‹ Au MississipiChapitre 52 sur 84 · CANADA · texte numérisé non relu

CANADA

NOTICE

A défaut du volume réceiiinieut publié à Québec par M. Ernest Gagnon, il pourra servir d’en donner ci-après une courte analyse. Bieu que ces remarques aient paru dans le numéro des Etudes du 20 juillet, elles donneront, à * ceux qui ne sont pas abonnés à celte savante revue, une idée de l’ouvrage consacré à la mémoire de Jolliet. Tout en faisant ressortir le mérite de son héros, l’auteur ne cherche pas à l’élever au-dessus de son compagnon. Par contre, le jugement qu’il porte sur MM. Margry et Gravier est exprimé eu des termes qui, peut-être, n’auraient pas été aussi bieu à leur place dans les pages qui ont précédé.

M. Jolliet fut chargé, en 1673, eu compagnie du P. Jacques Marquette, jésuite, et de cinq Français, de se rendre au Mississipi, d’en observer le cours et d’en relever la carte. Depuis les voyages entrepris par les Espagnols, les Hollandais, les Anglais et les Français, à la fin du xv® siècle, le grand fleuve, dont l’existence n’était pas ignorée, était encore comme voilé de mystère ; ses rives peuplées d’animaux sauvages n’étaient guère visitées même par les Indiens, et sa navigation semblait leur inspirer des terreurs secrètes. A diverses reprises , d’assez grands efforts avaient été tentés pour occuper les immenses régions arrosées par ses eaux fécondes. De toutes ces expéditions, à part des amas d’ossements blanchis sur le tapis vert des prairies, il n’était rien resté, à peine un souvenir.

Par une bonne fortune rare en ces siècles de découvertes, il

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était réservé à la France de donner le jour aux deux explorateurs qui devaient révéler au monde civilisé la grandeur, rimniensité et la richesse des États formant le bassin du Mississipi, Louis Jolliet et Jacques Marquette.

Avant de retracer ici la part d’honneur due au premier, il est utile de faire tout d’abord une remarque assez importante au sujet des deux écrivains qui se sont le plus appliqués à former l’opinion publique, en France, sur cette découverte, à savoir, MM. Margry et Gabriel Gravier. Pour eux, le véritable explorateur est Robert Cavelier de la Salle, aventurier normand, né à Rouen. Aussi ont-ils cherché dans les archives les documents capables de confirmer leur manière de voir. Ce serait une injure d’ajouter : w sans s’arrêter à ceux qui pouvaient la renverser; « il faut dire, du moins, qu’ils n’ont pas donné à ceux-ci l’attention qu’ils méritaient.

Margry était conservateur aux archives de la marine et des colonies. Pendant quarante ans, il a patiemment recueilli un nombre considérable de documents (1). Parfois, sans doute, il ne les a pas fort bien compris; souvent, selon M. Gagnon, « l’affirmation de M. Margry pourrait suffire, à la rigueur, s’il nous avait accoutumé à reconnaître en lui un esprit judicieux, doué de celte faculté de discernement qui, d’après La Bruyère, est plus rare que les diamants et les perles. Mais M. Margry, écrivain dénué du sens historique, si nous pouvons ainsi parler, ne vaut guère que par ce qu’il cite, lorsque ce qu’il cite a de la valeur. » Ailleurs encore (2), l’historien canadien observe justement : « M. Margry a trouvé bon de publier intégralement des pages d’inepties anonymes (3). «

(1) Découvertes et établissements des Français dans l’Ouest et le Sud de l’Amérique septentrionale. Paris, Maisonneuve, 1879-1888, 6 vol. in-8".

(2) P. 182, note 2.

(3) Telles sont, par exemple, celles qu’il convient — et avec raison — d’attribuer à la plume de Renaudot. Or, la passion bien connue de cet écrivain contre les Jésuites aurait dû, ce smble, mettre M. Margry en défiance contre ses assertions, dont aucune ne mérite le moindre crédit, sans un sévère et consciencieux contrôle, en la matière dont il s’agit.

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M. Thomas Chapais, dans l’introduction qu’il a faite pour le livre de M. Gagnon, partage entièrement son appréciation :

U M. Margry, animé, dit-il, par l’esprit de système et par des préjugés manifestes, s’est évertué à établir la priorité de découverte en faveur de Cavelier de la Salle. Mais ses dissertations persistantes et ses publications documentaires, orientées toujours vers le même but, ont fait long feu. Eu dehors de M. Gabriel Gravier, auteur des Découvertes et Etablissements de Cavelier de la Salle, il ne semble pas avoir fait d’adeptes bien notables, et il a perdu sa mauvaise cause au tribunal de la critique. «

En même temps que Margry reproduisait des documents anonymes, sans connaître la moralité et l’autorité des écrivains, il montrait, paraît-il, peu d’empressement (1) à ouvrir aux historiens les sources où il avait puisé. Voici comment s’exprime sur ce point M. Charles Haight- Farnham , dans A Life of Francis Parkman, p. 155-156 :

U Le seul obstacle sérieux qu’il [Francis Parkman] rencontra dans ses recherches fut le refus de M. Pierre Margry, directeur (2) des Archives de la marine et des colonies à Paris , de lui donner accès à une collection considérable de documents relatifs à La Salle et aux autres explorateurs de l’Ouest. Cette affaire est rapportée dans la préface de La Salle, du moins autant que Parkman se souciait d’en parler. Sa version est extrêmement charitable; car les gens de métier censurèrent sévèrement Margry, pour avoir traité comme propriété privée une collection de pièces puisées principalement dans les archives dont il était le gardien officiel, et aussi pour l’esprit mercenaire et intraitable qui le poussait à tenir sous clef la vérité. Parkman fut obligé de publier son La Salle, sans avoir pu jeter un coup d’œil sur ces papiers, et avec la conviction qu’il lui faudrait probablement refaire plus tard une partie de son livre. «

Ces témoignages prouvent qu’il faut se défier des publications

(1) D’autres travailleurs, et même des Jésuites, ont été beaucoup mieux accueillis.

(2) M. Charles Haight-Farnham commet ici une légère erreur. M. Margry n’élait que conservateur.

MISSISSIPI. — PÈRE MARQUETTE

de Margry. On ne saurait employer ses documents sans les vérifier ; et même ses transcriptions, où les inexactitudes sont trop nombreuses, doivent être, presque toujours, collationnées sur les originaux, au moins, quand il a daigné en indiquer la source.

Il n’y a pas plus de confiance à avoir en M. Gabriel Gravier, en dépit d’un certain renom qu’il a pu se faire dans l’américanisme, et surtout près des sociétés de géographie en France et à l’étranger. Ses publications, basées pour la plupart sur les documents édités par Margry, se ressentent trop des préjugés qui l’aveuglent parfois contre toute vraisemblance. Atteint, lui aussi, d’une maladie morale, connue sous le nom de jésuUophobie, M. Gravier ne s’est pas tenu en garde contre les accès de cette fièvre. Des articles parus dans les Etudes en 1879, sous la signature Jos. Brucker, auraient pu lui |^rvir de douche rafraîchissante. Le silence lui a paru, sans doute, le meilleur remède. En tout cas, s’il s’est rétracté, ce dont personne n’a pu trouver trace, le fait serait à son honneur. N’est-il pas glorieux d’avouer une erreur, surtout quand elle procède d’un jugement injuste ou des haines engendrées par l’esprit sectaire?

Il n’est pas déplaisant de voir les défenseurs de la vérité se multiplier au Canada et en Amérique. M. Gagnon prend dignement sa place à la suite des John Gilmary Shea, des Jared Sparks, des Parkman (1) et d’autres vrais savants qui ont réagi contre les objections ridicules et les affirmations fantaisistes.

Sans parler des preuves reconnues comme péremptoires, dont découle la priorité de l’exploration du Mississipi, en faveur de Jolliet et du P. Jacques Marquette, il en est une, celle-ci, à couvert de toute contestation. C’est un instrument diplomatique récemment découvert, là où Margry aurait pu la voir, et où il t’aurait certainement lue, si elle avait été dans son sens.

(i) Ail moins dans la question de Jolliet et de Marquette. Il y aurait des réserves à faire sur d’autres points.

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Ce mémoire, transmis à la cour de Versailles pour servir à combattre les revendications des Anglais, atteste que Jolliet et Marquette ont fait, en 1673, les premiers, l’exploration du grand fleuve et que La Salle a seulement complété leur découverte [en 1682].

M. Gagnon n’a pas connu cette pièce. Mais il a bien profité, dans son exposé, des travaux publiés par ses prédécesseurs. Ce n’est pas à dire qu’il n’ait lui-même mis en œuvre personuellemeut le fniit de ses propres recherches. Sa description de Québec en 1674 lui fait le plus grand honneur, et le chapitre consacré au talent musical de Jolliet n’est pas moins original. Quant aux expéditions du Labrador et de la baie d’Hudson entreprises par son héros, elles sont décrites avec beaucoup de soin et d’exactitude, et le récit en est fait avec méthode et habileté.

Louis Jolliet eut pour père Jean Jolliet, charron, natif de La Rochelle, selon M. Gagnon, ou de la Brie, selon le P. de Rochemonteix. Sa mère s’appelait Marie d’Abaucourt et était originaire de Vaux-sous-Andigny, diocèse de Soissons. Elle était fille d’Adrien d’Abancourt et de Simone d’Orgeville. A la mort de son premier mari, la veuve de Jean Jolliet épousa successivement Geoffroy Guillot de Beauport, puis Martin Prévost qui avait perdu sa femme, une sauvagesse. Le baptême de Louis Jolliet se fit à la cathédrale de Québec, le 21 septembre 1645, par le ministère du P. Vimont, chargé par intérim de la paroisse, et le registre porte la mention : né il y a peu de jours. Devenu orphelin par le décès prématuré de son père, l’enfant fut placé de bonne heure au collège dirigé par les Pères Jésuites. Ce collège, édifié par les libéralités de la marquise de Guercheville, puis doté par la famille de Gamache, bienfaitrice également généreuse de la mission, avait été commencé, en 1635, par le P. Le Jeune. Le premier édifice ne fut qu’une simple cabane de bois, divisée en plusieurs pièces. Un incendie le consuma, le 14 juin 1640. On remplaça la cabane par une maison en pierre. En attendant, la jeunesse

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fut reçue, pour la classe, au rez-de-chaussée de la maisou, dite des Cent-Associés, de 1640 à 1649. Au fur et à mesure que le nouveau collège s’élevait, les écoliers occupèrent progressivement les portions achevées et couvertes, mais la construction ne fut pas terminée avant 1660. Ce n’était pas le bâtiment naguère encore désigné sous le nom de « caserne des Jésuites « qui fut bâti entre 1725 et 1730 et détruit eu 1877-1878. C’est l’hôtel de ville de Québec qui occupe actuellement l’emplacement du second collège, où Louis Jolliet a fait ses études.

En 1662, Louis Jolliet. sortant de rhétorique, se décide à embrasser la carrière ecclésiastique et reçoit de Mgr de Laval la tonsure et les ordres mineurs, à dix-sept ans, le 10 août 1662. Les cinq années qui suivirent furent consacrées à l’étude de la philosophie et, le 2 juillet 1666, le jeune séminariste soutint ses thèses, en présence de la haute société de Québec. Elle n’était pas bien nombreuse, la ville ne comptant pas encore plus de huit cents âmes. Ses études terminées, la vocation sacerdotale s’évanouit et d’autres aspirations succédèrent aux premières. La nouvelle carrière du futur explorateur l’appelait à Paris, pour suivre, pendant un an, des cours d’hydrographie et se perfectionner dans l’art de dresser des cartes. Son départ eut lieu de Québec, le 22 août 1667.

Jolliet revint de France en 1668 et son travait fut, dès lors, celui de tous les jeunes gens actifs de la colonie, le commerce ou traite des fourrures. Mais les connaissances qu’il avait acquises lui permirent, en outre, de donner à ses voyages une portée scientifique. Prompt à observer tout ce qui pouvait donner des indications utiles à son intérêt personnel et à celui de la France, le jeune traiteur fut envoyé, en 1669, avec un autre colon, au Lac Supérieur, où l’on signalait l’existence du cuivre, en quantité considérable, dans les mines fort riches en minerai et même en blocs de cuivre natif. Comme c’est aussi vers la fin de la même année que le P. Marquette fut envoyé de Trois-Rivières à la Pointe du Saint-Esprit, au fond

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du Lac Supérieur, on peut se demander s’ils n’ont pas fait ce voyage ensemble, dans le même canot. C’était une excellente occasion de s’exercer à l’aviron et de se préparer au grand voyage du Mississipi.

Une autre rencontre des deux voyageurs se fit, celle-ci, d’une manière très certaine, le 16 juin 1671, au Sault-Sainte- Marie, au nioment où le chevalier de Saint-Lusson prit pos-

session, au nom de la France, de la région des trois grands Lacs canadiens. Dans l’acte authentique, dont il existe plusieurs copies, figure le nom de Jolliet. Celui de Marquette n’y est pas écrit, mais sa présence n’en est pas moins bien établie. Pour prononcer ses grands voeux, peu de jours après,

dans cette résidence, il devait, selon l’Institut, s’y préparer

par une retraite de trente jours. Par conséquent, il est moralement impossible qu’il n’y fût pas, et le P. Tailhan aurait partagé cette opinion, s’il avait su, lorsqu’il publia les Mémoires de Perrot, que Marquette avait fait ses derniers vœux au

Sault-Sainle-Marie à la même époque (1).

Jolliet fut désigné par le comte de Tracy pour diriger l’expédition à la recherche du Mississipi, sur l’indication et les instances de l’intendant Talon. Son départ de Québec n’eut pas lieu cependant avant l’arrivée du nouveau gouverneur. Le comte de Frontenac, débarqué au Canada en octobre 1672, eut à peine le temps de confirmer la décision de son prédécesseur, puisque Jolliet arrivait à Michillimackinac, le 8 décembre suivant.

Désormais, la vie du délégué officiel se confond, pendant tout le voyage, avec celle de son compagnon de route, le P. Jacques Marquette. Sa biographie est donc tout entière empruntée au journal de ce dernier.

(i) Il est vrai que dans sa lettre de 1672 au Supérieur de la mission, le P. Marquette parle de l’absence de quinze jours qu’il fit en 1671, en compagnie du P. Allouez. Mais, comme ce dernier était au Sault-Sainte-Marie le ik juin et que le P. Marquette s’y trouva nécessairement le 2 juillet, il est de toute évidence que cette quinzaine, passée hors de Michillimackinac, a été de plus de quinze jours.

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On se deaiandera certainement pourquoi le P. Marquette reçoit les principaux honneurs, de nos jours, tandis que Jolliet n’a jamais eu une notoriété aussi grande. A cette plainte, exprimée par des hommes peu sympathiques aux Jésuites, la réponse sera facile.

Les Jésuites n’ont ni le pouvoir ni l’habitude de former l’opinion publique et, par conséquent, ils ne sont pour rien dans le courant d’idées qui se prononce de plus en plus pour voir dans Marquette, au cours de l’exploration, un homme supérieur par l’élévation morale, tout au moins, au délégué de la France. D’ailleurs, de 1673 à 1862, pas un jésuite n’a imprimé un seul mot sur la découverte du Mississipi et la part considérable prise par l’un d’entre eux à cette mémorable exploration. Ils ont, pendant ce silence, forcé, sans doute, laissé parler, sans les contredire, les Récollets Louis Hemiepin et Le Clerc. Tout au plus ont-ils fourni à Thévenot de quoi écrire son récit.

Si les Indiens ont vu dans la robe noire un homme digne de parler à Dieu et de recevoir sa parole, c’est qu’ils ont eu du missionnaire la plus haute idée qu’on peut avoir de son semblable. Et ils l’ont montré dans leurs discours. Jolliet pouvait être, comme l’a si bien dit Joseph Brucker, le chef de l’expédition, mais Marquette en a été l’ânie. D’ailleurs, en dehors de cette élévation que donnait aux yeux des sauvages le caractère sacerdotal, la crainte du pouvoir et l’esprit d’indépendance ne leur permettaient pas de voir du même œil le délégué du gouverneur ou du roi. Pour eux, avant qu’ils fussent chrétiens, la France représentait une force, une menace et une agression. Or, quand on est peuple libre et indépendant, on ne voit pas avec amour un parti adverse, prêt à écraser toute résistance par la force des armes et à refouler les tribus, pour s’emparer de leurs territoires de chasse. Il était donc sage, en se plaçant à un point de vue humain, qu’un envoyé de la France fût accompagné d’un missionnaire, pour gagner la confiance , aplanir les voies et assurer le succès d’une entreprise ou d’une négociation.

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Non, Marquette ne s’est pas mis au-dessus du représentant de la France. Mais il n’a pu empêcher les Indiens d’avoir pour lui plus de considération qu’ils n’en firent paraître pour Jolliet. Ce que Marquette n’a pu faire de sou vivant, comment les Jésuites modernes pourraient-ils le prévoir ou le prévenir? Comment s’y opposer? L’opinion publique est une puissance, et il n’est au pouvoir de personne de l’endiguer ou de suspendre son cours.

D’ailleurs, Louis Jolliet n’a jamais eu à se plaindre de ses anciens maîtres. Ils ne cessèrent de s’intéresser à ses entreprises et probablement ils ne négligèrent aucune occasion de contribuer à lui faire obtenir la juste récompense de ses travaux. Après son naufrage, au dernier rapide du Saint-Laurent, en amont de Montréal, Jolliet passa plusieurs années entières, sans que le comte de Frontenac l’employât à une seule fonction. C’est dans cette période de repos relatif que Louis Jolliet épousa Claire-Françoise Bissot, née le 3 avril 1656. Leur mariage fut célébré le 1®" octobre 1675. Par sa naissance, le jeune marié n’aurait pu prétendre à entrer dans une famille alliée à toutes les personnes les plus influentes de la haute société québécoise. Il a donc fallu que sa réputation, ses qualités et ses vertus fussent bien reconnues, pour qu’il se vît à même de traiter sur le pied de l’égalité avec ce que le monde possédait alors de plus distingué dans la colonie.

Enfin l’heure de la justice sonna aussi pour l’heureux explorateur, comme avait sonné celle des joies légitimes dans un mariage chrétien. Le 29 mai 1680, Louis XIV lui accorda le droit de seigneurerie, haute, moyenne et basse justice sur toute l’île d’Anticosti, soit 1,644,000 acres ou arpents de terres (1). De cette concession, le roi exceptait seulement les chênes propres à la construction des vaisseaux et la terre où, pour le service public, il faudrait percer des routes ou des chemins.

Jolliet ne vécut pas assez longtemps pour s’élever au

(i) 64o,ooo hectares, appartenant aujourd’hui au grand fabricant de chocolat, M. Menier.

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sommet des richesses, comme il était parvenu au faîte des honneurs. Faute de capitaux suffisants pour exploiter son domaine, ou entraîné par le goût des voyages, il préféra le travail au repos de la vie plus calme des champs. Dans l’intervalle, il reparut plus d’une fois, et fut souvent applaudi par son jeu à la fois correct et savant sur les orgues de la cathédrale. Tantôt il se servait de son diplôme d’hydrographe royal, pour enseigner les mathématiques au collège de Québec. Enfin, on possède des cartes dressées par lui et qui sont vraiment faites avec la dernière perfection.

Sa mort arriva en 1699, mais on en ignore la date. De même, ses restes mortels n’ont pas été retrouvés.

Ceux qu’offensent les honneurs rendus par l’Amérique au P. Jacques Marquette, parce qu’il fut de la Compagnie de Jésus, seront heureux d’apprendre que Jolliet n’a pas attendu plus de deux siècles et demi pour obtenir un peu de cette gloire humaine, dont, sans doute, du haut du ciel, on se soucie fort peu. Honoré de son vivant par ses concitoyens, récompensé, enrichi et anobli par le roi, le seigneur d’Anticosti n’a cessé d’être regardé, au Canada et en Amérique, comme l’un des deux premiers explorateurs du Mississipi. Il y a des statues. Des villes et des comtés s’honorent de porter son nom. Pourquoi contester plus longtemps à Marquette et à Jolliet le droit d’être honorés aussi en France? Personne ne sera chagrin, parce que La Salle a été glorifié à Rouen. C’était un aventurier, soit. Il tuait les gens de sa suite, soit. Il était avide, colère, brutal, soit. Mais il a complété l’exploration du Mississipi. Qu’on célèbre ses travaux, sans canoniser sa personne ; mais aussi qu’on cesse de passer sous silence Jolliet et Marquette !

M. Ernert Gagnon mérite de sincères félicitations pour le bon travail qu’il vient de publier. Les lecteurs sérieux ne manqueront pas de le lire avec attention. A en juger par les considérations d’un ordre plus élevé qu’il peut fournir ou suggérer, il est digne de figurer dans la bibliothèque des gens instruits.

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