CHAPITRE XII
Peouarea, — Les Illinois. — Le Calumet.
Le 25 juin, pour la première fois, en descendant par le 40® degré, parurent des pas d’hommes sur le sable. Ils aboutissaient, par un sentier battu, à une belle prairie. Après examen, il sembla manifeste qu’un campement assez important se trouverait non loin de là. Louis Jolliet et le P. Marquette, laissant les deux canots à la garde de leurs compagnons, avec recommandation de ne pas se laisser surprendre, résolurent d’aller à la découverte. L’entreprise était des plus dangereuses pour deux hommes seuls, s’avançant dans un pays inconnu, à la rencontre de sauvages, dont ils ignoraient les usages et les dispositions. A deux lieues du rivage, en suivant le sentier, apparurent trois villages (1), le premier sur le bord de la rivière, les deux autres à deux kilomètres plus loin, sur un coteau.
(i) Le premier, Peouarea; un des deux autres, Moingwena. Le troisième serait-il le Monlania de la carte? La rivière s’appelle aujourd’hui Desmoines, et en remontant vers la source, Moingonan. Moingwena semble donc avoir été la résidence du chef suprême de la tribu. De Moingonan ou Moingwena on a fait Desmoines.
Composition moderne dont on s’est servi pour le timbre-poste.
CH. XII. — SECONDE PARTIE DU VOYAGE
« Ce fust pour lors que nous nous recommandasmes à Dieu de tout nostre cœur, dit le P, Marquette dans son journal, et ayant imploré son secours, nous passasmes outre, sans estre descouuerts, et nous vinsnies si prez que nous entendions mesme parler les saunages. Nous crusmes donc qu’il estoit teins de nous descouurir, ce que nous fismcs par un cri que nous poussasmes de toutes nos forces, en nous arrestant, sans plus auancer. A ce cri, les saunages sortent promptement de leurs cabaniies, et nous ayans probablement reconnus pour François, surtout voyans une robbe noire, ou du moins n’ayans aucun siiiect de défiance, puisque nous n’estions que deux hommes et que nous les allions auerty de nostre arriuée , ils desputèrent quatre uieillards , pour nous ucnir parler, dont deux portoient des pipes à prendre du tabac, bien ornées et empanachées de diuers plumages. Ils marclioient à pelit[s] pas, et eslevant leurs pipes iiers le soleil, ils sembloient lui présenter à fumer, sans neantmoîns dire - aucun mot; Ils furent assez longtemps à faire le peu de chemin depuis leur uillage jusqu’à nous. Enfin, nous ayans abordés, ils s’arrestèrent pour considérer auec attention. Je me rassurai, noyant ces ceremonies qui ne se font parmi eux qu’entre amis, et bien plus quand ie les uis coiiuerts d’estoffe, iugeant par là qu’ils estoient de nos alliés. le leur parlai donc le premier, et ie leur demandai qui ils estoient. Ils me respondirent qu’ils estoient Il[l]inois, et pour marque de paix, ils nous présentèrent leur pipe pour petuner. Ensuite il nous inuitèrent d’entrer dans leur uillage, où tout le peuple nous attendoit aueC impatience. Ces pipes à prendre du tabac s’appellent en ce pais des calumets. Ce mot s’y est mis tellement en usage que, pour estre entendu, ie serai ^ obligé de m’en seruir, ayant à en parler bien des fois ».
A la porte de la hutte principale, où furent conduits les étrangers, se trouvait un vieillard, dans une posture étrange, usitée pour la réception des hôtes, selon le code de politesse des sauvages. Il était debout, tout nu, les mains étendues et tournées vers le soleil, dont les rayons éclairaient son visage, à travers ses doigts écartés. Dès que le P. Marquette et Jolliet furent près de lui , voici les paroles que ce chef leur adressa le premier : « Que le soleil est beau. Français, quand tu nous
PÈRE MARQUETTE
viens visiter. Tout notre bourg t’attend et tu entreras en paix dans nos cabanes. « Tous pénétrèrent dans rintérieur, où se trouvait déjà l’élite des anciens, dans un profond silence, interrompu de temps à autre par ces mots murmurés à voix basse : « Que voilà qui est bien, ô frères, de ce que vous nous visitez. ^ Longfellow a manifestement lu et copié ce passage en le traduisant ainsi :
It is well for us, o hrothers,
That y ou came so far to see us. (1)
ii II est heureux pour nous, ô frères, que vous soyez venus de si loin pour nous voir! » Après un moment d’attente et d’observation mutuelle, le calumet fut offert aux nouveaux venus. Le refuser eût été considéré comme une insulte, une marque même d’inimitié, tout au moins une grossière impolitesse. D’ailleurs, il suffit de le fumer ou d’en faire semblant; puis l’étiquette exige qu’on le fasse circuler de bouche en bouche, en commençant par le plus près voisin. Pendant ce temps, le grand capitaine de tous les Illinois, informé, dans la bourgade où il réside, de ce qui se passait au bord de la rivière, envoya des messagers pour inviter la Robe-Noire et son compagnon à tenir conseil avec lui. Cette invitation ne pouvait être déclinée, et la foule se mit en branle, à la suite des Européens, ou plutôt, ne pouvant se rassasier de les voir, ces bonnes gens les devançaient et se couchaient sur l’herbe, sans les perdre de vue, ou retraçaient leurs pas, afin de les voir encore. Tout le temps de cette marche, les Indiens ne cessèrent de témoigner, par leur attitude et leur profond silence, le sentiment de respect dont ils étaient pénétrés.
Le lecteur sera, sans doute, désireux de trouver ici une traduction fidèle du grand poète américain :
(0 Longfellow le reconnaît dans une note imprimée. Elle figure dans l’édition Diamant, publiée en i866, après les vers « Toîvard the sun his hands were lifted. » Cf. Hiawatha, chant x\n. C’est la traduction du journal de Marquette.
GH. XII
SECONDE PARTIE DU VOYAGE
Hiawatha, le chef indien, le prophète, le maître. Près de la rive de Gitche Gumcé,
Sur le bord du grand lac aux eaux brillantes. Sur la porte de son Avigwam,
Un plaisant matin de printemps,
Hiawatha debout attendait.
Ses mains sont levées vers le soleil.
Il en tourne les paumes du côté de l’astre ;
Et à travers les doigts écartés.
Les rayons tombent sur sa figure.
Ses épaules nues sont marbrées par la lumière, Comme le tronc du chêne en est tacheté,
A travers les feuilles et les branches.
Sur l’eau, (loltant, fuyant,
Un objet, que la brume fait croire encore loin, Gomme on en voit dans les brouillards du matin, Se lève et semble sortir des profondeurs du lac. Tantôt il paraît flotter et tantôt bondir.
Il arrive plus près, plus près.
Ce qui approchait apportait tout un monde.
De la terre lointaine de Wabun.
Du fond des royaumes du matin.
Arrivait la Grande Robe-Noire,
Lui, prêtre de la prière, l’homme au pâle visage. Avec ses guides et ses compagnons.
Et le noble Hiawatha,
Les mains levées au ciel,
Maintenues en l’air en signe de bienvenue,
Attend dans l’exultation.
Jusqu’à ce que le canot d’écorces avec ses rames. Aborda en grinçant sur les cailloux polis,
Et s’arrêta sur le bord du sable.
PÈRE MARQUETTE
Jusqu’à ce que la Robe-Noire, le chef, le pâle visage, Un crucifix sur la poitrine.
Descendit sur le sable de la rive.
Alors le noble Hiawalha S’écria en parlant de la sorte :
« Que le soleil est beau, étrangers,
Quand vous venez de si loin pour nous voir.
Notre ville vous attend dans la paix;
Toutes nos portes sont ouvertes pour vous recevoir.
Vous entrerez dans nos wi^vams;
C’est de tout cœur que nous vous donnerons la main.
Jamais la terre n’a fleuri si gaiement.
Jamais le soleil n’a lui avec plus d’éclat.
Qu’ils ne luisent et fleurissent aujourd’hui, Quand vous venez de si loin pour nous voir. Jamais notre lac n’a été si paisible.
Ni si libre de rochers et de barres de sable. Car, en passant, votre canot d’écorce A écarté à la fois les rochers et les barres de sable.
Jamais, avant ce jour, notre tabac N’a eu plus doux ni plus agréable parfum.
Jamais les larges feuilles de nos champs de maïs N’ont paru plus belles à voir.
Qu’elles ne le sont ce matin.
Quand vous venez de si loin pour nous voir. »
Et la Robe-Noire, le chef répondant.
Bégaya un peu en parlant.
Les mots qu’il prononçait ne lui étaient pas encore familiers : t La paix soit avec vous, Hiawatha !
La paix soit avec vous et avec votre peuple !
Paix dans la prière, paix dans le pardon.
Paix de Jésus, et joie par Marie !
CH. XII
SECONDE PARTIE DU VOYAGE
Alors le généreux Hiawatha Conduisit les étrangers à son wigwam.
Les fit asseoir sur des peaux de bison,
Les fit asseoir sur des peaux d’hermine.
Et la vieille Nokomis, prévenante,
Plaça devant eux des mets dans des bols en bois de tilleul, De l’eau recueillie dans des vases de hêtre ;
Puis les calumets, pipes, emblèmes de paix,
Se remplirent et s’allumèrent pour qu’ils pussent lumer. Tous les anciens du village.
Tous les guerriers de la nation.
Tous les Jossakeeds, les prophètes.
Les sorciers, les Wahenos,
Et les médecins, les medas.
Vinrent souhaiter la bienvenue aux étrangers.
« C’est bien, dirent-ils, ô frères.
D’être venus de si loin pour nous voir. »
Alors la Robe-Noire, le chef, le prophète.
Fit entendre son message au peuple.
Il leur dit le but de sa mission.
H leur parla de la Vierge Marie,
Et de son béni fils le Sauveur.
Comment dans des terres lointaines, il y a des siècles.
Il avait vécu sur terre comme l’un de nous ;
Comment il avait jeûné, prié, travaillé ;
Comment les Juifs, la tribu maudite.
Par dérision, l’avaient flagellé, crucifié;
Comment il était ressuscité du tombeau où ils l’avaient scellé ; Comment il avait vécu, marché de nouveau avec ses disciples Et s’était élevé par lui-même au ciel.
Et les chefs lui répondirent en disant : « Nous avons entendu votre message.
Nous avons compris vos sages paroles.
MISSISSIPI. — PÈRE MARQUETTE
Nous réfléchirons à ce que vous avez dit.
Il est bon pour nous, ô frères,
Que vous soyez venus de si loin pour nous voir. »
Alors il se levèrent et se retirèrent Chacun pour regagner son \vigwam.
Aux plus jeunes et aux femmes
Ils redirent ce que leur avait appris l’étranger.
Que le maître de la vie leur avait envoyé,
De la belle terre de Wabun.
(Traduction du Chant xxii, U’Eiawatha, publiée dans le Journal de l'Aisne, le Il septembre 1900).
En arrivant au coteau, les deux visiteurs furent reçus à l’entrée de la cabane du capitaine et des deux vieillards dont il était entouré. Tous les trois étaient là debout et nus, leurs calumets tournés vers le soleil. Avant d’entrer dans la cabane, il fallut tirer de la pipe une bouffée de fumée, puis tout le monde pénétra à l’intérieur, après un mot de compliment du grand chef. Là, le P. Marquette leur offrit quatre présents accompagnés chacun d’un petit discours. La plupart du temps, les cadeaux cousis taient en couteaux, haches, tabac et marmites de fer. Il aurait été peu sage de leur offrir, au risque de les voir profaner par ignorance, des croix, statuettes, chapelets ou médailles (1). Le P. Marquette commença par leur dire comment ils voyageaient en paix, en visitant les nations, sur les bords du fleuve, jusqu’à la mer. Dans uu second discours, il déclara que Dieu, leur Créateur, prenant pitié d’eux, avait résolu de se faire connaître enfin des peuples qui avaient perdu la notion de son existence ; que lui, la Robe-Noire, s’était offert pour cette mission, et qu’il les aide, rait à connaître et servir le souverain Maître de toutes choses. En offrant le troisième présent, le P. Marquette parla du grand
(i) Cette règle n’avait rien d’absolu. Dans ce même voyage, vers le Sud, comme on le verra plus loin, le P. Marquette distribua des médailles.
CH. XII
SECONDE PARTIE DU VOYAGE
capitaine des Français, comme de l’arbitre de la paix et du vainqueur des Iroquois. Cette remarque avait d’autant plus d’àpropos que les trois tribus d’Illinois de Peouarea avaient quitté leur territoire pour se mettre à l’abri de cette farouche nation, de l’autre côté du Mississipi. Enfin le dernier discours eut pour objet de solliciter des Indiens les informations les plus exactes sur le cours du fleuve, les peuples campés sur ses rives et le point où il se jette dans la mer.
Le grand chef se leva à son tour et, posant la main sur la tête d’un petit esclave dont il voulait faire présent, s’exprima en ces termes :
« Je te remercye, Robbe-Noire, et toi, françois, de ce que uouz prenez tant de peine pour nous uenir uisiter. Jamais la terre n’a esté si belle ni le soleil si éclatant qu’auiourdbuy ; iamais notre riuière n’a esté si calme, ny sy nette de rochers que nos canots ont enleuez en passant ; iamais notre petun n’a eü si bon goust, ny nos bleds n’ont paru si beaux que nous les uoions maintenant. Voicy mon fils ce que ie te donne pour te faire cognoistre mon cœur; ie te prie d’auoir pitié de moy et de toutte la nation. C’est toy qui cognois le grand Genie qui nous a tous faits. C’est toy qui lui parle[s] et qui escoute[s] sa parole. Demande luy qu’il me donne la nie et la santé, et uiens demeurer auec nous pour le faire cognoistre ».
Cela dit, le chef présenta le petit esclave et fit ensuite don d’un calumet tout mystérieux , dont la vue seule permet de compter sur l’amitié des peuplades même les plus farouches, si on le leur montre, en les abordant. C’était un témoignage d’estime et de respect pour M. de Frontenac, gouverneur de tout le Canada, au nom du roi de France. Enfin, en déposant un troisième présent, le chef supplia ses hôtes, de la part de toute sa nation, de s’arrêter en ce lieu, sans pousser plus avant, à cause des grands dangers, où ils seraient exposés à tomber. Le P. Marquette répondit en se riant de la mort, dont la pensée ne lui inspirait aucune crainte.
« Je ne crains pas la mort, et ie n’estime point de plus grand bonheur que de perdre la vie pour la gloire de celui qui a tout fait. »
N’est-ce pas un bonheur de perdre la vie pour la gloire du Créaleiir et souverain Seigneur de toutes choses? Les Illinois ne