BIGOT
Par Monseigneur
Demtrevâux (1).
n serait inutile de faire valoir un témoignage d'une pareille importance. C'est un document visé, comme faisant foi, dans un instrument diplomatique. A cette aflSrmation s'en ajoute une
(i) Manuscrit du Ministère des Affaires Étrangères. Fonds Afnériquê,V, t. &6A recto, 555. 556 et 55g.
Pierre Margry a vu ce dossier, puisqu'il y a fait plusieurs emprunts, mais sans en indiquer la provenance, selon sa déplorable habitude. Outre que ce procédé diminue notablement la valeur et l'utilité de son travail, il convient d'ajouter que cet écrivain ne passe pas, aux yeux de ceux qui l'ont le mieux connu, pour avoir eu une inteUlgence douée d'une pénétration suffisante. Plusieurs l'ont considéré, comme un lourdaud, obtus et opiniAtre. Dans les pages consacrées à sa mémoire, M. Gabriel Gravier lui-même ne l'a guères épargné, et ses éloges font penser au pavé de l'ours. De leur côté, en Amérique et au Canada, plusieurs savants, désormais mieux informés, refusent de souscrire aux éloges hyperboliques, donnés k Margry, lors de la publicaUon de son Recueil. Non seulement. Us déclarent qu'on ne peut plus s'en servir, à moins de tout vérifier, mais ils accompagnent ce jugement de notes parfois très mordantes. Ainsi, Margry commence à perdre toute autorité, quand son opinion n'est pas établie sur un bon document. Ne doit-U pas beaucoup de ses erreurs à la jésuitophobie dont il était atteinte
Ce qui est certain, c'est qu'il aurait mieux fait de reproduire des pièces, comme ceUe dont U est ici question, qu'il a vue, mais qu'il a rejetée, parce qu'elle allait contre sa thèse. D'autre part, son étrange aberration l'a conduit à imprimer des papiers sans aucune valeur.
98 MISSISSIPI. — PÈRK MARQUETTE
seconde déjà citée dans ravant-propos et qu'il convient de donner ici in extenso.
Dans le Mémoire manuscrit de Bernou (1) pour M. le marquis de Seignelay, sur les découvertes du sieur de la Salle au sud et à l'ouest des grands lacs de la Nouvelle-France, on lit :
< A l'esgard du sieur de la Salle, toutes les accusations portées contre luy ne prouuent rien... et ne sont fondées que sur Tenuie et la ialousie que Ton a de ce que ses entreprises sont sur le point de réussir et en effet on ne le trouuera pas meslé dans toutes les diuisions et dans toutes les affaires du Canada. On dit qu'il n*a pas le premier descouuert la riuière Colbert (i), qu'il maltraitte ses gens, qu'il a uendu des congez pour aller négocier auec des peuples dont le commerce est réserué pour le Canada, et qu'il y a négocié luy mesme, ses descouuertes n'estant qu'un prétexte pour faire ses affaires.
> i^' Il a esté le premier à former le dessein de ses descouuertes qu'il a communiqué, il y a plus de quinze ans, à M. de Courcelles, gouverneur, et à M. Talon, intendant du Canada, qui l'approuuèrent. Il a fait ensuitte plusieurs voyages de ce costé là, et un entre autres en 1669 auec messieurs Dolier et [de] Galinée , prestres du séminaire de Saint-Sulpice (3). Il est uray que le sieur Joliei, pour le preuenir, fit un voyage en 1673 à la rivière Colbert, mais ce fut uniquement pour y faire commerce, sans y auoir fait aucune dépense, sans auoir tenté alors, ni depuis, aucun établissement, au lieu que le sieur de la Salle, pour ce dessein, fait bastir le fort Frontenac, fait construire plusieurs barques, eleue plusieurs autres forts et fait la descouuerte du pays des Nadouessious et de plusieurs autres, le tout, auec de grands frais qu'il n'estait point obligé de faire et dont l'espargne l'auroit enrichi.
> 2» Il ne fait aucun mauvais traittement à ses gens.... >.
(i) Bibliothèque nationale de Paris. Fonds ClairambauH. 1.016, fol. igo.
(a) Cesl le Mississîpi. Le P. Marquette avait proposé le nom d* Immaculée^ Conception.
(3) Le Mémoire écrit en 1677, pour être présenté en 1678, reporie donc à Tannée 166 a les plans de Robert Gavelier de la Salle. Est-ce bien vrai ? De même, le tour du lac Erié a-tril bien eu lieu en i66q?
Si Ton compare ce Mémoire aux autres documents, il ne sera pas difiScile de constater, parmi les louanges hyperboliques données au sieur de la Salle qu'il contient l'aveu formel de la priorité de Jolliet et du P. Marquette, relativement à la découverte du Mississipi. u Jolliet, pour le preuenir, fit un voyage en 1673^ mais ce fut uniquement pour y faire commerce, n Que dire de ceux qui se refuseraient d'accorder au P. Marquette l'honneur d'avoir été le premier?
Ces preuves ont été données ici, avec plus de détails, pour mieux établir les droits incontestables de la France, sur le bassin entier du Mississipi, dès le moment, où Jolliet et Marquette y ont planté le drapeau de la France et pris possession des deux rives en son nom. S'ils n'ont pas, par prudence, descendu de l'Arkansas au golfe du Mexique, ils ne sont pas revenus sur leurs pas, sans s'être assurés que le grand fleuve y aboutissait, n n'en fallait pas davantage pour attribuer à leur patrie le droit de s'établir dans tout le bassin du Mississipi, selon les lois de la jurisprudence internationale, alors en vigueur, en pareille matière. D'ailleurs, comme aucune contestation ne s'est élevée de 1673 à 1682, la Salle, en prenant possession, à cette dernière date, du fleuve, de l'Arkansas à son embouchure, tranchait définitivement la question. Or le bassin du Mississipi, c'était toute l'Amérique du Nord , sauf la bande étroite, aux bords de l'Atlantique.
Les Anglais restaient donc confinés, en droit strict, entre l'Acadie, les AUeghanys, la Floride et l'Océan à l'Est.
Ils n'avaient pas attendu jusque-là pour jeter sur le Canada des regards d'envie et de convoitise. On a déjà dit comment plusieurs gouverneurs eurent à réprimer, soit des attaques à main armée de bandes anglaises, soit des révoltes suscitées par l'or britannique parmi les tribus indiennes. C'est le lieu d'achever le tableau. Dans leur aptitude bien connue pour le commerce, depois le règne d'Elisabeth, nos voisins d'Outre-Manche n'ont jamais vu sans déplaisir plusieui*s États d'Europe étendre leur domination sur de nouvelles contrées. A force de désirer les
profits que d'autres tirent de ces conquêtes, Tenvie d'en jouir à leur tour leur &it chercher, sinon les moyens de s'en emparer par la force, du moins les raisons à mettre en avant pour s'y introduire, à la première occasion favorable. Comme ils ont reçu de la nature un caractère opini&tre et qu'ils ne cessent de voir le but à atteindre, ils savent attendre avec patience et il est rare qu'ils n'en viennent pas à leurs fins.
Bien avant la découverte du Hississipi, on trouve une dépêche relative au projet de s'emparer de l'Ohio. C'est une lettre de Londres, adressée par sir Thomas Lawrence, secrétaire d'État pour le Maryland, en réponse à une lettre du colonel Francis Nicholson, gouvemenr de cette colonie.
c Whitehall, 25 juin 1645.
>.... Scil. Pour frustrer les deux tentatives déjà faites par les Français, en vue de s'emparer de TOhio, ou Spiritu-Santo, qui se jette dans la baie de Campéche, après avoir suivi une route qu'on suppose commencer aux lacs voisins du Canada, tout le long, vers l'ouest, des provinces de New-York, de la Pensylvanie, du Maryland, de la Virginie et de la Floride, jusqu'à la baie ci-dessus mentionnée, le Roi [d'Angleterre] fera sagement de s'emparer, avec le consentement du Roi d'Espagne, de l'embouchure de cette rivière, ou de porter ce dernier à y construire un fort, afin d'empôcher la France d'établir des colonies derrière les provinces occupées par l'Angleterre. De môme, pour s'opposer à des traités et ligues entre les Indiens et les Français, il sera bien à propos d'établir des centres anglais pour la traite et les échanges, le long de la frontière actuelle (1). »
(i) Seil, To frustrais the two aitempU already mode hy the French, to pauess themselves of ike river Ohio or Spiriiu Santo whieh faits in the bay of eampeche, after a course supposed to be continued from the lakes adjoining to Canada, ait along westward from New- York, Pensilvania, Maryland, Virginia and Florida, into the same hay, by His Majesty*s being moved te possess himself of the mouth of that river, by consent of the king of spain, or to move that king to buiUL some
La date de 1645 montre qu'on s'était éuiu en Angleterre de la tentative de Jean Nicollet (1639) pour parvenir au Mississipi par le Wisconsin, tandis que les Anglais savaient pouvoir s'y rendre par TOhio. L'idée de faire tirer les marrons du feu par le roi d'Espagne est aussi à noter. Enfin, on voit percer la raison mise plus tard en avant par le cabinet de Saint- James, à savoir : « Nous avons le droit de ne laisser personne s'établir en force derrière nos frontières, n On the baek of ihe king's provinces.
Dans la fin du xvu« siècle, engagés ailleurs, les Anglais ne semblent pas s'être trop préoccupés des résultats longtemps stériles du voyage au Mississipi (1673), Plus tard, Ro. Hunter écrit de New-York à lord Portsmouth, et sa lettre témoigne une assez grande inquiétude au sujet des projets qu'on vient d'apprendre.
Ro. Hunter, gouverneur, à lord Porstmouth. New-York, 14 mars 1712-13. Dès le début, il parle en substance des ombrages et des graves appréhensions causées dans les ports de la colonie Anglo-Américaine par le dessein qu'ont les Français de planter et d'établir des colonies sur le Missisipi, le long des établissements anglais et contre leurs frontières. Ces projets ne peuvent manquer de faire tort au commerce et à la soumission des sauvages (1).
Mais la correspondance la plus importante, au point de vue qui nous occupe en ce moment, est une lettre de James Glen écrite en 1753 au comte de Holdemes :
fort ihere, io hinder the Freneh from extending thêir colonies on the baek of tl^e king*» provinces. Alsoto frustate further treaties and leagties toith the Indians, by estcLblishingj against the Freneh, English trading posts, etc., upon the toestem inUtnd frontier, (On trouve cette pièce intéressante à Londres, aux Archives d'Angleterre ou Public Record OfUce, Board oftrade. Maryland, n* a, 1689-1696, vers la fin du volume).
(i) Le document qui vient d*6tre fidèlement analysé se trouve, comme le précédent, au Publie Record Office à Londres, sous le titre : America and West Indies, n« 583.
» Caroline du Sud, 25 juin 17 53.
> La France vient de mettre en marche une troupe de soldats réguliers et d'Indiens, dans la région de l*Ohio, derrière nos établissements (i).
Puis, après avoir analysé diverses pièces où sont exposés les droits ou prétentions de TÂngleteFre sur les terres situées à l'ouest de la Virginie, James Glen formule ainsi ses vues personnelles :
» Il est hors de conteste que l'Angleterre a pris possession de la Virginie en vertu d'une charte publique de la couronne royale, que cette possession est antérieure de quatre-vingts ans à l'expédition de la Salle et de tout autre français sur le Missisipi, que cette occupation n'a jamais été discontinue ni troublée et enfin que, par la charte, la frontière de la Virginie est la mer du Sud (2). >
EnJGin la lettre afiSrme que la France s'est obligée par des traités fonuels, dont la teneur subsiste, à reconnaître les droits de l'Angleterre.
Toute cette argumentation s'écroule devant un droit supérieur. Par le fait que les Anglais n'avaient pas occupé un seul point en dehors des AUeghanys, avant la découverte du Mississipi, tout le bassin de ce fleuve appartenait à la France, jusqu'à cette chaîne de montagnes, en vertu du droit international en vigueur. Et c'est ce que le diplomate anglais oublia de dire. D'ailleurs, son gouvernement ne tarda pas à prendre d'autres moyens et Louis XV, par un déplorable aveuglement, laissa la Nouvelle- Ci) News cornes of the mareh of Frenehe regulars and Indians io the Ohio eountry, at the hack ofour settlements. Publie Record OflUe, loco cîtato.
(a) /( cannot be eontroverted ihat the English took possession of Virginia hy virtue of a public Charter front the Crown of England, that they were in possession àbove fourseore years, before Monsieur Lcualle or any other Frenchman had ever seen the Mississipi, and that they hâve continued in the undisturbed possession of it ever sinoe, and that, by the Charter, the West boundary of Virginia m the South Sea. Public Record Office, loco citato.
France au pouvoir de l'Angleterre, par le funeste traité de Versailles, signé en 1763.
C'est ce résultat qui donne une grande importance à la découverte du Mississipi. Grâce au voyage entrepris, avec tant de succès» en 1673, par Louis Jolliet et le P. Jacques Marquette, et par leur prise de possession, la France acquérait seule le droit d'occuper l' Amérique du Nord. Sans doute, il faut en excepter l'étroite bande de terre située entre l'Océan et la chaîne des Alleghanys, la Floride et le Mexique. Mais à cela près, tout le reste aurait pu devenir français, si le comte de Frontenac, Colbert et Louis XTV avaient eu plus de clairvoyance. Sans recourir à de pénibles sacrifices, au lieu de prodiguer le sang et l'or de la France, sur d'innombrables champs de batailles, il aurait été possible d'organiser, de l'autre côté de l'Atlantique, une immense colonie, dont les inépuisables richesses auraient fait de nous les arbitres du monde.
Si le P. Marquette n'a pas conçu un rêve aussi ambitieux, il n'a pu du moins ignorer qu'en étendant à de nouveaux peuples les bienfaits de l'Évangile, il ouvrait en même temps à sa patrie la source d'incalculables richesses. Quelle gloire cependant n'aurait-il pas acquise, dans le cas où le gouvernement de son pays aurait profité de ses travaux? Mais bien que le succès final n'ait pas couronné les efforts du missionnaire, il n'en mérite pas moins l'admiration et la reconnaissance de tous les vrais patriotes et de ses concitoyens, pour avoir coopéré à une expédition qui aurait pu faire de la France le plus vaste empire.
De nos jours, la diplomatie préconise et applique la théorie de VÉtat' tampon ou de YHinterland. L'expérience viendra-t-elle confirmer la supériorité du nouveau système sur les principes du vieux droit international? Les amis de la paix le désirent. Pour l'espérer, il faudrait supposer que les voisins, séparés par une zone neutre, seront également honnêtes et respectueux du droit des autres. De bonnes frontières naturelles bien armées ne donneraient-elles pas plus de sécurité?
n faudrait encore, pour être complet, résumer ici l'histoire
âe la Louisiane (1), c'est-à-dire, de ToccupaiioD tardive de ce qu'on appelle u la prairie américaine, *» tout le bassin du Mississipi. Le lecteur trouvera à l'appendice n» m un Mémoire inédit, rédigé au temps où surgit la Nouvelle-Orléans. Désormais il est temps de fiiire connaître en détail le voyage de Marquette.
(t) Pour beaucoup de contemporains, la Louisiane est un État de la GonfédéraUon Américaine. Depuis l'exploraUon de 1673, on comprenait, sous ce nom, tous les ÉtAts situés dans les limites natureUes déjà plusieurs fois décrites. En d'autres lermeA, la Louisiane c'était toute rAmérique du Nord jusqu'au Canada, à part la Floride et les colonies anglaises bordées par TAUanUque.