trouva des ossements, en effet. On conclut de l'examen d'un crâne intact que Jean- Jacques ne s'était point suicidé ; quelques chroniqueurs purent s'enorgueillir d'avoir contemplé de près « le hideux sourire » de Voltaire. Etait-ce bien Voltaire ? était-ce bien Rousseau ? Le doute subsiste. Point de documents, nuls procès-verbaux pour identifier les restes inhumés à grand fracas par le mieux intentionné des sénateurs. Il n'y avait d'acquis que le tapage.

L'hypothèse que les mânes de Corneille pourraient passer un moment semblable nous fait souhaiter qu'on se résigne à respecter l'anonymat des caveaux de Saint- Roch. Une statue, dressée sous les voûtes du Panthéon, motivera très suffisamment la solennité nationale que chacun de nous sera fier de fêter. J\e troublons point la mort. Il s'agit moins d'identifier des anatomies que de sauver de l'oubli quelques chefs-d'œuvre.

Car, s'il est beau de vouloir inhumer fastueusement Corneille, il serait plus méritoire, plus profitable à tous, et plus respectueux envers l'Aïeul, de faire plus ample connaissance avec son génie. Quand nous avons proclamé notre admiration pour quatre de ses tragédies, le Ctd, Horace, P.olyeucte et Cinna, nous nous croyons

quittes envers sa mémoire. Nous laissons aux dictionnaires et aux manuels le soin de rappeler qu'il a « produit » de 1629 à 1674. Entre Mélite et Suréna il y a un demi-siècle d'héroïque labeur. Quarante-cinq ans de théâtre ! quel banquet nous offririons à un de nos contemporains pour un tel record ! Certes, pour la grande foule, il demeurera toujours l'auteur du Cid. C'est le drame chéri des Français. 11 fît scandale pour son audace passionnelle et son hautain mépris des préjugés sociaux ; l'Académie s'en voila la face. Et dans l'immortelle durée de son charme, un peu de scandale subsiste encore. C'est la pièce qui rajeunit les grands-pères et inquiète les jeunes filles. Elle est plus près de nos âmes modernes, révoltées contre les lois, que des rudes esprits féodaux des héros et des témoins de la guerre de Trente ans. Cette revanche, presque sacrilège, des droits de l'amour nous flatte dans notre idolâtrie de la passion. Nous n'avons aucun mérite à admirer le Cid : on dirait que Corneille l'a écrit pour les habitués de nos premières.

C'est dans les six premières comédies, d'une grâce bégayante, dans la Galerie du Palais, dans l'Illusion, c'est dans Nicomède, dans Pertharite, c'est partout, parmi ce fatras sublime, qu'il faut chercher les restes de Corneille. Cette enquête-là vaudra mieux que celle des cimetières !

Quelle semaine sainte de dévotion cornélienne nous pourrons vivre l'été prochain ! La Comédie-Française, on en est sûr d'avance, fera tout son devoir. Dans chaque collège, les professeurs auront de belles heures de récréation héroïque à donner aux écoliers. On a parlé d'une exposition des souvenirs de Corneille ; c'est à merveille, mais qu'elle soit complète ! Quand un pays

est, comme le nôtre, magnifiquement riche en grands hommes, il se doit d'organiser, à périodes fixes, le triomphe parfait d'une de ses gloires. Nous avons renoncé, espérons-le, pour quelque temps, aux Expositions internationales et universelles. — Paris peut vivre sans une rue du Caire. Mais rassembler, dans un asile paré comme un temple, tout ce qui rappelle la vie temporelle et la spiritualité d'un génie, ses manuscrits, ses portraits, ses costumes, les outils de sa pensée, remettre le grand mort dans son milieu, l'entourer de fantômes familiers, dérober au néant l'âme de son âme, à qui pourrions-nous laisser l'honneur de cette œuvre sainte? Peu importent l'emplacement et le local ! Le Panthéon est partout sous le ciel de France.

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