VIII PREFACE
siasmes de 1830 sont passés; les violentes ardeurs juvéniles se sont apaisées. Les espoirs que le musi- — cien avait Iégitimement placés dans son génie ont été — décus, au moins en apparence : il a été ruiné par ses ~ chefs-d’ceuvre ; la revanche qu'il est en droit d’ambitionner ne se produira qu’aprés sa mort, et il n’ose plus guére y compter, Il va s’abreuver & une nouvelle source d’inspiration, composera l’Enfance du ~ Christ, plus tard les Zroyens, et, malgré la satisfaction qu'il éprouvera pour le succés réservé 4 la premiére de ces ceuvres, il le déclarera « calomnieux » — pour les productions antérieures de son art. Lé sou- | venir de son ancienne passion shakespearienne l’étreint encore ; mais l’idéale Ophélie de 4827 vieillit tristement, séparée de lui; bientdt elle quittera la vie, le laissant, sinon seul, du moins aux prises avec une prosaique et séche réalité. Sa patrie persiste & lui refuser les satisfactions auxquelles lui donnait droit un génie quil’honorait & si haut point, et il continue & mener son. existence de musicien errant — ayant, comme l’autre errant, cing sous dans sa poche, pas beaucoup plus, et ne connaissant pas le repos.
Et cependant, quwil est vivant, cet homme qui ne veut pas s’avouer vaincu, et quelle belle résistance il oppose & la destinée! Ses lettres, plus abondantes que jamais pendant cette période, vont nous apporter — de nouvelles preuves de cet impérieux besoin d’activité qui-le dominait jusque dans ses pires moments.
PREFACE 1X de détresse. Nous l’y verrons pousser des cris d’un élan irrésistible : « Je me sens des facultés plus puissantes que jamais.., je suis obsédé par des plans d’ouvrages,.. » Ila conté dans ses Mémoires qu’au Milieu de ses plus douloureuses préoccupations il réva une nuit qu’il composait une symphonie, laquelle se présentait 4 lui toute formée, et que, malgré une obsession qui ne voulait pas se taire, il se refusa 4 lécrire, craignant de renouveler |’expérience, funeste pour lui, de la Damnation de Faust. Combien la postérité ne doit-elle pas déplorer la fatalité d’un tel renoncement! Mais, quoi qu'il en eit, il ne pouvait pas se contraindre au silence, Son cerveau, toujours en travail, produisait sans relache et sans qu’il fat besoin de I’éperonner.
La correspondance de ces quelques années va nous offrir un exemple singulier de ce phénoméne d’incubation spontanée d’ou va sortir un nouveau chef-
‘dceuvre. Elle nous montrera l’E'nfance du Christ se formant peu 4 peu, comme d’elle-méme, au hasard, morceau par morceau, sans ordre, sans volonté de
direction apparente; puis, ce premier travail accompli, tout s’agglomérera pour former une ceuvre homo-
“gene, un corps parfaitement organisé, et qui, pour différent qu’il soit des autres ceuvres, ses sceurs, a
‘donné toutes les preuves souhaitables de la plus
vigoureuse vitalité.
Il est advenu que, par un de ces revirements de
Doceniice partie de a Gacaaces il crut pouvoir re 7% oe « Ces causes ont en partie disparu. » Ce ne fat ee illusion passagere ; dans une autre note,
xo s “ton est plus aoharnée. que jamais. »
pt sainement et rendro un compte exact de la situati ca eu prenons-le & ce moment relativement het ou il se sent confiant en la destinée. Un Berlioz . fait, voila un spectacle trop rare pour que nor % ‘nous attardions pas quelques instants a le on om:
cS " Reprenant confiance, il shal apes eee ter une muvre de la plus wes seers,
PREFACE xI superbe et supréme. Il aura la coquetterie de faire ¢ “eroire que Vordre lui en fut donné par une princesse. ” Mais Berlioz avait-il besoin d’une autre impulsion que de la sienne propre, et les Troyens ne furent-ils pas da pensée de toute sa vie? L’ceuvre achevée, il en 4 ‘éprouvera de nouveaux déboires; mais elle avait été eréée dans l’enthousiasme et gene la foi.
> Quant & la vie intérieure de notre héros, elle sera encore mélée a de grandes douleurs. Pouvait-on attendre qu’il en fat autrement, quand {il s’agit d’un prédesting & la souffrance comme fut toujours Ber- - lioz ? Cette diversité de sentiments et d’événements " constitue un des traits essentiels de sa nature ; elle est une cause principale de l’intérét que présente sa ' biographie. Cependant, mari par les années, l’auteur de V’Enfance du Christ se montrera semblable a lui- - méme: soit qu’il parle familiérement, soit qu il s’exprime sur un ton vibrant et soutenu, nous le retrouve. rons tel que nous le connaissons déja, noblement passionné pour son art, et, en méme temps, toujours Vivant, toujours sincére, toujours vrai.