MORT D’HENRIETTE
A SA SOEUR ADELE
Montmartre, lundi 6 mars 1854.
Chére sceur,
Henriette est morte vendredi 3 mars. Louis était venu passer quatre jours prés de nous, il était reparti pour Calais le mercredi précédent. Heureusement elle V’a vu encore. Moi, je venais de la quitter quelques ‘heures ayant sa mort, et je suis rentré dix minutes - aprés qu'elle a eu exhalé sans douleur ni le moindre mouvement le dernier soupir.
Hier on a fait la derniére cérémonie.
J’ai dui tout préparer moi-méme, mairie, cimetiére.., Je souffre horriblement aujourd’hui, Son état était affreux ; la paralysie s’était compliquée d’un érésipéle, elle ne respirait qu’’ grand’peine, Elle était devenue
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ou on la voit telle qu’elle fut avec ses: grands yeux —
une masse de chair sans forme... eta cbté delle,
radieux portrait que je lui avais donné I’an dernier
vay inspirés, Plus rien. Mes amis me sont venus en aide; ‘
Montmartre voisin de la triste maison. -
Et ce soleil éblouissant, ce panorama de la plaine =
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Saint-Denis...
Je n’ai pas pu suivre le convoi, je suis resté dans : - Te jardin. :
Javais trop souffert la veille en allant chercher le pasteur, M. Haussmann, qui demeure au faubourg —
Saint-Germain. Un de ces hasards barbares comme 3
un grand nombre de gens de lettres et d’artistes, avec le baron Taylor en téte, l’ont conduite au cumetiers@
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ily ena tanta fait que la voiture qui me portait a =~
da passer devant le thédtre de l’Odéon ow je la vis — pour la premiére fois il y a vingt-sept ans, alors : qu'elle avait a ses pieds I’élite des intelligences de ,
Paris, c’est-a-dire du monde... Cet Odéon ou j’ai tant
souffert... nous ne pouvions ni vivre ensemble ni nous
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quitter, et nous avons réalisé cet atroce probiiniess 2g
~ pendant les dix derniéres années. Nous avons tant souffert l’un par l’autre! Je viens du cimetidare encore,
je suis tout seul. Elle repose sur le versant de la col- “
line la face tournée vers le nord, vers l’Angleterre ou elle n’a jamais voulu retourner.
J’ai écrit au pauvre Louis hier; je vais lui écrire. x
SEUCOTes
Quelle horreur que la vie!:.. Tout me revient a la fois, souvenirs doux et amers! Ses grandes qualités, ses cruelles exigences, ses injustices, mais son génie et ses malheurs... Horrible! affreux! je ne puis crier, Elle m’a fait comprendre Shakespeare et le grand art dramatique! elle a souffert la misére avec moi, elle n’a jamais hésité quand il fallait risquer notre nécessaire pour une entreprise musicale.,. puis, & l'inverse de ce courage, elle s’est toujours opposée & ce que je quittasse Paris, elle ne voulait pas me laisser voyager ; sijen’avais employé des moyens extrémes, je serais encore aujourd’hui presque inconnu en Europe... Et sa jalousie, sans motif, qui a fini par étre la cause de tout ce qui a changé ma vie, Ma chére sceur, je voudrais bien te voir... C’est impossible... et je vais dans un mois repartir pour |’Allemagne; je suis engagé a Dresde, l’intendant du roi de Saxe m’a écrit hier, on m’attend. Je n’ai de godt a rien, je me soucie de la musique et de tout comme... J’ai gardé ses cheveux. Je suis l& seul dans le grand salon a coté de sa chambre déserte. Le jardin commence a bourgeonner. Oh! Voubli! Voubli! qui m’dtera la mémoire... qui effacera tant de pages du livre de mon ceur... Nous vivons si longtemps!... Et puis voila Louis si grand, il ne ressemble plus 4 ce cher enfant que je voyais courir par les allées de ce jardin. Ilya la son portait au daguerréotype pris 4 lage de douze ans, Il me semble que j’ai perdu cet enfant-la; le
grand, que j’embrassais il y a six jours encore, ne me console pas de la perte de l’autre,
Ne t’étonne pas de cette bizarrerie, j’en pourrais citer bien d’autres du méme genre. O fatale faculté de se rappeler le passé! Voila donc pourquoi j’ai si cruel- Jement réussi & provoquer par quelques-uns de mes ouvrages des impressions pareilles!...
Kt pourtant tout le monde dit qu’il faut se féliciter d@avoir vu arriver le terme de ses douleurs; c’était une existence effrayante, Je n’ai eu qu’é me louer des trois femmes qui la soignaient.
Adieu, chére sceur,je te félicite d’avoir pu sauver Mathilde, Je t’embrasse; fais attention & ce que tu m’écriras, ta-lettre peut m’aider 4 tenir téte ou me briser davantage.
Adieu,
Heureusement qu’il y a la le Temps qui marche toujours et qui écrase et qui tue tout, les chagrins comme le reste,
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
L’on retrouve dans cette lettre non seulement des particularités identiques A celles que Berlioz a consignées dans. ses Mémoires, mais jusqu’aux mémes expressions, aux mémes cris, 4 des phrases entiéres. Rappelons-nous que le chapitre dans lequel ilraconte la mort de sa femme et qui, dans son premier projet, devait terminer son livre, est daté de l’année méme de I’événement (18 octobre 1854).
A SON FILs, Montmartre, 6 mars 1854 (Corr. inéd., 206).
~Méme sujet; quelques détails analogues; lettre moins déyeloppée que la précédente. — La premiere lettre par - laquelle le pére avait appris a son fils la triste nouvelle - na pas été conservée.