APP. XIII. — DISCOUR» AU SÉNAT. LE SENATEUR KYLE
voilà ce qui a fixé les suffrages. C'est le premier blanc qui ait traversé notre territoire et qui en ait laissé une description. C'est le premier qui a tracé la carte de nos frontières, lui qui a donné sou nom à la rivière, dont tout un État a tiré le sien. Après avoir, sur notre sol, conçu le plan de son expédition, c'est à Tune de ses extrémités qu'il a le premier contemplé le spectacle des eaux du Mississipi.
Marquette est la seule grande flgure historique qui se soit identifiée avec le Wisconsin. Sans doute notre État a produit plus d'un homme remarquable. Ce sont des hommes d'hier, et demain leurs noms seront perdus dans l'obscurité. Il n'en est pas ainsi de Marquette; son nom brillera dans les fastes de l'histoire avec un éclat en proportion avec la marche du temps.
Conclusion du diaeonn de M. Kyle, aénateur de Soath Dacot».
« Voilà l'histoire de la vie de Marquette; elle est courte. A peine âgé de trente-huit ans, après six ans de travail dans la mission qu'il avait préférée à toute autre, il s'est acquis du renom, comme philanthrope et comme explorateur. S'il eut pour objet la prédication de rÉvangile à des peuples payens, il a néanmoins rendu d'éminents services à notre pays, comme pionnier de la civilisation. En justice, cette nation doit lui rendre un honneur mérité. Marquette représente la grande armée de missionnaires chrétiens qui ont guidé i'avantgarde des explorateurs dans toutes les parties inconnues de la terre. >
Le grand discours fut le panégyrique prononcé par le sénateur Vilas de Wisconsin. Sa réputation est solidement établie en Amérique. Homme d'État, il a été secrétaire à l'Intérieur et Directeur général des Postes et Télégraphes sous la première administration du président Cleveland. Il est ici donné en entier, comme une réfutation complète des injustes attaques de M. Linton, membre du Congrès. L'orateur y démontre qu'il n'est pas nécessaire d'être né aux États-Unis , pour avoir été l'un des plus grands bienfaiteurs de la nation.
APPENDICE XIV
Discours du sénateur Vilas, du Wisconsin.
Conclusions du sénateur Palmer.
u Monsieur lb Présidsnt,
" Quand cette nation prospère, se trouvant à l'étroit dans les demeures construites au début de son existence, résolut de faire bâtir une nouvelle salle pour ses législateurs, ce fut une heureuse pensée de consacrer à Fart si noble de la sculpture l'ancienne Chambre des Représentants. Le patriotisme y entendra résonner l'écho des paroles glorieuses qui se sont fait entendre dans cette enceinte pour la liberté et la justice. Nous n'avons pas moins à nous féliciter du plan tracé aux associés souverains de notre Union fédérale. N'était-ce pas leur proposer un embellissement qui leur donnerait comme un droit d'auteur et une participation, en fraternelle égalité, aux récompenses accordées à des hommes d'honneur et à des illustres, jugés dignes de figurer à jamais sous ces voûtes. Aussi, par une conséquence naturelle, vint une suggestion faite par le congrès. Ce fut de joindre à toute invitation que ferait le Président, dans la fienttude de son droit, un désir de l'assemblée qu'aucun État ne choisisse pour cette commémoration, parmi ceux qui, de leur vivant, auraient été leurs concitoyens, que des hommes d'un nom fameux dans l'histoire, ou qui se fussent distingués dans les carrières civiles ou militaires.
294 APPENDICE Xiy. — DISCOURS AU SiNAT
n Cette restriction ne pouvait s'appliquer au même degré i tous les États de TUnion. Les plus anciens, surtout les treize, fédérés dès l'origine, étaient déjà, dès cette époque, en possessicm d'un passé historique, comme États. Dans leur domaine assuré, il n'est plus un homme vivant, contemporain du temps auquel remontent leurs annales. S'il reste encore des obscurités ou des ténèbres qui couvrent des détails, nous sommes du moins à même de voir en perspective les faits contemporains de leur naissance ou les exploits accomplis pendant leur évolution, mieux que ne peuvent le faire des contemporains. Ces vieux États peuvent donc avec justice revendiquer pour eux plus d'une noble figure brillante, au milieu des ombres, dont l'histoire est le trésor de toute l'Amérique et dire avec fierté : « C'étaient nos concitoyens. »
fi Mais, Monsieur, les conditions étaient un peu différentes pour les nouveaux États, comme le Wisconsin. En effet, bien que faisant partie de colonies, dont la base se trouvait i l'Atlantique, notre territoire profita, dès la première heure, des avantages de notre indépendance, et pendant longtemps demeura comme une terre inconnue , i l'extrémité du vieux nord-ouest de la République. La foule d'hommes avides de se procurer des foyers ne cessa, durant bien des années encore, de se frayer, plus au sud des grands Lacs, un chemin battu, sans se douter de l'excellence de la richesse et des beautés, dont la nature avait comblé ce pays de sa prédilection. Notre sol devait être le partage d'une autre génération venue plus tard et non moins fortunée. D est donc arrivé ceci, c'est que le Wisconsin, tout en jouissant de la liberté, en même iemps que les premiers États, se laissa précéder, non seulement par dix États, entrés avant lui dans l'Union, en fait par tous les États (jusqu'à la guerre qui divisa la Virginie), tous conquis sur l'Angleterre, mais encore par six autres États, dont quatre sur le Mississipi et formés de territoires acquis de diverses manières. Le Wisconsin fut seulement organisé d'abord en territoire, un territoire allant du lac Michigan au Missouri. Plus d'un sénateur ici présent
peut se rappeler ce souvenir. Cet État, le dernier venu , avait à peine une existence de seize ans, quand il reçut Finvîtation de partager l'honneur et le devoir de contribuer à enrichir la salle des statues de la nation.
n L'accepter, par conséquent, dans des termes non qualifiés, demandait un examen parmi des contemporains dignes de passer i la postérité. Cette tâche ingrate, sans attrait pour aucun homme, ne pouvait cependant être déclinée. H n'y avait aucune chance de revenir en arrière sur les ailes du temps. Une revue du passé adoucit les lumières, éteint le souvenir, mais si elle permet de juger avec modération, elle ne laisse pas toujours place au vrai mérite. Les pionniers d'antan, les créateurs de rÉtat, dont les services se recommandent au respect et à l'affection des contemporains, comme au souvenir reconnaissant de la postérité, ne manquaient pas au Wisconsin. Ils étaient trop nombreux et trop chers au peuple, pour permettre d'en isoler plusieurs, au préjudice des autres. Quand vint l'heure de la guerre, et que les hommes arrivés à la maturité entendirent, à travers leur région, l'appel aux armes de la Liberté, l'écho du Wisconsin ne vint pas seulement de quelques foyers, habités par les plus ardents ou les plus intrépides. De toutes les demeures, des maisons comme des chaumières, de la ville et de la campagne, des milliers d'hommes sortirent, prêts à affronter la bataille, et chacun savait pour quelle cause il allait lutter. Près de la moitié des hommes valides s'engagea sous les étendards du Wisconsin, flottant, côte à côte, près du drapeau de l'Union, et combattit dans le Sud, sans manquer un seul engagement. Un autre Homère pourrait à peine chanter tous ces héros. Parmi eux, nous n'oserions pas faire un choix, tant ils se sont tous montrés également dignes d'honneurs et d'estime.
f C'est ainsi que plus de vingt ans s'écoulèrent sans réponse à l'invitation du Congrès et du Président. Ce n'était pas manque de sensibilité. Il n'y avait pas de somnolence dans l'appréciation des honneurs à rendre aux plus dignes. En un mot, si l'on gardait le silence, personne n'avait oublié.
» Mais, Monsieur, si la nature avait conservé longtemps son empire, i l'abri des changements causés par l'immigration et Tallottement des terres, cette bonne région du Wisconsin avait fait son entrée dans l'histoire de rAmérique à une date plus reculée. L'homme blanc l'avait découverte et visitée, longtemps avant d'avoir pénétré d'autres États, confédérés bien plus tôt qu'elle. Un charme particulier s'attache à la mémoire de ces temps anciens et peut*étre estil en proportion avec le long espace de temps écoulé entre la découverte et les premières exploitations. Le développement de l'activité humaine sur d'autres points fait si bien ressortir le calme du Wisconsin. Cette opposition avait rejeté dans une ombre plus intense les faits du passé et jeté comme un dair-obscur sur ses annales, au point de les faire ressembler à de l'histoire ancienne. Enfin, quatorze ans avant la date de l'arrivée du May Flower et de ses colons, munis de semences et d'outils propres au défrichement de la Nouvelle- Angleterre, Jean NicoUet, sa rame à la main, traversait en canot les champs de riz (1) de la riyière des Renards, au centre des limites actuelles de notre État. Jusqu'alors le Peau-Rouge avait été le seul à fouler aux pieds le versant occidental des monts AUeghanys et bientôt la u bonne nouvelle d'une grande joie » transmise, à travers les âges, par un Sauveur mis en croix, allait retentir, en faveur des enfants barbares de la forêt, bien au loin sur le sol du Wisconsin.
f» Ce fut la manière, dont la nature avait façonné le continent du Nouveau-Monde, qui attira les explorateurs vers son centre, sitôt après que les premières colonies s'établirent sur les frontières : une fois sur les grandes eaux de ces gigantesques mers intérieures, conmie le reste de la terre n'en possède pas de semblables, une irrésistible fascination poussa les hommes à rechercher leurs sources. Côte i côte, souvent même la main dans la main, la cupidité et la charité, avec même audace et môme intrépidité, entreprirent de résoudre le mystère. Mais
(i) Lire : Folle-avoine.
ravidité du traiteur ne l'emporta jamais sur l'énergie de ces grands cœurs, sur lesquels s'était émoussé l'aiguillon de l'intérêt, mais que remplissait le désir de sauver des &mes, en péril de damnation, dans d'inaccessibles retraites. Aussi le premier résultat de ces dispositions si diverses a-t*il été l'établissement de missions chrétiennes dans le Wisconsin, au Lac Supérieur et à Green-Bay, sans l'intermédiaire de relais de poste et de maisons de repos, avant même la fondation d'une seule colonie européenne sur cette grande route. De la sorte, d'un seul coup, la frontière du mouvement de civilisation s'est transportée vers l'Est, à plus de 400 lieues de Montréal.
y* Les grandes forêts vierges, dans leur majesté native, se dressaient des rives du Mississipi aux montagnes de l'Est, et pas un représentant de la race appelée à l'habiter plus tard ne s'était aventuré dans leur eflfrayante solitude. Seuls, à travers les grands bois, à l'ouest de THudson et du Delaware, les farouches Iroquois erraient dans ces vastes domaines et exerçaient leur tyrannique pouvoir, semant la mort et la dévastation sous leurs pas. Vandales du désert, par des coups répétés et des boucheries sanglantes, ils créaient et étendaient chaque jour plus loin la solitude et la remplissaient de périls et d'horreur.
f» Et là, Monsieur, «u centre du continent, où la lumière de la civilisation avait à peine jeté un rayon sur la surface d'une terre en friche, telle qu'elle avait paru dès le premier jour du monde, çà et là, commencèrent à briller, à travers l'isolement et les ténèbres, des étincelles du feu divin descendu du Calvaire. Ses clartés resplendirent au-dessus de l'ombre épaisse de la forêt, comme un feu solitaire. Ne faut-il pas y voir un présage adressé aux masses humaines qui allaient arriver en colonnes pressées, comme si Dieu les invitait à s'engager, dans cette direction, vers les splendeurs du succès. Là donc. Monsieur, si délicate et si faible que fût cette flamme, là, en dépit de vicissitudes et de mille causes de découragements, elle n'a cessé depuis de brûler sans s'éteindre. Là, à l'aurore d'un grand jour, la pre-
uiière habitation, fut une hutte, une humble chapelle et une école, et ainsi la civilisation, destinée à évoluer jusqu'à la prospérité, fit son premier pas vers Tinlérieur du continent, en s'établissant au Wisconsin. Or cette civilisation se présentait sous la forme la plus solide, celle d'une communauté d'hommes libres, à la fois capables de se gouverner et d agir toigours dans le respect et la crainte de Dieu.
1 Parmi les formes indécises qui se meuvent dans l'ombre sur une scène placée si loin de notre temps, et teintée en rose, en signe de la grandeur à venir, parmi les braves qui ont affronté les périls des premiers jours, il en est un, le type et le modèle d'une classe noble, entourée d'honneur par les hommes, à cause de son dévouement, et de son esprit de sacrifice porté à l'héroïsme. Dans son âme brûlait, avec le génie de l'explorateur, la passion du savoir. Courte et vite parcourue fut sa route vers l'autel de l'immolation, si souvent le but atteint par ses pareils. Mais ce peu d'années pleines de labeiu's ont néanmoins suffi à sa gloire et il s'en est allé dais l'autre monde, en laissant ici-bas un nom dont s'honore l'histoire. Le Wisconsin était encore en germe, et cet homme fut un de ses premiers habitants. Cette condition, sans rien de plus, ne le désigne-t-elle pas, selon le vœu du Congrès, parmi les personnages illustres, qui se sont fait un nom dans nos Annales « persom iUustriaus for historié renownf «
n La législature du Wisconsin, Monsieur le Président, consciente de l'esprit public et de l'intelligence de l'État, qui ne le cède à aucun autre sous ce double rapport, a voulu prendre sa place dans la Galerie nationale de l'honneur. Elle a compris le vrai sens de la majorité du Congrès qui s'est proposé d'honorer quiconque a su brillamment accomplir, sur son propre sol, les travaux les plus utiles à l'humanité. Aussi, en proposant au Congrès de permettre à l'État de Wisconsin de désigner et d'honorer ceux qui les premiei*s ont travaillé à y introduire la civilisation, la législature a distingué et nommé un homme du caractère le plus noble, celui qui s'est avancé à l'avant-garde
des conquérants pacifiques, un huuible missionnaire du Christianisme. Elle a voulu en même temps célébrer le succès glorieux de l'expédition de géographie, partie des frontières de l'État, en élevant ici une statue de marbre à l'honneur de cet homme affable, zélé, à l'&me grande, au prêtre intrépide, au catéchiste, à Jacques Marquette, à celui qui a décrit le cours de Mississipi.
Il Comme l'invitation de choisir deux illustres ne saurait donner à la législature un droit absolu sans contrôle, elle n'a pas manqué de solliciter l'approbation du Congrès. A deux reprises, elle a manifesté son désir, la première fois en 1887; la seconde, ce fut en 1898. En présence de l'hésitation des membres du Sénat, représentant le Wisconsin, ou de l'un d'eux, un nouveau vote a été émis, et les sénateurs ont été requis instamment de faire agréer au Gouvememeat le vœu de l'État. Deux réponses favorables sont venues du Congrès, avec la permission demandée. D'abord la déclaration du Sénat et celle de la Chambre des représentants furent données le dernier jour du cinquante-deuxième Congrès, trop tard cependant pour la Commission executive, encombrée de mesures à prendre.
« A la session suivante, cette omission fut réparée sans retard, et à l'ouverture même du cinquante-troisième Congrès, dans une résolution commune prise à la fois par la Chambre et le Sénat, le 14 octobre 1893, la requête était dûment accordée. En conséquence, l'État de Wisconsin a été autorisé, en vertu du vote favorable précité, u à placer dans la salle des statues du Capitole celle du P. Marquette, le missionnaire fidèle, dont les travaux au milieu des Indiens et l'exploration sur les frontières du Wisconsin, aux premiers jours de son existence, sont reconnus de tout le monde civilisé (1). n
(i) « ... Authorized and granted the privilège of plaeing in Statuary Hall ai the Capitol the statue of P. Marquette, the faithful missionary, whose work, among the Indians, and explorations, within the borders of same state, in early days, are recognized ail over the civilized world, » (i4 octobre i8q3).
« Je voudrais, Monsieur, contribuer, autant qu'il me sera donné de le faire, à caractériser clairement la personne et la carrière du P. Marquette, le mettre bien en relief, sans tenir compte des hommes et des choses du temps qui s'agitent derrière lui dans les arrières plans de l'histoire, enfin dire ce qu'il fut et ce qu'il a fSût. Pour cela, il convient de retracer les circonstances dans lesquelles il vivait et agissait.
n La muse de l'histoire a immortalisé son nom et l'a associé pour jamais i la découverte du Mississipi en 1673.
« Mais peut-être un esprit superficiel se permettra de voir dans l'accomplissement de ce tour de force, un agréable voyage d'été, en canot d'écorce, sur la belle rivière du Wisconsin, ua voyage, comme pourrait en faire, de nos jours, un jeune touriste, épris de passion pour la pureté de l'air et l'éclat de la lumière du soleil, et la vue de panoramas incomparables. Ce serait une manière de voir bien enfantine. Pour juger l'entreprise de Marquette, il faut se reporter aux faits mentionnés dans les Annales du temps. Alors, en tenant compte des conditions réelles du voyage, à l'époque où fut tenté ce grand effort, il n'est pas un esprit réfléchi qui ne puisse se former une haute idée de l'exploration, pourvu qu'il sympathise avec les croyances et la manière de voir de cette époque.
n L'expédition du Mississipi ne fut pas le fruit d'une inspiration soudaine, conçue par hasard et exécutée sur-le-champ. Les explorateurs, arrêtés dans leurs courses par l'immensité des forêts et par leurs dangers, soit en avant, soit en arrière, n'avaient pas pénétré au delà des rives du Lac Supérieur et du Lac Michigan. Huit années s'étaient écoulées depuis la première apparition de la Robe-Noire dans la baie de Chequamegon, la fondation d'une mission à la Pointe du Saint-Esprit et la construction d'une chapelle, et déjà une panique de terreur avait ruiné cette première tentative. Les premiers convertis s'étaient enfuis et repliés, en arrière, sur le détroit de Mackinac. C'est que les Sioux, monstres capables de mille forfaits, des régions inconnues de l'Ouest, où ils habitaient, menaçaient toutes les tribus à leur
portée et les jetaient dans de continuelles alarmes. Marquette, presque au début de la carrière à laquelle il avait consacré sa vie, entendit, plus d'une fois, des hommes de diverses tribus, dont les chasseurs, en été, s'en allaient au loin, parler de mers inconnues. Parmi eux, les Illinois surtout lui révélèrent bien des détaib sur la grande rivière, jusqu'alors environnée d'obscurités et objet de mille contradictions. Il n'en fallut pas davantage pour enflammer son imagination, dans l'espoir de faire entendre la bonne nouvelle de l'Évangile à des milliers d'âmes, désireuses de la recevoir de sa bouche. Dans le but d'ouvrir le chemin du ciel aux habitants de régions inexplorées, il fit part à ses supérieurs des informations qu'il avait reçues , leur découvrit ses projets et attendit leur réponse. Après mûre délibération, son obéissance allait être bien récompensée. JoUiet arriva avec cinq Français. Sept hommes, pas un de plus, allaient donc s'aventurer dans des pays inconnus, dont les Indiens ne parlaient euxmêmes qu'avec défiance. De toutes parts, arrivaient des récits terrifiants, des avertissements sérieux, au sujet des dangers à courir. Tantôt, ils viendraient de l'eau, habitée par des monstres, et tantôt, de la terre peuplée de sauvages aux mœurs féroces. A cette époque, la crédulité régnait sur bien des ftmes et les plus intrépides tremblaient devant plus d'une chimère enfantée par l'imagination, en songeant avec effroi au vaste inconnu. Pas une tribu amie, à Green-Bay, dans la rivière des Renards, chez les Mascoutens et les Miamis, au moment des adieux, pas un homme, surtout parmi ces demiei's, qui ne cherch&t, à la limite de rivages connus et hospitaliers, à détourner les voyageurs de leur entreprise. Tous, d'une commune voix, les supplient de reculer devant un danger évident auquel leur audace les expose. Pour toute réponse, ces intrépides vont de l'avant. Ce ne fut pas souvent, sans éprouver des craintes, couune il est facile de se le représenter. Sans doute, en faisant glisser leurs canots sur le Wisconsin, leui*s regards perçants ne négligèrent pas de scruter les moindres objets exposés à leur vue; mais si leurs cœurs ressentaient des alarmes, leur cou-
rage ne défaillit pas un moment. Enfin, on mois après leur départ de Green-Bay (il suffit d'une journée dans les conditions actuettes), ils entrent dans le Père de$ eaux. Là, coulait le miyestueux serviteur des desseins de la nature, aussi inconnu que las siècles sans histoire. Us TaTaient trouTé. Depuis quarante ans, plus d'un voyageur croyait avoir été victime de Tesprit de mensonge des Indiens. Aucun n'iyoutait foi à l'existence du fleuve et voici qu'au lieu des mystères et des contes, les explo* rateurs y sont arrivés; et de fait ils le voient de leurs yeux, dans l'éclat de sa majesté!
• Personne, Monsieur le Président, s'il n'a pas fSut une expé> rience des joies que procure une grande découverte, ne pourra sentir en lui-mdme, en dépit de tout effort, une partie de l'ém^^ tion produite sur l'explorateur, au moment où se réalisent ses espérances. Après un rêve longuement médité, un projet mûri, un but où a tendu l'activité des forces de l'Anie, un commencement d'exécution, de rudes labeurs entrepris, des dangers menaçants affrontés, n'est-ce pas tout cela condensé dans une jouissance parfaite, en un seul moment? Qui pourra mesurer ces joies, s'il ne les a connues ? Du moins, chacun peut sentir qu'on peut exposer sa vie pour les mériter. Oui, le monde a porté son jugement sur un fait aussi glorieux, et l'opinion publique a inscrit, en caractères lumineux, le nom de l'heureux explorateur sur les murs du temple de la Renommée.
Il Ici, Monsieur, nous n'avons pas de mesure de comparaison, et il serait impossible de mettre dans la balance les divers éléments de mérite, présentés par ceux qui ont soulevé le voile de mystère, dont s'enveloppaient les terres inconnues. Chacune de ces étoiles a sa gloire et toutes diffèrent l'une de l'autre. D n'y a pas deux Christophe Colomb, il n'y aura jamais un autre Magellan. Mais il ne manquera jamais de livres à l'usage du lecteur, avide de connaître l'histoire de la découverte du Mississipi et des sources du Nil, et rien n'effacera plus désormais des annales de l'univers les noms de Livingstone et de Marquette.
t Cependant, il n'y avait pas encore là de découverte complète. Ces hommes de cœur, connaissant toute l'étendue de leur devoir, se plongèrent donc sans retard dans la profondeur des dangers, dont on leur avait prophétisé la gravité. Ils s'élancent sur l'immense fleuve, sans effroi, déterminés à counidtre ses bords et sa course, à travers le continent, à ouvrir à la civilisation un vaste champ de connaissances et à tracer une carte capable de renseigner sur la vieille Terra incognita. Pendant plus d'un mois, souvent exposés à des périls grands et réels, leur énergie et leur bravoure se fraient un chemin, dans, un courant semé de rapides, au milieu de terres et de tribus nouvelles. Enfin ils s'assurent que le fleuve se jette dans le golfe du Mexique. Dès lors, cette partie de leur tâche accomplie, leur second devoir était de revenir et de faire connaître le résultat de l'expédition.
« n est à propos. Monsieur, de faire une remarque sur un autre fait. Plus d'un siècle auparavant, le Mississipi avait été vu deux fois par des Européens. En longeant la côte du golfe en 1519, de Pineda avait remonté l'une des branches du Delta et le fleuve, bien qu'on ignore le point extrême jusqu'où il s'est avancé. Plus tard, en 1542, errant à travers le continent, de Soto l'a traversé, près de Tembouchure du Yazoo. Il est remonté le long de la rive droite, où il est mort et où reposent ses restes. Ni l'un ni l'autre de ces vojages n'a fait profiter la civilisation des ressources du grand fleuve. Où était-il, quel était-il, d'où venait-il, quels pays servaient à l'alimenter? Sur tout cela le silence n'était pas rompu. On avait trouvé de l'eau, on n'avait pas pénétré le mystère du fleuve. La géographie n'y avait rien gagné. Comment aurait-on pu, avant de connaître l'heureux voyage de Marquette, identifier le Mississipi, si bien observé et décrit par lui, avec la rivière entrevue par les explorateurs précédents? A moins de s'obstiner à voir les choses, sans perspective, comme font les peintres chinois, en teinte plates les tentatives des autres n'enlèvent rien aux honneurs justement -rendus à Marquette.
t C'est à ce fait historique, Monsieur le Président, qu'il faut attribuer Tinscription de Marquette dans les annales de rAniérique. Les honneurs, dont il est digne, ne lui sont nullement rendus, à cause de ses services, en qualité de prêtre et de missionnaire. Rien ne lui assigne le premier rang sous ce rapport. D'autres ont partagé avec lui Texcellence, les travaux et les tribulations attachées & cette profession, dans un degré peut-être supérieur. Mais la Renommée, semblable aux rayons de TAurore, empourpre les sommets de tout ce qui s*élève à Téminence, et les houmies rendent hommage à quiconque étend les limites de leur pouvoir. Et puis la Paix n'a-t-elle pas des victoires aussi fameuses que la Guerre? Peace hath her vietories not leêè renowned than war. Ainsi, la cause de Tillustratioii, acquise par Marquette, pour jamais, dans l'esprit des générations futures, c'est sa conquête géographique. Par là, il a ouvert à l'homme, en le mettant à même d'en jouir, au loin, des régions immenses, et plus près, le grand et splendide bassin, où s'alimente le Mississipi. Voilà le motif principal invoqué, pour donner ce nom illustre à une ville sur la rive méridionale du Lac Supérieur et à divers comtés dans les États voisins. Enfin c'est la raison d'être de la luajestueuse statue de marbre placée, dès ce moment, sous l'égide de la nation.
1) Toutefois, Monsieur, il se mêle à tout cela, un sentiment de respect pour l'héroïque messager du christianisme, envoyé aux enfants de Dieu, dans les régions des sauvages. Cette pensée n'est pas étrangère au dessin de la statue. Elle demeurera à jamais gravée en traits ineffaçables dans ce monmuent. Faute de modèle, la statue est seulement la réalisation d'un idéal et cependant elle parait bien naturelle, bien vraie, tant chaque détaU est conforme aux traits caractéristiques de cette remarquable individualité. Par les soins de l'artiste, cette figure a un regard et une expression, où se lisent la pensée profonde, l'espoir et la confiance, avec le courage inébranlable de l'heureux explorateur. En uiême temps, les traits respirent
la piété, la soumission, la bienveillance et le zèle pour la gloire de Dieu. Monsieur, les premiers missionnaires, envoyés vers les Indiens, ne cesseront jamais d'être profondément vénérés par le monde, comme on doit vénérer l'héroïsme et la vertu, quand même les idées nouvelles jetteraient une lumière peu favorable sur les croyances et les méthodes d'autrefois. Dans la foule des pasteurs d'ftmes, de toute église ou de toute croyance. Marquette mérite un des premiers rangs. Ni la grandeur de ses travaux ni l'épreuve de ses souffrances ne l'ont rendu supérieur. D'autres, dans cette noble armée de martyrs, ont plus fiiit et plus souffert. Mais c'est par le feu intérieur dont il était embrasé qu'il se distingue de tous sans exception. Que de fois n'en a-t-il pas donné des signes extérieurs? Ainsi, sans qu'il eût fait de grandes choses dans un aussi petit nombre d*années, sa prééminence au-dessus des ouvriers évangéliques est due surtout à la flamme qui brûlait en lui et à la mélancolie qu'inspire sa mort prématurée.
n Monsieur le Président, vous avez lu l'histoire de sa carrière, racontée avec agrément par nos collègues et les remarques judicieuses et intéressantes, dont ils ont orné leur récit. En les écoutant, qui n'a pu se représenter les conditions d'existence de l'intrépide voyageur dans ces lointaines régions de l'intérieur? Qui pourrait refuser son admiration au spectacle du dévouement héroïque qu'il a fallu pour une telle entreprise? J'essayais, il y a un moment, d'esquisser un tableau de l'état du continent, au moment où les missionnaires avaient l'audace de s'isoler loin de la civilisation, et de vivre dans le dénuement de toutes choses, pour dépendre uniquement, par nécessité, des ressources de la sauvagerie. Comment dépeindre, dans leur entière réalité, les dangers et l'horreur d'une pareille résignation? N'était-ce pas vivre à l'aventure, en s'éclairant, pour ainsi dire, à la lueur des bûchers, où les sauvages avaient brûlé les martyrs, prédécesseurs des nouveaux apôtres?
♦» Oui vraiment, les missionnaires firent de cruelles expériences, dans la voie douloureuse, où sont empreintes les traces
de leurs pas. Une fois déjà, dans les solitudes qui séparent le lac des Hurons du lac Ontario» les soldats de la croix ayaient accompli des travaux et enduré des privations, dont le récit arrache au lecteur un cri de pitié et d'admiration, et la catastrophe avait été complète et pleine d'horreurs. A travers des souffrances et des indignités, capables de provoquer le désespoir, l'amour et la foi avaient soutenu leur confiance. Jamais lumière n'avait pourtant été plus affreusement éteinte. Leurs infortunés convertis avaient été d'abord décimés par la petite vérole et bientôt anéantis par l'Iroquois féroce. Oui, ce fut un horrible sort. Massacrées, annihilées, les tribus amies disparurent. Ils tombèrent tous, frappés de mort, hommes, femmes et enbnts. Puis la mort, parmi des raffinements de torture, dont la malice et une cruauté ^de sauvages pouvaient seules inspirer l'idée, un lent épuisement des forces vitales dans des bûchers, dont les flammes avivaient des plaies infligées par la main des bourreaux, telle avait été la récompense des messagers du divin amour. Les Annales du zèle, porté à l'héroïsme, ne contiennent aucun récit comparable au martyre des Brébeuf et des Lallemant, doublement martyrs et de la constance de leur dévouement pour leurs indignes néophytes, et de la cruauté dont ils payaient si mal le zèle et la fidélité de leurs missionnaires.
«I L'histoire des martyres, après une agonie terrible, i>our le missionnaire, et des tueries en masse pour ses convertis, n'était pas ancienne; la menace était encore pendante, quand, à l'Age de 29 ans, le jeune prêtre partit seul, pour se rendre à La Pointe du Saint-Esprit, dans la baie de Chequamegon, tout au fond du Lac Supérieur. Quel devait y être son emploi? Ce n'était pas certes la vie du coureur de bois ni du traiteur, dont les mœurs licencieuses s'accommodaient à celles de l'Indien, hommes sans souci, errant à l'aventure, et passionnés pour l'indépendance, le grand air et les plaisirs grossiers. Non, bien loin de U, le missionnaire voué à la conversion des infidèles, avait tout à combattre en eux, et leur manière de voir et leurs coutumes sauvages, et surtout leurs habitudes dépravées. Ses raison-
nements étaient d'un ordre élevé, spiritael, dont ils n'avaient aucune notion; ses récits dépassaient souvent la portée de lenr intelligence. Quel poids à soulever, pour élever leurs esprits au-dessus des choses de la nature, seules capables de les attirer et de leur plaire ! Peut-être , au début , leur attention pourrait être attirée par Taniour de la nouveauté. Le sauvage est curieux, à régal des animaux, mais l'influence momentanée disparaît bientôt. Naturellement, l'instruction par elle«uiéme est un reproche i tous les vices des enfants de la nature; et en dépit de tout effort pour en adoucir l'amertume, peu de ces esprits, incultes et fiers de leur liberté, consentaient à subir le moindre joug. D'ordinaire, souvent même, les plaisanteries, les injures et de nombreuses indignités étaient toute la récompense du zèle. D'une part, l'Européen éprouve un dégoût profond pour des hommes sans éducation, sans goût, sans culture; et ceux-ci, d'autre part, par nature, ont de la répulsion pour se corriger des fautes, dont ils n'ont pas la moindre honte. En vivant avec eux, le missionnaire, sans ressources, vivait, à leurs propres dépens, dans les privations; parfois il lui fallait jeûner sévèrement. Néanmoins, ces héros de la foi persévéraient sans faiblesse dans leur dur labeur, et le zèle leur inspirait mille industries, dans le but de fixer des êtres aussi volages, de gagner leur confiance et de déposer dans leurs cœurs le désir de faire leur salut; toujours sur la brèche pour lutter contre des échappées et des rechutes. Bien des fois, le bon grain tombait sur un sol de pierre. Vous avez déjà entendu dter par un de mes collègues la remarque faite à ce propos par le P. Marquette, dans la lettre envoyée de La Pointe du Saint-Esprit à son supé* rieur (le P. Dablon).
« Dieu seul peut fixer des esprits aussi légers, les placer et les garder dans sa grâce et toucher leurs cœurs, tandis que nous balbutions à leurs oreilles. >
Il Qui se défendrait d'un sentiment de sympathie, en lisant
ces paroles ? Et pourriez -vous retenir votre admiration pour un homme capable de se rendre maître de six langues différentes, dans son zèle infatigable, afin de se rendre plus expert, dans son office de sauveur d'Ames, avec si peu d'espoir de succès ? Y aurait-il un homme assez mesquin pour refuser l'hommage dû à la constance et aux vertus d'un héros, assez énergique pour se mettre en marche, en dépit de la maladie et la faiblesse qui allait le conduire au tombeau, sur cette longue et dure route de Green-Bay, au fond du lac Hichigan, où les Illinois, dont il avait conquis l'amour, l'attendaient, avec le désir de recevoir de sa bouche la vérité et les instructions destinées à sauver leurs Ames payennes? L'événement justifia les tristes présages des débuts du voyage. Voilà une grande preuve de foi donnée par la conduite d'un moribond! Aux premiers jours du printemps, il essaya la dernière chance de retour à la vie. Porté par ses nouveaux frères, au rouge visage, sur la rive du Lac, près du point où Chicago s'est développé depuis avec une étonnante vitalité, on le déposa sur un canot d'écorce; deux amis fidèles veillèrent sur lui, en ramant, à travers le lac Michigan. Mais leurs efforts furent impuissants à le conduire à Mackinac. Un jour, en glissant sur la côte Est, il sentit l'approche de sa fin et de sa voix éteinte, il ordonna aux rameurs de le débarquer. Ib élevèrent une hutte d'écorces pour abriter leur père, et lui, après leur avoir demandé pardon pour les peines qu'il avait pu leur causer, il se mit à prescrire, dans un calme parfait, Tordre de ses funérailles. Parkman, à qui nous sommes si redevables, décrit avec une éloquence pleine de simplicité la scène finale :
t Le soir, les voyant fatigués, il leur dit de se reposer et ajouta qu'il les réveillerait, dès qu'il sentirait approcher ses deruiers moments. Deux ou trois heures plus tard, ils TenteDdirent les appeler d'une voix faible, se rendirent en hâte à ses côtés, et le trouvèrent près d'expirer. Il mourut, dans le plus grand calme, en murmurant les noms de Jésus et de Marie, les yeux fixés sur le crucifix qu'uD
des deux assistants tenait devant lui. lis creusèrent une fosse près de ia cabane, seion les instructions reçues du cher défunt, puis se remirent en barque sur la route de Michillimackinac , où par leur intermédiaire, le prêtre chargé de la mission de Saint-Ignace apprit la nouvelle de la mort du P. Marquette. »
» Monsieur le Président , si quelqu'un conserve le moindre doute sur réminence des vertus de cet boiume, il lui suffira de contempler la scène dont le bord du Lac, fut témoin, Tannée suivante. La nature se chargea de fournir une preuve de Tétonnante impression produite par sa bonté. Un groupe d'Ottawas, ses disciples (sept ans plus tOt, à La Pointe du Saint-Esprit), se rendit à cette tombe solitaire, poussés par le seul élan de leurs cœurs. Là, d'une main respectueuse, selon les traditions des ancêtres, ils u lavèrent et firent sécher ses ossements et les placèrent avec soin dans une boite faite d'écorce de bouleau. Alors ils les emportèrent, en procession, montés sur leurs trente canots. Dans le trajet de ce point à Saint-Ignace de Michillimackinac, les rives du Lac retentirent de leurs chants funèbres. Puis, à leur approche, les prêtres, les Indiens et les traiteurs accoururent au bord de l'eau, et les reliques de Marquette, reçues en grande pompe et cérémonie, furent déposées sous le sol de la petite chapelle de la mission. ^
1) Monsieur, pareil hommage fut-il jamais rendu avec une simplicité plus touchante à aucun roi ou à un conquérant? Où trouver une preuve plus vaste de Tinfluence exercée par ce noble esprit, assez puissant pour remplir de tendresse humaine les cœurs de ces grossiers sauvages, en qui il avait reconnu des enfants de Dieu? Le marbre froid, érigé dans la salle voisine, au sein d'une illustre compagnie, peut-il rendre honneur à un caractère digne de mémoire, à l'égal de cette procession de sauvages qui, entourée du respect de la nature, se mit lentement en marche, pendant plusieurs jours, sur les eaux du Lac Michigan. Le regard de Dieu s'abaissa sur eux et son Esprit régla tous les détails de cette scène grandiose.
«I Aussi, Monsieur le Président, l'État de Wisconsin, qui déjà renferme une couiuiunanté de 2,000,000 d'habitants, fiers de la prospérité et du bonheur dont ils jouissent sur un sol foulé, il j a longtemps, par les pas de ce grand homme, en élevant cette pierre dans le Musée national des statues, ne prétend pas seulement célébrer un nom u illustre dans les fastes de l'histoire, Illuêtriouë for historié renown », ou un caractère digne, par son excellence, d'un perpétuel souvenir. Il veut plus encore, et son intention est que cette pierre se dresse là, comme un témoin et un monument du principe de notre ordre social, dont le genre humain apprécie le plus la valeur, c'est^-dire du principe de la liberté religieuse ! Monsieur, l'intelligence humaine et la raison, l'histoire entière du monde n'apprennent aucune leçon plus utile et plus impressionnante que celle incorporée dans la base de nos constitutions. Elles ont pour effet de tracer une ligne de séparation complète et infranchissable entre les affaires de l'État et celles de la religion, et refusent aux lois civiles tout droit ou toute juridiction, qui permette au pouvoir de sortir de ses limites. D'un côté, nous sommes des citoyens, éléments et sujets de l'État, souuiis à nos devoirs envers le gouvernement, et obéissant à ses lois, dans la sphère des obligations d'ordre civil. Eu dehors et au delà, nous sommes des hommes, créatures du Dieu Tout-Puissant, ses adorateurs, ses si^ets et n'ayant à rendre compte, dans cette région inaccessible à l'État, qu'à Dieu, à ses lois, et à nul autre.
n Monsieur, l'homme privé de ses droits et privilèges sociaux, en raison de sa foi, est un homme injustement dépouillé d'un droit fondamental, et victime de la plus grande injustice. S'il lui appariieut d'avoir des biens, une demeure, de la considération parmi ses semblables, celui qui l'attaque dans sa possession, à cause de ses opinions religieuses, est un ennemi du genre humain, a hoitis humant generis. ^
«I Voilà pourquoi. Monsieur, cette statue de Jacques Marquette s'élève comme un monument et un emblème de liberté religieuse. Personne ne peut lui refuser le noble droit à l'honneur et à la
renommée parmi les hommes, après que la législatm-e da WiscoDsin et le Congrès des États-Unis ont déclaré qu'il lui appartenait d'en jouir. Il faut le maintenir ce droit, comme une chose sacrée* Notre statue est placée, sans égard pour la religion de celui qu'elle personnifie, et il ne s'attache à cette érection aucune marque d'honneur envers son Credo et ses opim'ons. Elle n'invite pas un seul adhérent d'autres églises et d'autres croyances à un hommage entaché de vues religieuses. Elle en fait abstraction, sans faveur ou défaveur pour personne. Cette reproduction idéale, mais si bien faite pour exprimer une telle vie, s'élève en honneur de Texplorateur, couronné par une grande découverte, en l'honneur de l'homme. Mais elle témoigne en même temps la reconnaissance d'un peuple, qui voit des frères dans tous ses enfants, d'un peuple épris d'amour pour la liberté, d'un peuple enfin, dont la conduite est réglée par ces deux sentiments, et qui ne craint pas de transgresser les lois qu'ils inspirent.
« Monsieur, le Wisconsin ne connaît aucun État dans l'Union, capable de prendre cette attitude d'une manière plus digne et plus honorable, en présence de la nation et du genre humain. Le sang de tous les peuples de la terre coule dans les veines des nombreux habitants de notre région. Autour des autels, s'assemblent de fidèles serviteurs de Dieu, appartenant, sous une foule de formes très diverses, à toutes les églises, sectes et croyances. Ils vivent, côte à côte, dans la fraternité, dans la liberté , chacun jouissant de ses droits , sans songer à empiéter sur ceux du voisin. Nulle part on ne garde mieux l'ordre; nulle part les vies, les personnes et les propriétés ne sont en plus grande sûreté. Il n'y a pas de pays où la charité revête une forme aussi généreuse et aussi délicate, aux mauvais jours de l'infortune. Des ressources considérables sont accordées à l'éducation et ces largesses ne laissent rien à envier aux autres peuples. En même temps que toute apparence d'instruction sectaire, conformément aux principes les plus stricts de liberté, est éloignée des écoles publiques, personne n'intervient dans celles que la conscience ouvre et maintient, dans un but con-
fessioonel. Enfin, chez nous, le foyer de toutes nos familles est le centre de la vie la plus noble et la plus douce, le fondement sûr et inébranlable d'un État libre, intelligent et puissant.
n Monsieur le Président, nos populations comprennent et maintiennent avec un soin fort jaloux le principe fondamental de la liberté et personne ne saurait leur contester la palme sous ce rapport. L'exposé précédent le démontre à l'évidence. Nous croyons que là se trouvent le repos et le bonheur. Nous le défendrions, au besoin, contre toute attaque, et ce sentiment, rencontre chez nous une complète unanimité.
n Nous ne parlons pas ici comme représentant d'une classe d'hommes ou d'une catégorie de croyants. Depuis le jour où saint Boniface alla porter l'Évangile en Germanie, dans le vin® siècle, jusqu'à ce temps, témoin de la pénétration des jongles de l'Afrique par des missionnaires de toutes les dénominations, l'Église a marché au premier rang dans la voie des découvertes, et a rendu d'indicibles services à la civilisation.
n Ainsi, Monsieur le Président, l'Église a beaucoup ajouté aux connaissances du monde en géographie et dans le domaine des sciences et Marquette appartient à cette grande classe d'explorateurs. Son caractère est empreint de sainteté, et ses projets fondés sur l'oubli de soi-même; aucun effort ne le lasse, dans son rôle de messager de paix vers des hommes, si peu éclairés par les lumières de la civilisation. Quel contraste firappant entre un tel homme et de Soto ou tous les explorateurs, à la recherche de l'or, seul mobile de leurs désirs! Comme plusieurs de ses prédécesseurs, Marquette a offert sa vie en sacrifice pour ceux qu'il aimait. Le docteur Milbum a fait, bien à propos, cette belle remarque : u En entendant parler d'amour et de foi, comme les leurs, avons-nous le droit de dire avec mépris : c'étaient des Jésuites, et d'oublier leur dignité de chrétiens scellant leur foi de leur sang?
n Marquette a fait un voyage de S,500 milles, touchant au territoire de quatre de nos États actuels. Sa mission était pour les Indiens. Il laissa à Jolliet le soin de faire connaître les
détails du voyage au gouyerneur du Canada. Pour lui, il se contentait de demeurer et de mourir, au milieu de ceux pour lesquels il avait à travailler. Sa vie passée dans l'abnégation de lui-même est bien belle. Sa découverte prend place parmi les plus grandes et les plus importantes sur ce continent, et c'est bien à Marquette, en sa qualité d'explorateur, que nous faisons hommage en ce moment. Oui, malgré sa qualité de simple missionnaire de la Croix, dépouillé de tous les biens de ce monde, son nom est inscrit à côté de ceux de Soto, de Balboa, de Cartier, de Jolliet et autres qui sont enrôlés dans les annales historiques de notre nation. »
Conclusion du discours prononcé par le sénateur Palmsr.
Après ce remarquable discours, le sénateur Palmer conclut le sien en ces termes :
« Monsieur le Président, le Père Marquette était un prêtre, et je ne crains pas de l'appeler de ce nom digne de respect. Il fut à la fois un explorateur et un apôtre pour les tribus et les peuples qu'il avait à découvrir. En lui, nous voyous réunis le courage de Paul, de Judson et de Brainerd, avec l'onction de Jean, l'humanité et le dévouement de Damien, qui consacra sa vie au service des lépreux. Il eut plus de courage et d'énergie qu'un soldat. Car, sans se proposer de résister aux dangers semés sous sa route, il affronta sans crainte les menaces des sauvages, inspiré par l'ardent amour qu'il leur portait et le désir intense de promouvoir leur bien spirituel et temporel.
» Monsieur le Président, l'État de Wisconsin a choisi la statue de marbre qui représente cet homme extraordinaire, comme sa contribution à notre musée national de statues. Il était digne d'une pareille distinction, et la statue du Père Marquette demeurera dans cette salle, au milieu des illustres, dont le nom ne périra pas et ^ne sera jamais oublié, tant qu'il restera un sentiment de respect et de vénération pour des hommes vraiment dignes de ce nom.
314 APPIin)ICS XIV. — DISCOURS AU SÉNAT
* J*espère ne pas avilir ni même rabaisser la dignité de cette occasion, en disant que je n*admets pas les théories catholiques romaines de l'état ecclésiastique; mais je n'aurais pour moi que du mépris, si la robe d'un prêtre de cette Église m'empêchait de reconnaître, sous ses plis, l'âme d'un héros chrétien, noble et résolu.
» Nous nous présentons, au nom de toute une excellente population, sans distinction de race ou d'opinion. Il a suffi à mon collègue et à moi de vous exposer le sentiment général, la voix commune de tous les habitants de notre État. Notre démarche était nécessaire, pour appuyer l'acte de notre digne gouverneur, quand il a offert au Congrès la belle statue de Marquette. Elle sera une commémoration de la renommée, dont il s'est rendu digne, et donnera plus d'éclat a la lumière et à l'empire de la liberté parmi les hommes. >
Le Vice-Président se contenta de déclarer ouverte la question sur la réponse à faire aux résolutions proposées.
Les résolutions furent ensuite votées par le Congrès, sans autre discours de Lintou ou de ses partisans.
Depuis tors, Tenthousiasme des Américains ne s*est pas refroidi, comme l'ont montré, au cours du récit, l'érection d'une statue en bronze à Marquette, sur le Lac Supérieur, et le projet d'ériger un gigantesque monument à Michillimackinac.
APPENDICE XV
Notes historiques sur Laon.
Laon (1) s'élève sur une colline de forme bizarre, au milieu d*une vasle plaine , semée ^ d'assez nombreux villages. Aussi loin que s'étend le regard, le panorama présente un aspect riant et varié, surtout dans la partie exposée au Sud-Est, où se dessine, en bas, dans une petite vallée, le ruisseau de l'Ardon, affluent de l'Ailette, dont les eaux se jettent plus loin dans l'Oise. De ce côté, le sol est coupé de bois et de praii'ies, tandis qu'au Nord-Ouest, la plupart des champs sont consacrés à la grande culture. Au loin, à l'hozizon, la vue se repose sur des collines, en général assez boisées; et le coup d'oeil est vraiment agréable, sans toutefois afifecter rien des apparences grandioses d'autres paysages.
La ville proprement dite est presque entièrement bAtie sur le sommet du plateau, à cause de l'escarpement des pentes. Il y a lieu de faire exception pour les quartiers neufs du faubourg Saint-Marcel, construits aux environs de la gare du chemin de fer, au pied de la colline. L'altitude du point culminant est de 181 mètres, au-dessus du niveau de la mer, et de 100 mètres au-dessus de l'Ardon. Plusieurs chemins en lacets conduisent
(i) La plupart des détails relatifs à la description de la ville ont été fournis par le Dictionnaire illustré de la France par Joanne, auquel l'auteur de ce travail laisse rhonneur et la responsabilité de ses informations. Les Américains n'ont pas encore songé à s'en servir.
APPENDICE XV. — LAON
le voyageur dans Tenceinte ; et il y a un escalier fort raide en pierres, par où passent encore bien des habitants de la ville, habitués, dès l'enfance, à le grimper, sans se plaindre.
La cathédrale est l'objet qui se présente de toutes parts, comme le plus vaste et le plus important. Vue d'Ardon, la colline parait avoir la forme d*un croissant, ou mieux encore d'un amphithéâtre semi-circulaire, dont la citadelle, à droite du spectateur, et Saint-Vincent, à gauche, forment les deux extrémités. Tout l'intérieur, rempli de champs et de vignes, planté d'arbres fruitiers de toutes les espèces et consacré jadis,
Vue de Laon au xvii» siècle.
en grande partie, à la culture d'asperges renommées, ou d'artichauts, offre un aspect pittoresque, surtout au printemps. Tout cet espace est connu sous le nom de « Cuve de Saint-Vincent. i> Le bord supérieur est consacré à des promenades ombragées, formant de tous les cOtés, en s'y continuant, une ceinture de feuillage. Les promeneurs peuvent toujours s'y mettre, sur certains points, à l'abri du soleil ou du vent, sinon de la pluie, d'ailleurs très rare dans ce quartier de l'ancienne He-de-France. Vue du cOté opposé, la colline a la figure d'un triangle équilatéral, dont un sommet se place au delà du champ Saint- Martin, les autres à la citadelle et au moulin de Mortel.