‹ Au milieu des hommesChapitre 68 sur 69 · EN'TRE RACES LATINES · texte numérisé non relu

EN'TRE RACES LATINES

soit de la fête. Il faut cette fois s'amuser entre Latins et n'inviter qu'une humanité moyenne. Les Germains et les Scandinaves auront leur tour. On leur a fait la part assez belle en ces derniers temps. Avons-nous assez encombré notre théâtre de Burgondes et Valkyries ! Soit dit sans blasphémer Wagner, qui n'en pouvait mais et que compromettait maladroitement ce walhalla de micarème. Génie unique et prodigieux, qu'il y a crime et sottise à imiter, le Grand Sorcier, que charmaient Méhul et Grétry, nous pardonnera de revenir à nos vraies amours. Retournons aux patries du soleil et aux vendanges des aïeux. Nous avons failli nous rendre malades d'une indigestion d'hydromel.

Convient-il d'aimer sa patrie et dans quelle mesure? Jusqu'à quel point est-il permis de prendre sa défense ? Que doit-on faire si elle a tort et comment agir quand elle a raison ? En quoi consiste le patriotisme et à quel degré faut-il le doser ? - Tout cela se discute, en ce moment, dans la presse et à travers les congrès, avec un grand luxe d'arguments contraires. C'est l'amusette de ces vacances. Pendant que j'écris, de. la fenêtre ouverte sur la mer j'aperçois l'édicule où les baigneurs élégants, venus pour s'enivrer d'air marin, s'enferment pour jouer aux petits chevaux. J'arrive à trouver leur manière de passer le temps plus intelligente et plus noble que cette discussion de basse Byzance.

Les maîtres d'école de la Lozère ont suivi la niode. Ils ont eu récemment, étant de loisir, l'occasion d'examiner collectivement ces petits problèmes. Ils étaient deux cents. A l'unanimité, ils ont rédigé et adopté un formulaire qui semble bien devoir être définitif. Voilà qui va bien et c'est vraiment gentil à eux. Nous aurons

désormais le Credo de Florac pour fixer les consciences sur les points obscurs. On va donc savoir à quoi s'en tenir sur le devoir des Français envers la France. 11 était temps.

A quoi tient pourtant Téclosion d'une vérité.? Supposons qu'il n'y ait pas eu cette année de congrès pédagogique dans la Lozère. Si invraisemblable que soit l'hypothèse, l'esprit humain ne se refuse point à la concevoir; après tout d'autres questions, par exemple celle des fromages, eussent pu l'emporter dans les angoisses de l'âme auvergnate. Alors quoi ! voyez-vous la patrie en danger, avec ses enfants ne sachant que faire, faute d'être édifiés congrûment sur leur devoir! Cette incertitude ne pouvait durer. Les adhérents de la « Solidarité laïque » ont senti quelle responsabilité pèserait sur eux s'ils tenaient plus longtemps la lumière captive. Un hasard heureux les rassemblait à Florac. Peut-être pleuvait-il ce jour-là. Qu'allait-on faire de l'après-midi ? Quelques esprits routiniers, dociles aux traditions du passé, parlèrent d'une manille ; les nouvelles générations les conspuèrent. Une stagiaire de vingt ans, nature frivole, suggéra l'idée de jeux innocents, tels que Monsieur le curé n'aime pas les os. La proposition était séduisante et le congrès faillit succomber, mais quelqu'un fit ooserver avec véhémence qu'il y avait là une concession au Concordat : la timide stagiaire fut reconduite à son tour, sans égard pour la fragilité de son sexe. Enfin une voix, qui par modestie consent à demeurer anonyme, insinua qu'il serait récréatif et humanitaire de liquider la question du patriotisme en cinq sec. Ce fut irrésistible. « C'est cela ! oui ! oui ! cria-t-on de toutes parts. Posons la question du patriotisme ! » Et ils l'ont posée.

. Ils ne l'ont pas seulement posée, s'il vous plaît ; ils l'ont résolue. Je vous prie de croire qu'ils ont examiné la chose sous tous ses aspects, en long, en large, à l'endroit, à l'envers, par tous les bouts. Ils sentaient que l'univers pensant avait les yeux sur eux et l'oreille aux écoutes. Chacun a dit son mot et proféré son oracle. Apres une séance laborieuse, ils ont rédigé un rudiment qu'il faudra désormais posséder par cœur, comme sa Croix de Dieu, sous peine de coiffer le bonnet d'âne. Toute la matière est élucidée. C'est comme un bouillon de doctrine, un suc de vérité concentré et mis en tablettes, d'une déglutition rapide et d'une digestion sûre. Tout un pot-au-feu philosophique contenu en une pilule; un vrai Coran laïque. On se pince le nez, on avale et l'on est fixé à jamais sur le devoir patriotique et les exercices divers qu'il comporte. Oyez plutôt. Sachez, bonnes gens, qu' « il ne faut pas confondre le pacifisme avec l'appel à la désertion ». Le congrès se refuse à cette confusion. On avait tenté également de l'empêcher de distinguer « le devoir militaire du militarisme ». A d'autres! Là encore le congrès distingue. Il observe subtilement que la guerre est « un reste de barbarie ». Par contre, il concède que la patrie n'est pas « une entité immuable ». Et il conclut : « La guerre doit être déshonorée, sauf lorsqu'elle a pour but la libération, l'indépendance ou la défense du pays. Mais alors, elle est un devoir. »

Allons, tant mieux ! Les pères de famille de la Lozère ont vraiment de la chance de tomber sur des instituteurs qui consentent à respecter des entités provisoires •tout comme si elles étaient immuables. Toutefois, je demeure dans un doute. Admettons qu'un conflit survienne entre l'entité provisoire nommée France et

quelque autre non moins provisoire entité, située plus ou moins dans notre voisinage. Si d'aventure il planait de l'obscurité sur la légitimité de notre querelle, faudrait-il attendre, pour rejoindre son corps, que la « Solidarité laïque » daignât tenir de nouvelles assises } Les diverses entités nationales, quand elles discutent entre elles de leurs intérêts contingents, ont la déplorable manie de prétendre que la raison et le bon droit résident d'un seul côté. En outre, la plupart d'entre elles conservent l'habitude séculaire d'argumenter avec une fâcheuse précipitation et d'envoyer tout d'abord, chez l'entité rivale, sans doute pour hâter sa conviction, quelques-uns de ces syllogismes d'acier, bourrés de mélinite, que la pédagogie flétrit du nom d'obus. Pendant que les Pères du Concile de Florac, réunis en toute hâte, examineront si la guerre présente a vraiment pour but l'indépendance et la défense du sol, il est à craindre que les camarades de la fraternité mondiale, momentanément en désaccord avec nous, n'escomptent sa décision sans crier gare. Ainsi se conduisirent les Japonais avec la flotte russe; on ne peut pas exiger de tous les pays qu'ils soient aussi avancés que la Lozère. Chez « les peuples estranges » encore plongés dans la nuit de l'instinct, certaines intelligences goûtent mal la sagesse de cette sentence : « La patrie est l'élargissement de la famille, comme l'humanité est l'élargissement de la patrie. Ces trois notions ne s'opposent, ni ne s'excluent ; elles se complètent et se juxtaposent. » Il est encore de pauvres gens, de par le monde, qui ne voient dans ces vérités que de l'auvergnat pur. Les petits Japs, par exemple, quand ils s'avisent d'élargir et de juxtaposer, juxtaposent aux cuirassés des torpilleurs et n'élargissent que la gueule de leurs canons. Par

bonheur, notre joyeux congrès a prévu le cas où nous aurions affaire à une branche de la famille humaine incapable d'élargir et de juxtaposer selon les règles. « Ce serait folie, concède- 1- il," de s'immoler à la paix par un désarmement unilatéral, car son sacrifice pourrait n'avoir pour résultat qu'un déchaînement monstrueux de force brutale. » — « Pourrait n'avoir » est délicieux. Subtile Auvergne, rien n'échappe à ta pénétration.

Mais alors, si je comprends bien, il faut garder la loi militaire, et le service obligatoire, et des fusils, et des canons, et des forteresses, avec la religion du devoir guerrier, tant que M. Alphand sera mort : entendez par là tant que la fédération des patries ne se sera pas constituée, du consentement unanime et simultané de toutes les patries qui divisent le globe. Si c'est là ce qu'a voulu dire le congrès de Florac, rien ne me sépare du corps enseignant de la Lozère. Je ne vois rien qui nous divise. Cette pensée me soulage et me ravit.

Fallait-il se mettre à deux cents, tant hommes et femmes qu'Auvergnats, pour donner publiquement cette leçon de choses en prenant pour chaire toute l'humanité ? Ceux des congressistes qui proposaient de se divertir à la manille, aux boules, au cochonnet ou à d'autres sports aussi peu métaphysiques, désiraient sans doute secrètement ménager à leurs confrères une occasion de garder le silence que ceux-ci ne retrouveront peut-être jamais. Tandis que ces pédagogues en bordée s'amusaient à manier les termes du jargon philosophique— telle une bande de quadrumanes égarée chez un armurier, — que pouvaient bien faire leurs

élèves ? Ils profitaient de ce jour de congé pour jouer au soldat et se gourmaient à qui mieux mieux, sous prétexte de figurer les armées deLinevitch et d'Oyama. Ceux qui, après avoir reçu trop de bourrades, proposaient la réunion d'une conférence, étaient traités de capons et rossés par les deux partis. Avec la candeur de leur âge, ces candidats à l'humanité future préludaient aux solidarités de l'avenir en échangeant force horions. Après quoi, ils sont rentrés pour la soupe, les cheveux broussailleux, les yeux au beurre noir, les culottes ravagées, les blouses en lambeaux, les muscles plus solides et le cœur plus fort. — Laquelle valait mieux des deux récréations, celle des magisters ou celle des écoliers ? On le saura dans quelque vingt siècles. En attendant, ce sont les moutards qui méritent un bon point.

Et maintenant, si on se taisait, aussi bien en Lozère qu'ailleurs ! Si l'on mettait fin à toutes ces palabres, qui ne cessent d'être ridicules que pour devenir impics et dangereuses ! Chers instituteurs, croyez que c'est une belle chose que le silence.

Au temps du bonhomme Rabelais — rassurez-vous ! avant de mourir il s'était démis de ses deux cures, — un grandissime clerc, nommé Thaumaste, oyant le bruit et renommée du savoir incomparable de Pantagruel, vint du pays d'Angleterre pour s'en assurer. « -Mais, disait Thaumaste, voici la manière comme jenlends que nous disputerons; je ne veulx disputer pro cl conlra comme font ces folzs sophistes de cette ville et d'ailleurs. Scmblablement je ne veulx disputer en la ma-

nière des Académicques, par déclamation, ny aussi par nombre, comme faisait Pythagoras et comme voulut faire Picus Mirandola, à Rome. Mais je veulx disputer par signes seulement, sans parler; car les matières sont tant ardues que les paroles humaines ne seraient suffisantes à les expliquer à notre plaisir. »

Il était bien Anglais, ce Thaumaste. Un lambeau d'étoffe au haut d'un mât, un salut échangé, un double cri, voilà qui vaut mieux que toutes les harangues. Il est des sentiments, de pudeur farouche, qui ne s'expriment décemment que par gestes.

Quand j'étais collégien, on m'avait donné un petit livre, sans perversité, intitulé : Bons Mots des Grecs et des Romains. Je me souviens d'y avoir lu que le barbier de Cicéron lui demanda un jour comment il voulait être rasé. En sa qualité de bâtonnier de l'ordre des avocats, le vieux Romain connaissait le prix du mutisme. Il répondit ceci : « En silence. » La Patrie veut être aimée comme Cicéron voulait qu'on le rasât. A toute cette rhétorique qui, depuis quelques semaines, coule à pleins bords, elle doit avoir envie de répondre : « Défense de déposer de la copie le long de mon autel. »

Ji^hi^fi.

Cependant la Fédération internationale de la Libre Pen.^ée a terminé ses travaux. Que ce congrès fût utile, nul homme raisonnable ne songe à le contester. Etait-il indispensable ? on peut se le demander. Je n'aime que médiocrement les congrès. Peut-être en ai-je trop vu. Ce n'est pas là, je m'empresse de le reconnaître, une raison suffisante d'en dégoûter les autres. Quand d'honnêtes pères de famille de la province viennent passer une semaine k. Paris pour penser librement et agir de même, c'est tout profit pour la pensée et pour les petits restaurateurs. Va donc pour un congrès de plus.

Au moins n'en aurons-nous pas chômé, ces vacances, A peine sortions-nous pourtant des émotions délicieuses que nos sympathiques Amicales nous ont procurées. Bonnes Amicales ! Elles ont examiné, tout amicalement, si l'enseignement de l'histoire « serait conçu comme un exposé documentaire, rationnel et philosophique de l'évolution intellectuelle, morale, politique et sociale

des peuples ». Elles ont résolu, par un vote unanime, de conserver audit enseignement de ladite histoire « un caractère scientilique ». En initiant les enfants de six à treize ans aux gloires nationales, on devra éviter* de travailler systématiquement à la culture des sentiments ». Sic ! comme disait Banville. Désormais le sentiment est interdit à l'enfance. Voilà qui va bien. Pauvres gosses! et c'est leur âge qu'on dit sans pitié ! Je regrette de ne plus être délégué cantonal, j'aimerais à vérifier moimême les progrès dus aux nouvelles méthodes. Ainsi, interrogeant un marmot de notre Armagnac sur la. bataille d'Austerlitz par exemple, il me serait doux de lui coller un mauvais point s'il s'avisait de me répondre :

— Té ! c'est une pile que les Français ont flanquée aux Austro-Russes!

Par contre, j'enregistrerais avec émotion cette réponse plus moderne :

— Austerlitz , citoyen délégué, rappelle un conflit de ees âges barbares où les prolétariats, livrés aux instincts déprédateurs par la scélératesse capitaliste, combattaient pour des patries particulières au lieu de consacrer leurs énergies à la seule lutte des classes.

Avec quel plaisir mêlé d'orgueil je caresserais la chère tête blonde qui concevrait ainsi notre histoire militaire ! Mais passons. Décidément Loriquet est immortel. Il était bête, vêtu de noir. En oripeaux rouges, il ne l'est pas moins.

Ce que je reproche à ces congres, c'est de nous contraindre à trop penser pendant la période annuelle de détente. Réserver deux mois sur douze pour se simplifier, cela suftit à peine à l'hygiène de l'esprit. On part pour le rivage des mers, bien décidé à donner congé

à ses passions intellectuelles. Là, de molles délices vous attendent. On dégringole sur des rochers glissants, on livre ses mollets aux pinces des crabes, on contemple sous un parapluie tordu par la tempête ce qu'il est permis encore d'entrevoir de la beauté du monde entre deux nuages empestés d'autos, on est mal logé, on paye tout très cher, on mange des horreurs, on couche dans des draps humides, on récolte pour son hiver une collection complète de rhumatismes, on est content, enfin, on jouit de la vie... Illusion fugitive! Avec le premier sourire de l'aurore, des hommes rapides, aux casquettes galonnées, se répandent à travers la nature en brandissant des feuilles publiques dont ils vocifèrent les sommaires. Tel est le charme persuasif de ces doux messagers du monde réel qu'ils vous arrachent malgré vous aux extases du rêve. On acquiert, pour une faible somme il est vrai, leur funeste marchandise et l'on se replonge dans la civilisation. Et c'est ainsi qu'on apprend, entre un assassinat et un suicide, qu'il y a menace d'une statue à la mémoire du chevalier de La Barre.

Le chevalier de La Barre ! pour un peu j'allais l'oublier. Ce n'est pas faute d'avoir entendu conter son histoire...

Il y a vingt-cinq ans environ, nous étions quelques petits mitrons politiques qui flânions dans les couloirs de la Chambre et dans les cuisines de la vie publique pour apprendre l'art de gâter les sauces. Quelques députés bons garçons daignaient encore causer avec nous, sans trop de morgue, nous donnant des cigares et des principes. Le plus cordial d'entre tous était le

3iO AU AÎILIEU DES HOMMES

comte de Douville-Maillefeu, gentilhomme de l'extrême gauche, un gaillard superbe, d'une beauté d'Héraclès en veston. Ne demandez pas s'il était radical! Le radicalisme s'incarnait dans son anatomie d'athlète rigoleur. (On n'était pas encore collectiviste dans les classes aisées.) Douville représentait au Parlement la colérique Picardie dans ce qu'elle a de forcené. Son programme, oîi il était fait table rase de la société contemporaine, demandait la suppression de tout, notamment. Ce révolutionnaire des rives ombragées de la Somme gardait le monopole de flétrir les ministres, en réduisant son pupitre en miettes, avec des clameurs sauvages. 11 n'eût pas fait de mal à un ciron. Ce grand diable inoffensif avait couru le monde : de ses voyages il avait rapporté une manière de bon sens épileptique qui lui permettait de ne pas déraisonner toujours. Né Anglais, il eût fini par faire un vice-roi passable. Au pays de France, on l'avait jugé apte à rédiger des lois; il s'y consacrait, avec un zèle farouche et des méthodes plus rapides que celles de Fustel.

Bien que gentilhomme, avec une pointe de férocité féodale, il n'était pas absolument incapable de manquer de courtoisie. Il me souvient de l'avoir entendu, pendant la suspension d'une séance orageuse, reprocher en termes disgracieux à l'évêque Freppel de n'être pas positiviste et de porter un costume défendu par les Articles organiques. Cette sortie faillit nuire à Douville et gâter sa légende d'aristo bon enfant. L'évêque d'Angers était fort aimé dans les couloirs pour ses ardeurs cocardières et la gentillesse toute laïque de ses allures. Les partis les plus soupçonneux l'avaient adopté. M. Vernhes, de l'Hérault, réputé pour la mansuétude de son commerce et le caractère sanguinaire de sa doc-

trine, buvait volontiers un quinquina avec ce prince de l'Eglise, sans rien céder du sombre athéisme auquel il devait son prestige. Il avait même trouvé, le papa Vernhes, une formule heureuse pour rendre hommage à son collègue sans capituler devant le Vatican : il l'interpellait en ces termes, à la fois familiers et concordataires : « Comment vous va, mon vieux seigneur ? » Et le bon curé de campagne en bas violets de rire de bon cœur. « C'est moi qui vous confesserai, pécheur! » ripostait-il pour toute vengeance. Les gens d'esprit ont partout le dernier mot. Lorsque Douville fut calmé, tous les groupes, le père Vernhes en tête, vinrent lui expliquer qu'il avait totalement manqué d'élégance. 11 en convint en une phrase exquise : « J^ai été idiot ! »

Quand il n'était pas en colère, ce qui, d'ailleurs, lui arrivait rarement, le comte de Douville-Maillefeu, mollement étendu sur un canapé de la salle Casimir-Périer, excellait à raconter à la jeunesse l'histoire du chevalier de LaBarre. Son récit débutait ainsi : « Dans ma famille, on était républicain sous Louis XV! » Il aurait été téméraire de hasarder la moindre réserve sur cette vue historique : on eût été giflé tout d'abord. Douville entendait sans doute par là qu'un libertinage aimable était de tradition chez les Maillefeu. Un de ses ancêtres avait été, en effet, comme compagnon de La Barre, compromis dans le procès d'impiété. Il avait eu la chance d'être acquitté, mais cette considération ne calmait point son petit-fils. Je me refuse à rappeler les discours dans lesquels le député de la Somme flétrissait les juges de son aïeul. Mon ami Maurice Dumoulin nous racontait hier, dans le Tetnps, avec une sobre éloquence, cette lamentable aventure de fanatisme et de lâcheté ; j'aime mieux renvoyer nos lecteurs à son récit et aux belles

pages indignées de Voltaire, — mais, dans la bouche du dernier Douville, je vous prie de croire que le Tribunal d'Abbeville et le Parlement de Paris étaient soumis à un traitement sévère. Après avoir épuisé le vocabulaire de l'invective, le narrateur concluait ainsi: « Et maintenant, tas d'abrutis (c'était son auditoire), allez voter le budget des cultes !» Et il pirouettait, à la Fronsac, en fredonnant les couplets égrillards que La Barre avait chantés, le pauvre ! au péril de sa tête. Quand je dis « fredonnant » et « égrillards », veuillez remarquer que c'est par pudeur. Nous étions tous sous le charme. Un de nos camarades, mort depuis dans la peau d'un tranquille notaire, résuma un jour l'impression générale : « Ce Douville est épatant ! »

Ah ! s'il avait vu la statue du chevalier en plein Paris, et faisant la nique au Sacré-Cœur, c'est pour le coup qu'il eût pirouetté! J'ai souhaité, comme tout le monde, l'érection de ce monument expiatoire. Depuis que Douville-Maillefeu est mort, il me semble que j'y tiens moins passionnément. Certes, il fait bon vivre en un siècle où un gamin de dix-huit ans n'est plus décapité pour avoir chantonné des ponts-neufs. Et Voltaire est immortel ! Mais, maintenant que la liberté des consciences a ville gagnée, est-il bien nécessaire de déranger un sculpteur pour perpétuer une laideur du passé? Il y a longtemps de cette histoire. Grâce aux congrès qui surabondent, nous sommes garantis contre tout retour offensif de ces cruautés abolies. Quand nous aurons coulé en bronze la perfidie des juges d'Abbeville et la platitude des parlementaires, qui en profitera, je le demande, à l'exception de l'ombre irritée du bon Douville ?

Cependant les Espagnes élèvent un monument à leur Cid. Je les envie de célébrer des gloires qui réconcilient. L'histoire documentaire et rationnelle, telle qu'elle va s'enseigner désormais à la salle d'asile, a établi, preuves en main, que le Campeador était un routier féroce et cupide, qui promenait d'un camp à l'autre son génie vénal, sans la moindre idée de la patrie ni du droit. En dépit d'elle, l'Espagne, et à sa suite l'Humanité tout entière, veulent voir en lui le type de l'honneur. Elles ont raison. Pourquoi ? Parce que, Messieurs des Amicales, le monde vit de beaux mensonges. Les statues ne sont durablement belles que si les fils de la même mère peuvent les inaugurer sans s'outrager. •

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