M"" Desbordcs-Valmorc
AU MILIEU DU CHEMIN. 2Gr>
nous sortirons nos arguments respectifs ; cl j'ai dans ridée qu'ils nous paraîtront à tous deux moins tranchants.
Et maintenant, pour vous distraire, je vais vous raconter les petits potins de Paris. Vous tournez trop constamment sur vous-même.
Sortez un peu de ce cercle-là, mon ami, et causons ensemble des affaires qui ne nous regardent pas...
Clarencé à Claudine,
J'ai fait hier visite a Laurier. Je devrais plutôt dire à sa mère, car lui, le malheureux^ s'est à peine aperçu de ma présence, et je n'en ai pas tiré quatre paroles. Il m'a laissé une si mauvaise impression que j'ai cru devoir écrire à Jeanne, dont la présence, je le crains, sera bientôt nécessaire. Serait-elle utile à présent? Je ne sais. La pauvre petite, qui a son courage et son intelligenc}, — elle l'a bien montré, —
demeure inerte devant l'invisible ennemi dont on sent l'approche et qu'on ne sait comment combattre. On a des remèdes contre la fièvre, le typhus ou la phtisie ; on lutte contre un mal précis, on en circonscrit le foyer, on en arrête les progrès. Mais que faire, contre cette consomption morale où il y a du regret, du remords, du désespoir et de l'idée fixe? On est d'autant plus impuissant que le malade ne semble capable d'aucune résistance ; il s'abandonne à la dérive en souhaitant la mort.
Sa vieille mère, qui n'a jamais rien vu de tel, l'observe sans comprendre, avec une frayeur sourde, des accès de colère quand elle réfléchit, des élans de pitié quand elle se livre à son instinct. Depuis longtemps, Laurier ne l'avait pas revue : les liens de famille se relâchent entre des êtres que la vie a séparés et dont les conditions d'existence diffèrent autant. Mais elle était fière de lui, sachant « qu'il faisait son chemin », elle l'aimait de loin sans exigences, sans s'étonner qu'il l'oubliât, car
ses autres enfants sont partis aussi, et elle vieillit seule, contente de les savoir « bien établis )> dans tous les coins du monde. Mais voici, celui qui lui revient n'est plus qu'une ombre misérable et, quand il traverse la place, les gens assis aux terrasses des deux cabarets qui se font vis-à-vis le regardent et disent :
— C'est ça, le fils à la mère Laurier?... Ah bien!...
On ne s'en tient pas, d'ailleurs, à cette réflexion sommaire. On interroge la pauvre femme, avec cette curiosité impitoyable que les paysans ont volontiers les uns pour les autres :
— Qu'est-ce qu'il a donc, votre garçon?...
Il a l'air tout malade... Et pourquoi est-il ici?... Et pourquoi sa femme n'est-elle pas venue?
Comme on sait à peu près son histoire, on tâche d'en préciser les détails, en posant des questions insidieuses.
— Est-ce vrai qu'il se divorce?... Il a donc des chagrins?...
La brave femme tient tête aux voisins, dément, explique, dispute, en cachant de son mieux sa peine. Elle m'en a montré quelque chose parce qu'elle sait que je n'ignore rien ; «lie m'a môme interrogé pour en apprendre davantage, car son fils ne parle guère, et elle n'est pas beaucoup mieux renseignée que les commères du village.
— ... Alors, c'est une maladie qu'il a?...
Comment est-ce qu'on l'appelle?... Et les médecins n'y peuvent rien?... Tout ça pour une coureuse !... Un garçon qui marchait si bien ! Car ses affaires ne vont pas mal, n'est-ce pas?... Il n'y a rien, de ce côté-là?
Je l'ai rassurée, sans lui cacher toutefois qu'André a besoin de travailler pour vivre.
— Et sa femme, elle n'avait donc pas d'argont?
— Ses parents ont perdu leur fortune.
— Et lui, on dit qu*il gagnait tant, avec ses tableaux?...
— Il dépensait beaucoup.
— Il ne faisait pas d'économies ?...
— Mon Dieu, non !
— Quand on a une femme et une petite fille!... Moi. voyez-vous, je ne suis qu'une paysanne, et je ne peux pas comprendre ces histoires-là!... Est-ce qu'un homme se conduit ainsi?
— Ne lui faites pas de reproches : il faut le guérir, avant tout.
— Bien sûr, mais comment?... Il y a des fois où je le raisonne : ah bien, oui!... C'est comme si on secouait un arbre mort!... Ou bien je tâche de lui faire plaisir, je lui mets les plats qu'il aimait, du bon jambon du pays, de la figasM..A\ ne les reconnaît pas et n'y touche pas... Des jours, quand je lui parle, il ne répond pas... Que faut-il faire, mon Dieu?
Hélas ! je n'ai pu que répéter avec elle :
— Oui, que faut-il faire?
... Je viens d'être interrompu. Mon frère est entré dans ma chambre. J'iai posé ma plume, et j'ai vu tout de suite qu'il avait quelque chose à me dire. En effet, après les préambules habituels sur la pluie et le beau temps, il m'a demandé :
— Est-ce que c'est vrai, ce qu'on dit?...
— Quoi?...
— ... Que tu es allé hier chez ce peintre qui esta Saint-Tandre?
(Vous voyez si je puis faire un pas sans qu'on le sache.)
— Oui, c'est vrai.
— Alors, tu le connais?...
— Sans doute, nous avons été ensemble au lycée de Besançon.
— Ah!...
Un silence. Comme toujours, la question avait peine à sortir. Elle sortit pourtant :
— Qu'est-ce qu'il lui est arrivé?
— Je crois qu'il a eu des chagrins.
Nouveau silence. Cette réponse imprécise
ne contentait pas Maurice Mais il comprenait bien que je voulais me taire, et cherchait un moyen de me faire parler malgré moi. Il grogna :
— Heu ! . . . des chagrins ! . . . des chagrins ! . . . Vous appelez ça des chagrins, vous autres!...
Il se lut de nouveau, et finit par lâcher brusquement :
— On dit qu'il a planté là sa femme et ses enfants, pour courir après une gueuse qui a voulu le tuer.
Mon premier mouvement fut de rectifier avec indignation celte version fantaisiste. Je n'y cédai pas : à quoi bon? Je me contentai de répondre sèchement :
— Ce n'est pas tout à fait cela.
Maurice se planta en face de moi, les mains dans ses poches, dans l'attitude d'un homme qui n'en démordra pas :
— Ah! ça n'est pas ça!... Alors, qu'est-ce que c'est... au juste?
Comment laconter la touchante histoire de
-m AU MILIEU DU CHEMIN.
Céline à ce brave homme, qui n'pn pouvait comprendre ni la douleur, ni la poésie? Je n'essayai même pas : je lui répondis que je ne connaissais pas exactement les faits, et que je préférais n'en pas parler. Déçu dans sa curiosité, il réfléc hit un moment, tirailla sa large barbe, et dit :
— Enfin, ces affaires-la, c'est toujours malpropre !
Là-dessus, il se mit à m'exposer ses idées sur la famille, sur le mariage, et finit par s'emporter contre les gens «: qui ne veulent rien faire comme les autres »• Dans son esprit pratique et routinier, « faire comme les autres » est un précepte sûr qui vaut l'impératif catégorique du philosophe : c'est le dernier mot de la sagesse, le fondement de la morale, Tordre décisif qu'on ne discute pas. Peut-être n'est-il pas si loin de la vérité, mon brave paysan de frère. A force d'observer leurs relations réci • proques, les hommes ont découvert que certaines règles de conduite sont à la fois plus
favorables à l'intérêt social et au bonheur individuel ; et ils les ont acceptées ; ou du moins ils s'efforcent de les accepter, ils les imposent. S'en écarler, c'est porter préjudice à la collectivité et se nuire à soi-même : c'est donc le mal. Il n'a point d'origine surnaturelle, et ne dépend pas de la volonté d'un Dieu qui gouverne dans un buisson de feu, dans une colonne de fumée ou du haut d'un Sinaï. Mais, pour être essentiellement humain, il n'en est pas moins l'ennemi qu'il faut écarler. — Je n'ai pas fait part à mon frère des réflexions que me suggéraient ses propos : il m'aurait traité d'anarchiste.
Le soir, sur le banc où l'on prend le frais après la soupe, ma belle-sœur est revenue à la charge: Elle y amis plus d'emportement : la férocité des femmes qui n'ont aucune « faute » à se reprocher Elle s'est acharnée comme une vraie furie sur lapauvre petite inconnue, qui dans son imagination ne peut être qu'une... une... une... Les gros mots ne lui coûtent rien, et
ni AU ]ilILIEU DU CHEMIN.
elle les lâchait crûment, devant ses deux fillettes qui écarquillaient les yeux. Sa bouche amère, aux dents mauvaises, semblait cracher du venin, ses grands bras maigres faisaient des gestes de bourreau. Mon frère approuvait. Je finis par perdre patience :
— Comme vous êtes à côté du vrai! m'écriai-je. La pauvre enfant élait tout autre que vous la croyez : une bonne petite fille, bien honnête...
Je renonce à vous <r noter » le cri qui m'interrompit t
— Honnête!... Oh!...
Mon frère secoua sur son ongle la cendre de sa pipe, et prononça :
— Vous autres de Paris, vous ne savez plus distinguer le bien d'avec le mal. A force d'avoir des idées compliquées, vous vivez comme des animaux.
Je n'ai pas répliqué : ce jugement sommaire était-il tout à fait injuste?
Adieu, chère, je ne reviens pas sur ce que
je VOUS ai dit, puisque vous ne le permettez pas. Mais qu'il doit sembler doux d'être d'accord avec soi-même I . . .
Claudine à Clarencé.
Mon bon ami,
J'ai été voir M°^® Laurier, et embrasser votre filleule. Mon impression sur la mère n'a point changé : ses yeux bleus sont aussi tranquilles qu'une eau qui dormirait depuis le commencement du monde, sa figure respire la douceur et la sécurité, sa voix a toujours des inflexions de voix d'enfant; elle dit de gentilles petites choses, sans s'émouvoir; et, lorsqu'elle parle de son malheur, on n'entend pas vibrer en elle cette angoisse qui vous remplit. Du reste, elle n'est pas en confiance avec moi, je l'ai bien senti. Peut-être a-t-elle mis son point d'hon-
276 AL' MILIEU i)V CHEMIN.
neur à me cacher ses vrais seiilimenls, mais je ne le crois pas. La maison est dans un ordre parfait : pas un détail n'y trahit le drame ni l'inquiétude. En revanche, Paule a de grands yeux inquiets qui s'assombrissent quand on parle de son père, comme si elle pressentait confusément « quelque chose » ; sa mère, alors, lui passe la main dans les cheveux, d'un petit geste caressant, qni rassure.
En vérité, je vous crois plus tourmenté que cette bonne petite femme; et peut-être feriezvous bien de revenir : il me semble qu'au lieu de rétablir votre équilibre, la campagne achève de le détruire. La c: cure » ne vous vaut rien. 11 y a longtemps que je le sais, la solitude ne vous réussit pas : livré à vous-même, vous ouvrez la porte à la petite bête noire, qui s'en donne à cœur joie. Le commerce de gens trop différents, comme vos parents de Prône, ne suffît pas à l'arrêter. Vous m*avez l'air de marcher d'un pas délibéré dans le chemin d'à côté. J'ai beaucoup réfléchi à votre cas, mon
ami; et je vais tâcher de vous Texpliquer..
Jusqu à présent, vous avez vécu comme tout le monde, en maintenant sans efforts une certaine harmonie, — qui vous suffisait, — entre votre pensée et vos actes. Mais un beau jour, à. la suite de beaucoup de fatigue et d'une cata-^ strophe qui vous touchait de près, vous vous êtes aperçu que cette harmonie n'était point parfaite; qu'il y a notamment, entre la littérature et la vie, — comment dirai-je? — certaines incompatibilités, et qu'à force de pratiquer la littérature, vous vous étiez laissé déformer par elle. Le plus sage eût été d'en prendre votre parti, car enfin, cette a déformation professionnelle y> n'est pas particulière à votre art d'écrivain : les avocats, les médecins la subissent comme vous, sans parler des hercules, qui n'ont plus que des biceps, et des danseuses, qui n'ont plus que des mollets. Or, au lieu de vous résigner à conserver voire âme tele que votre état la façonne, vous vous êtes mis en tête de la rectifier. Belle idée, vraiment ! No.
voyez-vous pas qu'elle est tout imprégnée de cette littérature que vous voudriez fuir? Vos impressions, vos réflexions, vos déductions, vos conclusions, — littérature, mon cher ami! Et pas de la meilleure, encore! Pour moi, je la trouve moins originale et plus factice que celle de vos drames. Littérature, votre apologie de la vie simple, vos idées sur le bien et le mal, vos projets de réforme, le sérieux avec lequel vous discutez les opinions de votre frère, lequel,
— soit dit en passant et sans vous offenser, — nie paraît un sot d'une espèce plutôt dangereuse. C'est du Tolstoï, c'est du Jean-Jacques,
— ce n'est pas du Clarencé. Allez-vous porter un bonnet d'Arménien par haine des déguisements? ou fabriquer de mauvais souliers sous prétexte de besogne utile? Laissez donc ces balivernes, mon ami. Chassez de votre mémoire ces stériles lamentations de gens de lettres vieillis sur l'art qu'ils ont honoré, et qui est une belle chose. Prenez votre parti d'être vous-même, d'avoir du talent, d'écrire de beaux
drames d'amour qui répandent Tamour à travers le monde. Ne vous reprochez point cette propagande, car, quoi qu'en puissent dire les prêcheurs, et si même il cause quelques ravages, Tamour est la plus belle des vertus. Le bon ordre social? La règle? Les expériences de la commune sagesse? Est-ce bien vous qui m'en parlez?... Tout cela ne compte pour quelque chose que lorsqu'on n'a pas l'amour, ou qu'on ne l'a plus! Tant qu'il est là, il remplit le cœur, il remplit la terre, il remplit le ciel!... Je ne connais pas d'autres lois que les siennes, et j'espère que vous oublierez bientôt les fadaises dont vous vous leurrez... Le village où vous roulez ces idées de carême m'horripile. Pour un rien, j'irais vous y chercher, malgré les principes de monsieur votre frère et les dents de madame votre belle-sœur. Car, voyez-vous, il y a une règle absolue, à laquelle je crois, et dont nous avons eu le plus grand tort de nous écarter. C'est celle-ci :
^ Il ne faut jamais se séparer quand on s'aime!
Médilcz-la et revenez!
Une pluie de baisers, à la barbe de votre belle-sœur !
Clarencé à Claudine.
Ma chère amie,
Comme je retrouve bien toute voire tendresse dans votre chère lettre! Et pourtant, vous vous en doutez, je ne suis pas d'accord avec vous.
J'ergote :
D'abord, un gros paradoxe. Vous confondez la « déformation professionnelle i> que produit la littérature avec celle qui résulte de la pratique d'autres professions. Or il y a une différence essentielle : celle-ci demeure, en quelque sorte, extérieure et limitée; celle-là va jusqu'à l'âme, jusqu'à la source même des sensations.
L*avocat, le médecin, — ou même Thercule avec ses biceps, — demeurent des hommes comme les autres : ils jouissent, ils souffrent, ils aiment de même. Nous, au contraire) à force de développer notre imagination, nous transformons notre sensibilité : nous Texagérons, nous l'irritons, nous la faussons, nous rompons les liens nécessaires qui l'attachent à la vie. Ainsi, nous cessons d'être comme les autres j pour devenir des exceptions. Or, dans la société actuelle, les êtres d'exception n'ont aucune raison d'exister : ils ont tort sur tous les points; ils voient faux; ils jugent mal; ils se trompent sur les proportions de la réalité.
Et de quel pas délibéré vous marchez dans le paradoxe ! Vous avez des attitudes admirables. Vous ne voulez rien entendre. Un mot vient sous ma plume, à votre adresse : celui d'entêtement. Il est lâché, excusez-le; je le crois juste. Voyez plutôt où nous en sommes : moi, j'hésite, je cherche, j'ignore, je suis en tâtonnant une ligne indécise. Vous, vous marchez
282 Al MILIEU DU CHEMIN.
droit : rien de ce que vous rencontrez en chemin ne modifie vos idées sur la route et sur le but que vous avez arrêtés d'avance comme on prend un billet de chemin de fer. Vous me faites penser à ces voyageurs qui, ayant fixé leurs notions sur les villes qu'ils visitent, les conservent contre l'évidence.Tantpis si quelque pan de mur s'est écroulé : ils persistent à le contempler; tant pis si Ton a déplacé les tableaux d'un musée : ils prendront allègrement un Titien pour un Raphaël; et ils attendront la messe dans les chapelles vides d'une église désaffectée. Ne vous fâchez pas : vous leur ressemblez un peu. Après un événement qui m'a bouleversé, dont je garde sous les yeux les suites tragiques, dont les victimes me suivent pas à pas comme si la destinée ellemême me les imposait, vous voudriez que je fusse comme s'il n'était rien arrivé. Mais comment de telles leçons resteraient-elles stériles? Encore une fois, je suis un autre homme, j'ai changé, et il faudra bien que vous changiez
avec moi! Quand je vous répéterai ce que je vous écris depuis trois semaines, vous finirez par me donner raison. Ou bien quelque incident nouveau surgira pour vous éclairer. Vou3 voyez, j'en suis à compter sur Timprévu. C'est sûr, je ne pourrais plus vivre dans la dissonance où nous sommes. Et vous seule, Claudine, vous seule pouvez rétablir l'harmonie!
Laurier est venu; ou> plutôt, on l'a amené.
Ma belle-sœur s'est mise à rôder autour de lui, avec des airs furieux. Mon frère lui a tourné le dos, ce dont il ne s'est d'ailleurs point aperçu. Après son départ, le couple m'a quasiment querellé. Mon DiQu! que je suis loin d'eux!... loin d'eux, loin de vous, loin des autres... 11 me semble que je suis seul, et cette solitude me pèse horriblement...
Vous ne savez pas que c'est aujourd'hui la fête du pays, la vogue? A l'entrée du village, il y a un arc de triomphe en sapin, décoré de fleurs de papier, que j'aperçois de ma fenêtre; je vois aussi la foule qui flâne autour des petits
iSi AU MILIEU DU CHEMIN.
chevaux de bois; il m'arrive des bouffées de musique. Mes nièces m'ont raconté que l'hôtel a préparé soixante jîgasses. Que de gaieté dans l'air, — que d'insouciance!...
A bientôt...
C'était la fin d'une belle journée de moissons. Après le souper, les Clarencése reposaient, au (rais, devant la maison, avec les domestiques et les ouvriers : les uns rangés sur le banc de bois, à côté de la porte, d'autres sur des chaises sorties de la cuisine, ou allongés sur des touffes d'herbe, le dos contre un arbre. Les hommes iumaient leurs pipes sans parler. Les deux fillettes, immobiles, les mains nouées autour des genoux, laissaient leurs regards se perdre dans le mystère de la nuit naissante. Leur mère, qui écossait des pois, s'aperçut tout à coup de leur oisiveté, et cria de sa voix aigre qui déchira le silence :
28tî AU MILIEU DU CHEMIN.
— Voyons, vous autres, aidez-moi, feignantes !...
Elles obéirent avec des mouvements paresseux ; les cosses des pois craquèrent sous leurs doigts; et tout à coup, elles se mirent à rire ensemble, sans raison.
Au loin, par delà la plaine où Tombre s'amassait, les grands glaciers des Alpes s'éteignaient dans le ciel pâle. Et des vastes champs déserts, des bois voisins, du village allongé que traversait le ruban presque invisible de la grande route, montait une indicible sérénité : la paix profonde des soirs bienveillants qui terminent les dures journées de travail et de fatigue. On eût dit que la terre entière s'endormait dans le recueillement des choses, dont la tranquille inconscience emplissait l'espace.
Un homme, couvert de poussière, émergea soudain de l'obscurité naissante, et s'arrêta en demandant :
— M. Clarencé, l'écrivain, est-ce qu'il est là?
— Oui, c'est moi.
Tous les visages se tournèrent attentifs vers l'arrivant, qui reprit, son chapeau à la main :
— Je viens de la part de la mère Laurier...
la mère au peintre, vous savez bien ?
Ce fut aussitôt Tangoisse de la mauvaise nouvelle, qui est là, qu'aucune force ne peut écarter :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
L'homme expliqua, en se balançant sur ses jambes, en cherchant ses mots :
— Il y a que ça ne va pas... Il était tout drôle, depuis quelque temps... Les gens disaient déjà : « Qu'est-ce qu'il peut avoir, cet homme-là ?... y> Eh bien, à présent, il bat la campagne, tout de bon !... Il s'est mis à raconter des histoires qui n'ont ni queue ni tète... en roulant les yeux... en se démenant comme un possédé... Et puis, voilà qu'il a voulu se jeter par lafenêtre... La mère a criéau secours... On est arrivé... Ah ! si vous aviez vu!... Il fal-
lait quatre hommes pour le tenir... et des bons, encore!... Une force qu'on ne lui aurait jamais crue... mince et gringalet comme on le voyait... Et puis, on est allé chercher un médecin... qui lui a mis une espèce de camisole... avec des courroies pour Tempêcher de bouger.,. Et il a dit que sa mère ne pouvait pas le garder... qu'il faut l'envoyer dans un hospice... Alors, la mère Laurier m'a dit :
< II y a M. Clarencé, l'écrivain, qui est à Prône, chez son frère Maurice... Va lui demander de venir un peu, pour voir ce qu'on pourrait faire... y> Bouleversé, Clarencé s'écria; en se levant:
— C'est bien. Je vais avec vous.
Les autres avaient écouté, la mine attentive et fermée. On n'entendait plus le craquement des pois. La belle-sœur regarda son mari, et demanda au messager :
— Ce n'est pas tant pressé. On peut bien attendre à demain, dites?
— Oh ! bien sûr ! répondit l'homme. A pré-
sent, il est bien forcé de se tenir tranquille. On peut attendre...
— Non, non, déclara Clarencé; j'irai tout de suite.
— C'est que la jument a travaillé dur, aujourd'hui, objecta Maurice.
— Il n'importe : j'irai à pied; ne vous dérangez pas!
Le mari et la femme se regardèrent de nouveau, se comprirent, et, leur mauvais vouloir s'apaisant dans quelque calcul, Maurice reprit :
— Pour ça, non... Saint-Tandre est bien trop loin pour un monsieur comme toi... Si tu y tiens tant que ça, la Rousse fera bien encore cette course.
Il appela Claude d'un signe, et se dirigea vers l'écurie, de son pas lourd d'homme fatigué. Sur le seuil, il se retourna et dit à sa femme :
— Offre-lui un verre, pendant qu'on attelle!
Et l'on entendit rouler le char à bancs que
Claude tirait de la grange, puis les sabots de
la jument sonnèrent sur les pavés de la cour. Quelques instants après, l'attelage s^éloigna, tandis que les autres s'agitaient et babillaient devant la maison, comme une ruche qu'on a réveillée.
Maurice tenait les guides, à côté du messager avec lequel il se mit bientôt à bavarder à voix basse, tandis que son frère occupait seul le banc de l'arrière. Maintenant, le paysage avait disparu : ils allaient sans rien voir, leurs visages fouettés par l'air vif du Jura qui parcourait la plaine, chargé de parfums agrestes. De temps en temps, derrière quelque fenêtre éloignée, une lumière tremblotait dans la nuit. Un aboiement de chien coupait le silence, et le char pesant les secouait à chaque caillou qui soulevait ses roues. Sans doute, Maurice et le messager discutaient à leur manière le cas de Laurier; car Maurice se retournait de temps en temps pour adresser à son frère quelque question curieuse :
— Dis-moi donc, cette femme... tu sais
bien, celle qui est partie avec lui... où est-ce qu'elle est, maintenant?
Ou bien :
— Est-ce qu'elle avait un mari?
Ou encore :
— Et sa femme, la vraie, voyons, qu'est-ce qu'elle va dire?... Tu dois savoir tout ça, toi qui les connais tous, ces gens-là ! . . .
II répondait vaguement, sans préciser :
— Mais non, je ne sais rîen, je suis mal renseigné...
Une pudeur de cœur l'empêchait de rectifier leurs imaginations. Il finit par déclarer, franchement :
— Et puis, vois-tu, j'aime mieux n'en pas parler !
— Ahl alors! si tu ne veux rien dire!
Maurice, piqué, ne lui demanda plus rien ;
et Clarencé put évoquer les figures de ce drame qui ne finissait pas : Laurier, tel qu'il allait le voir, le corps sanglé dans la terrible camisole; la pauvre vieille qui, sans doute.
29â AU MILIEU DU CHEMIN.
tournait autour de lui, sans comprendre; Jeanne, là-bas, qui ne savait rien encore, et la petite Paule, frappée dans son innocence; et puis, moins distinctes, les autres figures : celle de Céline morte, parmi ses dernières fleurs, la silhouette de la mère immobile dans son coin, la taille voûtée de M. Bouland, sanglotant derrière le char funèbre... Tant de misères, tant de ruines, tant de douleurs!... Et, pendant que Clarencé conversait en pensée avec ces désespérés, une phrase lui revint, une phrase que disait le héros de son dernier drame, et que sa mémoire répéta avec les inflexions et la voix du comédien :
« ... Ne croyez pas que la vie importe, avec ses charges, ses travaux, ses menues joies, ses heures réglées d'avance comme des pages d'écolier. Ce qui seul compte, c'est la période unique de l'amour, où l'être s'exalte, s'ennoblit, s'élève au-dessus de lui-même, réalise toutes* ses puissances. Ceux qui la traversent ont eu l'illusion de la croire éternelle : elle a
passé pourtant; mais son intensité a rempli leur existence, qui en demeurera jusqu'à la fin embellie et rayonnante... y>
... Cette phrase, on l'applaudissait peutêtre ce soir-là. Lancée par la voix magnifique qui lui prêtait la sonorité mystérieuse d'une mélodie, elle faisait passer dans la salle un frisson de désir. Des couples adultères la prenaient pour eux. De belles jeunes femmes se retournaient vers leur amant en murmurant :
f Comme c'est vrai ! » Des adolescents rêvaient d'aimer ainsi...
...Maurice se retourna de nouveau, la curiosité l'emportant sur l'amour-propre :
— Voyons! qu'est-ce qu'on en fera, à la fin, de ce gaillard?
— Je ne le sais pas plus que toi, mon ami.
— C'est encore heureux qu'il y ait des hospicesl...
On arrivait à Saint-Tandre. Le char traversa la grand'place, où brillaient les lumières des cabarets, s'engagea dans une ruelle étroite,
s'arrêta devant la petite maison des Laurier, close et muette. Un groupe de commères stationnaient à quelques pas, babillant à voix basse, les yeux rivés sur les contrevents fermés. Elles se rangèrent devant Tattelage, dévisagèrent Clarencé, interrogèrent rapidement le messager. Puis, elles se turent toutes, l'oreille tendue, quand la mère Laurier vint ouvrir la porte, éperdue et larmoyante :
— Ah ! c'est vous, mon bon monsieur !...
Merci d'être venu comme ça, la nuit !... Il n'y. a que vous qui puissiez nous aider un peu. Hé ! mon Dieu ! qu'est-ce que nous allons faire ?...
— Vous avez eu raison de m'appeler, répondit Clarencé en descendant du char... Vous savez combien j'aime votre fils. . . Je ferai tout ce que je pourrai... Vous avez averti sa femme ?...
— Hé ! mon Dieu, non!... Qu'est-ce qu'il faut lui dire?... Je ne sais pas, moi !...
... Oui, que dire à Jeanne? Quelles paroles trouver qui la préparent, en atténuant Thorreur de la vérité? Comment lui apprendre la
catastrophe qu'elle avait peut-être quelquefois entrevue et fuie, et qui était là, maintenant, dans son inexorable réalité ?
— Je télégraphierai demain, dit Clarencé en entrant dans la maison.
Ainsi, il gagnait une demi-journée, il reculait de quelques heures le moment où la pauvre femme relirait l'horrible dépêche, en serrant contre elle la petite Paule épouvantée, et s'écrierait, comme la vieille mère, avec l'angoisse plus grande de ceux qui ont devant eux la longue avenue de la vie :
— Mon Dieu ! qu'est-ce que nous allons faire?...
Car c'est là la question qui jaillit, lorsqu'un coup de tempête bouleverse le foyer, et que toutes les routes de l'avenir se noient dans les ténèbres...
Cependant, ils étaient entrés dans la cuisine où veillait la lueur d'une chétive lampe. La vieille femme, Je dos courbé, levait vers Clarencé ses yeux rougis, pleins de prières, tandis
t96 AU MILIEU DU CHEMIN.
que Maurice, debout dans un angle, promenait autour de lui ses regards curieux, des regards d'huissier qui dresse un inventaire.
— Pensez donc, monsieur, il ne me reconnaît plus... moi, sa mère I... Et si vous l'aviez vu se démener... lui qui est toujours si doux, si tranquille !... Â présent, au moins, il est calme... Peut-être qu'il va un peu mieux... Venez, je vais vous le montrer. . .
Elle entr'ouvrit la porte de la chambre adjacente ; et Glarencé distingua une masse obscure, une tête blafarde qu'on eût presque dite coupée et posée sur une masse informe, où elle se dodelinait d'un mouvement rythmique :
— André, mon pauvre André, s'écria-t-il, est-ce toi?...
Les yeux roulaient, pareils à des yeux de verre, comme s'ils suivaient le bercement de la tête ; les lèvres, souillées d'écume, mâchaient avide; des gouttes de sueur coulaient sur le visage; le corps avait disparu dans la lourde
camisole qui le serrait, le sanglait, le déchirait peut-être.
Clarencé appela de nouveau :
— André ! André !...
Tandis que la mère cachait ses yeux dans son mouchoir et que Maurice, resté sur le seuil, avançait sa tête impitoyablement curieuse, qui voulait tout voir.
— André, tu ne me reconnais pas ?...
Les yeux vides roulaient toujours ; la tête continuait à se balancer de droite et de gauche ; les lèvres remuèrent, laissant tomber des mots, des fragments de mots, des sons confus pareils à des vagissements de nouveau-né.
Maurice fit un pas en avant, l'oreille aux aguets :
— Que dit-il?...
On ne lui répondit pas. Il écouta un moment, et grogna, découragé :
— ... Pas moyen de. comprendre !...
La mère, après avoir tourné autour du malade, s'affala sur une chaise, et se mit à pieu-
rer, sans bruit, comme pleurent les femmes qui ont beaucoup souffert et retrouvent pourtant toujours des larmes, à toutes leurs nouvelles douleurs. Puis, pour agir, pour tenter quelque chose, elle revint à son fils, essuya la sueur et l'écume qui lui maculaient le visage, en murmurant :
— Pauvre petit!... C'est moi, ta maman !...
Tu la vois, dis?... Tu as bien mal?... là, dans ta têle !... Oh ! cette tête !... Attends ! Attends!... On te soignera, va !... On te soignera bien... comme quand tu étais tout petit...
Mais bientôt, elle l'abandonna avec un geste de désespoir, en s'écriant :
— Fallait-il donc devenir si vieille pour voir ça?... Ah! mon Dieu! pourquoi suis-je encore là ?.. . Pourquoi ?. . . Pourquoi ?. . .
Ses jambes fléchissaient, tout son être implorait un secours. Clarencé la prit dans ses bras, et se mit à lui parler doucement, ens'efforçant de verser en elle l'espoir qu'il n'avait pas :
— Ayez du courage!... Il ne faut jamais désespérer!... Ces maladies-là guérissent souvent... quand on les soigne... Et nous le soignerons bien, je vous le promets !... Il aura les meilleurs médecins... On fera tout ce qu'ils ordonneront... Dès demain^ j'emmènerai mon pauvre ami...
Maurice demanda, à mi-voix :
— ... Alors, est-ce que nous rentrons bientôt?... A cause de la Rousse qui...
— Rentre, si tu veux. Moi, je reste ici... Je veillerai avec cette pauvre femme...
Il fallut toute la journée du lendemain pour préparer le départ. Laurier ne donnant plus aucun signe de violence, le médecin lui retira la camisole de force ; tantôt il se levait, marchait, tournait en cercle, mâchait des paroles sans suite qui sortaient de sa tète vide comme des gouttes d'eau d'une source épuisée; ou bien il retombait dans son fauteuil, inerte comme une chose. Un garde, mandé par dépêche, arriva d'un hospice voisin, pour rem-
placer les soins malhabiles de la mère et des amis. Ce fut un soulagement, car une peur sourde rôdait dans la maison , paralysant la tendresse, arrêtant la pitié, glaçant la curiosité des indifférents. Les gens se demandaient :
— Va-t-il rester ici?... combien de temps?... Qu'est-ce qu'on fera de lui ?...
Clarencé, après avoir pris conseil du médecin, déclara qu'il l'emmènerait le soir même :
— On ne peut le soigner ici. D'ailleurs, qu'attendre?...
Et la décision prise, il voulait télégraphiera Jeanne, qui n'était pas encore avertie. Mais il chercha vainement les mots qui adoucissent, devant une formule dont sa plume s'effrayait. Et il finit par la remplir à l'adresse de Claudine :
(c Laurier frappé de folie. Je le ramène demain matin. Prière d'avertir Jeanne, de la préparer. >
Le départ s'effectua vers le soir, sous les yeux du village rassemblé devant la maison.
Le malade apparut, soutenu par le garde et par Clarencé. On Tenlrevit à peine : ses compagnons le poussèrent rapidement dans un vieux landau, où ils montèrent avec lui, et qui partit au grand trot. Par une fente des volets fermés, la mère Laurier regarda la voiture s'éloigner, les groupes de curieux se disperser. Puis elle se retourna vers le médecin, que Clarencé avait prié de rester auprès d'elle, et qui répondit à sa muette interrogation :
— Il ne faut pas désespérer, ma bonne femme... On en revient souvent... Vous n'avez pas d'hérédité dans la famille : c'est très bon... Peut-être ne sera-ce qu'une crise... suite de ses émotions.
Elle secoua sa vieille tête, où tant de choses nouvelles passaient depuis quelques jours, et dit:
— Les émotions... Ah ! oui... Maudite femme!...
Et, de son poing fermé, elle menaçait la morte...
30i AU MILIEU DU CHEMIN.
... Cependant, transporté sans rien voir de la voilure dans un coupé réservé de l'express.
Laurier s'élail remis à parler; et il parlait toujours, cousant ensemble des mots qui ne faisaient pas des phrases, avec, à peine, à longs intervalles, un semblant de sens, une lueur éteinte aussitôt : le nom de Céline revenant sans cesse, mêlé à des expressions de tendresse, de désir, de regret, ou quelque souvenir d'amour brillant dans les ténèbres. Et ce flot de paroles débordées emportait par instants Clarencé jusqu'aux confins des régions affreuses où se débattait son ami. Lui aussi sentait ses idées échapper à sa volonté, perdre leur suite, se bousculer dans sa tête qu'il prenait entre ses mains, avec la terreur de la trouver brûlante. 11 murmurait à demivoix :
— Non, non... Ce n'est rien... La fatigue...
l'émotion. . . l'angoisse d'être là !.. .
Et il s'arrêtait, effrayé d'avoir parlé seul dans son coin, comme l'autre, réprimant les
gestes nerveux qui secouaient son corps, reconnimençanl malgré lui à dévider des écheveaux d'idées embrouillées, comme s'il eût battu la mesure à quelque musique déréglée. C'était presque un demi-délire, qu'entretenait une peur consciente : la peur de l'effroyable inconnu que recèle la folie, la peur de cet homme qui n'était plus un homme, qui vivait sans le savoir, parlait sans se comprendre, entouré d'images mensongères, hanté de fantômes, — la peur atroce d'une contagion possible. Et il se répondait à lui-même :
— Non, non, non... Cela passera... quand je ne le verrai plus...
Pour se rassurer, il observait l'infirmier : un vigoureux gaillard, bien musclé, avec une forte tête de bœuf de labour, patient et sûr de lui, qui surveillait d'un œil son malade et sommeillait de l'autre, indifférent à un spectacle accoutumé. Clarencé l'interrogea, pour entendre une voix tranquille :
— Que dites-vous de cet état, vous qui les
connaissez bien?... Peut-on craindre une nouvelle crise?...
— Heu! répondit l'autre, avec ceux-là, est-ce qu'on peut savoir? Leurs idées tournent comme des toupies... Moi, j'aurais voulu lui laisser la camisole... Le médecin ne l'a pas cru nécessaire... C'aurait tout de même été plus prudent...
— C'eût été barbare!
L'infirmier s'étonna :
— Mais non!... comment donc!... Ce qu'on en fait, c'est pour leur bien, n'est-ce pas?... Sans ça, il se serait jeté par une fenêtre!
Parfois, le bruit du train rythmait bizarrement les paroles de Laurier : c'était alors une confusion de sons à dérouter la raison, un bourdonnement de vertige. Clarencé se rapprochait pour entendre ce qu'il y avait encore d'humain dans ce murmure, écoutait, puis s'arrachait à ce décevant effort, détournait la tête, plongeait ses regards dans la nuit du dehors, ou tirait sa montre et constatait que
le temps n'avançait plus. Après Dijon, le garde s'endormit tout à fait, et ronfla. Puis, Laurier, calmé peut-être par le mouvement, cessa de parler : sans ses yeux vides, qui veillaient toujours, on eût pu croire qu'il dormait aussi. Les ronflements du garde s'assourdirent. Il y eut une heure d'apaisement, où Clarencé se reconquit en partie, en songeant que sa délivrance approchait. Mais au petit matin, quand le paysage s'estompa dans l'aube, il se mit à redouter le moment de l'arrivée,
— le désespoir de Jeanne qui les attendait à la gare, l'angoisse ignorante qui veillerait désormais au fond des grands yeux dePaule,
— le spectacle du foyer dévasté, toutes les impressions de douleur que rapprochait la vitesse du train... Longuement, son imagination s'attarda sur ces visions anticipées, avec la minutie qu'elle mettait à établir les milieux de ses personnages fictifs, les décors de ses c actes ». Toute sa puissance d'artiste se tendait pour réaliser les e: scènes » imminentes.
telles qu'elles seraient, mêlant aux émotions vraies la rhétorique qui les rend, en les exprimant, plus poignantes encore. Il voyait devant lui Jeanne et Paule, non seulement dans le désespoir de Theure présente, mais dans les tristesses accumulées des jours et des ans qui suivraient, dont la somme l'écrasait; il entendait leurs cris, leurs sanglots; il en écoutait la répercussion dans son cœur, dont tous les échos vibraient à la fois ; il pliait sous le poids de leur vie alourdie pour toute sa durée, jusqu'à la mort, frissonnant d'une compassion éperdue et désolément impuissante. Il s'écria, à haute voix :
— Que faire?...
Et il dut répondre :
— Rien... Rien... Rien...
Le mal était sans remède, implacable comme l'injustice : deux innocentes, arrachées à la paix de leur douce existence, n'avaient plus désormais qu'à se traîner dans le deuil et dans la misère, à la remorque de l'épave lamen-
table qu'il leur ramenait. Nulles espérances pour elles ni pour lui : on ne revient pas de si loin. Noir sur noir, — noir partout!
Gomme il contemplait avec les yeux de son esprit ce tableau désespéré, il lui sembla soudain qu'une faible lueur en éclairait Tarrièreplan : auprès de Jeanne, abîmée dans sa douleur, il y avait Claudine, tranquille et forte comme toujours, l'âme pleine de consolations. Il jeta son nom dans le lourd silence de ce coupé rempli de deuil : obéissante à son évocation, l'image aimée vint se mêler aux autres figures du drame. II balbutia :
— Près de moi... Toujours!...
La voix aimée répondit :
— Oui. Toujours!...
Et il dit :
— Ah! toi!... tu trouveras ce qu'on peut faire... le remède... le salut...
Le soleil du matin répandait sur la plaine sa vaporeuse lumière. Des gares passèrent, des villages. Paris approchait. Le garde s'éveilla,
s'étira en bâillant, se pencha sur Laurier qui se taisait encore, et dit :
— Il est tranquille !
L'angoisse revint.
Claudine, cependant, avait rempli sa mission.
Au reçu de la dépêche, elle courut à l'avenue Kléber, sans savoir, sans se demander comment elle apporterait la terrible nouvelle, comptant pour Taider sur la mollesse passive qu'elle prêtait à Jeanne Laurier. Elle trouva la maison, comme toujours, dans cet ordre méticuleux dont la correction bourgeoise l'agaçait un peu : dans le petit salon où elle attendit, l'orage avait passé sans rien changer à l'aspect intime, tranquille et coquet des meubles et des tentures, sans déranger aucun des bibelots précieux. Ses regards tombèrent sur de frêles verres de Venise qui duraient depuis un siècle ou deux; et elle songea :
e Les plus délicates choses s'éternisent; mais
nous... > Comme elle s'asseyait sur une jolie causeuse, Paule entra, en robe claire, et dit, avec ses airs de petite fille bien élevée :
— Bonjour, madame. Maman m'envoie vous tenir compagnie. Elle va venir, maman 1
Et Tenfant prit place vis-à-vis de Claudine, très gravement, comme quand elle jouait aux visites avec ses petites amies.
— Votre maman va bien ? demanda Claudine.
Lé jeu continua :
— Très bien, madame, je vous remercie.
Et vous-même, comment vous portez- vous ?
— Oh ! très bien aussi ...
Comme W""" Bréant,toute à sa préoccupation, ne parlait pas, Paule fit les frais de la conversation, en bonne maîtresse de maison qui reçoit une visiteuse distraite, avec un léger zézayement qui, presque seul, rappelait son âge :
— Mon papa est en voyage, madame... Il va revenir bientôt... Il a été malade; mais il va beaucoup mieux, à présent... Ma maman se
réjouit beaucoup de le revoir... Moi aussi, madame*..
. — Vous aimez votre papa?...
La petite figure grave perdit soudain son air de convention, les grands yeux s'éclairèrent, Paule s'écria, presque avec extase :
— Oh ! oui, je l'aime!... Mon papa est si bon, si bon!...
Mais Jeanne arrivait enfin, très soignée, ses cheveux en bandeaux lissés à la perfection, le visage calme, les yeux limpides, polie et réservée. Celte idée hostile traversa l'esprit de Claudine : c Celle-ci ne me comprendra pas si bien que sa fille... > Et, presque tout de suite, elle commença :
— J'ai des nouvelles à vous donner, chère madame. ••
Les yeux fleur de lin se posèrent sur elle, tranquillement attentifs. Elle ajouta, en baissant la voix :
— Je crois qu'il vaudrait mieux éloigner votre enfant...
Paule entendit : un éclair d'angoisse passa dans son regard. Jeanne, avec un imperceptible frisson, appuya sur le timbre el remit la fillette à la bonne, qui venait répondre. Puis, avec cette lente harmonie des mouvements qu'elle gardait toujours, elle se retourna vers Claudine, toute vibrante et qui répéta :
— Je vous apporte de mauvaises nouvelles, chère madame... Il vous faudra beaucoup de courage...
Le visage de Jeanne se crispa, ses yeux se fermèrent :
— Il est mort?
— Non, non, il n'est pas mort!...
Ah! mon Dieu! comment dire l'affreuse chose?...
— M. Clarencé, qui est auprès de lui, m'a télégraphié qu'il le ramenait... à la suite... d'une crise grave...
— Une crise?... quelle crise?...
C'était la question droite et netle, qui ne pouvait s'éluder. Claudine cherchait des ex-
pressions atténuées : une crise cérébrale... un transport... du délire... Mais les mots ne sortirent pas ; sans répondre, elle prit la main de Jeanne et la serra.
— Ah! mon Dieu! fit la jeune femme, qui comprit ce terrible silence... Je m'y attendais!...
Et son paisible visage, comme labouré par ce coup, Irahit une douleur si intense, que Claudine senlitdes larmes monter à ses propres yeux :
— Oui, c'est affreux!... balbutia-t-elle...
Mais il faut espérer... toujours...
— Dites-moi tout! demanda Jeanne.
Claudine essaya d'expliquer :
— Le télégramme de M. Clarencé ne donne aucun détail ... Je vous ai dit le peu que je sais . . . Il ramène votre mari, demain matin... Il me charge de vous prévenir, de vous préparer...
Voilà toul!
La main de Jeanne, que serrait Claudine, se dégagea doucement pour essuyer les larmes
qui venaient enfin, et coulaient en silence. Puis ce fut une plainte sourde, étouffée, qui se répétait :
— Le pauvre ami... Le pauvre ami... Le pauvre ami...
Elle ne pensait qu'à lui, dans Toubli de sa propre douleur. Quand elle eut pleuré longtemps, presque dans les bras de cette femme qu'elle connaissait à peine, que jusqu'alors elle n'aimait guère et ne comprenait pas, elle tâcha de parler, de dire ce qui lui remplissait l'âme :
— Cela devait être... ce malheur-là.,. Je le pressentais... Je le voyais venir... Un être aussi sensible... après une chose aussi horrible... comment aurait-il résisté?... Où aurait-il pris la force? Mon Dieu! pourquoi n'ai-je pas su la lui donner?...
Ce mot d'abnégation naïve toucha Claudine au plus intime de son être de passion prête à la jalousie, prompte à la violence. Grandeur ou faiblesse? Elle ne distinguait pas :
— Oh! s'écria-l-elle ardemment, vous avez été la bonté, l'indulgence... le pardon... Vous ne pouviez rien déplus... Tant d'autres, à votre place...
Elle n'acheva pas sa phrase, à laquelle Jeanne répondit pourtant :
— Peut-être... Mais d'autres encore...
d'autres auraient mieux compris... auraient mieux pardonné... Moi, j'ai fait ce que j'ai pu... C'était si loin de moi, ce drame!...
Puis, toujours à travers ses larmes :
— Il est mon mari... Nous sommes unis pour la vie... Je n'ai que lui... Comment lui aurais-jé gardé rancune?... Si vous saviez comme il a été bon, quand mes parents ont eu leur malheur!... Si vous saviez comme Paule l'aime!... Oh! les liens qui nous attachent ensemble... pour les rompre, voyez-vous, il faudrait autre chose que... qu'une erreur, qu'une faute... La mort, la mort seule les rompra ! ... Ce qui arrive. . .
Un long frisson la parcourut toute, la secoua
jusqu'à la racine des cheveux. Elle le réprima :
— Ce qui arrive... oui, cette affreuse chose... elle les rend plus forts, ces liens... plus étroits... Il n'aura plus que moi, désormais... Les autres auront peur de lui, le fuiront... Moi, je resterai... Pourvu qu'on me le laisse... Oh!,., dites, on ne me le prendra pas !.. .
Claudine la serra contre elle, en baisant son front, ses cheveux :
— Que vous êtes noble... généreuse !... que je vous admire!...
— Non, non, ne dites pas cela!... Je suis comme toutes les femmes... Quand frappe un coup pareil... mon Dieu! que reste-t-il des autres peines?... Songez donc, qui le soignerait, si je l'abandonne?... Ma vie esta lui.... C'est tout ce que je veux savoir...
— Vous aurez du moiny des amis auprès devons, dit Claudine... des amis qui ne vous aimeront jamais assez!...
Elle pénétrait enfin le mystère de cette petite âme, héroïque et douce, et si bien close, qu'il fallait pour l'enlr^ouvrir ainsi un coup de hache du destin. Sa fierté s'effondrait devant un tel sacrifice, qui soudain éclairait à ses yeux dessillés la part d'égoïsme cachée peut-être dans son propre amour :
— Oh! Jeanne, dit-elle encore, je voudrais vous aider à souffrir. Mais vous êtes si bonne, que j'ose à peine pleurer avec vous ! . . .
II y a des heures où les multiples éléments qui jusqu'alors ont formé notre vie, et que nos yeux discernaient mal dans la diversité des choses, prennent leur vrai sens en se rapprochant : un incident, des rencontres, un hasard les éclairent, et ces lueurs nouvelles nous montrent tout à coup des aspects inattendus de nous-mêmes, comme des jeux de lumière nous révèlent dans un paysage des pentes, des creux, des replats inaperçus.
Pendant la nuit même où Glarencé ramenait son ami, la mort emportait Victor Delambre : une belle mort, inattendue, sans souffrance, sans agonie, le sommeil soudain qui ferme à jamais, d'un geste insensible, les
yeux des vieillards heureux. Un autre deuil, noble et serein, vint ainsi se mêler aux amères préoccupations du retour. Car, à peine fut-on sorti du brouhaha de la gare, deux questions se posèrent, qu'il s'agit de résoudre sans retard. D'abord la plus aiguë, celle de l'internement de Laurier. Les spécialistes le jugeaient nécessaire, et s'accordaient à conseiller la maison fameuse où plusieurs maîtres de ce siècle sont venus mourir lentement. Mais leur insistance ne put vaincre Topposilion de Jeanne, qui répétait :
— C'est mon mari ; je ne veux pas l'abandonner. Je n'en ai pas le droit. Personne n'a celui de me le prendre.
En vain, lui disait-on :
— Mais vous ne pouvez pas le soigner!
Elle répondait :
— Je ferai mon possible.
— C'est une torture que vous vous imposez !
— Comment pourrais-je vivre, en le sachant là'bas!...
Et, comme il élait calme, on le lui laissa.
Il y avait encore une autre question, l'argent. Avec son bon sens courageux, la jeune femme en comprenait toule la cruauté : on l'écarta, en décidant une vente prochaine des œuvres, des esquisses, des bibelots de Laurier. Après, c'était l'inconnu de la Destinée...
Un après-midi que Clarencé sortait de chez elle, après un de ces entretiens où, pour fixer l'avenir, il fallait remuer toutes les douleurs, il aperçut les époux Bouland, échoués sur un banc des Champs-Elysées ; inertes, vieillis, serrés l'un contre l'autre comme deux oiseaux blessés, ils laissaient leurs yeux vagues errer sans pensée sur la foule en mouvement, ou suivre en hésitant la file des voitures. Après une brève hésitation, Clarencé se dirigea vers eux :
— Vous ne me reconnaissez pas ?...
Les deux vieuxlevèrent ensemble leurs yeux, puis se consultèrent du regard, et M. Bouland répondit, d'une voix cassée et morne :
— Non, monsieur.
II se nomma. De nouveau, le vieillard regarda sa femme ; et il dit d'un ton, avec un geste qui trahissaient un grand effort de mémoire :
— Ah ! oui, M. Clarericé, l'écrivain !... Oui, je me rappelle.
Clarencé reprit :
— Je pense à vous, bien souvent. Je voudrais savoir si vous avez du courage.
— Du courage? répéta M. Bouland.
II semblait chercher le sens de ce mot. II passa la main sur son front, la tête branlante,^ en murmurant :
— Du courage?... Non, monsieur, nous n'en avons pas... Nous ne pouvons pas en avoir...
... Heureux qui peut, dans un tel cas, songea Clarencé, invoquer Dieu, promettre en son nom les consolations de l'au-delà, conduire à la résignation par l'espérance ! Lui, ne le pouvait pas. Il balbutia :
— Pourtant... Pourtant...
Et il dut s'éloigner sans trouver une de ces paroles qui sont un baume pour la douleur...
C'est ainsi que les incidents qui remplirent les deux premiers jours de sa rentrée s'accordaient à tenir'Sa pensée fixée constamment sur les mêmes points. Et voici maintenant qu'arraché pour quelques heures à ce deuil obsédant, il suivait le convoi de Victor Delambre, dans la cohue des hommes célèbres.
Une messe pompeuse venait de passer sur la dépouille du vieux maître : spectacle rempli d'ironie, car il n'avait jamais eu pour l'Église qu'une indifférence plutôt hostile, qu'il proclamait volontiers en boutades mordantes, dont quelques-unes circulèrent de rang en rang pendant le service. Des discours non moins solennels le guettaient au Père-Lachaise :
ironie encore, car il n'aimait que la vérité, et savait ce que valent ces harangues, bonnes à tous les morts. Une fine pluie tombait sur les couronnes du char funéraire, puis sur la longue
file en défordre, sur l'armée débandée qui suivait; et (les deux côtés du cortège, des passants arrêtés nommaient les gens célèbres, avec la même réflexion, toujours :
— ... Un bel enterrement !.. .
Clarencé échangea des poignées de main, répondit à des questions, prononça des phrases qu'il avait déjà prononcées derrière d'autres cercueils illustres, étonné une fois de plus de Tindiff'érence qui entoure les grands morts, du vide si léger que laissent en disparaissant ceux dont les noms remplissaient le monde. Mais, au lieu de s'abandonner à d'inutiles réflexions sur la vanité de la gloire, il ressuscitait en pensée, dans son travail, dans son action, dans son cercle habituel, la belle figure éteinte, dont il revoyait le haut front serein sous la mousse légère des cheveux blancs, l'œil clair qui lisait avec bonté dans les âmes, tandis qu'il entendait résonner au fond de sa mémoire, assourdies par l'éloignement, les sonores vibrations de la voix chaude, tour à tour mordante et vi-
AU MILIEU DU CHEMIN. :î23
branle, ironique et passionnée. Et puis, remontant de l'homme à Tœuvre, il relisait en pensée ces livres vigoureux, romans, drames, pamphlets, poèmes, qui tous, avec une saisissante unité, montraient l'être humain dans sa force, tantôt en soutenant quelque thèse généreuse, tantôt en décrivantquelquebelle victoire d'âme, toujours en avant pour la vérité, pour la bonté, pour la justice : œuvre de lutteur convaincu, qui avait marché droit devant lui, l'oreille fermée aux suggestions du doute, et qui, sa tâche achevée, pouvait partir en paix, sûr de ne laisser derrière soi que de bonnes graines pour les moissons de l'avenir. 11 se rappelait ses fortes paroles, à leur dernière rencontre: le vieux maître, alors, le rassurait, qui sait? avec un peu trop de cette bienveillance qu'il avait pour les plus jeunes, et qui venait de son besoin de croire à la marche humaine vers la lumière. Ce soir-là, en effet, il ne parlait pas tout à fait le même langage que son œuvre et sa vie. Tandis qu'il cédait aux séductions de l'indulgence,
celles-ci disaient : penser droit, agir ferme. Mauvais est tout ce qui contrarie cette simple loi : mauvaises les pensées trop subtiles, qui voltigent sans choisir la place où se fixer ; mauvais le dédain de la sagesse commune, que l'expérience des siècles a mûrie et que l'orgueil de l'esprit s'acharne à repousser; mauvais cet orgueil qui nous trompe ; mauvais tout ce qu'une culture excessive a mis d'artificiel dans nos âmes. Oui, voilà bien la leçon qui restait du grand mort...
Comme Clarencé réfléchissait ainsi, en marchant en silence à côté d'un inconnu, une main lui toucha l'épaule. C'était son neveu Jacques, avec Merton derrière lui, qui le cherchait dans la cohue.
— ... Je pensais bien, mon oncle, que vous seriez revenu pour cette cérémonie.
Clarencé répondit :
— Tous ceux qui tiennent une plume ont le devoir d'être là.
Les deux jeunes gens échangèrent un re-
gard, qui signifiait sans doule : c Ça, c'est une phrase. >
Puis Jacques dit, d'un air important :
— Nous deux, M. Merton et moi, nous sommes ici en journalistes.
— Ah! toi aussi?...
— Moi aussi.
— Depuis?...
— Huit jours.
Merton expliqua :
— Il est à r Étoile.
— Le pied sur Téchelle, fil Clarencé.
— Maintenant, je n'ai plus qu'à monter.
Merton, qui avait un commencement d'expérience, murmura :
— On ne monte pas toujours !...
Il y eut un silence, que Jacques rompit en demandant, avec une pointe d'ironie:
— Eh bien, mon oncle, Prône?... les souvenirs d'enfance?... la famille?...
— J'ai vu les tiens. Ce sont de braves gens, qui t'aiment bien.
— Hou...
— Ton père est très préoccupé de ton avenir.
— Ça, je le crois ! . .. Vous vous êtes attendri, je parie?...
— Mon Dieu, oui !... Vous autres, vous ne comprenez pas ça... Grandissez un peu, mes enfants !... Vous verrez ce qu'on apprend, avec l'âge !
Jacques fit un signe du côté du cercueil, que leur cachait une longue file de dos et de parapluies, et il dit: '
— Celui-là est devenu vieux ; pourtant, il n'a pas appris grand'chose !
Stupéfait, Clarencé s'écria :
— Plaît-il?...
Et Jacques, l'air étonné :
— Est-ce que vous l'admireriez, par hasard?,..
— Tu ne sens donc pas qu'avec lui, c'est une lumière qui s'éteint, une grandeur qui disparaît? Quand tu as lu dans les journaux l'an-
nonce de sa mort, tu n'as pas compris que le monde perdait un des plus nobles esprits qui Tembellissent ? C'est sans émotion, sans tristesse que tu marches derrière son cercueil ?
Jacques regarda de nouveau Merton, qui écoutait sans rien dire, touché comme il l'avait été déjà précédemment par l'accent sincère de Clarencé, — plus près de comprendre.
— Je n'aurais pas l'outrecuidance de discuter avec vous, mon oncle, répondit-il. Pourtant, il faut bien que je vous l'avoue, au risque de vous déplaire : Delambre me paraissait un habile homme, sachant à fond son métier, i«ais par trop enclin aux lieux communs... Et puis, voyez-vous, il croyait à tant de choses ! . ..
— Et toi, tu ne crois à rien?...
— Que voulez-vous? J'ai été formé par les hommes de votre génération, non par ceux de la sienne. Delambre, pour moi, pour nous, c'est le passé... un paçsé déjà bien éloigné, avec des rengaines!... Le présent, c'est vous,
et quelques autres qui vous ressemblent plus ou moins. Et vous ne nous avez point enseigné la foi. Mettez vos pièces à côté des siennes : n'est-ce pas une autre philosophie, une autre conception de la vie?
Merton, qui n'avait encore rien dit, suggéra :
— Racine à côté de Corneille.
Jacques appuya :
— D'un côté, du vent qui tonne, des mots d'autant plus sonores qu'ils sont creux, de l'éloquence, enfm, et de l'amplification : la vieille rhétorique au service de vieilles vérités, trop connues, rebattues, usées par leurs longs services... De l'autre, la fine science des choses du cœur, une complète liberté d'esprit dans l'étude de la passion, une curiosité savante qui observe sans conclure : le dilettantisme, en un mot, que les hommes de votre âge ont inventé, mon oncle, et qu'un de vos contemporains, dans un morceau magnifique, a placé sous le patronage de Virgile. Vous vous souvenez?...
« On se lasse de tout, excepté de comprendre*... >
— Et si l'on se lassait aussi de comprendre?
dit Clarencé. Si l'on se trouvait l'esprit trop libre? Si l'on éprouvait le besoin de conclure?
'-' — Beaucoup d'entre nous, dit Mer ton, ne sont pas loin d'en être là. Nous commençons à nous méfier du dilettantisme. Bien des événements nous en ont montré les dangers. Si nos aines nous aidaient un peu, qui sait si nous ne trouverions pas une autre voie ?
— Ah! s'écria Clarencé que ces paroles remplirent de joie, si nous pouvions vous faire profiter de nos expériences !
— En tout cas, maître, vous m'avez dit un jour des choses... auxquelles je dois déjà bien des réflexions nouvelles.
— Oui, dit Jacques, Merton a du goût pour la philanthropie... Moi, je m'en tiens à l'intelligence : ceux que j'aime, parmi les aînés,
i. p. Bourgct, Essais de psychologie contemporaine.
ce sont les raffinés, les subtils, les dilettantes...
En ce moment, un confrère illustre, qui prit le bras de Clarencé, interrompit l'entretien, et les deux jeunes gens s'éloignèrent. Plus tard, au cimetière, pendant que l'éloquence officielle, grise, tiède, tombait avec la pluie sur le cercueil et les couronnes, Clarencé revit, derrière les orateurs, leurs deux profils curieux et fins. Que pensaient-ils au juste ? Quelle impression gardaient-ils au fond d'eux des paroles entendues, d^s leçons de l'expérience étrangère ? Eux-mêmes, sans doute, ne le savaient pas. Partis d'hier vers les lendemains inconnus, ils allaient marcher selon leurs lois, faire leur chemin selon leurs forces. Ils croyaient comprendre beaucoup de choses ; plus tard seulement, quand ils auraient parcouru la moitié de la route et se retourneraient pour regarder derrière eux, en rappeliant leurs souvenirs, en évoquant les figures disparues et les voix éteintes, ils comprendraient...
En quittent le cimetière, Glarencé se fit conduire chez M"*° Bréant. Et la question que maintenant ils sentaient toujours présente entre eux se posa d'elle-même, jaillit du cœur et des lèvres de Glarencé comme une supplication fervente, intense, angoissée. Peu de jours auparavant, Claudine était bien résolue à couper court à la première ouverture : e Non, non, mon ami, jamais... i> Mais elle aussi, maintenant, se trouvait changée, indécise, comme si le noble dévouement de Jeanne éclairait à ses yeux d'autres aspects de la vie. Une voix secrète et forte lui commandait de céder; pourtant, son orgueil se raidissait, dans un suprême effort, contre un mouvement d'âme qu'elle appelait encore une a: capitulation y>\ Elle se tut longtemps, le regard triste, le front barré de ce pli volontaire qui donnait parfois à sa belle figure une expression trop énergique, presque dure. Et sa voix n'était point assurée, quand elle dit enfin, presque à rencontre de 4îe qu'elle aurait voulu dire : .... . .
— Vous persistez... Ne sommes-nous pas heureux ainsi?... unis autant qu'on peut l'être?... Faut-il vous répéter mes raisons?
— Non, ne les répétez pas, Claudine. Pesezles plutôt. Rapprochez-les de ceque vous voyez, de la vérité de la vie...
La voix plus basse, il ajouta :
— Rapprochez-les des miennes... Comparez !...
Claudine murmura :
— Les vôtres, mon ami ?... les vôtres ?...
Faibles raisons d'un homme en pleine crise...
Clarencé l'interrompit en s'écriant, d'une voix plus ferme, plus exaltée :
— Crise salutaire !... Crise dont je sortirai transformé!... Mais, comprenez-le, pour reprendre ma marche, pour travailler, pour créer encore, pour aimer même... il faut que ma vie, que notre vie s'établisse sur des bases nouvelles... Et cela dépend de vous seule... Je me sens comme paralysé, dans l'état où nous sommes... Il faut que nous soyons unis devant
tous, selon la loi dont je comprends aujour* d'hui la sainteté nécessaire... devant laquelle je vous supplie d'incliner votre orgueil. Claudine redressa là tête.
— Je tiens à mon orgueil, dit-elle : il est ma conscience.
— 11 vous a trompée.
— Le croire, le reconnaître, quelle humiliation !
— Blessée par les conditions normales de la vie, vous avez réagi violemment contre elles... Révolte d'être fier, révolte légitime... mais une telle révolte engage-t-elle pour toujours ? Est-ce que rien de ce qui s'est passé ces temps-ci ne vous en montre la folie ?...
Claudine allait le repousser encore ; mais rimage de Jeanne traversa son esprit, si simple dans son héroïsme, dévouée avec une si modeste magnificence, réalisant sans éclat un poème d'amour si profond et de pardon si pur. Et ses paroles changèrent sur ses lèvres.
33i AU MILIEU DU GUEMIN.
— Oui, dit-elle en rêvant^ il s'est passé tant (le choses!... Et Jeanne...
Elle n'acheva pas. Il la devina, et poursuivit :
— Jeanne!... Elle vous a montré quelle force donne aux plus faibles cette chaîne que vous dédaignez... Elle, un petit être effacé, timide, moyen, dont vous n'attendiez certes aucune leçon... Eh bien, vous l'avez vue grandir, jusqu'à dominer le plus effrayant désastre. . . Pourquoi?... Vous l'avez compris, parce qu'entre elle et celui qui l'a tant fait souffrir, il y a l'indissoluble lien, parce qu'ils sont unis pour la vie...
— Ah! dit Claudine, ne le sommes-nous pas comme eux, par notre volonté ?
— Oui, sans doute... Et pourtant... écoutez!... Nous vieillirons, sans avoir rien de ce qui fait le prix de la vie, une fois la maturité venue : le foyer, la famille, le cercle des amis sûrs... Nous vieillirons, séparés aux yeux de tous, tandis que seules des voix malicieuses
prononceront ensemble nos deux noms différents... Jamais nous ne serons, tout à fait, les deux êtres qui ne font qu'un, le tronc unique et fort d'où jaillissent les branches pour l'avenir... Chacun de nous suivra son chemin...
Nos chemins se confondent?... A cette heure, c'est vrai... Mais qui pourrait affirmer que les hasards du voyage ne les sépareront pas?... Il y en a tant qui peuvent surgir!... Demain, tout à l'heure, l'inattendu peut se dresser entre nous, sans que notre amour ni notre volonté ne puissent rien pour l'abolir... Si Jeanne n'eût pas été la femme dé Laurier, on ne l'aurait pas laissée auprès de lui. . . Et voyez, sans songer à des douleurs si rares : je viens de traverser une terrible crise... vous n'étiez pas auprès de moi!...
Elle demanda :
— Est-ce donc moi qui ai changé?. . . *
— Non, c'est moi, je le sais... Mais voyez encore... Si vous étiez ma femme, nous changerions ensemble : ne le sentez-vous pas?... Si
VOUS étiez ma femme, nous ne serions pas là, vis-à-vis l'un de l'autre, à plaider comme des avocats de deux causes adverses... Nos pensées naîtraient et croîtraient toujours ensemble, comme deux fleurs jumelles, qui s'ouvrent aux mêmes rayons, aux mêmes rosées... Nous observerions la vie avec les mêmes yeux... Le bruit des choses éveillerait en nous les mêmes échos...
Claudine l'arrêta, retrouvant soudain, à ces mots, ses doutes et sa résistance ;
— Quelle idylle, mon ami!... que d'illusions!... Ouvrez donc les journaux : lisez les procès, les faits divers... Ou simplement, pensez aux couples qui nous entourent, aux ménages dont vous connaissez la chronique...
Dénombrez les honteuxmanèges, jugez les bas intérêts qui se cachent sous la respectabilité des unions légitimes!... Voilà la plaie, la vraie, celle dont il faut rougir!... Ahl grand Dieu, non ! pour réaliser le miracle de l'union parfaite, il ne suffit pas des formules de TÉglise
OU des registres de Tétat civil!... S'il est possible, ce miracle... et je l'ai cru, oui, je l'ai crû réalisé parnous... s'il est possible, ce n'est que par l'amour... L'amour seul a le pouvoir magique de l'accomplir... Et il y suffit!... Et tant qu'il dure, il renouvelle le miracle, comme le soleil répand la lumière et la chaleur... Et ceux qui l'accomplissent ne demandent rien de plus... Vous savez, quand la chaleur et la lumière ont cessé, c'est que le soleil s'est éteint... Quand le miracle de l'amour n'est plus, c'est que l'amour est mort!...
— Claudine!...
— Et alors, qu'importent les sanctions, les lois, les chaînes!... Qu'importe qu'on soit lié pour la vie!... Qu'importe tout ce qui peut arriver!... 11 n'y a plus rien!...
Elle retint un sanglot qui lui gonflait la poitrine, et continua, plus bas, tristement :
— Je ne vous reproche rien, mon ami... Si je n'ai jamais accepté de vous que votre amour, c'est que je voulais qu'il restât libre... Et je
crois que j'ai eu raison... Car s'il n'est plus... A son tour, Clarencé l'interrompit :
— Ah ! Claudine, vous jetez des paroles de doute à l'heure même où tout mon désir, où toute ma prière est d'être mieux à vous, et de vous avoir à moi plus complètement, plus éternellement que jamais ! . . .
— Hélas ! dit-elle, — et les larmes gonflaient ses paupières, — c'est donc que quelque chose vous manquait?... Voilà ce qui me fait souffrir^ ailleurs que dans mon orgueil, je vous le promets!... Vous le savez : j'ai mis toute ma vie dans notre amour. C'est l'amour que j'aime, le vôtre, c'est lui que je veux... Pas autre chose... Il me suffit. Je suis fière de n'avoir que lui... Et je n'ai cure ni des lois qu'il contrarie, ni de celles qui pourraient lui prêter un appui dont je ne veux pas... Et je sens qu'il m'échappe... Oh! ne me démentez pas!... Vous m'avez dit :
« Nous vieillirons... » Vous m'avez dit cela sans colère, comme une chose toute simple...
Mais moi, je me révolte, je crois que ce n'est
pas vrai!... Mon cœur est plein d'une inépuisable jeunesse!... Que m'importe d'être votre femme si je vous sens moins à moi?... Pour moi, je ne puis pas vous appartenir davantage. . . Vous le savez, et cela ne vous suffit pas, et vous croyez m'aimer encore ! . . .
— Et je vous aime plus que jamais... d'un autre amour, peut-être...
— Je veux le même, toujours!...
— Il n'est possible que dans une étoile, hors du monde.
— Pourquoi m'en avez-vous si. bien donné l'illusion?...
— Nous avons rêvé... Toute existence a sa part de rêve... Le nôtre a été magnifique...
Qu'y puis-je, si le réveil est venu?... Notre condition d'êtres humains Fa voulu : nous ne vivons, nous n'aimons pas dans l'absolu ; nous dépendons de mille contingences ; mille chaînes nous enchaînent aux autres. ••
— Des chaînes, toujours des chaînes !...
— On les secoue, on croit les avoir brisées.
8i0 AU MILIEU DU CHEMIN.
Erreur ! Le moment vient où l'on en sent le poids... et la nécessité... C'est une vérité simple, Claudine, si simple que la moyenne des hommes l'accepte sans jamais la discuter. . . Des gens comme nous peuvent la méconnaître longtemps, parce qu'ils ont la dangereuse faculté de s'isoler dans leurs pensées ou dans leurs passions, parce que leur imagination les domine ou les leurre, parce qu'ils se créent un monde à eux, à côté ou en dehors de la réalité... Mais, quand ils l'ont vue et comprise, cette réalité qu'un hasard leur révèle!... Ils sont alors des voyageurs égarés qui se retrouvent... qui entrent dans un pays nouveau, et changent avec le paysage... Ils épellent une autre langue au fond d'eux-mêmes... Ils se sentent tout à coup responsables du bien qu'ils n'ont pas fait, des exemples qu'ils n'ont pu donner... Peut-être avaient-ils rêvé d'être des demi-dieux : ils ne veulent plus être que des hommes, mais des hommes qui réalisent toute leur humanité... Leurs sentiments mêmes...
AU MILIEU DU CHEMIN. 3il
Oh ! ne les croyez pas moins forts pour cela ! . . . ils vont rejoindre... mon Dieu! comment vous dire?... des sentiments plus vastes, universels, d*où Tégoïsme disparaît... Voilà où j'en suis^ Claudine; el c'est parce que j'en suis là que je viens vous dire : <r Si vous étiez ma femme, ma vraie femme aux yeux de tous, j'aurais pleine confiance en l'avenir, j'avancerais d'un pas joyeux dans ce pays nouveau, sûr de trouver ce que je cherche... Tandis que... Mais non, je ne raisonne plus!... Vos arguments valent les miens, peut-être, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir... Il ne s'agit pas d'avoir raison, je vous le jure... lï s'agit de vivre, simplement... Et je ne puis plus vivre comme nous sommes. Et je suis là qui vous supplie.
Il se tut. Claudine le regarda longtemps sans parler. Ses dernières résistances, les cris de son orgueil, la révolte de son amour jeune et despote, s^apaisaient peu à peu dans une tendresse infinie. Elle songeait : m Vivre sans lui?... Non, non, je ne peux pas!... Le voir
souffrir?... Qu'il soit heureux, lui d'abord, à sa manière, comme il veut l'être... Rien ne m'empêchera de lui donner tout mon être...
et s'il faut le partager avec les hommes, pour qu'il ait la paix, eh bien ! qu'il fasse leur part... Â moi celle qu'il me laissera!... > Peu à peu, sa figure se délendit, ses yeux s'humectèrent, quelques larmes tombèrent le long de ses joues. El, sans s'expliquer davantage, elle tendit la main à Clarencé, en disant :
— ... Ce que vous voudrez, mon ami!...
... Était-ce l'issue du carrefour obscur?...
le premier pas sur le chemin nouveau, vers de meilleurs lendemains?