VIU
Clarencé à Claudine Bréanl.
hôiio, le Ifj juin.
Laurier esta Saint-Tandre, ma bonne amie, auprès de sa vieille mère, qui va le soigner. C'est une brave femme qui ne comprendra rien à Félat de son fils ; mais peut-être que sa simplicité d'âme agira quand même, comme une force de la nature. Il n'y a guère d'autre espoir : car notre pauvre ami est plus profondément atteint encore que nous ne le croyions. J'en ai eu le sentiment pendant le voyage, qui a été très pénible ; — si pénible, que j'ai eu régoïsme de pousser un soupir de délivrance
en quittant ce malheureux, etque j'aime mieux, pour le moment, ne pas entendre parler de lui.
A Saint-Tandrc, j'ai pris pour venir ici la vieille patache d'autrefois. C'est une boîte oblongue, d'un jaune douteux, sans ressorts, affreusement dure. Le postillon n'a pas d'uniforme d'opéra-comique : il porte une blouse grise, comme les autres charretiers; seule, la casquette à galon rouge révèle sa dignité de fonctionnaire. Que de fois, dans mon enfance, je me suis arrêté au bord de la route pour suivre des yeux cette antique diligence, que le progrès n'a pas encore renouvelée, mais qu'un chemin de fer en construction va bientôt reléguer au magasin des inutiles vieilleries ! Elle représentait pour moi l'inconnu des pays lointains, de ces pays que je craignais de ne jamais découvrir, de ce vaste monde où courait mon désir et que j'imaginais si différent du petit morceau que j'en voyais chaque jour. Depuis, j'ai vu bien des choses, plusieurs pays, des
villes, des mers, des fleuves. Parfois môme.
J'ai pu observer de près certains spectacles qui, à leur heure, ont passé pour importants : tel un acteur, qui n'a pas de rôle, suit un drame, de la coulisse ; il connaît les interprètes avec leurs défauts, leurs travers, leurs ridicules, leurs manies; il sait les fausses dents do la grande coquette, les querelles de ménage du premier rôle, l'âge respectable du jeune premier, la recette de Teau merveilleuse dont l'amoureuse teint ses cheveux; il entend la voix du souffleur qui s'éponge le front dans son trou, les jurons du directeur mécontent; il n'ignore point que l'auteur vient chaque soir examiner le tableau des recettes; — en sorte qu'il a moins d'illusions et moins de plaisir que les badauds du parterre. C'est bien mon cas : car la comédie humaine m'a gâté ; elle m'a trop libéralement ouvert ses coulisses; j'en ai trop observé l'envers et les ficelles. Aussi je n'en attends plus aucun divertissement.
208 AU MIMRU nr CHEMIN.
Voilà ce que je pensais, secoué dans la patache; el, tout en rêvassant ainsi, j'évoquais le petit bonhomme du temps jadis» qui restait au bord du chemin avec des curiosités si vives, en grillant d'envie de grimper dans la guimbarde et de changer d'horizon. Il m'apparuten blouse bleue, les pieds nus dans de gros souliers, trop pâlot pour un vrai paysan, trop mal habillé pour un fils de bourgeois. C'était bien sa taille gringaletle, ses vêtements trop amples, son museau de gobe-la-lune; mais, tout en restant lui-même, il avait pris je ne sais quel air vieillot, comme si trop de choses avaient passé sur ses frêles épaules... Il y a des contes fantastiques où l'on rencontre ainsi des personnages à double nature... Je ne sais plu^s'il vint s'asseoir à côté de moi, ou si je descendis sur la route pour lui faire compagnie; ce qui est certain, c'est que j'eus avec lui le dialogue que voici :
— Voyons, petit, réponds-moi : qu'as-tu fait du bagage de curiosités et de désirs que
lu as taul promenés le long de ce chemin?
— Je les ai perdus...
— Tous?
— Je crois que oui...
— Il ne t'en reste aucun ?
— J'avais le désir de revoir ce pays : je ne l'aurai plus, tout à l'heure.
— Tu dis cela comme si tu te plaignais.
Quelle ingratitude envers la destinée! Vois plutôt : tu vas retrouver ici quelques-uns de tes camarades, qui te battaient quand tu savais trop bien tes leçons. Ils ont eu les mêmes d^'sirs que toi ; comme loi, ils ont rêvé de courir le monde ; et ils sont restés là, derrière ce grand Jura, noir comme un mur de prison, et leurs jours se ^ont tous ressemblés. Aussi je suppose qu'ils t'envieront encore, comme ils t'enviaient quand tu ployais sous les livres de prix ; et j'espère bien que tu continues à les mépriser parce qu'ils sont des ânes.
— Je ne sais pas s'ils m'envient, mais je sais bien que je ne les méprise pas. Leur ignoranee
tlO AU MILIEU DU CHEMIN.
connaît sans doute beaucoup de choses que j'ignore. Et puis, vaudrais-je plus qu'eux pour avoir roulé davantage, rencontré plus de gens variés, classé plus de souvenirs, aperçu plus d'images et plus de silhouettes?
— Tes paroles montrent au moins que lu t'es élargi l'esprit, selon les conseils du maître d'école.
— Bel exercice ! Le cœur en devient-il meilleur?
— Tu t'es meublé l'intelligence avec prodigalité !
— De quoi ?
— D'idées, de sentiments, de passions, — de tous les éléments qui coiislituciit un homme complet, maître et digne de son humanité.
— En ai-je fait plus de bien ?
— Faire du bien! Instinct médiocre!
Était-ce donc ton but au départ?
— K'cn avoir pas fait assez, c'«^st mon regret k l'arrivce.
AU MILIEU Dij CHEMIN. 211
Voilà ce que me dit ce drôle de petit bonhomme. Sur ces derniers mots, il grandit et me ressembla tant, que je ne le distinguai plus de moi-même. A ce moment-là, je m'aperçus que j'élais fort gêné dans la patache, où trop de gens avaient pris place : de braves gens, sans doute, mais qui, transpirant beaucoup, s'accordaient à répandre une odeur plutôt désagréable. Je tâchai de m'en distraire en regardant le paysage. Son ensemble m'échappait, à cause du dos du postillon et du chapeau d'un curé. Pourtant, j'apercevais de temps en temps quelque pan déchire des "Alpes, derrière nous, ou, devant, un morceau de la sombre aiuraillo du Jura. Et puis, des deux côtés de la route, c'étaient des haies en fleur, des champs dont les herbes niùres attendent la faux, des arbres au feuillage encore tendre : la magie du printemps qui va devenir l'été, la fête de la^ jeunesse de la terre, les caresses du soleil au sol humide, gros de sèves et de parfums.
Mon frère m'attendait à l'arrivée, dans ses
habits du dimanche. Je ne l'ai pas vu depuis si longtemps que je le reconnus h peine. C'est un robuste gaillard, aux membres solides comme les branches d'un chône, au visage bruni, hâlé, barbu jusque sous les yeux, aux grosses mains calleuses tannées par le soleil et le travail. Pourtant, bien (ju'à côlé de lui j'aie l'air d'un fétu, il me ressemble un peu. Oui, oui, je reconnaissais mes traits dans les siens, et je me disais : t Voilà ce que j'aurais pu être, si,.. 9 Que de si m'éloignaient de ces bras musclés, de ce torse robuste, de cette tête" étroite et simple ! Que de possibilités à jamais évanouies! Et peut-être qu'en observant ma peau blanche, mon complet de voyage et mes gants, il se disait de son côté : « Voilà ce que j'aurais pu être, 5^ . . » Mais il est ce qu'il est, je suis ce que je suis, et nous nous regardions avec étonnement.
Je comptais descendre à l'hôtel, dont la cuisine jouit d'ailleurs d'une célébrité méritée. Pas moyen I Au premier mot que j'en dis, Maurice
prit un air de dignité blessée qui coupait court à toute discussion. Je dus même m'excuser :
— Je craignais de vous gêner. La maison n'est pas grande, et vous êtes nombreux...
Il répliqua :
— Qu'est-ce que ça fait ? On s'arrange toujours.
Et la question fut tranchée.
Là-dessus, mon frère, qui ne prononce jamais une parole inutile, fit signe à un de mes neveux, debout derrière nous, de prendre mes bagages, et m'emmenachezlui. CAé^z/wi, c'està-dire dans la maison paternelle, dans la demeure anceslrale où je suis né, où sont nés et morts mes parents et les parents de mes parents, au nid permanent où le hasard me ramène, au foyer qui aurait du être mien, où j'aurais pu vivre et mourir, si... Encore un si, ma bonne amie. Mon Dieu! qu'ils sont nombreux, autour de moi ! ^
Elle n'a guère changé, la maison. Comme autrefois, des gerbes blondes se balancent sous
Tauvent, la façade est bien blanche, les volels sont bien verts, Tescalier à rampe ajourée descend du balcon devant la cuisine.
Je ne retrouvai pas, à l'entrée du verger, le grand poirier qui donnait de si belles récoltes ; il est rnort. Les autres arbres ont à peine grandi, depuis ma dernière visite : vingt ans, quand ils ont atteint l'Age mûr, c'est si peu, dans leur vie lente et bornée! Je les regardais l'un après l'autre, et chacun éveillait ^n moi quelque souvenir. Combien de fois suis-je monté sur la première branche du noyer, pour apprendre mon latin dans son ombre fraîche ! J'ai failli m'assommer un jour, en tombant du cerisier pendant la cueillette. Rien qu'à considérer le pommier,je retrouvais dans mabouchela saveur des reinettes grises. Là, dans le jardin, c'étaient toujours les mêmes fleurs démodées, les passeroses, les balsamines, les barbes-de-bouc, les soucis dont je fis mon emblème, un jour que je découvris qu'ils ont été chantés par un de nos vieux poètes.
Ma belle-sœur m'attendait sur le seuil, entre ses deux fillettes. Je ne la connaissais pas. Elle est longue, dure, osseuse, avec un profil aigti qui donne des ordres, et la peau couleur de bois sec. Elle me fit entrer en cérémonie, pendant que les deux gamines chuchotaient derrière moi. En traversant la cuisine, je reconnus les mêmes chaises paillées, les mêmes marmites pendues à la crémaillère, dans la vaste cheminée où fument les jambons, les mêmes casseroles brillant i^onlre les parois. Je voulus m'arrêter pour contempler ces vieilles choses. Ma belle* sœur ne m'en laissa pas le loisir.
— Entrez donc, beau-frère, entrez dans la chambre!
La € chambre », — c'est-à-dire la pièce où Ton reçoit les hôtes, mais où la famille ne se lient jamais sans raison majeure, — est devenue un peu plus luxueuse. Jadis, les murs étaient couverts d'un papier qui représentait, en la répétant, une scène de chasse : un cerf, des-pîqueurs, des chiens. Il a disparu. Un papier plus
moderne le remplace : des bouquels roses, avec un ruban, sur fond jaunâtre. Au plafond, audessus de la table ovale couverte d'un tapis rouge à dessins noirs, il y a une suspension en faux bronze que je ne connaissais pas. Le canapé à galerie était déjà là, mais il a changé de couleur : un reps vert, cossu, recouvre ses coussins, au lieu de l'indienne aux arabesques compliquées d'autrefois. Nouveaux aussi, rapportés de quelque tir ou de quelque foire, les deux vases bleus qui décorent la cheminée, — sans parler des portraits deCarnot et de Félix Faure, qui ont chassé ceux de Napoléon lll et de l'Impératrice. Plus que les détails, l'aspect général a changé : il y a partout un effort, un commencement d'élégance qui eût mis mon père en fureur. C'est une nuance : elle seule indique que le siècle avance et que, même ici, sous la garde de la barrière immuable du Jura, dans ce coin perdu du monde qui semble fait pour les mœurs anciennes, le goût du bien-être pénètre, comme ailleurs.
Il me reste beaucoup à vous raconter. Je tâcherai de ne pas vous parler de moi; je craindrais de ne rien vous apprendre que vous ne sachiez déjà. Je reste à vous, et c'est Tessentiel.
Claudine à Clarencé.
... Vous craignez de me répéter des choses déjà dites, mon ami. Croyez-vous donc que ce soient celles qui m'intéressentlemoins?Songezvous à vous mettre pour moi en frais de nouveauté, comme si j'étais une de vos belles lectrices? Ne l'oubliez pas : je suis simplement celle qui vous aime, et la seule chose que je vous demande, c'est d'être pour moi ce que vous êtes, comme vous l'avez toujours été. Ne pesez point vos paroles, ne soignez point vos phrases, ne vous mettez pas en souci d'images ni de métaphores : dites-moi ce que vous
éprouvez le besoin de me dii e^ ce qui se passe en vous, ce que vous faites, — et surtout ce que vous pensez.
Lfi fin de votre lettre me préoccupe : elle fortifie une impression qui m'asouventeffleurée, depuis le commencement de la crise où je sens que vous vous débattez. Je ne saurais la définir clairement : c'est une peur sourde de l'inconnu, des « nouvelles choses », comprenez-vous? Que sont au juste ces « nouvelles choses ï>? Je ne les distingue pas et je les redoule. Je devine qu'elles recèlent une menace .-j'ignore laquelle. Je vois qu'elles vous éloignent de moi : je ne m'explique ni pourquoi ni comment. Elles sont un invisible ennemi, qu'on ne peut combattre parce qu'on ne peut le saisir. Quel sentiment angoissant, mon ami, pour celle qui a mis en vous toute sa vie* sans rien garder pour elle! Quand vous me parlez de lapalache que contemplaient vos yeux d'enfant, du petit bonhomme que vous avez renconlrô au bord du chemin, de la maison paternelle où vous rentrez avec une
émotion presque religieuse après l'avoir fuie si allègrement, de votre gros frère auquel vous auriez pu ressembler; quand je vous vois retourner ainsi vers votre passé pour vous attendrir, il me semble que vous regrettez d'être ce que vous êtes et que vous dédaignez la part de votre existence qui m'appartient. Par delà vos mots et vos phrases, et jusque dans votre effort pour m'écrire une belle lettre, bien ordonnée, qu'on pourrait publier, je devine je ne sais quelle nostalgie où je ne suis pour rien. Et je me sens affreusement triste. Me répondrez-vous que ce sont aussi des imaginations, de la même famille que les vôtres? Et, si vous me dites cela, vous croirai-je?...
Vous le voyez, mon ami, c'est moi qui vous apprends du « nouveau » : car c'en esl, hélas ! entre nous, ce doute, cette incertitude, ces demi-reproches. Je comptais garder mes impressions pour moi, par crainte de vous attrister : je -n'ai pu. Depuis votre départ, je suis comme enveloppée d'une solitude qui
m'énerve. Pourquoi donc ? Nous avons été déjà plus d'une fois séparés. Mais je sentais votre pensée auprès de moi, à toute heure ; la mienne vous suivait; j'étais toute confiante : il n'y avait rien entre nous qu'un peu d'espace (ce qui d'ailleurs est toujours de trop), et nous pouvions l'abolir. Aujourd'hui, cet espace me parait plus vaste, semé d'obstacles. Je ne suis plus sûre de n'avoir qu'à le traverser pour vous retrouver tel que je vous ai quitté. Vous êtes très loin : est-ce que chaque jour vous éloigne ? Je ne sais pas. J'ai relu votre lettre en cherchant le mot qui m'aurait rassurée : je ne l'ai pas trouvé, il n'y était pas. Qu'est-ce donc que vous ne m'avez pas dit?... Mais, moi aussi, j*ai une petite bête intérieure qui me tourmente quelquefois. Je vais tâcher de l'endormir jusqu'au prochain courrier de Prône, — qui sera peut-être meilleur.
Mon cher ami, m'aimez- vous toujours?...
Clarencé à Claudine Bréant.
Faut-ii répondre à votre dernière question, Claudine ? Cela est-il nécessaire ? Notre tendresse est un asile réservé, où n'entrent pas les soucis de la vie extérieure, dont nos autres pensées n'ont ni le droit ni la faculté de troubler la sereine certitude. Tous nos orages sont dans le passé. Ils se sont apaisés peu à peu dans l'absolue confiance : ne laissez pas ébranler la vôtre. Vous avez l'âme un peu jalouse : n'est-ce pas votre jalousie — toujours injustifiée — qui nous a valu quelques tempêtes ? N'en ayez aucune de mon pauvre autrefois^ d'enfant ; laissez-moi sans reproches m'abandonner à la fantaisie qui me rajeunit d'un bon quart de siècle, me plonger dans ces souvenirs que vous-même m'avez recommandés comme une panacée. Aussi bien, ne sont-ils pas la source
^tt AU MILIEU DU CHEMIN.
même de notre vie intérieure? Croyez-vous que je vous aurais aimée comme je vous aime, si mon passé le plus lointain ne m'avait façonné tout exprès pour vous ? Ne vous souvient-il pas de m'avoir dit un jour que vous ne m'auriez point aimé, si j'avais eu Tâme heureuse?
Paroles bien dignes de la femme que vous êtes, si femme, c'est-à-dire si charitable ! Et savezvous ce qui m'a fait ce que je suis ? Avant tout, ce paysage que je revois, que j'avais presque oublié, qui rentre en moi, — et dont je comprends maintenant l'action sourde et profonde.
Oui, je suis bien le fils de ce « pied des bois » dont la mélancolie a teinté ma vie entière. Cette nature, que vous ne connaissez pas, est d'une beauté indiciblement triste, toute chargée de nostalgies. Il y a là, derrière les pentes où s'accroche notre petite maison, la longue chaîne du Jura, lourde, épaisse, régulière, avec ses flancs noirs de sapins, les tailles vertes de ses clairières, ses hauts sommets
chauves, pelés el pierreux. Si Ton aime à chercher des rapports entre les choses et les êtres^ on songe ici à des mendiants vêtus de haillons déchirés, qui découvrent des lambeaux de leurs corps nus. Dure image, qui exprime le caractère de ce paysage dur. Pourtant, l'austère montagne s'égaye quelquefois: par les matins d'été, imprégnée de lumière blonde, elle rayonne, elle éclaire, elle sourit; par les beaux soirs, elle est d'un bleu vaporeux qui donne à sa masse épaisse un air immatériel. Mais ce sont des éclairs ; le plus souvent, sous le ciel brouillé, elle est toute noire, ou, quand la neige l'enchâsse, toute blanche, presque sans nuances. Jadis, je la comparais à la muraille d'une prison : c'était elle qui me séparait du monde, qui me cachait Vailleurs que je brûlais de connaître, et je lui en voulais d'être trop haute, trop massive, trop triste; — je lui en voulais d'être là. Pauvre montagne éternelle ! Elle n'a pas plus choisi ses formes et ses couleurs que nous ne choisissons notre dés-
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tinée ; elle est ce que le sort a voulu qu'elle soit ; elle vit comme elle peut sa vie séculaire, plus froide ou moins nue selon des révolutions lentes ou lointaines qu'elle subit sans en rien savoir ; et les saisons la baignent de soleil ou la chargent de glace sans qu'elle puisse rien changer à leur cours...
À ses pieds, cependant, la plaine s'étend, bien vivante : des villages se groupent autour d'un clocher, dans des bouquets d'arbres, sur des mamelons; la richesse dorée des blés alterne avec les vignes aux ceps tordus sur les terres nues ; des bois de basses futaies coupent les prés de leurs taches crues; des usines fument sur les bords du Rhône qui serpente entre ses hautes berges, rejoint par des rivières dont une ligne de saules ou de peupliers esquisse le cours de place en place. Gomme le Jura, ce paysage est dur, sévère et triste. Mais, mieux que lui, il peut devenir magniûque, presque joyeux, s'épanouir dans une splendeur inattendue ; il suffit que, par un jour clair, les
AU JtfïLlEU DU chemin: 225
Alpes se découvrent, par delà la petite chaîne basse et morne du Salëve. Alors, quand le Monl-Blanc apparaît, des pourpres superbes, de fantastiques améthystes resplendissent sur le décor transformé. C'est une théorie royale qui s'avance par les rues d'une ville pauvre, c'est un chant d'allégresse éclatant au milieu d'une marche funèbre. Et l'âme surprise s'épanouit devant la magnificence du monde...
Qu'un vol de nuages s'amasse, et la fantasmagorie a cessé...
Quels regrets elle laisse après soi ! Quels désirs éperdus de recommencer le rêve, de l'apercevoir encore, de poursuivre n'importe où cette gaieté, cette lumière, cette splendeur! de les chercher ailleurs, derrière les barrières qui les cachent, là-bas, là-bas...
Et voici les jours d'automne, les longs jours de pluie, les brouillards qui montent du fleuve en traînant lentement leur fumée humide et glaciale; voici l'horizon rétréci, monotone, sombre, noir comme le Jura, qui règne main-
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tenant sur l'espace, vieux monarque silencieux d'un peuple de deuil...
... Vous n'allez pas me dire que je fais de la littérature, que ma description n'est c pas mal 3>, et pourrait être publiée. Vous sentez bien que c'est de moi que je vous parle, que c'est mon émotion que je vous livre. Car, je vous le répèle, ma chère amie, je suis le fils de ce paysage. 11 y a des moments où la lumière apparaît, où tout s'éclaire, où tout rayonne; et, quand elle s'éteint, j'en garde le désir et j'en cherche en vain la gaieté. Voli-e rencontre a été le rayon de soleil qui a lui sur ma vie. A cette heure, des nuages s'amoncellent, c'est vrai. Vous n'y pouvez rien. Pardonnez, ayez patience!...
Et je reviens au passé :
J'étais un enfant imaginatif et sensible. Ces spectacles me pénétraient sans que je les comprisse, me façonnant une âme de désir et de nostalgie. Plus tard, un petit poème de Henri Heine, que vous connaissez certainement, me
Fa fait mieux comprendre : j'étais le « sapin solitaire » qui, sous le ciel du Nord, rôve d'autres cieux, de palmiers, de soleil... Un grave événement, dans l'humble cercle de ma famille, acheva de me former : ma mère fut frappée d'une attaque de paralysie; elle agonisa lentement pendant ma croissance; et je fus son garde-malade.
Oh I j'ai conservé d'elle le plus cher souvenir ! Je la revois dans ma mémoire aussi nettement que si j'avais son portrait sous les yeux, avec sa robe grise, son bonnet de paysanne, son châle de tricot brun. Je revois ses traits douloureux : la bouche qui se crispait dans chaque effort de parole, les grands yeux pâles où jflottaient des pensées que les mots incertains ne savaient plus traduire, la n^ain gauche immobile, enflée et lourde. Nous étions des amis très intimes : je ne comprenais pas encore les choses; elle ne les comprenait plus très bien; nous nous confiions nos impressions, et nos confidences se ressemblaient. Les mômes
tiS . Al MILIEU DU CHEMIN.
bagatelles nous amusaient ou nous affligeaient ensemble : nous avions les mêmes frissons au vent d'automne, la même joie quand le ciel s'éclaircissait, les mômes extases quand les Alpes sortaient de leur gaine de nuages. Si je poursuivais un papillon, elle suivait du regard mes moindres mouvements, retenant son souffle quand je m'approchais sur la pointe des pieds de Tinsecte posé sur une fleur, triomphante lorsque, après l'avoir emprisonné sous mon chapeau, je me retournais vei'S elle en criant :
— Je l'ai!... Ilest là!...
Je glissais avec précaution la main sous le chapeau, je prenais par les ailes le papillon dont les antennes s'agitaient, et le lui apportais. Nous admirions un moment le velours de ses belles ailes dorées. Puis ma mère disait :
— Il faut le lâcher, à présent.
J'ouvrais les doigts : il s'envolait et se fondait dans la lumière...
Souvent aussi, je ne courais pas, je restais
immobile à côté de ma mère. Sa main droite, — la seule qu'elle pût remuer, — se posait doucement sur mes cheveux, et me commuai* quait je ne sais quel frisson de tendresse épeurée. Quelquefois, elle se mettait à pleurer. Je lui demandais pourquoi :
— Je ne sais pas, répondait-elle... Je ne sais pas...
Et mes yeux se mouillaient comme les siens.
Ou bien elle me disait des choses qui devaient venir de loin, — de plus loin que sa pauvre tête malade, — et qui déposaient en moi comme des germes pour Tavenir. Volontiers, elle faisait conduire sa poussette sous un certain noyer, au sortir du village, au bord de la grande route ; là, ses regards erraient sur le paysage triste ou gai, éclatant ou voilé, magnifique ou désespéré. Moi, je le voyais à travers elle : je veux dire à travers son âme souffrante dont la lassitude pesait sur moi. Parfois, elle voulait parler, exprimer quelque impression confuse qu'elle épelait au fond d'elle ; mais les
â30 AU MILIEU DU CHEMIN.
mots lui manquaient, obscurcis dans sa mémoire allrislée, elle les poursuivait en vain, comme moi les papillons quand ils se dissipaient dans Tair, — ses lèvres s'agitaient, sa main unique battait ses genoux immobiles, et, de nouveau, de grosses larmes niueltes tombaient le long de ses joues...
Comment voulez-vous qu'on ait Vante heureiisBy après de tels débuts? La vie peut apporter ce qu'elle a de meilleur, de plus brillant ou de plus rare : rien n'efface ces premiers souvenirs.
J'ai été les chercher hier, au coucher du soleil, à la place que j'ai reconnue. Le vieux noyer n'a plus sa beauté d'autrefois: un coup de foudre l'a blessé, son tronc porte une longue cicatrice, il a perdu des. branches. Pourtant il est toujours là. Je me suis assis sous l'ombre qu'il donne encore, je me suis refait enfant, les choses effacées ont reparu...
Vous le voyez, ma bonne amie, je suis le fils d'un paysage triste et d'une malade : c'est pour
cela que je n'ai pas Vâme heureuse ^ c'est pour cela que vous m'avez aimé. Et je pense à tout ce que vous m'avez donné, pendant dix ans, de force, de gaieté, de courage, vous dont l'âme est sereine et l'esprit sain. Et je relis votre lettre qui m'inquiète : vous entraînerais-je dans mon cercle? vous aurais-je communiqué mon mal ? Ghassez-le, Claudine, repoussez la contagion. Surtout, croyez en moi ! Si j'ai quelquefois l'esprit troublé d'Hamlet, soyez sûre que je puis vous dire comme lui de douter du monde, de la vie et de Dieu, mais non de mon cœur qui vous appartient
P. 'S. — Avez-vous des nouvelles de Jeanne?
Vous m'aviez promis de la voir. Elle doit être inquiète : il ne faut pas l'abandonner.
Claudine à Clarencë.
Mon cher Hamlet,
Supposez qu'Ophélie ait eu mon expérience et mon âge (vous savez que je Tavoue franchement), elle aurait répondu à peu près en ces termes :
€ Pour avoir la foi, mon cher prince, il faut l'avoir entière ; pour croire à l'amour, il faut croire au soleil; et, quand vous me dites de douter de tout, excepté de votre amour, hélas ! c'est de votre amour que vous m'inclinez à douter!... »
L'histoire montre qu'en répondant ainsi, Ophélie aurait bien répondu.
Pour en revenir à nous, croyez-vous que notre tendresse puisse être un lieu réservé où nos autres pensées ne pourraient pénétrer?
A-t-on jamais de tels sanctuaires en soi-même? Le nôtre, s*il existe, me parait envahi depuis quelque temps par toutes sortes d'herbes parasites, comme un temple abandonné. Vous protestez? Écoutez-moi!...
Ensemble, nous avons crii que nous avions droit à l'amour, sans comptes à rendre à personne. Libres Tun et l'autre, nous avons cru pouvoir nous aimer sans souci des chaînes légales, ni de Topinion, ni des lendemains ; nous avons agi en êtres indépendants et fiefô, qui refusent le joug. Moi, je persiste à croire que nous avons eu raison : le croyez-vous encore ? Voilà la question. Si vous voulez chasser mes € imaginations », comme vous dites, répondez-y nettement. Vous m'entendez bien : je ne vous soupçonne pas de songer à me « lâcher ». Je ne suspecte ni la sincérité des sentiments qui vous retiennent auprès de moi, ni la loyauté de votre parole, dont je sais le prix. Mais je vous vois entrer dans une voie où je ne pourrais vous suivre, préoccupé jusqu'à l'obsession
par des questioos qui, pour moi, sont oiseuses, et que vous êtes tenté de résoudre dans le sens le plus opposé à nos idées communes. Vous rappelez-vous votre histoire du microcosme y que vous avez eu beaucoup de peine à m'expliquer, et qui nous convenait si bien? Qu'en avez-vous fait? Au lieu de nous considérer comme un petit monde ayant en soi sa propre raison d'être, vous avez Tair de croire que nous n'existons que par mpport aux autres, c'est-à-dire aux étrangers, aux différents, aux ennemis. Le scrupule de les blesser dans les préjugés qui leur tiennent lieu d'opinions devient pour vous une hantise. Leui^ droits priment les vôtres à vos yeux, et vous êtes prêt à les défendre à vos dépens. Votre règle était d'agir selon la loi personnelle qu'on trouve inscrite en soi-même ; maintenant, vous réclamez une loi commune, vous acceptez sans contrôle les exigences du dehors. Vous êtes prêt à vous incliner devant l'ininteUigence, pourvu qu'elle soit universelle ; à lui sacrifier votre pensée, votre cœur, — el
peut-être jusqu'à votre pauvre amie. Qu'est-ce donc qui vous transforme ainsi ?. ..
Pourtant, à votre place, tant d'autres seraient heureux!... Mon tourment est de penser que vous ne l'êtes pas : car je donnerais ma vie, mon âme, pour vous rasséréner; je suis prête à tous les sacrifices pour vous soulager du poids invisible qui pèse sur vous ; je renoncerais à vous, si je pouvais croire que sans moi vous seriez plus heureux. Je vous aime pour voiiSy d'abord parce que je ne saurais aimer autrement, et puis parce que... mon Dieu! parce que je vous aime! Je pense à vous sans cesse; je souffre de ne pas vous voir près de moi, je vous attends, je vous appelle... Suis-je assez sincère, dites?... Et, en même temps, j'ai peur de ce qui se passe en vous, loin de moi, j'ai peur de vos regrets, de vos souvenirs. C'est moi qui vous ai conseillé votre « cure d . Je le regrette : vous la désiriez trop, vous êtes parti trop volontiers. Si votre passé vous reprenait à moi? Déjà vos lettres ne parlent plus de nous :
elles sont pleines d'impressions que nous n'avons pas en commun, de sentiments qui m'échappent. Quand vous êtes là, un mot, un baiser dissipent tous les malentendus ; mais si loin!... Et vos lettres élargissent la distance, au lieu de l'abolir. Elles ont des phrases qui sont comme écrites en une langue étrangère, — en une langue que nous n'avons jamais parlée ensemble... Âh! tenez, si j'écoutais la voix secrète qui m'avertil, je vous supplierais de revenir sans tarder... Soyez tranquille! je ne l'écouterai pas : je ne veux pas paraître capricieuse. Restez donc si vous voulez, tant que vous voudrez. Et, quand vous reviendrez, ramenez-moi l'ami que j'aime, fidèle à ses pensées, fidèle à lui-même. En attendant, dites-moi bien franchement... tout ce que vous voudrez!...
J'allais oublier votre post-scriptum. Non, je n'ai pas revu M"* Laurier. Je ne saurais que lui dire. Vous savez, toute ma pitié va vers celui qui souffre pour avoir aimé. Elle, n'aime
pas. C'est une gentille petite femme, je vous l'accorde, une bonne mère, une excellente épouse. Mais que voulez-vous? Je ne comprends que ceux qui vibrent et qui résistent; et je suis sûre que ce terrible drame lui a apporté plus de dérangement que de désespoir. D'ailleurs, je ne crois pas qu'elle ait pour moi beaucoup de sympathie : elle a toujours eu l'air de me regarder comme un objet de curiosité, plutôt déplaisant. Elle ne tient pas à mes consolations. Cependant, si vous y tenez, j'irai la voir : je ferai toujours tout ce que vous désirez...
Clarencé à Claudine.
Que vos craintes sont vaines, ma bonne amie! Je suis aussi près de vous que lorsque en quelques pas je puis frapper à votre porte, et je vous parle avec autant de confiance que
lorsque nous sommes ensemble, dans votre pelit salon.
Je n'ai pas encore revu Laurier, bien que nous ne soyons séparés que par quelques kilomètres. Je me persuade, — un peu en égoïste, — que, s'il ne vient pas me voir, c'est qu'il n'a pas besoin de moi, et j'en conclus qu'il s'apaise dans la tranquillité de son village. Peutêtre est-ce une illusion : je renvoie de jour en jour la visite que je compte lui faire, et qui pourrait la dissiper. Vous voyez que je vous obéis démon mieux, que je tâche de faire ma € cure ]» aussi complète que possible. Quant à mes souvenirs, vous n'avez rien à en redouter. J'ai commencé à les feuilleter, c'est vrai, avec beaucoup d'émotion; mais cette émotion s'atténue. Si vous saviez comme tout ce qui m'entoure souligne la distance où je suis de mon passé, de ma famille, de mes origines!
Vous le comprendrez mieux si, maintenant que vous connaissez le décor et les /bawfo, je vous parle des êtres tels que je les vois.
Mon frère Maurice est un paysan intéressé, retors, matois, avec les qualités et les vices de sa caste. Il est dur à l'ouvrage, levé le premier, infatigable et patient comme un bœuf de labour; mais toute son intelligence gravite autour du verbe « gagner ». Quand il pense à autre chose qu'à ses affaires, — ce qui d'ailleurs n'est pas fréquent, — il est curieux, méfiant, avec une forte teinte de malveillance. Il m'observe comme un maquignon étudie un cheval qu'il ne connaît pas et pourrait peutêtre acheter à bon compte. Pour autant que je puis pénétrer en lui, il me semble, à mon endroit, partagé entre l'étonnement et l'envie : l'élonnement, parce qu'il n'a jamais rien vu qui me ressemble; l'envie, parce qu'il méjuge beaucoup plus riche et plus heureux que lui.
Aussi me poursuit-il de questions, tantôt directes jusqu'à la plus brutale indiscrétion, tantôt enveloppées dans des circonlocutions d'attrape-nigaud :
— Alors, ces pièces que tu fais, et qu'on
joue comme ça sur lous les Ihéâtres, ça te rapporte de l'argent?
— Certainement.
— Des masses d'argent?...
— Plus ou moins, selon leur succès.
— Hum !.. . Et cet argent, qui est-ce qui te le paye ?
Je lui ai expliqué l'organisation de la Société des Auteurs. Il a eu de la peine à comprendre, mais cela l'intéressait beaucoup.
Quand enfin la chose a été bien claire dans son esprit, il a dit :
— Ce que ça doit rapporter!... nom d'un chien!...
. Et il s'est mis à in'énumérer ses soucis, que je n'ai pas : la gelée, la grêle, la sécheresse, les maladies des bêtes, la cherté de la maind'œuvre :
— Tu n'as pas à compter avec tout ça, toi! . . . Une goutte d'encre, une plume, un bout de cahier, — ça y est !
Il a été très surpris quand je lui ai dit que
j'enviais aussi son existence simple, au grand air, son travail sain, ses matinées qui commencent avec le soleil, son vigoureux appétit, son admirable sommeil à poings fermés : autant de biens qui ne coûtent rien, mais qu'on n'acquiert pas à prix d'or. Il a pris son air fermé et borné, l'air qu'il doit avoir quand on lui marchande une vache, puis il m'a dit, brusquement :
— Tu te moques!
Et il s'en est allé faire un tour h l'écurie.
Une autre fois, il s'est mis à me décrire ma vie, telle qu'il se la figure et la convoite pour son Jacques. Ce qui lui plait surtout, c'est qu'il s'imagine qu'on « gagne » tout ce qu'on veut, sans autre mise de fonds que le coût des premières études : une fois muni du bagage réglementaire de grec et de latin, que le papa a payé, on s'assied devant une table, et ça vient. Je lui ai dit que les choses ne se passent point ainsi; je lui ai parlé de ceux qui meurent à la peine, des longues attentes, des
efforts Stériles; je lui ai expliqué que, s'il voulait que son fils eût chance de réussir, il faudrait l'aider à vivre pendant bien des années, — placer de bel argent sur l'hypothèque incertaine de son avenir. Il s'est assombri, a pris son air méfiant, et m'a demandé tout à coup :
— Mais toi?... Est-ce que le père t'en a donné tant que ça, de l'argent?
— Moi, j'ai eu delà chance!...
11 était tout près de croire que ma carrière lui avait rogné ses champs; mais il dut sa rappeler que je lui avais abandonné ma part du patrimoine, car il n'insista pas, sa figure s'éclaircit, il poussa un « ah!... » expressif; puis, ayant fait quelque autre calcul, il reprit :
— Tu as eu de la chance, toi... Pourquoi Jacques n'en aurait-il pas aussi, hein?..
— Deux fois dans la même famille, c'est beaucoup.
Il se gratta la tête, longuement, puis le nez, et il finit par dire :
— Bien sûr, que c'est beaucoup. • . La chance, ça va, ça vient, ça tourne... Seulement, voilà... Toi qui es bien établi, lu ne pourrais pas lui donner un coup de main?...
— Je ne demande pas mieux, s'il le mérite.
Nouveau silence. Maurice se mouchait, remuait ses gros souliers ferrés, ayant une idée qu'il ne savait comment envelopper. Ne trouvant pas les périphrases qu'il cherchait, il se décida à la lâcher telle quelle :
— Tu ne pourrais pas le prendre chez toi, dis?
J'ai fait la grimace, et m'en suis tenu à des termes vagues. Mais l'idée lui paraît bonne : il y est déjà revenu, et il y reviendra, avec des roublardises de marchand de moutons.
Notez que mon frère est moins âpre que sa femme. Celle-ci, avec sa taille de tambourmajor, son nez de chouette, son teint de bohémienne, fait marcher la maison comme une caserne. Il faut la voir gouverner ses hommes:
m AU MILIEU DU CHEMIN.
ils la redoutent comme la peste, mais lui obéissent à la baguette, sans oser se plaindre de ses soupes ni de ses ratas. Quand elle me parle, elle prend un sourire d'ogresse aimable qui me donne la chair de poule. J'ai surpris quelquefois son regard posé sur moi, et j'y ai lu clairement ceci :
« Est-il à point? Est-ce l'heure de le manger? ou faut-il attendre encore?... »
Ce qu'elle voudrait savoir, elle, c'est pourquoi je ne me marie pas. Elle me harcèle de questions à ce sujet, avec des détours, des ruses, des surprises. J'ai fini par lui répondre:
— Je ne trouve pas de femme... On ne veut pas de moi !
Elle ne m'a pas cru... C'est pourtant la vérité!...
Mieux encore que l'homme, la femme représente ici cette espèce de confusion entre l'idée de famille et l'idée de propriété qui fait le fond de la conception paysanne de la vie. Ma bellesœur entend que le tronc soit prospère : pour
AU MILIEU DU CHEMIN. 2i5
en favoriser la croissance, elle voudrait émonder les pousses inutiles. C'est pour cela qu'elle poursuit d'urfe sorte de haine son fils aîné, ce pauvre grand diable de Claude : un être incomplet, avec d'énormes membres mous et juste assez d'intelligence pour être sensible, qui reçoit en pliant le dos les coups, les quolibets, les bourrades, — souffre-douleur de tous les siens, des valets, de la servante, victime passive que n'effleure aucune idée de révolte. Je l'ai pris sous ma protection : depuis que je suis ici, il est un peu moins bpusculé, un peu moins malheureux. Hélas! ce sera l'histoire de don Quichotte et du berger : à peine aurai-je repris la diligence, qu'il rendra compte du bien que j'aurai pu lui faire.
Pas le moindre lien de cœur entre moi et ces êtres, qui pourtant sortent de la même souche. Nous sommes plus dissemblables que des animaux d'espèces ennemies; si nous ne nous entre-dévorons pas, c'est que, quoi qu'on en dise, la bête humaine s'est adoucie par la
tin AU MILIEU DU CHEMIN.
civilisation. Mais je n'ai aucun plaisir avec eux, ils n'en ont aucun avec moi, nous nous gênons les uns les autres.
En .compensalion, je m'attache toujours davantage à la campagne. Je l'aime en contemplatif, qui s'y perd, qui s'y noie, qui n'y sent plus le poids de l'existence. Si je vous avais avec moi, je crois que je serais lout à fait heureux. Serait-ce donc impossible? Vous me demandez de vous dire tout ce que je pense :
eh bien, voici une de mes idées, — ou plutôt un de mes rêves. Vous renoncez à Paris, à votre indépendance, à quelques-unes de vos opinions; nous rentrons dans le lot commun ; nous acquérons une jolie propriété dans un coin comme celui-ci; nous fondons une famille; nous enseignons à nos enfants la simplicité du cœur, la haine des villes, la modestie des goûts, la sagesse et les vertus domestiques. Vous faites de la musique pour notre plaisir. J'écris des œuvres innocentes. Nous vieillissons ensemble dans la certitude d'être inoffensifs.
AU MILIEU DU CHEMIN. til
OU même utiles. Que cela serait beau!...
La vie avance, ma chère amie, les années passent... Réfléchissez jusqu'à mon retour à la proposition que je vous fais là... Ne fa prenez pas pour une boutade... Si vous arriviez à la solution que je souhaite depuis si longtemps, quelle joie!...
Claudine à Clarencé.
... Réfléchir a la proposition que vous risquez dans vos dernières lignes?... Mais, mon ami, 'vous connaissez mon point de vue : je n'ai pas changé, je ne changerai jamais, c'est entendu, c'est convenu, c'est dit. Rentrer dans le « lot commun », quand on a eu la chance d'en sortir? A Dieu ne plaise! « Rentrer dans le lot commun », si je vous entends bien, cela veut dire, en termes plus bourgeois :
€ régulariser sa situation i>. Eh bien, non!
Songez-vous que ce serait reconnaître devant nous-mêmes que nous nous sommes trompés?
Nos dix années d'amour, — ces belles années dont j'ai la fierté, — ne seraient alors, à nos propres yeux, qu'une erreur, une faute; notre légitime mariage n'aurait d'autre but quede la réparer; nous nous inclinerions devant l'état civil comme deux néophytes devant un crucifix!... Vous consentiriez donc, vous, à un aveu si humiliant? Pour moi, jamais : j'ai trop d'orgueil. C'est alors que ma vie, notre vie me semblerait tachée; c'est alors que je rougirais devant moi-même. Voyez-vous, tout cela me parait si clair, que je n'en veux pas discuter davantage, et j'espère bien qu'au retour,' vous me parlerez d'autre chose.
Je ne sais s'il faut prendre plus au sérieux votre idée de retraite à la campagne. Celle-ci a du moins cet avantage, que nous pourrions l'exécuter sans c rentrer dans le lot commun i>. (Cette expression m'agace de plus en plus :
elle n'a même pas Texcuse d'êlrc bonne.) Mais commenl remplirions-nous nos journées? J'ai besoin d'un peu d'activité, vous savez; je ne me vois guère arrosant des salades ou échenil- Lant des rosiers. Vous-même, sans vos livres, sans votre plume, sans vos théâtres, sans vos soucis, vous péririez d'ennui! Votre idée vous paraît « nature »? Détrompez-vous : c'est encore une idée littéraire, je veux dire une de ces idées qu'un homme n'aurait jamais tout seul. Elle doit venir de votre Jean-Jacques, où vous l'avez puisée parmi vos imaginations romanesques. Votre grand amour de la campagne est sincère, je veux le croire, votre désir d'y vivre est une illusion d'autrui : voilà la vérité vraie. Vous êtes assez clairvoyant pour reconnaître que ce n'est pas moi qui me trompe.
Cependant, si c'était moi, si votre désir de retraite était réel, s'il suffisait que je l'acceptasse pour vous rendre heureux, ah! mon ami, vous savez bien que je suis prête ! Demandez-
2r,o Ai: MILIEU b\} chemin.
moi de vous suivre au bout du monde, j'irai.
Demandez-moi tous les sacrifices que vous voudrez : pour vous, il n'en est aucun qui me soit difficile. Mais ne me demandez pas une chose que je ne pourrais faire sans m'humilier devant moi-même.
Les jours sont très lents. Vous ne trouvez pas?...
Clarencé à Claudine.
Je me promenais hier par les sentiers qui vont rejoindre, à travers champs, la grande route de Gex, quand j'ai rencontré, ou plutôt trouvé au bord du chemin, comme un objet égaré, notre malheureux Laurier. Il était allongé dans Tombre d'un noyer, sur l'herbe, les yeux perdus dans le ciel, immobile comme un mort ou comme une chose. Je me suis arrêté devant lui sans qu'il m'aperçoive, et j'ai |
dù l'appeler deux fois par son nom pour le tirer de sa rêverie. Il a paru s'éveilïer, m'a regardé un moment et m'a dit :
— Ah! c'est toi!
Sans aucun étonnement de me rencontrer là, dans ce sentier ignoré où ne passent que des paysans : peut-être parce que ma figure est mêlée aux ombres qui peuplent ses rêves.
Sa voix avait perdu sa sonorité, comme s'il parlait derrière une cloison. J'entendrai longtemps son étrange accent :
— Ah! c'est toi!...
Il se leva, chercha dans sa mémoire, et reprit :
— C'est vrai!... Tu es chez ton frère...
chez ton frère Maurice... A Prône, n'est-ce pas?...
— Tu le sais bien : nous sommes venus ensemble.
— Oui, oui, je me rappelle...
Il avait les traits tirés, les yeux fixes, la barbe en désordre. Je voulus lui cacher mes
252 Al MILIEU DU CHEMIN.
impressions, que je dominais à peine. Je lui dis :
— Tu as meilleure mine. Je suis sûr que la campagne te fait déjà du bien.
Il se frappa sur le front, en secouant la tête :
— Non, non... Les idées sont toujours là...
Rien ne les chasse...
— Ta mère?...
— Elle est bonne pour moi... très bonne...
Mais elle ne comprend pas... Elle me répète : « Il faut vouloir!... :^ Vouloir guérii, vouloir agir, vouloir, enfin... Moi, je ne peux pas!...
... Je suis resté longtemps avec lui, tâchant de le distraire, de Tinterroger sur ses souvenirs d'enfant, sur ses impressions. Je remuais des cendres éteintes. A peine si l'artiste reparut de temps en temps, pour noter la beauté fugace d'un aspect ou d'un changement de lumière. Je pensai qu'il y avait là, peut-être, une issue, une espérance :
— Si tu essayais de travailler? lui dis-je; il y a de si beaux motifs, dans ce pays.
AU MILIEU DU CHEMIiN. 253
Il regarda autour de lui, avec des yeux qui ne voyaient plus :
— Travailler? fit-il, comme s'il cherchait le sens d'un mot étrange, travailler?... Non, non, je ne travaille pas... Il faut que je me repose.
— Le repos est une bonne chose, et lu en avais besoin. Mais, pour lutter contre la peine, le travail vaut encore mieux. Tu devrais t'y remettre.
— Je devrais... je devrais... Peut-être...
Mais...
Il acheva sa phrase par un gesLe de lassitude, qui exprimait plus tragiquement qu'aucune parole son affreux désarroi.
— Si tu n'essayes pas même de travailler, que fais- tu?
- Tu vois : je me couche... je dors... je pense...
Le soir tombait. Des paysans commençaient à revenir du travail, leurs outils sur l'épaule, par petits groupes harassés. J'ai reconduit mon pauvre ami jusqu'à mi-chemin de son village
â54 AU MILIEU DU CHEMIN.
— Ne l'abandonne pas ainsi. Tôche de te distraire... Viens me voir à Prône... Demain, v^ua-tu?...
— Demain?... Non, demain, je ne peux pas... UnaïUtre jour... La semaine prochaine...
Il a fini par me promettre sa visite pour dimanche. S'en souviendra-t-ii?...
En revenant, je me reprochais ce facile optimisme qui m'avait retenu si longtemps loin de lui. Que de devoirs dont on se décharge ainsi, par lâcheté, sous prélexle qu'ils ne sont pas nécessaires ! Que de bien on pourrait faire, av.:îc moins de paresse! Je l'avais presque oublié, le pauvre homme, je m'étais presque mis l'esprit en repos sur son compte. Et le mal suivait son cours... Maintenant, ce qui s'était endormi se réveille. Je revois la pauvre petite Céline, morte à côté de mon livre. Je rentre dauvS ce drame aux longs prolongements. J'en mesure les conséquences, et je pense à tous les effets inconnus dont nos pages peuvent être la cause, aux graines qui tombent de nos fleurs
dangereuses, que le vent emporte, et qui germent... Que faire, une fois qu'on le sait?... Et je le sais, à présent : cette dernière rencontre m'en adonné la certitude... Et, tout le long du chemin, je me suis répété : « Oui, que faire?... »
Des groupes de travailleurs me dépassaieiit. Fatigués de leur long labeur, indifférents à la splendeur des choses, ils cheminaient, sikacieux, graves, à pas lourds. Ils ôtaicat l^ur chapeau en passantdevant moi, et, quel<juefois, se retournaient pour me je ter un regard anxieux. Ils se disaient peut-être : « Celui-là est un riche, un heureux, qui se repose... y> Moi, je pensais une fois de plus qu'avec ses dures fatiguas, et malgré l'incertitude des saisons, leur existenœ est la seule bonne, puisque eux seuls obéissMt strictement au commandement sévère et juste : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front... j)
Mais vous allez me dire que ce sont des mots, et que vous ne pensez pas comme moi!...
t-W) AU MILIEU DU CHEMIN.
Claudine à Clarencé.
Savcz-vous, mon pauvre ami, que vous me semblez presque aussi près de l'idée fixe que Laurier? Vous m'inquiétez comme il vous inquiète. Votre clair esprit s'enténèbre. Par delà ce que vous m'écrivez, je devine un travail intérienr plus absorbant encore que vous ne le dites. Il faut que je vous en parle très sérieusement : ce n'est pas seulement l'équilibre de votre pensée que ce travail met en péril, c'est celui de notre vie. Le drame de Laurier est tombe sur vous à une mauvaisB heure : il a fait éclater une crise d'àme qui se préparait dès longtemps, bien que je ne Teusse pas encore soupçonnée, non plus peut-être que vousmême. Où vous conduit-elle ? h la retraite, à la conversion, à l'église? Je ne sais pas, mais je tremble d'en ètre*la victime.
Voilà lâché le mot qui m'oppresse, moi aussi, le souci qui deviendra mon idée fixe, puisqu'il faut que chacun ait la sienne. J'ai peur de ce qui se passe en vous. Après tant d'annéesd'intimité, après tant de confiance, j'en suis là, et je vous l'avoue, et je vous l'écris. Cette peur est d'autant pins aiguë que, comme je vous l'ai dit, je ne mets en doute ni votre loyauté, ni votre cœur. Il ne s'y mêle aucune trace de cesjalousies que vous m'avez parfois reprochées. Seulement, je vois se désagréger notre amour sous une action que je ne puis combattre ; je vous vois vous éloigner du point où nous nous trouvions ensemble, et je ne puis vous retenir. Vous vous enfoncez dans des régions où je n'entre pas, où ma place n'est pas marquée, où peut-être je ne suis pour vous qu'une gêne. C'est comme si un vaisseau vous emportait vers l'inconnu, tandis que je resterais au rivage. Hélas! et ce n'est pourtant pas l'espace qui nous sépare : auprès de moi, vous seriez, aussi loin, j'entendrais dans le son de voire voix la
t.8 AU MILIEU DU CHEMIN.
dissonance que vos lettres m'apportent; qui sait mi'me si je ne l'entendrais pas mieux? Je vous verrais : vous me sembleriez un autre, je ne lirais plus vos pensées, je ne saurais peut-être pas vous dire ce que je vous écris...
Je me suis interrompue un long moment, mon ami. J'ai réfléchi. Je crois bien que j'ai un peu pleuré ; voyez donc celte tache, trois lignes plus haut : qu'est-ce que c'est?... Et puis, j'ai relu ce qui précède, — et je me domUnde s'il faut vous envoyer ma lettre. Une voix secrète m'engage à n'en rien faire : il y a des inquiétudes qu'on aggrave en les avouant, et, quand on redoute certains malheurs, le plus prudent est peut-être de n'en point parler. Mais avons-nous jamais songé à nous cacher quoi que ce soit l'un à l'autre? La parole est jaillie, avec les larme? : qu'elle vous atteigne ! Ellepeut vous éclairer...
Je m'arrele de nouveau, je réfléchis encore, je ne pleure plus, et je reprends :
Si j'ai vu juste, mon ami, dites-le-moi ! 11 n'y a entre nous aucun lien solennel. Nous sommes unis dans la liberté, — et vous savez si je suis fièrc de cette liberté. Usons-en, usezen, s'il y a lieu. Si vraiment vous vous éloignez de moi, si je vous gêne dans votre vie ou dans votre âme, si vous m'aimez moins, si vous songez à quelque moyen d'existence auquel je fasse obstacle, je vous supplie de me le dire loyalement. Je pense de temps en temps à la biographie de Racine où l'on parle de son mariage, vous savez? Voulez-vous vous marier conQn:e lui, par raison, avec une personne pieuse et d'un âge assorti ? Vous êtes libre. Je no veux qu'une chose, c'est que vous soyez vous-même, tout vous-même ! Faites un signe, et je disparaîtrai de votre route. Je me confonds à chercher où pourrait être votre bonheur sans moi, je ne trouve pas. Mais vous trouveriez, peutêtre ; peut-être avez-vous déjà trouvé. Montrezmoi vos plus intimes pensées : je ne vous les reprocherai jamais, je ne vous demanderai
jamais rien que vous ne vouliez libremenl donner.
Je ne réfléchis plus. Ma lettre part. J'attends et je suis à vous.
Clarencé à Claudine.
Ma chère amie,
Vous exagérez un mal que je ne puis nier.
Surtout, vous y mêlez une inquiétude personnelle que rien ne justifie. Vous êtes pour moi ce que vous avez toujours été. Pas plus aujourd'hui qu'hier, je ne puis concevoir la vie sans vous. Il n'y a pas une heure du jour où ma pensée ne vous rejoigne. Aucune métamorphose, aucune évolution d'âme ne pourrait me faire partir sur un vaisseau qui vous laisserait au rivage. J'ai presque honte de vous répéter ces choses, tant vous les connaissez. Si j'y
AU MILIEU DU CHEMIN; 'iGi
reviens, c'est pour chasser vos papillons noirs, puisque vous en avez aussi. Qu'ils s'envolent bien vite ! Entre vous et moi, il n'y a pas place pour qu'ils se posent.
Les voilà dissipés, n'est-ce pas ? Et je puis, sans risquer de les ramener, vous dire la part de vérité qu'il y a dans votre lettre. Car je ne songe point à vous le cacher, vous avez mis le doigt sur une blessure qui n'est pas d'aujourd'hui, mais que les récents événements ont irritée, et qui saigne. J'attendais le retour pour m'en expliquer avec vous : votre lettre me décide à devancer ce moment-là.
11 n'y a aucun engagement entre nous, notre union dépend exclusivement de noire volonté : vous me le rappelez, et c'est pour vous un mctif d'orgueil. Eh bien, c'est j)Our moi une cause de trouble profond. Vous savez que j'ai toujours désiré pour notre liaison une sanction que vous seule avez refusée. Je la désire plus que jamais, aujourd'hui, parce que je suis persuadé que nous manquons à la première des
ÎG2 AT MILIET DU CHEMIN.
lois sociales, — à celle qui limite notre liberté personnelle au profit du bien commun et de l'exemple. Nous nous en sommes tenus à nos seules lumières, nous avons méprisé le a préjugé >, par indépendance, par révolte, par audace. Pendant longtemps, je n'ai jamais cru que nous avions pu nous tromper. Je le crois maintenant. Je le crois, parce qu'avec l'âge, j'ai acquis le sentiment, qui manquait à ma jeunesse, des exigences légitimes de la vie collective; parce que j'ai appris que nos pensées et nos actes ont des répercussions infinies; parce que je reconnais la nécessité d'incliner notre sens particulier devant l'opinion commune, quelle que soit la médiocrité des intelligences qui l'ont établie; je le crois, enfin, parce que les événements que vous savez ont éclairé ma route, la route qu'il me reste à parcourir, et parce que j'y veux marcher d'un autre pas.
Vous le voyez, ma bonne amie, c'est bien une espèce de conversion, comme vous dites.
encore que l'Église n'y soit pour rien. Vous craignez que cette conversion ne soit incompatible avec notre vie, dont vous me proposez de disparaître, avec une générosité qui m'offenserait, si quelque chose de vous pouvait m'offenser. Je vous réponds en vous suppliant de réparer notre erreur initiale, et d'être aux yeux de tous ce que vous êtes pour moi depuis dix ans. C'est une prière que je vous adresse, et de toute ma ferveur, car son exaucement fixera le but de ma vie. Vous comprenez bien qu'après ce qui s'est passé, je poursuivrai désormais d'autres fins. Je ne cesserai pas d'écrire : je n'y pourrais pas plus renoncer qu'un arbre à ses fruits, qu'une plante à ses graines. Mais j'écrirai autrement. Et je sens bien que, pour que ma nouvelle activité soit féconde, il faut qu'il y ait entre ma pensée et mes actes une unilé que vous seule pouvez rétablir. Votre raison est inflexible, mais je connais votre cœur : c'est lui qu'il faut écouter. Après, vous répéterez ces beaux vers de femme que vous aimez :
riiU Al MILIEU i)L CHEMIN.
... Fierté, panlonne-uioi !
Fierté, j'ai iiii<'j\ aiin} mon pauvre cœur que toi*!
Et les nuances qui nous séparent aujourcrimi s'évanouiront...
Claudine à Clarencé.
Mon cher ami,
Il faudra bien que nous parlions de tout cela au retour, puisque vous en êtes à ce point tourmenté. xMais, je vous en prie, n'en parlons plus jusque-là ! Les mcseiiLcnles, dans les lettres, grossissent toujours, cl je crois que ce que nous pourrions nous écrire sur ce thème nous éloignerait l'un de l'autre. Il est certain qu'en ce moment, nous ne pensons pas à l'unisson.
Mieux vaut éviter d'accentuer la dissonance.
Quand vous serez ici, dans mon petit salon, à la place où vous vous asseyez depuis dix ans,