‹ Au Milieu Du Chemin 1852-1855: CorrespondanceChapitre 38 sur 67 · AU MAITRE DE CHAPELLE POTT · texte numérisé non relu

AU MAITRE DE CHAPELLE POTT

22 {Paris], 7 mars [1854].

Monsieur, Jai eu ’honneur de vous écrire ily a douzejours au sujet de notre projet de concert & Oldenborg pour le 8 avril. Je vous demandais si cela était toujours dans

les mémes conditions d’exécution malgré les bruits

de guerre, et quelles probabilités de recette il y aurait maintenant pour moi dans cette entreprise musicale. Je n’ai point recu de réponse. Dans le cas ou ma lettre ne vous serait pas parvenue, je vous écris de nouveau, et si le 15 de ce mois je n’ai pas de vos nouvelles, j¢ n’enverrai pas la musique, ainsi que nous en étions conyenus, et j’irai directement 4 Dresde vers le milieu d’avril.

Recevez, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.

Votre tout dévoué, HECTOR BERLIOZ.

Bibliotheque du Conservatoire.

A FRANZ LISZT

[Paris] 44 mars 1854.

Cher ami, ee Je ne recois plus de tes nouvelles: Je pense pour-~ tant que tu asregu la partition de piano de Benvenuto, : Qu’est-ce que cela devient? M. de Liittichau m’a écrit : dernigrement qu’il compte toujours sur moi pour le “48 ow le 20 avril. Jirai donc a Dresde a cette époque, < malgré une lettre de:M, Pohl, lettre trés amicalé et charmante, mais contenant l’expression deses craintes | d’une opposition formidable des deux maitres de — chapelle et de Vindifférence du public. D’un autre cdté, Meyerbeer vient de me parler de je ne sais Fe: quelle lettre injurieuse qui m’est adressée dans la 2 Gazette de Leipzig; le baron de Donop m’écrit aussi. 3 “de Detmold pour me prévenir d’un autre article trés hostile de la Gazette d’Etat de Berlin ot Yon essaie de prouver que ma plaisanterie de la Gazette Musicale de Paris au sujet de mon engagement chez la reine des Ovas a Madagascar ‘ est une allusion insultante a PAllemagne. Il y a donc bien des rages dans lair en ~ ce moment. Dis-moi done ce que tu penses de tout & cela, Un étudiant AEN i y a deux mois (ici) une

4, Voir ci-dessus la lettre du 22 janvier 1854 (extrait),

lettre de la plus impertinente absurdité & laquelle je répondis comme je le devais. Depuis lors je n’en avais plus entendu parler : serait-ce le méme que celui de Meyerbeer ?

Faust va paraitre et j’espére pouvoir te le porter. Je te porterai en tout cas la partition de piano, si la grande n’est pas corrigée.

Je suis malade depuis un mois et demi, je sors trés peu.

Je viens de voir mourir ma pauvre Henriette, qui malgré tout m’était toujours si chére. Nous n’avons jamais pu ni vivre ensemble ni nous quitter depuis douze ans, Ces déchirements mémes ont rendu la derniére et supréme séparation plus douloureuse pour moi. Elle est délivrée d’une horrible existence et des douleurs atroces qui la torturaient depuis trois ans. Mon fils est venu passer quatre jours ici eta pu voir encore sa mére avant sa mort. Heureusement je n’étais pas absent. C’edt été affreux pour moi d’apprendre au loin sa mort dans |’isolement... Assez la-dessus. C’est un événement dont je devais te parler, Je finis. Adieu.

Ecris-moi quelques lignes sur les affaires d’Allemagne. Ce voyage de Dresde, qui d’un autre cété ne rapportera presque rien, me sourit peu.

A toi de cceur et d’Ame.

H, BERLIOZ

Lelires a Liszt, I, 323.

A SA SORUR ADELE

[Paris], samedi 44 mars 1854.

Chére admirable sceur, tt Impossible d’aller seulement jusgu’é Chalons. Je

suis obligé de trayailler chaque soir jusqu’A minuit

pour corriger des monceaux d’épreuves que mes

quelques jours d’inaction, la semaine derniére, ont

fait s’accumuler. Il faut que tout cela soit prét pour

’époque de mon départ, et je n’ai plus que trois - semaines,

Oh! oui, tu as bien raison de me dire que je dois m’estimer heureux d’avoir été ici. Je ne puis envisager lidée qu’elle fat morte isolée... C’ett été trop affreux., Au moins elle a vu son fils, qui ne fat peutétre pas venu en mon absence ; elle m’a vu peu d’heures avant sa mort, elle me sayait JA prés d’elle.., Merci de ta lettre et-de tous les témoignages d’affection qu’elle contient. Au lieu de fuir le lieu qui me rappelle de si cruels souvenirs, j’y vais tous leg jours ; je vais au cimetiare chaque matin, et je souffre moins que si je m’en abstenais, Il me semble que je vais encore la voir chez elle, et qu’elle est seulement plus tranquille... .

Tu me demandes si nous avions fait un contrat de

mariage. Oui, sans doute, et je Vai et je viens dele ~

relire, Il ne peut servir & rien pour Louis; d’abord,

eS fee ee

de quelle fagon? et contre qui lui servirait-il? Ce n’est pas contre moi sans doute. Nous nous sommes mariés sous le régime de la communauté avec les conditions suivantes ¢ :

Je nétais tenu en aucune fagon de reconnaitre les dettes contractées par ma femme ayant notre mariage. Néanmoins je les ai toutes reconnues et toutes paydes il y a longtemps. Le survivant avait le droit de choi- ‘sir pour la valeur de mille francs dans les meubles restant au décés de l’un d’eux. Or je ne choisis rien, et la vente que je viens de faire d’une partie de ce qu’il y avait dans la maison est fort loin de produire cette somme, et je donne tout a Louis, argent et linge et argenterie et livres et dout.

Ainsi tu-vois qu’il n’y aura jamais lieu & consulter le contrat. Et d’ailleurs le pauvre gargon ne songe guére & élever aucune prétention.

Je te dis tout cela sans précisément sauapr onde ce que tu as voulu dire 4 ce propos dans ta lettre,

Malheureusement, Louis est toujours si enfant qu’il me force de ne lui donner que trés peu d’argent

et de lui acheter moi-méme les choses dont il peut avoir besoin.

Son commandant m’a écrit hier une lettre qui m’a fait plaisir, I] est content de Louis, il fait son éloge,

en regrettant seulement que la fréquence des relaches du navire & terre fournisse aux aspirants de si nompreux sujets de dissipation. Je te remercie de ton

4 Fas ert hohe ad. cel bat ca dot ae fT ate does Ate

offre d’argent. Je serai en effet bien 4 court pour mon voyage d’Allemagne, et si je ne recois pas d'ici & mon -départ une petite somme que me doit mon libraire, je te prierais de m’avancer les 500 franes de mon revenu que je ne dois toucher qu’en mai, et que Camille renverrait alors en mai & ton mari. Mais je ne suis pas sir d’en avoir besoin.

Je serai obligé de payer le loyer pendant un an encore, si on ne trouve pas & sous-louer.

Jai donné quelques hardes et deux ou trois usten- siles de cuisine a la vieille Joséphine qui était dans la maison depuis dix ans au moins et que Louis, dans sa derniére lettre, me recommandait. Elle ne s’enira que dans un mois et je lui donnerai une petite gratification.

J’ai acheté une concession de terrain pour dix ans, quitte & renouveler le bail plus tard si je suis encore de ce monde.

Adieu, chére bonne sur,

Mille amitiés & ton excellent mari et a tes filles.

Je tembrasse de tout mon cceur,

H. BERLIOZ

Communiqué par madame Chapot.

A cette derniére lettre est jointe, dans la collection des lettres conservées par la famille de Berlioz, la suivante,

éerite par une autre main, mais qui mérite de prendre place ici.

LOUIS BERLIOZ A SA TANTE ADELE SUAT

Calais, mars 1854.

Ma chére tante,

Depuis la mort de ma pauvre mére, j’ai pris plusieurs foisla plume pour t’écrire; mais les déchirants souvenirs que je devrais retrouver m’ont toujours retenu. Pauvre mére! Quelle triste existence elle a eue! Oh! non, il ne faut pasregretter Ja vie pour elle; maintenant elle dort dans la tombe, elle ne souffre plus. J’ai toujours vécu loin d’elle ; tout enfant je suis parti pour Rouen; depuis cette époque je ne l’ai vue qu’a de longs intervalles, et pendant le peu de temps que j’ai passé prés d’elle il m’a fallu cacher mon cceur navré sous un visage riant. Le cceur me manquait parfois, alors je la quittais brusquement; aussi aux yeux de plusieurs personnes étais-je un mauvais fils : pauvres idiots! vous ne connaissiez pas mes souffrances... Depuis, je suis parti.pour la mer, je ne l’ai plus revue que deux ou trois fois; quel beau jour pour elle que celui de mon arrivée, mais qu'il était triste pour moi! Elle a rendu le dernier soupir loin de moi, je ne devais pas non plus la conduire a sa derniére demeure, de méme que mon bras ne devait jamais la soutenir, de méme que mes yeux ne devaient jamais l’admirer sur la scéne,

Enfin, tout est fini, il ne me reste plus que mon pére, pauvre et bon pére! Je ne puis l’aimer plus qu’avant; je l’aime comme il m’aime, et Dieu seul connait la profondeur de l’amitié qui existe entre nous, Je l’ai bien fait souffrir parfois, mais je suis bien jeune, chére tante, et la jeunesse a de terribles moments. Depuis la perte que j’ai faite je me sens une force nouvelle; cette force, je l’emploierai a éviter toute espéce de chagrins & celui qui m’est le plus cher au monde, et, Dieu aidant, il sera fier de son fils. Je ne parle pas du jour ov il devra quitter la terre, car, je le sens depuis que je suis entré dans Ago de la raison, ce jour sera mon dernier. Le fil de ma vie n’est que la suite de celui de la vie de mon pére; si on le coupe, les deux vies s’éteignent...

Tu me demandes si je dois aller en Orient. Non; le Corse devant étre désarmé, ou je serai congédié, ou je partirai & bord d’une des deux frégates qui sont encore & Cherbourg. Si je m’embarque a bord | de l’Alceste, je ferai ma campagne de trois ans dans les mers du Sud; si on m’envoie a bord du Phlégéton,

jirai dans la mer Baltique avec le reste des deux —

flottes combinées, Tu vois, ma bonne tante, que maleré le vif désir que j’ai d’accompagner mon pére & Chalons, je ne le puis, ou du moins je n’ai qu’un bien faible espoir. Ce serait une bien douce consolation pour moi de vous voir tous. En attendant cet heureux moment, je t’embrasse de tout mon cceur et

te prie d’étre l’interpréte de mes sentiments affecfueux auprés de mon oncle et de mes jolies cousines dont je voudrais bien admirer le portrait et qui, j’en suis stir, n’ont pas besoin du mien pour se souvenir de celui qui vous embrasse tous du fond de son pauvre coeur brisé,

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