Chaleur constatée au thermomètre sous le casque
parfaitement montées. Celle de l'artillerie laisse fort peu à désirer : local, matériel, nourriture tout y est suffisant.
Quant aux nouveaux venus, ils n'ont guère qu'une ressource : se débrouiller. Les gamelles de campagne sont dépaquetées en hâte, les caisses de conserve ouvertes ; on vit à l'aventure jusqu'à ce que, enfin, on ait trouvé cuisinier, domestique, et un local où l'on mettra bout à bout les petites tables de campement avec, à côté, quelque coin qui puisse servir de cuisine.
Il y a quelque chose de navrant à voir tant de braves gens, officiers ou soldats, se demander où et comment de quelques jours ils pourront manger dans le chef-lieu même d'une de nos colonies.
Au besoin, un troupier dégourdi bravant les ardeurs du soleil peut cuisiner pour ses camarades ; cette ressource est naturellement interdite à l'Offîcier.
Dans la soirée, lorsque le soleil devient supportable, visite de la ville.
Nous sommes loin du Kayes naissant que nous quittâmes en 1887. Partout de larges avenues plantées d'arbres déjà grands, bordées, près du fleuve, de nombreux bâtiments militaires : magasins, bureaux et casernes. Plus loin, un marché couvert formé de montants en fer avec un toit de chaume. Tout à l'entour, des maisons de commerce en maçonnerie, quelques-unes encore en bois ou en pisé. Des rues droites, larges et propres, y aboutissent; des milliers de familles d'émigrés de tous pays, divisées en quartiers suivant leur nationalité, les habitent. Les cases ou les maisonnettes en pisé escaladent le plateau qui domine Kayes à plus d'un kilomètre.
Deux grandes artères suivent le fleuve sur une longueur
de plusieurs kilomètres, les concessions s'y touchent. Le remblai du chemin de fer coupe la ville en deux parties ; la gare avec le joli jardin qui l'entoure orne un boulevard parallèle au fleuve.
Sur le plateau, à côté de petites agglomérations indigènes qui bientôt se souderont à la ville, s'élèvent plusieurs bâtiments militaires séparés par des intervalles d'une centaine de mètres.
Tout en arrière et près de la voie ferrée, l'hôpital et ses annexes. Une pompe à vapeur monte l'eau du fleuve dans un château d'eau qui la répartit partout où besoin en est.
Plus loin encore, dans l'ouest, la poudrière puis le cimetière ; un raccordement de la voie ferrée conduit dans ce champ de repos où tant de soldats français dorment leur dernier sommeil. Presque chaque jour une lugubre plateforme roule sur cette voie dont la vue est pour les nouveaux arrivants tristement suggestive.
La verdure des arbres, l'ampleur des avenues, les bâtiments en maçonnerie, les toits en tuile rouge, l'animation des rues et surtout du marché, le va-et-vient des locomotives, tout cet ensemble donne à Kayes une physionomie nouvelle pour nous et qui nous fait bien augurer de son avenir. Tout cela paraît morne et peu intéressant à ceux dont l'imagination ou quelques lectures hâtives avaient seules fait connaître cette ville ; mais pour ceux qui l'ont vue il y a sept ou huit années, quel changement ! quelle transformation !
Ces résultats remarquables sont l'œuvre des colonels Galliéni, Archinard et Humbert, des commandants de Monségur et de Labouret.
Néanmoins, bien des années encore passeront avant que Kayes devienne une vraie ville dans toute l'acception
du mot. Le nombre des Européennes qui ont osé en affronter les délices est plus que restreint : quatre, cinq peut-être. Madame d'E..., femme du trésorier-payeur, a voulu y suivre son mari et y a vécu dix-huit mois. Nous l'avons vue se trainer jusqu'au chaland qui devait la ramener à Saint-Louis, le teint mat, terreux, exsangue, émaciée à faire pitié. Et on la citait comme un exemple de résistance exceptionnelle !
L'homme résiste mieux ; la surcharge de travail que chacun fournit ici lui donne une activité fébrile qui le soutient et lui laisse peu le temps de se reconnaître ; il vit, les nerfs toujours tendus, et si son tempérament n'est pas rebelle au climat il peut aller ainsi quelques années.
Mais une femme ! Confinée par le soleil dans une ou deux petites chambres malsaines et étroites, sans confort, presque sans meubles, sans installation fût-ce la plus rudimentaire, désœuvrée dans cette prison par la force même des choses, sans relations, sans distractions, comment ne dépérirait-elle pas rapidement au moral comme au physique.
Nous avons éprouvé en voyant embarquer madame d'E . . . un vrai sentiment de soulagement quoique n'ayant pas l'honneur de la connaître; vraiment, son martyre avait assez duré et un plus long séjour lui eût probablement été fatal.
Deux jours après l'arrivée du colonel Humbert à Kayes, l'état-major et les divers services de la colonne expéditionnaire étaient organisés et fonctionnaient. Dure et lourde est la tâche du commandant supérieur. En même temps qu'il organise la colonne expéditionnaire, qu'il la conduit à l'ennemi, qu'il la dirige au feu, il administre un
pays grand comme' la France où les races et les intérêts les plus divers se heurtent, où les moyens d'action manquent parfois totalement et où les communications sont ce qu'elles étaient en France sous les Garlovingiens. Chaque jour, la maladie ou la mort le prive des services de sous-ordres expérimentés sur lesquels il était en droit de compter ; des trous, des lacunes irrémédiables se produisent dans l'exécution de chacun de ses ordres. Néanmoins, en dépensant sans compter toute sa vigueur physique et morale, en donnant une somme de travail double de celle qu'un homme paraît pouvoir fournir, il arrive à conserver une certaine cohésion à cet ensemble disparate et à l'animer d'une vie chancelante souvent, mais qui a résisté déjà à bien des tourmentes.
L'année précédente, la guerre avait été déclarée à Samory ; une pointe hardie faite dans ses États à la fin de la campagne avait eu pour résultat l'occupation par nos troupes de Kankan, l'important marché de l'empire de l'Almamy Samory. Celui-ci ne nous l'avait abandonnée qu'incendiée et ruinée ; nous avions dû protéger par un établissement militaire ceux de ses habitants qui, en se donnant à nous, avaient encouru le ressentiment de leur ancien maître.
La garnison ainsi laissée à Kankan, avait été aux prises pendant tout l'hivernage avec des détachements ennemis ; parfois même elle avait engagé contre eux de véritables combats. Les rapports mentionnant ces événements venaient d'arriver à Kayes. Leur étude était de la plus haute importance car elle allait permettre de se rendre un compte plus exact de la somme de résistance que l'ennemi pouvait offrir et de proportionner par conséquent, dans
les limites du possible-, les moyens à la difficulté du but à atteindre.
Plusieurs officiers qui, quelques années auparavant, avaient vu de près Samory, son entourage fanatisé, son armée et les ressources dont il disposait, l'avaient présenté comme un ennemi relativement redoutable ; nous étions de ce nombre et nous pensions qu'aucun chef soudanais quel qu'il soit ne pouvait offrir à nos colonnes une résistance aussi vigoureuse et aussi longue. D'autres, plus récemment, avaient vécu sur ses frontières assez longtemps pour qu'ils estimassent pouvoir, par la somme des renseignements recueillis, porter sur l'Almamy un jugement très fondé ; ceux-ci étaient en opposition complète avec ceuxlà et il leur paraissait qu'an coup vigoureux bien frappé ébranlerait l'empire samorien jusque dans ses fondements et le jetterait bas.
Le commandant supérieur trouvait dans les rapports qui lui arrivaient du théâtre des opérations d'hivernage une série de faits qui, mieux que toutes les affirmations de ses sous-ordres, allaient le renseigner.
Le récit des divers événements qui suivent nous a été fait par leurs acteurs mêmes; sous une forme plus personnelle, ils corroborent entièrement les rapports officiels. Ils sont à la gloire de nos camarades, officiers et soldats, qui formaient l'héroïque garnison de Kankan, mais aussi tout à l'honneur des partis de sofas, leurs adversaires, qui partout montrèrent une vaillance et une habileté manœuvrière bien faites pour donner à réfléchir au chef qui allait entreprendre une nouvelle campagne contre les colonnes réunies de Samory.
Le l®'" avril 1891, le colonel Archinard traversait le
Niger et ouvrait les hostilités contre Samory. Le 7, il arrivait à Kankan que les sofas incendiaient en se retirant. L'Almamy surpris par notre brusque attaque n'avait pu encore l'éunir ses contingents, et la colonne n'avait trouvé devant elle aucune résistance sérieuse. Au moment de passer le Niger le commandant supérieur avait subi les atteintes violentes d'une fièvre bilieuse-hématurique qui faillit l'enlever ; c'est porté sur une civière qu'il avait conduit ses troupes jusqu'à Kankan. Dans l'impossibilité d'aller plus loin, terrassé par le mal, il charge le capitaine Hugueny^, de l'infanterie de marine, de pousser jusqu'à Bissandougou, une des résidences de Samory, avec ordre de la réduire.
La 6*^ compagnie de tirailleurs, capitaine Arlabosse, la l'*^ compagnie de tirailleurs auxiliaires, lieutenant Vigy^, la 7® compagnie de tirailleurs, capitaine Hugueny, partent le jour même. Le lendemain, à Sana, cette colonne a un engagement avec les sofas; le lieutenant Orsat est tué, plusieurs tirailleurs sont, également tués ou blessés dans cette affaire. Le surlendemain, à quelques kilomètres en avant, elle perd encore trois tirailleurs tués et cinq blessés. Dans la soirée , elle arrive devant Bissandougou incendié. Le 11, elle est de retour à Kankan, accompagnée à coups de fusil par les sofas qui montrent une grande hardiesse ; un mouvement en avant de la colonne les fait disparaître.
Quelques jours après, le commandant supérieur quittait Kankan, rentrant à Siguiri.
Il laissait à Kankan une garnison composée de la 6*^ compagnie de tirailleurs, capitaine Arlabosse, comman-
l.Tué au commencement de cette année à Doug-oï près de Tombouctou. 2. Mort quelques mois après sur le Bani.
dant d'armes ; de la 9® compagnie, capitaine Barbecot ; une section d'obusiers de quatre et une section de quatrevingts de montagne ; cette artillerie était renforcée bientôt par un canon-revolver qu'on ne put monter ^ et un canon à tir rapide de quarante-sept millimètres.
Le capitaine d'artillerie Besançon, vétéran du Soudan, reste dans la ville en qualité de résident; le capitaine d'artillerie Guittard commande l'artillerie ; le docteur Quennec est chef du service médical.
Le lieutenant d'infanterie de marine Mangin, que nous retrouverons partout où il y aura quelque prouesse à faire, formera bientôt avec des guerriers de Kankan et des chevaux pris aux sofas un peloton de vingt-cinq spahis auxiliaires, qui, dévoués jusqu'à la mort à leur jeune chef, accompliront sous ses ordres pendant toute la campagne des prodiges de vaillance. Ce sont eux, bien décimés par le feu, qui eurent l'honneur de fournir les derniers le service d'exploration de la colonne expéditionnaire contre Samory.
Le poste que cette garnison est chargée de défendre est une vaste enceinte palissadée renfermant un certain nombre de cases indigènes dans lesquelles elle se tasse en attendant la possibilité de s'installer mieux. C'est une dépendance du village de Kankan dont le périmètre est déterminé également par une primitive palissade indigène en tout semblable à celle du poste. Le Milo, affluent de droite du Niger, belle rivière large de soixante à quatrevingts mètres, coule dans des berges encaissées à cinq cents
1. On avait essayé de monter son chandelier sur un énorme baobab rompu par la foudre à dix mètres du sol et qui présentait au milieu du poste ime magnifique plate-forme commandant tous les environs ; mais la texture molle du tronc ne permit pas de le fixer assez solidement.
OU six cents mètres de l'enceinte ; au delà, une plaine d'un demi-kilomètre va se relevant jusqu'au pied des collines abruptes qui commandent la rivière et sur lesquelles l'ennemi a établi des postes d'observation.
Tout àl'entour de la ville, une plaine basse, découverte, s'étend à plusieurs kilomètres, dégageant bien les vues. Mais être ainsi soudé à Kankan est une grande cause de faiblesse pour le poste masqué sur deux de ses faces par les cases de Kankan auxquelles l'ennemi peut facilement donner un assaut par surprise qui l'amènera à couvert à cent mètres de la palissade du fort.
Du 14 au 20 avril quelques alertes mettent la garnison sur pied ; elles se terminent par un échange de coups de fusil sans importance. Le 21 dès le matin, un mouvement anormal se produit sur les lignes de crêtes que gardent les sofas ; à sept heures et demie, ceux-ci ouvrent un feu très vif; les balles pleuvent dans le poste. Les postes avancés placés le long du Milo répondent aux sofas; une demicompagnie, sous les ordres du lieutenant Crémieux, chasse des abords nord de la plaine un détachement ennemi qui cherchait à s'approcher de la ville ; à onze heures, les troupes samoriennes sonnent le ralliement et le feu cesse graduellement.
Dans la journée, la fusillade recommence, un tirailleur est tué aux pieds du lieutenant Crémieux qui surveille l'ouverture d'une tranchée-abri ; un autre est blessé.
Le 23, un tirailleur a les reins cassés par un coup de feu au poste du gué.
Le 26 au matin, le commandant de Kankan apprend qu'un convoi de vivres et de munitions venant de Siguiri est à moins d'une journée de marche ; il ordonne une diversion sur la rive droite afin de détourner l'attention
des sofas. Trois sections de la sixième compagnie passent sur cette rive sous le commandement du lieutenant Grémieux ; elles engagent avec l'ennemi une tirerie assez molle. A midi, le convoi est sous la protection du canon du poste. Le lieutenant Grémieux reçoit l'ordre de battre en retraite ; mais à peine ce mouvement est-il commencé qu'une troupe de cinquante cavaliers et d'une centaine de fantassins se jette en avant et ouvre sur les tirailleurs un feu nourri. Le lieutenant Grémieux tombe mortellement frappé d'une balle dans le cou. Gette mort jette l'épouvante dans les rangs de ses tirailleurs qui commencent à lâche r pied ; mais le sergent- major Berger, sous-officier d'une énergie remarquable, les ramène sur le point où gît leur chef et fait enlever le corps pendant qu'il tient l'ennemi à distance par un feu violent. Le passage de la rivière s'effectue en bon ordre ; à ce moment un caporal tombe encore mortellement frappé au ventre.
Le lieutenant Grémieux était un tout jeune officier plein d'entrain et de vigueur. Sa mort fut presque instantanée. La balle était entrée dans le cou en traversant la boucle supérieure du 8 ^ qui brodait son collet.
On l'enterra le soir à six heures, par un temps affreux. Rien de plus sinistre que cette cérémonie. On inhumait en même temps son fourrier décédé dans la journée d'une fièvre bilieuse hématurique Au milieu de ténèbres épaisses, par un vent d'une violence inouïe soufflant en tempête à travers les branches décharnées et monstrueuses des grands baobabs qui gémissaient sous les coups de la rafale, brusquement illuminée par les flammes bleues de longs éclairs, sous une pluie torrentielle, la sombre procession
i . Se Régiment d'Infanterie de marine.
allait, trébuchant dans la nuit, guidée par la vacillante lumière du photophore que portait en tête le commandant du poste. C'est à tâtons qu'on découvre les fosses qui déjà se remplissent d'eau ; les cadavres y sont glissés au milieu de l'obscurité, et pendant que le capitaine Arlabosse dit quelques paroles d'adieu et une prière qu'emporte la tempête, les pelletées de terre jetées par les tirailleurs font jaillir de grosses larmes de la boue liquide dans laquelle baignent les cadavres.
Le 21, en même temps que les sofas simulaient une attaque sur Kankan, le prince Dia-Oulé Karamoko cherchait à enlever de vive force le petit poste de Nafadié.
Nafadié est un important village du Bâté, à trente kilomètres de Kankan ; sa population s'étant volontairement donnée à nous, le colonel Archinard, pour la protéger, y avait établi un poste de dix tirailleurs commandés par le caporal Samba-Rabi. Deux cents fusils donnèrent l'assaut les 21, 22 et 23 au diassa* où ces braves s'étaient retranchés. Le 23, Karamoko avait cinquante hommes tués et ses attaques devenaient moins vives. Samba-Rabi fait alors mettre baïonnette au canon à ses dix hommes. Suivis des guerriers de Nafadié électrisés par leur exemple, tous se jettent sur les sofas démoralisés par les pertes qu'ils ont subies et les dispersent.
En apprenant ce brillant fait d'armes le commandant supérieur demanda par dépèche au ministre de la marine d'accorder à Samba-Rabi la médaille militaire et de lui en donner avis par càblogramme. Ainsi fut fait ; et quelque^? jours après Samba recevait la récompense due à son courage et à son énergie.