‹ Au MississipiChapitre 32 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE DU VOYAGE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE DU VOYAGE

qiiette et ses compagnons allaient s’aventurer, ne peuvent souffrir la présence des étrangers, et leur premier mouvement est de leur casser la tête. A cette époque, les diverses peuplades étaient en guerre et le pays était sillonné par les guerriers

des tribus ennemies. D’ailleurs la grande rivière, à supposer que les premières difficultés permissent de l’atteindre, offrait mille dangers, et ceux qui connaissaient le mieux la route à suivre ne s’y engageaient jamais sans frayeur. Du sein de Teau surgissaient souvent des monstres redoutables. En un point assez peu éloigné, un démon farouche défendait l’étroit passage, et nul n’osait le franchir sans courir le risque de tomber sous ses coups. En avançant dans le fleuve, la chaleur est souvent intolérable pendant l’été.

L’ardent missionnaire remercia ces bonnes gens de leurs avis et s’excusa de ne pouvoir les suivre. Dans son zèle pour le

salut des âmes, pouvait-il laisser ignorer plus longtemps l’Évan. gile à tant d’hommes, ignorants des vérités nécessaires au salut? Comment prêcher la foi et étendre le royaume de Jésus-Christ, si l’on craignait d’aller aux extrémités de la terre, au péril même de la vie? En outre, un apôtre se moque des embûches du prince de l’enfer et bien plus encore de ses menaces. Ces réflexions faites, de part et d’autre, les explorateurs s’engagèrent de plus en plus loin de la mission de Saint-François-Xavier, où l’on comptait déjà 2,000 Indiens baptisés. Dans leur langue, la baie des Puants, dont ils occupaient l’extrémité , signifie eau salée. C’est le nom donné par eux à la mer. Cependant on n’y

trouve pas trace de sel. En revanche, le fond est en cet endroit

tout à fait vaseux et il s’en exhale de « meschantes vapeurs. « Le P. Marquette y voit la cause de violents orages et de coups de tonnerre, comme il n’en a jamais entendu ailleurs.

En sortant de la baie pour entrer dans la rivière Meuominie qui s’y jette, les canots s’avancèrent d’abord assez vite et y trouvèrent de nombreux vols d’outardes, de canards, de sarcelles et autres oiseaux friands de folle-avoine. Il en fut de même dans la rivière du Renard, Fox River. Bientôt cependant parais-

MlSSISSIPl.

PÈRE MARQUETTE

sent des rapides. Comme il s’élève du fond de l’eau des rochers effilés, ces passages sont difficiles. Les canots courent risque d’y être coupés, et le portage, dans les endroits où les eaux sont assez basses, est une dure épreuve pour les pieds même les mieux chaussés. Après les rapides, il y eut rencontre de quelques hommes de la tribu des Maskoutens (nation du feu). Là, on put cueillir une herbe (1) dont le P. Allouez avait connu l’usage. Les Indiens l’emploient avec succès contre la morsure des serpents assez nombreux dans ces parages. La plante a plusieurs tiges, hautes d’environ un pied, et porte des fleurs blanches, analogues à celles de la giroflée et de longues feuilles. Sa racine produit dans la bouche une sensation de chaleur, avec un goût de poudre. En arrivant chez les Maskoutens, la petite troupe parvenait au point extrême atteint par de précédentes expéditions. Les Français « n’ont pas encore passé plus avant w. Trois nations composaient ce campement : les Miamis, les Maskoutens et les Kikabous.

Les Miamis sont les plus civilisés, les plus libéraux et les mieux faits. C’est leur habitude de faire passer au-dessus des oreilles, en guise de moustaches , une partie de la barbe , et cela leur donne bonne grâce. Habiles à la guerre et généralement vainqueurs, ils sont cependant dociles et avides d’instruction, comme le P. Allouez, pendant son séjour parmi eux, l’a appris, aux dépens de son sommeil. Les Maskoutens et les Kikabous sont plus grossiers et semblent être des paysans par rapport aux autres. Leurs cabanes sont closes et couvertes par des nattes de jonc; le pays ne produit pas d’arbres dont Técorce puisse servir à cet usage. Aussi ne sont-ils pas à l’abri de la pluie, surtout dans les fortes averses. Par contre, au temps de la chasse, ils roulent ces bandes et les portent aisément.

Le P. Marquette eut la consolation de voir dans cette bour-

(i) Le P. Marquette l’appelle serpent à sonnettes, et l’on ne sait quelle plante a mérité cette dénomination, tant il en existe qui pourraient la recevoir.

CH. XI. — PREMIÈRE PARTIE DU VOYAGE

gade une belle croix (1), plantée au milieu des habitations, sur la place publique. Elle était ornée de plusieurs peaux blanches, de ceintures rouges en poil de bison, d’arcs et de flèches, en guise de recoimaissauce envers Dieu « le grand Manitou «, à la suite d’uue chasse abondante, dans un moment où tout faisait craindre la famine. Les Indiens jouissent là d’uue vue ravissante. Du mamelon où ils sont établis, l’œil découvre au loin d’immenses prairies, coupées par des taillis ou des bois de haute

futaie. C’est un océan de verdure aux teintes variées, où surgissent , à la manière de petits îlots , des lopins de terres cultivées. Le sol est d’une grande fertilité et le maïs donne de copieuses moissons. La vigne produit du raisin, dont il ne serait pas difîicile de faire du vin. Les pruniers sont couverts d’excellents fruits dont les Indiens ne manquent pas de faire

provision.

Jolliet et le P. Marquette, arrivés dans ce bourg, le 9 juin, assemblèrent tout le peuple et lui firent connaître l’objet de leur voyage. Le premier se déclara envoyé du gouverneur, chargé de découvrir de nouveaux pays. Le second parla plus longuement, au nom de Dieu, de la prédication de l’Évangile, de ses bienfaits et des difficultés de l’entreprise. 11 leur dit comment la mort n’inspirait aucune frayeur au missionnaire, appelé à l’insigne honneur d’ouvrir le chemin du ciel à des milliers d’âmes régénérées par le baptême et formées à toutes les pratiques de la vertu chrétienne. En terminant, il pria ses auditeurs de leur donner deux guides pendant l’espace de trois lieues environ qui séparent la première rivière (celle des Renards ou des Outagamis) de celle du Mesconsing (verè Wisconsin), tant il se rencontre de marais et de petits lacs, où l’expédition courait risque de s’égarer ou de perdre du temps.

(i) M. J. G. Shea remarque, en note, p. i45, que, malgré leur amour de la France, les Missionnaires du Canada n’ont jamais planté les armes de France. Ce soin était réservé aux délégués du Gouvernement qui les gravaient sur un poteau en grande pompe et cérémonie. C’était pour mieux montrer que, tout en désirant l’extension de l’influence française favorable à la religion, la Robe noire ne s’occupait directement que du salut des âmes.

MISSISSIPI. — PÈRE MARQUETTE

Non seulement les Indiens s’y prêtèrent de bonne grâce, mais à cette faveur ils ajoutèrent le présent de deux nattes destinées à servir de lit aux voyageurs. Le lendemain, 10 juin, montés sur deux canots, les Français et les deux Mianiis, après avoir parcouru environ 1,500 mètres dans la rivière à travers la folle avoine, arrivèrent au portage, et quelques heures plus tard, aux

Un portage. — Les deux canots. — Le P. Marquette portant du bagage.

bords du Wisconsin. Là, les sauvages prirent congé, et les explorateurs firent jouer les avirons, en s’approchant de plus en plus de l’objet de leur voyage.

La plaine du portage est à cinq cents lieues de Québec, et il est possible d’y parvenir sans quitter les canots, si l’on excepte les rapides à contourner par voie de terre. Avant de

Marquette et Jolliet passent du Wisconsin au Mississipi.

CH. XI. — PREMIÈRE PARTIE DU VOYAGE

s’embarquer sur les eaux qui devaient les conduire à des terres étrangères, le P. Marquette proposa à ses compagnons de commencer une pratique de dévotion particulière envers la Sainte Vierge Immaculée, comme il l’appelait d’ordinaire, afin de mettre sous sa protection leurs personnes et le succès de l’expédition. Chaque jour, ils s’acquittèrent fidèlement des prières suggérées par le missionnaire.

Le Wisconsin, déjà large au point d’embarquement, coule sur un fond de sable. Aussi, de temps à autre, s’y rencontre-t-il des bancs, — c’est une des difficultés de la navigation — et même des îles, en général couvertes de vignes. Les rives sont bordées de bonnes terres, où alternent les prairies et des bois. Ce sont des chênes, des noyers, des bouleaux ou des arbres d’une autre espèce armés de longues épines. Faute de poisson ou de gibier, les chasseurs ont à se contenter de vaches (1) ou de chevreuils. Il y en a beaucoup.

La route, dans sa direction générale, se trouva droit au Sud- Ouest. Au bout d’environ trente lieues, on vit une mine de fer couverte de trois pieds de terre, proche d’une chaîne de rochers dont le bas est planté de beaux bois. Le minerai paraît abondant et riche. Enfin, par 42°, 5 de latitude Nord, les canots arrivèrent au Mississipi, le 17 juin, et le P. Marquette se contente de dire : u avec une joie que je ne peux pas exprimer. « Puis il ajoute :

« Nous uoilà donc sur cetto riiiière renommée dont i’ay tasché de remarquer attentiuement toutes les singularitez. La riuière de Missisipi tire son origine de diuers lacs (2) qui sont dans les pais des peuples du Nord. Elle est estroite à la descliarge de Miskons [Wisconsin]. Son courant qui porte du costé du Sud, est lent et paisible; à la droite on uoit une grande chaisne de montagnes fort hautes, et à la gauche de belles terres. Elle est coupée d’isles en

(i) Ce mot est inexact. D’après Boucher, ce seraient des orignaux ou élans du Canada, non des bisons.

(a) Itaska.

MISSISSIPI. — PÈRE MARQUETTE

diuers eiidroicts. En sondant, nous auons troimé dix brasses d’eaux (1). Sa largeur est fort inégalé ; elle a quelquefois trois quarts de lieues et quelquefois elle se rétrécit jusqu’à trois arpents. Nous suiuons doucement son cours, qui ua au Sud et au Sud-Est jusqu’au 42° d’eleuation. C’est ici que nous nous aperceuons qu’elle a tout changé de face. Il n’y a presque plus de bois ni de montagnes (2). Les isles sont plus belles et couuertes de plus beaux arbres; nous ne noyons que des cheureuils et des uacbes, des outardes et des cygnes sans aisles, parce qu’ils quittent leurs plumes en ces pais. »

Il y a des poissons d’une très grande grosseur. L’un d’entre eux (3) faillit renverser le canot monté par le P. Marquette. On aurait dit qu’un tronc d’arbre venait de le frapper et allait le mettre en pièces. Une autre fois, un animal inconnu (4) leva la tête au-dessus de l’eau; tête grise comme celle d’un tigre, mais au museau pointu du chat sauvage; les moustaches, les oreilles et le cou noirs. C’est tout ce qu’il fut possible d’en voir. Plus d’une fois, l’épervier ramena de l’esturgeon et un poisson semblable à la truite (5). Il a la bouche plus grande, le museau et les yeux plus petits. Près du nez, part une arête busquée et large de trois doigts, longue d’une coudée et se terminant par un rond large comme la main (sorte de spatule). S’il saute hors de l’eau, on le voit retomber en arrière. A la hauteur de 41 degrés 28 minutes, au lieu de la variété de gibier constatée jusque là, on ne voit plus que des coqs d’Inde et des bisons.

Le bœuf sauvage d’Amérique, sans excéder en longueur le corps des races d’Europe, est bien autrement corpulent. Trois hommes peuvent à peine le remuer. Les cornes sont noires et fort longues. Le cou a des fanons qui descendent très bas. Entre

(i) Environ i6 mètres. Cf. Appendice V.

(a) C’est le commencement de la Prairie. Ibidem.

(3) Silurus Mississipiensis, silure du Mississipi, cat-fish des Anglais. Ibidem.

(4) Pichou du sud. Peut-être un jaguard pêcheur. Ibidem.

(5) Polyodon spaiula. Ibidem.

CH. VI. — PREMIÈRE PARTIE DU VOYAGE

les épaules, se dresse une bosse élevée. C’est le morceau le plus délicat de la bête. Une épaisse crinière part du sommet, couvre les yeux, le col, la bosse et les épaules. Il ne saurait être facile pour ces animaux de bien voir devant eux; et loin d’être un ornement, cette touffe de crins les rend hideux. Sur le corps, en hiver, leur gros poil frisé paraît peu différent de la laine du mouton, mais plus fort et plus épais. En été, le poil tombe et la peau est couverte d’un second poil plus court et doux comme du velours. En cet état, la fourrure est plus estimée et les Indiens s’en revêtent, non sans lui avoir fait prendre toutes sortes de couleurs dans des bains de teinture. La chair est excellente et forme le meilleur des repas. A la chasse, on ne saurait prendre trop de précautions. Le bison est naturellement craintif et fuit devant l’homme, sans songer à l’attaquer. Mais s’il est acculé ou blessé, il fond avec fureur sur son assaillant, le jette en l’air avec les cornes, le piétine et le tue. Aussi faut-il, après l’avoir tiré, se jeter à terre, dans les hautes herbes, et attendre, avant de se hasarder à reconnaître, si le coup l’a mis par terre. Dans cette région, il n’était pas rare de compter quatre cents têtes dans un troupeau.

Les canots avaient parcouru cent lieues à l’aventure. Personne ne savait où on allait, en suivant tantôt par Sud-Est, tantôt par Sud-Ouest, c’est-à-dire généralement eu descendant vers le Sud. De grandes précautions s’imposaient. D’abord, un des sept hommes, à tour de rôle, faisait le guet pendant la nuit, de peur de surprise. Chaque soir, les canots abordaient sur la rive, et c’était toujours à la droite du fleuve, puisque c’était de ce coté qu’on rencontrerait la mer, si le fleuve conduisait à l’Océan, et que, sur la rive gauche, on pouvait courir le risque de tomber chez des Indiens en relation avec les Anglais ou les Espagnols. Par suite, les canots abordaient, le soir, au bord du fleuve, où la troupe préparait le repas, en évitant de faire un grand feu. Après souper, tous se hâtaient de regagner les canots, où chacun prenait son sommeil, sous la protection de Dieu, de la Sainte-Vierge Immaculée et de l’homme de garde, après avoir jeté l’ancre assez loin de la rive.

Page 1