SECTION VIII
[Des nouueaux pays que le Père desconure^ et particularités. — Hencontre de quelques sauuages. — Premières nouuelles de la mer et des Europeans, — Grand danger euité par le moyen du calumet.]
« Après avoir fait enuiron 20 lieües droit au Sud et vu peu moins au Sud-Est, nous nous trouuons à une riuière nommée Ouaboukigou, dont remboiicliure est par les 36 degrez d’esleuation. Auant que d’y arriuer, nous passons par vn lieu redoutable aux sauuages, parce qu’ils estiment qu’il y a un manitou, c’est à dire vn démon qui deuore les passans , et c’est de quoy nous auoieiit menassez les sauuages qui nous vouloient destourner de nostre entreprise. Voicy ce démon; c’est vne petite ance de rochers haute de 20 pieds, où se descharge tout le courant de la riuière, lequel estant repoussé contre celuy qui le suit et arresté par une isle qui est proche, est contrainct de passer par vn petit canal, ce qui ne se fait pas sans vn furieux combat de toutes ces eaux qui rebroussent les vnes sur les autres et sans vn grand tintamar[r]e qui donne de la terreur à des sauuages qui craignent tout ; mais cela n’empesche pas de passer et d’arriver à Ouaboukigou. Cette riuière vient des terres du levant, où sont les peuples qu’on appelle Ghouanons, en si grand nombre, qu’en vn quartier on compte jusqv’à 23 villages et 13 en vn autre, assez proches les vns des autres. Ils ne sont nullement guerriers, et ce sont ces peuples que les Iroquois vont chercher si loing pour leur faire la guerre, sans aucun sujet. Et parce que ces panures gens ne sçauent pas se deffendre, ilz se laissent prendre et emmener comme des troupeaux, et tout innocens qu’ils sont, ils ne laissent pas de ressentir quelquefois la barbarie des Iroquois qui les bruslent cruellement.
» Un peu au dessus de cette riuière dont je viens de parler sont des falaises où nos François ont apperceu vue mine de fer, qu’ils jugent très abondante. Il y en a plusieurs veines et vn lict d’vn pied de hauteur; on en voit de grands morceaux liez auec des cailloux. Il s’y trouue d’vne terre grasse de trois sortes de couleurs, de pourpre.
APPENDICE V
CHEZ LES CHOUANONS
de violet et de rouge. L’eau dans laquelle ou la laue prend couleur de sang. Il y a aussi d’un sable rouge fort pesant. J’en mis sur vn auiron qui en prît la couleur si fortement que l’eau ne la put effacer pendant 15 jours que je m’en seruois pour nager.
» C’est icy que nous commençons à voir des cannes ou gros roseaux qui sont sur le bord de la riuière ; elles ont un verd fort agréable. Tous les nœuds sont couronnez de fetiilles longues, estroites et pointües. Elles sont fort hautes et en si grande quantité que les bœufs sauuages ont peine de les forcer.
» Jusqu’à présent, nous n’auions pas esté iiicom[m]odés des maringouins; mais nous entrons comme dans leur pays. Voicy ce que font les sauuages de ces quartiers pour s’en deffendre. Ils eslèuent vn eschaffaut, dont le plancher n’est fait que de perches et par conséquent est percé à jour, afin que la fumée du feu qu’ils font dessous passe en trauers et chasse ces petitz animaux qui ne la
peuuent sup[p]orter. On se couche sur les perches, au dessus des-
quelles sont des escorces estendues contre la pluye. Cet eschaffaut leur sert encore contre les chaleurs excessiues et insupportables de
ce pays; car on s’y met à l’ombre, à Testage d’en bas, et on s’y garantit des raÿons du soleil, prenant le frais du vent qui passe librement au trauers de cet eschaffaut.
» Dans le mesme dessein, nous fusmes contraincts de faire sur Teau une espèce de cabanne auec nos voiles, pour nous mettre à couuert et des maringouins et des rayons du soleil. Gomme nous nous
laissons aller en cet estât au gré de Teau, nous apperceumes à terre des sauuages armez de fusilz auec quoy its nous attendoient. Je leur presentay d’abord mon calumet empannaclié, pendant que nos françois se mettent en deffence et attendoient à tirer que les sauuages eussent fait la première descharge. Je leur parlay en Huron, mais ils me respondirent par vn mot qui me sembloit nous déclarer la guerre. Ils auoient neantmoins autant de peur que nous et ce que je prenois pour vn signal de guerre, estoient une incitation qu’ils nous faisoient de nous approcher pour nous donner à manger.
» Nous débarquons donc et nous entrons dans leurs cabanues où ils nous présentent du bœuf saunage et de Thuile d’ours, auec des prunes blanches qui sont très excellentes. Ils ont des fusils, des haches, des hoües, des cousteaux, de la rassade, des bouteilles de verre double, où ils mettent leur poudre. Ils ont les cheueux longs et se
marquent (1) te corps comme les Hiroquois. Les femmes sont uestües et coiffées à la façon des Huronnes. Ils nous asseurèrent qu’il n’y auoit plus que dix iournées jusqu’à la mer, qu’ils acheptoient des estoffes et toutes autres marchandises des Europeans qui estoient du costé de l’Est, que ces Europeans auoient des images et des chapeletz, qu’ils jouoient des instrumentz, qu’il y en auoient qui estoient failts comme moy et qu’ils en estoient bien receus. Cependant je ne vis personne qui me parust auoir receu aucune instruction pour la foy, je leur en donnay ce que je pus auec quelques médaillés.
Ces nouuelles animèrent nos courages et nous firent prendre l’auiron auec une nouuelle ardeur. Nous aduançons donc et nous ne uoyons plus tant de prairies, parce que les 2 costez de la riuière sont bordez de hauts bois. Les cotoniers, les ormes et les bois blancs y sont admirables pour leur hauteur et leur grosseur. La grande quantité de bœufs sauuages que nous entendions beugler nous fait croire que les prairies sont proches. Nous uoyons aussi des cailles sur le bord de l’eau. Nous auons tué un petit perroquet qui auoit la moitié de la teste rouge, l’autre et le corps jaune et tout le corps verd. Nous estions descendus proche des 33 degrez d’eleuation, ayant presque toujour[s] esté vers le Sud, quand nous apperceusmes un village sur le bord de l’eau, nommé Mitchigamea. Nous eusmes recours à nostre patronne et à nostre conductrice, la Vierge Immaculée, et nous auions bien besoing de son assistance ; car nous entendismes de loing des sauuages qui s’animoient au combat par leurs cris continuels. Ils estoient armés d’arcs, de flèches, do massües et de boucliers. Ils se mirent en estât de nous attaquer par terre et par eau. Une partie s’embarque dans de grands canotz de bois, les uns pour monter la rivière, les autres pour la descendre, affm de nous coupper chemin, et nous enuelopper de tous costez. Ceux qui estoient à terre alloient et venoient, comme pour commencer l’attaque. De faict, deux jeunes hommes se jettèrent à l’eau, pour se venir saisir de mon canot. Mais le courant les ayant contrainct[s] de reprendre terre, vn d’eux nous jetta sa massue qui passa par dessus nous, sans nous frapper. J’auois beau montrer le calumet et leur faire signe par gestes que nous ne venions pas en guerre. L’alarme continuoit tousjour[s] et l’on se preparoit desjà à nous percer de flèches de toutes
(i) Se tatouent.
APPENDICE V. — l’aRKANSAS
parts, quand soudainement Dieu toucha le cœur des vieillards qui estoient au bord de l’eau, sans doute par la veüe de nostre calumet , qu’ils n’auoient pas bien reconnu de loing. Mais, comme je ne cessois de le faire paroistre, ils en furent touchez, arrestèrent l’ardeur de leur jeunesse et mesme deux de ces anciens ayant jetté dans nostre canot, comme à nos pieds, leurs arcs et leurs carquois, pour nous mettre en asseurance, ilz y entrèrent et nous firent approcher de terre, où nous debarquasmes, non pas sans crainte de nostre part. Il fallut au commencement parler par gestes, parce que personne n’entendoit rien des six langues que ie sçay. Il se trouua enfin vn vieillard qui parloit un peu l’Il[l]inois.
» Novs fismes paroistre par nos presens que nous allions à la mer. Ils entendirent bien ce que nous leur voulions dire. Mais je ne sçay s’ils conceurent ce que je leurs voulois dire de Dieu et des choses de leur salut. C’est vne semence jettce en terre qui fructifiera en son temps. Nous n’eusmes point d’autres responses sinon que nous apprendrions tout ce que nous désirerions d’vn aultre grand uillage nommé Akamska qui n’estoit qu’à huit ou dix lieues plus bas. Ils nous présentèrent de la sagamité et du poisson et nous passasmes la nuit chez eux avec assez d’inquiétude. »