CH. V
RÉGENCE DU PÈRE MARQUETTE
acquérir un grand empire sur lui-même. Il ne s’agit pas pour lui seulement de faire avancer les meilleurs élèves dans la connaissance des sciences humaines. Son devoir est de les conduire tous, sans exception, à la science et à la vertu, et c’est en apprenant à diriger les âmes des enfants confiés à leur soin,
que les régents acquièrent l’art et l’habitude d’attirer plus tard
les hommes au service et à l’amour de Dieu.
Dans ce commerce fréquent avec des esprits rebelles ou indociles, parfois obstinés ou paresseux, il leur faut s’ingénier à trouver les industries les plus capables de vaincre ces divers
défauts. Il ne suffirait pas de la bonne volonté, aidée même
de la prière. Les conseils de l’expérience ne sont pas moins nécessaires ; mais pour que les supérieurs les donnent avec amour autant qu’avec sagesse, l’inférieur doit se montrer disposé à les recevoir avec humilité, et surtout avec reconnaissance. Voilà pourquoi, dans les années fécondes du professorat, les religieux les plus obéissants sont aussi ceux dont les efforts, en général, sont couronnés par les plus solides succès. L’esprit toujours en éveil, le regard fixé vers le devoir prescrit par la règle, ils sont toujours, par la force même des choses, prêts à se dépenser sans mesure, au moindre signe de ceux qui les gouvernent, dans l’espoir de se rendre de plus en plus les instruments de la miséricorde divine pour le bien des âmes.
Il n’est pas permis de douter que Jacques Marquette n’ait excellé dans la pratique de toutes les vertus. Nous en avons une preuve absolument certaine dans le choix qui fut fait de lui, pour la mission du Canada, de préférence à tant d’autres, plus âgés, qui sollicitaient cette faveur avec les plus vives instances, comme on peut le voir dans leur correspondance avec le Père Général de la Compagnie de Jésus. S’il n’avait montré la plus indomptable énergie, unie à la docilité parfaite et à une affabilité qui ne se démentit jamais dans tout le cours de sa vie, sans parler de sa chasteté virginale et de sa tendre piété, il n’aurait pu aspirer aux rudes labeurs de l’apostolat
PÈRE MARQUETTE
près des Indiens, à vingt-neuf ans, peu de jours après sa promotion au sacerdoce.
Après deux ans de noviciat à Nancy et trois ans consacres a à l’étude de la philosophie , dans le collège de Pont-à*Moussoi, Jacques Marquette fut envoyé en 1659 à Reims, comme régent de cinquième. Sa vertu n’était pas évidemment ignorée du Père Provincial de Champagne. Si elle n’avait été établie sur de fortes bases, il ne l’aurait pas placé si près de sa nombreuse famille. Non seulement Laon n’est pas loin de Reims, mais sa mère avait des parents très proches dans la ville où il allait séjourner pendant deux ans. Le jeune régent y professa la cinquième, puis la quatrième (1660-1661). Malgré sa présence, son jeune cousin, Jean-Baptiste de la Salle, le futur fondateur des Ecoles chrétiennes, ne compta jamais parmi les élèves du collège dirigé par la Compagnie de Jésus. Son père, guidé par des vues très humaines dans cette circonstance, avait préféré pour l’éducation de son fils l’ünirersité de Reims, où l’on pouvait espérer, grâce à une protection puissante, des honneurs et des dignités. D’ailleurs, né le 30 avril 1651, ce jeune enfant n’aurait guère pu entrer dans la dernière classe des Jésuites, avant le départ de son cousin, puisque ce dernier quitta Reims pour Charleville, en 1661. Il est probable que M“® Marquette ne laissa pas échapper l’occasion de voir son cher fils, pendant les deux années qu’il passa si près d’elle. Non seulement la route n’était pas difficile à franchir, mais elle était sûre de trouver une large hospitalité chez Louis de la Salle, marié depuis 1650 à Mi>e Moet de Brouillet, ou chez Lancelot, le père de ce dernier, son propre cousin-germain.
Pendant deux ans, Jacques Marquette professa la troisième à Charleville (1661-63), puis encore le même cours à Lan grès (1663-64). L’année suivante, il était destiné à faire la classe des humanités ou de seconde au célèbre collège de Pont-à-Mousson (1664-65). Malgré le silence des annalistes, cette dernière nomination équivaut à un certificat de haute capacité. D’ordinaire, les régents nommés pour cette Université florissante étaient