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CHAPITRE PREMIER

Embarquement à Bordeaux. - Le Kayes actuel. — Opérations autour de Kankan. — Combat du Kolinfin.

Le 20 septembre 1891, la foule nombreuse qu'attire toujours le long des quais de Bordeaux le départ d'un grand paquebot pour la côte occidentale d'Afrique et l'Amérique du Sud regardait curieusement, embarquant sur l'annexe à vapeur des Messageries maritimes, la plus brillante réunion d'officiers de toutes armes qu'il soit donné de voir. Cuirassiers, chasseurs, spahis, pleins d'entrain, heureux d'avoir la certitude de rencontrer prochainement les occasions de larges rondonnées suivies de charges vigoureuses, après lesquelles le sabre gras d'un sang encore chaud rentre au fourreau avec un son mat, sans bruit de ferraille; chasseurs à pieds, pimpants et coquets; artilleurs de marine portant gaiement sur leurs larges épaules l'infinie variété des fonctions qui vont leur incomber au Soudan ; officiers du génie, réfléchis, groupés autour de leur chef de mission, le commandant Marmier, qui déjà leur explique les meilleures méthodes de levés régu-

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liers en région inexplorée ; enfin, de nombreux officiers d'infanterie de marine presque tous vétérans du Soudan, blasés de longue date sur les émotions pénibles ou les joies d'un départ et que le souci de l'embarquement de leurs bagages tient attentifs le long du bord. Toutes les armes sont représentées sur l'étroit vapeur à aubes qui dans une heure confiera au paquebot l'Equateur ces quarantecinq passagers militaires dont les costumes aux couleurs heurtées lui donnent un aspect si animé.

Il s'éloigne de la rive ; ses lourdes roues battent les eaux boueuses de la Gironde, des mouchoirs partout s'agitent sur le quai, des vivats et des souhaits de santé viennent affaiblis provoquer à son bord l'explosion d'un retentissant hourra. Des pères, des proches, des épouses sont mêlés à tout ce monde qui nous acclame dans un enthousiasme passager; ils pleurent, perdus au milieu de la foule que seule émeut ce rare et insolite spectacle de costumes militaires si variés.

Combien vivront encore dans quelques mois de ces brillants officiers venus de tous les points de la France et dont l'ensemble formait une élite peu commune? Les capitaines de Planhol, de Valori, de Rustichelli, Harmand, Laclette, Wintemberger, Szymanski, Baudot, Séta ; les lieutenants Belleville, Pelabon, Huillard, Dumors, Mazerand, Laurent, et d'autres encore, auront à peine signalé leur arrivée dans le Soudan que déjà la mort les aura fauchés.

Pendant la traversée, ils se refusent à croire les mille souffrances qui les attendent avant le jour tant désiré où ils pourront affirmer sur le champ de bataille leur valeur de soldat. Cependant l'attitude réfléchie et sérieuse des vieux Soudanais les intrigue, leurs traits émaciés, les a lares souffreteuses de quelques-uns les inquiètent; ils

interrogent, ils questionnent, et leurs beaux rêves de gloire s'obscurcissent -d'une affre douloureuse devant tant de difficultés, tant de fatigues, tant de maladies amoncelées sur leur route : pourront-ils atteindre le noble but proposé? Leurs forces ne les trahiront-elles pas chemin faisant avant d'avoir franchi le millier de kilomètres au bout desquels seulement le corps se redresse en mettant sabre au clair et en marchant à l'ennemi ? A Dakar où ils débarquent, à Saint-Louis, dans le fleuve, les souffrances commencent; à Kayes, elles s'accentuent. La colonne expéditionnaire n'est pas formée et plusieurs sont morts !

Quelle différence cependant entre le Kayes d'aujourd'hui et celui que nous décrivions il y a déjà cinq années ; mais la fièvre jaune va y sévir peu après notre débarquement et faire de terribles ravages au milieu des trois cents Européens qui remontent le Sénégal dans un manque si absolu du confort le plus rudimentaire, qu'à défaut de ce mal redoutable le typhus ou tout autre épidémie serait à craindre.

C'est le 1^'" octobre que nous quittons Saint-Louis. Dans un autre ouvrage* nous avons dépeint les bousculades, les difficultés de tout genre, les véritables tours de force du débarquement à Dakar et du passage à Saint-Louis ; les misères de cette longue traversée du chef-lieu à Kayes; les chalands-écuries où s'entassent des centaines d'hommes; les vapeurs pouvant à peine porter vingt passagers où toute une compagnie s'écrase ; les vivres qui manquent ; une chaleur torride qui rend le faux-pont inhabitable

1. Au Soudan français.^ — Souvenirs de guerre cl de mission^ du même auteur (Calmaim-Lévy, 1889).

alors qu'an soleil inexorable brûle les planches du pont à peine couvert d'une maigre toile.

Malgré tout, on arrive enfin dans le Soudan, mais le corps brisé et la tête vide, proie facile aux influences morbides de la région miasmatique dont Kayes est la capitale. Aussi, l'hôpital est-il bientôt rempli, et la période d'acclimatement achève d'abattre les nouveaux venus qui ont résisté aux tortures de dix jours de chaland.

Nous ne reviendrons pas sur ces péripéties cruelles qui ont été jusqu'à ce jour le lot de chaque nouvelle. colonne ; nous savons que le ministère des colonies s'est ému de cet état de choses si longuement toléré, et il est à espérer qu'elles seront désormais évitées aux braves gens qui ont au Soudan la garde périlleuse de notre Drapeau.

Nous débarquons à Kayes le 9 octobre. En même temps que le colonel Humbert quitte le bord, son intérimaire le commandant Herbin y est porté sur une civière, mis en triste état par une violente dysenterie.

Par les soins du commandant de la place, des logements ont été réservés à chacun de nous dans les bâtiments militaires ; nous y serons un peu à l'étroit, mais nous serons au moins protégés contre le soleil et les intempéries. Quel progrès ! Naguère encore une case indigène était la demeure la plus somptueuse que nous osions espérer à notre arrivée ; maintenant presque tous les nouveaux débarqués, quoique nombreux, trouvent à se caser soit dans le pavillon Galliéni qui domine le fleuve de sa masse imposante, soit dans les bâtiments plus légers à carcasse de fer construits récemment par l'artillerie. Quelques-uns cependant goûteront les douceurs de la paillotte traditionnelle ; mais une paillotte perfectionnée.

OÙ l'on peut attendre sans trop souffrir l'heure des campements en plein soleil de midi, sans un pied carré d'ombre pour abriter le cerveau qui bout sous le casque par cinquante degrés de chaleur i.

La journée se passe en installations. Chacun court à la recherche de domestiques noirs et de cuisiniers. Les moricauds décorés de ce titre ne manquent pas ; ils sont légion. Mais comme il faut se garer de ces chenapans, écume de toutes les parties du Soudan occidental ! Dès qu'ils connaissent quelques mots de français, ils nous offrent leurs détestables services, sauf à disparaître au bout de quelques jours emportant notre sacoche et ceux de nos effets qui ne leur paraissent pas trop compromettants. Les nouveaux venus s'y laissent prendre. Les vieux Soudanais connaissent déjà bon nombre d'anciens serviteurs qu'ils ont vus à l'œuvre et appréciés; s'ils ne peuvent les engager, ils s'en remettent entièrement à eux pour faire choix de domestiques et il est bien rare qu'ils soient trompés.

A bord de la Salamandre^ de Saint-Louis à Kayes, nous étions les hôtes des officiers du bord, dont la courtoisie et l'amabilité ne sont pas démenties un seul instant. Le commandant, le lieutenant de vaisseau Bûchard, aussi charmant camarade que galant homme, s'était même mis en tète de nous rappeler, avant de nous jeter sur la berge, les délices culinaires des meilleurs restaurants des boulevards ; il y avait réussi. Les dîners qu'il nous offrit nous faisaient oublier pendant quelques heures trop vite écoulées les repas sommaires qui nous attendent dans le Soudan.

Les officiers que leurs emplois retiennent à Kayes s'installent à leur gré ; quelques-unes de leurs popotes sont

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