‹ Au NigerChapitre 36 sur 38 · Couscous au sucre · texte numérisé non relu

Couscous au sucre

pelle à plusieurs reprises pour en savoir le prix ; auparavant, de ses doigts noirs et rarement propres, celuici a tourné et retourné dix fois l'objet sans qu'elles y prennent seulement garde.

Des boucheries en plein vent débitent des morceaux de moutons qui passent également de mains en mains avant d'aller s'enfouir au fond du canari où mijote le couscous.

Çà et là, sous les arbres, des joueurs de dames entourés d'un cercle de curieux et d'amateurs. Pendant tout le jour ce sont d'interminables parties fort animées qui souvent se terminent par la ruine d'un des partenaires. Il n'est même pas rare de voir un de ces joueurs enragés, après avoir perdu tout son bien, jouer ses femmes puis ses enfants, et enfin ayant mis sa liberté en enjeu suprême la perdre également.

Un flot de maures, de nègres de toutes les races sont constamment aux portes des magasins et des voûtes profondes qui donnent accès dans le patio des maisons. Au milieu de tout ce monde qui se heurte et grouille trop à l'étroit entre le fleuve et les bâtiments de l'escale, des lazzaroni noirs couverts de loques sordides sont étendus béats dans le sable et regardent impassibles, d'un œil mi-clos, le va-et-vient des gens qui les enjambent pour ne pas les fouler aux pieds. Au milieu de la cohue, des chameaux, des ânes, des moutons poussés à l'aventure par des maures solennels augmentent la confusion.

Ici les ruades et les galopades d'un cheval dont le propriétaire fait valoir les mérites interrompent tout net la circulation. Chacun s'arrête, les gens pressés eux-mêmes écoutent avec intérêt le boniment imagé du maugrabin. Il atteste Allah et Mahomet que jamais cheval ne fut plus parfait après la jument du Prophète ; c'est un

coursier infatigable et vite comme le vent. L'animal n'eùt-il que six mois et fût-il noueux comme un jeune chameau il contera comment, poursuivi par les chefs du désert les mieux montés, il leur échappa dans une fuite échevelée où ses ennemis crevèrent toutes leurs montures. Ces bourdes débitées avec une faconde et une conviction réjouissantes sont acceptées avec recueillement par l'auditoire. Lorsqu'enfin on débat le prix du roussin, l'animation et les cris montent à un tel diapason que nous Européens, étrangers à ces mœurs, nous diagnostiquons déjà une bataille générale. Chaque passant connu ou inconnu donne son prix et le soutient avec une ardeur qui donnerait à penser que cette vente qui lui est absolument indifférente lui tient à cœur plus que toute chose au monde.

Pendant la traite qui dure deux ou trois mois, les maisons de l'escale sont envahies par les maures que les traitants cherchent à attirer par mille moyens. Une large hospitalité est le premier de tous.

A cet effet, chaque maison se compose d'un vaste bâtiment à étage et terrasses, en façade sur l'escale ; il forme un des côtés de la concession. Sur les trois autres alternent les magasins et les hangars, ces derniers réservés aux maures, laissant au milieu une immense cour où une tribu presque entière peut camper avec ses animaux. Une mosquée faite de murs peu élevés marque communément le centre de ces cours et ajoute ainsi le confort spirituel au bien-être temporel.

Tout le long du bâtiment principal régnent des vérandas. Au rez-de-chaussée une porte cochère cintrée donne accès sur une sorte de cloître où les affaires peuvent se traiter à l'ombre. Le tout est envahi le jour et bondé la

nuit d'une multitude de maures teigneux, aux longs cheveux évangéliques bouclés, pleins de vermine, aux vastes boubous drapés comme dans les tableaux de sainteté, mais crasseux à faire peur. Au milieu d'eux des femmes, quelques-unes au pur profil de la Vierge, toujours harmonieusement drapées dans un long péplum bleu ou noir ; tel l'arrangement gracieux des vêtements que les peintres prêtent à la Mère du Christ. Un coin de l'étoffe est rejeté sur l'enfant qu'il enveloppe assis sur le bras de sa mère. Vingt fois dans un jour, passent et repassent sous mes fenêtres les tableaux de « la Vierge à l'enfant » ou de < la fuite en Egypte ».

Le doux et intelligent petit baudet gris marqué d'une croix symbolique, saint Joseph avec ses grands cheveux, une barbe rare encadrant une figure méditative et triste, les vêtements flottants, bras, mollets et pieds nus sont encore tels qu'ils étaient il y a 1 892 ans .

Certes ce doit être un régal pour le peintre que la vue et l'étude de cette population figée, immuable dans ses mœurs et ses traits de vingt siècles passés ; mais quel horrible voisinage pour nous, voyageurs exténués, brisés par toutes les privations et toutes les fatigues qui recherchons avidement le repos sur cette première escale où nous trouvons un simulacre d'installations européennes. De jour comme de nuit c'est une constante invasion de patriarches ou d'apôtres en quête d'un abri qui, sans autre façon, s'installent chez vous tout à l'aise, si vous avez oublié de fermer votre porte. Et combien voleurs, fourbes, traîtres et pillards ces pouilleux qui paraissent tombés de la Bible !

Fermez vos portes et jouez du bâton pour en défendre les abords si vous ne voulez pas que quelque objet de

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valeur disparaisse comme par enchantement et que seule une invasion d'insectes par trop amis de l'homme vous mette sur la trace des auteurs du larcin.

Je ne voudrais cependant pas dénier à ces pauvres représentants de la race sémitique toute qualité sérieuse. L'amour de la famille est développé chez eux au plus haut point ; les vieillards sont respectés, obéis et entourés de la vénération de tous. Chaque matin je vois de mon balcon une sorte de patriarche à barbe blanche, la figure plissée par mille rides profondes, le haut du corps écroulé sur un long bâton, recevoir les hommages et les confidences de tous les envahisseurs de ma maison. Parlet-on vente ou vol? Je l'ignore. Mais l'attitude de tous est profondément respectueuse et quand la voix chevrotante du vieillard se fait entendre on se tait et on écoute avec recueillement. Un nouveau venu survient-il, il s'incline, touche la main qui lui est tendue et d'un geste lent porte la sienne largement ouverte à son front oii il l'appuie quelques instants. Il montre par là qu'il fait entrer dans son cerveau quelques effluves de la sagesse dont est imprégné l'ancêtre.

Et ce vieux bonhomme n'est nullement un chef puissant ou redouté, un de ces riches possesseurs de bestiaux dont le moindre cadeau est d'un mouton ; il ne peut rien pour ou contre le plus infime et le plus faible de ces jeunes gens qui lui font cortège. C'est simplement l'homme le plus âgé de la bande.

Toute la tribu se retrouve au coucher du soleil dans un carré formé par quatre grosses poutres posées à terre avec, au milieu, un sable fin très propre.

Dès que le ciel se colorant d'une pourpre chaude et dorée annonce la fin du jour, le salam commence, simple,

sans ostentation, sans aucune des grimaces onctueuses et des pieuses contorsions de torse des nègres. On sent que ces maures accomplissent un acte simple et naturel de leur existence. Entre ce salam familier et celui où les noirs importants de Podor se donnent un peu plus loin en spectacle à l'admiration de l'escale, le contraste est très frappant.

Ceux-ci ne se réunissent sur l'emplacement qui leur sert de mosquée, bien en vue de tous, que lorsque pendant une demi-heure la voix la plus claironnante de la dévote assemblée a annoncé à la foule qu'ils vont prier Allah. Lorsque cette petite réclame quotidienne a attiré suffisamment de curieux, le salam commence.

Alors, avec de grandes exclamations, de profonds soupirs, des regards noyés dans une sainte allégresse où le blanc de l'œil paraît comme deux points d'émail sur une laque vernie, tous se tordent, se contournent, fléchissent, se laissent choir comme affaissés en cadence sous le poids de la Grâce, tandis que dans de longues prosternations qui relèvent au ciel, alignés, leurs postérieurs massifs, ces faux dévots glissent des regards furtifs vers leurs voisins qu'ils veulent écraser de leur ardeur mystique, puis vers les spectateurs pour l'édification desquels ils travaillent si consciencieusement.

Et cependant, alors que tous marmottent de feintes adorations avec un bruissement de lèvres lippues, en réalité très rares sont-ils ceux d'entre eux qui connaissent la prière dans toute sa longueur liturgique.

Tous crèvent de vanité et, sauf quand ils meurent de faim, ce sentiment est à peu près l'unique mobile de leurs actes même les plus simples.

Du haut de mon balcon, mon observatoire favori, j'ai assisté un jour à une amusante cérémonie. Une femme se mariait et ses compagnes la conduisaient en grande procession au fleuve où, devant la foule, elle devait prendre un bain rapide. Sur la rive, ses amies, une cinquantaine au moins, vêtues de leurs plus beaux atours battaient des mains en cadence. Les ablutions faites, la future mariée se couvre la tête d'un pagne et vient, conduite par deux respectables matrones, se placer au milieu de l'ombre que jette sur le sable un grand calcédrat. On forme le cercle autour d'elle et au rythme des battements des mains, ses intimes viennent tour à tour danser devant elle une bamboula grotesque où les trémoussements de brute rivalisent avec les ondulations lascives du corps et les gestes comiques. De temps à autre, au beau milieu du divertissement, une vieille mégère armée d'un fort gourdin écarte les danseuses et saute à son tour un pas qu'elle s'efforce de rendre effrayant pendant qu'elle agite sa trique, trique symbolique, devant la figure de la nouvelle épousée. Elle lui rappelle sans doute que tout n'est pas plaisir dans le mariage.

Lorsqu'on a bien crié et bien dansé, la mariée esquisse à son tour un léger cavalier seul en sortant du cercle, et tout le monde la suit se rendant à la maison nuptiale où un monstrueux couscous au mouton attend les invités.

Ces comédies exotiques qui sans cesse se déroulent sous mes fenêtres sont assurément fort intéressantes ; mais quelle désagréable compensation lorsque rentrant dans ma chambre je veux jouir de quelque repos.

Outre l'invasion constante de maures pouilleux dont il faut se garer comme de la peste, le voisinage de mon logement n'a rien de bien séduisant. Des nègres des deux côtés ;

nègres cossus si l'on veut, mais nègres néanmoins. Jusqu'à minuit ils s'abandonnent à d'interminables causeries au milieu desquelles des éclats de rire joyeux, longs comme une attaque d'épilepsie, éclatent en coup de pistolet dans le silence de la nuit et me réveillent en sursaut. A deux heures du matin ce sont les maures étendus sur le palier qui psalmodient d'interminables litanies dont chaque verset et chaque refrain commence par un « Allah Achbar » poussé de toute la puissance du gosier, suivi d'un long decrescendo sur lequel je me rendors pour être bientôt tiré de mon sommeil par l'introduction bruyante d'un nouveau verset. Et ainsi se passe la nuit, très mal certainement pour un homme fatigué et qui ne désire rien tant que dormir en paix.

Souvent encore, à des heures impossibles, nous avons le régale d'une canonnade que nous donne une goélette ou un vapeur de commerce en partance. C'est ici l'usage ; tout bateau de quelque importance qui met à la voile signale son départ par trois ou quatre coups de caronades qui ébranlent dans leurs fondements les maisons de l'escale. Il n'est pas de sommeil, quelque robuste qu'il soit, qui résiste à ces signaux guerriers et si on ne peut se rendormir, on a du moins la satisfaction très platonique de penser qu'un bateau part pour Saint-Louis.

Le 13 juin, après des pourparlers sans nombre avec l'administration supérieure de Saint-Louis je reçois l'autorisation de traiter avec la maison Gaspard Devès dont un des vapeurs est ici sous pression, pour remorquer à l'île Tod un des chalands quarantenaires sur lequel nous attendrons que le vapeur Cayor affrété par la colonie vienne nous prendre pour nous emmener en France. Saint-Louis doit

nous craindre comme le feu, car je suis prévenu que nous passerons devant la ville à toute vapeur, avec défense de nous arrêter et de communiquer. Cependant à part deux ou trois de nos hommes, nous ne nous portons pas trop mal pour des pestiférés, et nos figures ne paraîtraient pas trop funèbres aux bons noirs de Saint-Louis.

Mais nous ne nous plaignons pas. Notre voyage a assez duré : le chef-lieu de la colonie n'a pour nous aucun attrait et nous n'avons plus qu'une hâte, c'est de sortir de ce fleuve dans lequel nous traînons depuis plus d'un mois.

Nous embarquons à la nuit noire : vingt-cinq officiers et soixante-douze hommes se tassent, s'écrasent dans cet affreux chaland en fer dont les flancs brûlés tout le jour par le soleil conservent une épouvantable chaleur.

Nous y sommes littéralement les uns sur les autres. Les officiers ont abandonné aux sous-officiers et aux homme» de troupe le tiers du pont supérieur et les deux entreponts. Il nous reste si peu d'espace que le soir venu nous aurons peine à trouver chacun une place suffisante pour étendre notre couchage sur le plancher.

A onze heures et demie, avec la lune naissante, nous dérapons enfin remorqués par le Saint-Kilda. Le lendemain à deux heures du soir, après une navigation sans incident, notre chaland mouille devant le village de Tod pendant que le Saint-Kilda larguant son amarre retourne chercher un chargement de gomme à Dagana pour de là continuer sur Saint-Louis.

Partout autour de nous s'étendent des rives basses à peine boisées par quelques buissons épineux. Devant nous est le village de Tod qui appartient au Oualo. Le chef du canton, un beau et grand noir, à l'air intelligent, richement vêtu, vient me présenter ses devoirs. Il parle parfai-

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tement le français ; son fils aîné fait son éducation à Saint- Louis. Il cause de toutes choses avec un assez grand jugement L'épizootie a désolé également le Oualo ; heureusement que l'on a pu préserver quelques reproducteurs qui sont gardés dans la campagne, isolés les uns des autres et méticuleusement soignés.

Les autorités de Saint-Louis recrutent en ce moment des tirailleurs dans son canton ; il m'avoue ingénument que ses administrés et lui-même, au lieu de fournir les hommes libres qui leur sont demandés payent ce tribu du sang en captifs. C'est tant mieux à mon avis, car beaucoup de ces hommes n'ayant ni famille ni patrie resteront aux tirailleurs toute leur vie robuste durant; plus que tous autres ils nous seront fidèles devant toute révolte, devant tout événement.

Pendant la nuit une tornade éclate, la première de l'année sur ce point. Nous sommes trempés jusqu'aux osj au jour le vent froid qui se lève fait tousser plusieurs officiers et quelques-uns des hommes qui ont passé la nuit sur le pont. Cette mésaventure fait grandir l'impatience qui commence à nous gagner. Le Cayor devait être ici le 15 à la première heure et cependant, à midi, aussi loin que la vue s'étend sur le vaste horizon terne qui se développe vers Saint-Louis aucun mât ne profile son arête noire sur le ciel bleu.

Au Sénégal, les surprises administratives fâcheuses ne sont pas choses inconnues ; et à quatre heures nous tremblons à la pensée que peut-être on nous a oubliés.

Enfin, à quatre heures et demie on voit apparaître dans le lointain un minuscule point rouge qui se déplace à travers les arbres de la rive, paraissant, disparaissant, grossi à chaque nouvelle apparition. C'est un pavillon

qui claque au vent ; bientôt on aperçoit le mât au haut duquel il est hissé. Plus de doute c'est le pavillon de la maison Devès et Ghaumette ; c'est le Cayor!

En hâte on se précipite aux bagages qui rapidement s'amoncellent sur un bord, prêts à être transbordés.

Le vapeur paraît au tournant du fleuve ; une embarcation s'en détache et son capitaine, M. Lazelouze, un fort aimable homme, est bientôt à notre bord. Nous convenons des dispositions à prendre pour l'embarquement ; et, à la nuit, le transbordement est terminé.

A minuit, après avoir fêté notre heureux embarquement en débouchant force bouteilles de Champagne frappé, nous nous étendons par une chaleur étouffante, sur les draps bien blancs de nos couchettes, ravis de la certitude que nous avons maintenant, sauf accident de mer, de revoir prochainement la France.

Nous levons l'ancre à cinq heures du matin et bientôt nous avons franchi, sans toucher, le passage difficile de Richard Toll.

Le soleil se lève dans les buées des plaines basses du Oualo; bientôt l'énorme disque rouge, déformé par la réfraction, émerge plus brillant. Il monte au ciel s'arrondissant, blanchissant d'un éclat insupportable ; et les nuages blancs floconneux flottant à l'orient s'irisent de teintes empourprées tournant successivement au rouge cuivre, au violet, au jaune doré, puis ils disparaissent fondus aux ardents rayons de l'astre du jour.

Au loin, la campagne s'est éclairée. Des perspectives sans fin de grisailles faites de pampas desséchées à travers lesquelles miroite l'eau d'un marigot, se déroulent devant nous. Çà et là des tentes de maures piquent cette uniformité triste de leurs pyramides noires.

Parfois sur la rive, au haut de quelque renflement de la berge, un village ouolof, vrai fumier de chaumes effondrés. Le mugissement du sifflet du Cayor fait sortir de ces taudis hommes, femmes et enfants qui regardent, immobiles sur la rive, le monstre fumant et rapide qui emporte les « toubabs » ; les troupeaux de moutons, les chevaux fuient vers l'intérieur dans des galopades folles qu'active encore le sifflet du vapeur et les anhélements de sa machine, tandis que d'énormes vagues refoulées sur le rivage renversent pêle-mêle pirogues, piroguiers et porteurs d'eau dans un remous jaune écumant.

A chaque abreuvoir des cadavres de bœufs foudroyés par la peste ; malgré des ordres sévères les pâtres les laissent pourrir là où ils tombent, dans l'impossibilité d'enfouir les centaines de bêtes qu'ils perdent chaque jour.

Nous tournons dans le sud-est. Bientôt l'horizon se bosselé de dunes peu élevées qu'une maigre végétation grisâtre couronne ; derrière est l'Océan. Une forte brise saline emplit nos poumons et les dilate dans une respiration plus active.

Les plaines s'abaissent de plus en plus. Le fleuve se divise en une infinité de bras ; des monticules de sel d'une blancheur éblouissante brillent au milieu des sables. Nous approchons de Saint-Louis ; et déjà, dans le lointain, une sorte de ville arabe se dessine jalonnée sur ses bords par les mâts des bâtiments à l'ancre le long de ses quais.

A une heure nous arrivons devant Popinchior. C'est un îlot de verdure semé de quelques maisonnettes blanches. ■Cette grande tache sombre au milieu de laquelle éclaie le rouge vif des flamboyants repose des sécheresses qui nous entourent. Là, quelques habitants de Saint-Louis, à force

de soins et de persévérance, sont parvenus à entourer leurs villas construites sur le sable d'une belle et robuste végétation qui leur donne quelque ombrage et un peu de fraîcheur.

Le service sanitaire nous arrête. Sous sa surveillance vigilante on nous jette le sac de la poste qui contient notre courrier mais on refuse de recevoir le nôtre. C'est dans ce sac que je trouve mon quatrième galon.

On nous passe avec mille précautions du pain et des légumes frais, et nous voilà repartis pour la barre oii l'on nous enjoint d'aller mouiller.

Nous passons à toute vitesse devant les quais de Saint- Louis. Le pont Faidherhe est ouvert devant nous ; les bateaux les plus voisins de la coupure sont noirs de monde. Des amis sinon inconnus du moins que nous ne pouvons reconnaître au passage nous saluent avec de grands cris, puis Saint-Louis s'affaisse, s'efface et paraît s'ensevelir dans les eaux du large fleuve.

La mer brise à quatre ou cinq cents mètres à notre droite ; bientôt nous mouillons devant la barre, il est cinq heures, trop tard pour la franchir. Nous ne pourrons passer qu'à la mer étale, demain à deux heures. Nous attendrons donc patiemment. Au reste, les mâtures de plusieurs navires qui seules émergent au-dessus de l'eau nous prouvent clairement que la plus grande prudence est de rigueur*.

Dans la soirée du vendredi i27 juin, nous sommes en pleine mer ; une violente brise du nord-est la creuse et notre vapeur insuffisamment chargé danse comme un

1. Quelques mois après le Cayor s'échouait sur ce uièiue poiut.

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bouchon ; l'hélice qui n'est pas complètement immergée perd une partie de sa force propulsive. Lorsque l'arrière est soulevé par une vague, elle bat désespérément à vide dans son manchon auquel elle donne des chocs inquiétants. Notre marche tombe à six nœuds, presque la moitié de ce que le navire peut donner.

C'est un très joli steamer aménagé intérieurement avec une cale lambrissée pour recevoir des arachides en vrac. Un carré suffisamment confortable peut recevoir vingt passagers. Des installations bien comprises ont été faites à nos hommes dans l'entrepont. Le Cayor jauge dix-huit cents tonneaux et peut développer une vitesse maximum de douze nœuds. Il appartient à la maison Devès et Chaumette de Bordeaux.

Ces messieurs ont eu sans doute à cœur d'éviter à la colonne que je rapatrie une partie des misères inhérentes à une troupe embarquée, car les logements et la nourriture sont bien préférables sur leur vapeur aux installations et au régime des paquebots subventionnés ou des transports de l'Etat. Cahier des charges en main, nous avons constaté avec surprise, car c'est chose extraordinaire et bien digne de remarque, que tout y était mieux et plus confortable que ne le comportaient les obligations imposées aux armateurs par la charte-partie.

Aussi, est-ce en toute conviction et avec un réel plaisir que nous avons remerciés au nom de nos hommes messieurs Devès et Chaumette à notre arrivée à Bordeaux.

Jusqu'à Santa-Cruz de Ténérife où nous arrivons le 22 juin à cinq heures du matin, en retard de deux jours sur les traversées ordinaires, nous avons navigué vent debout avec une mer très houleuse et pénible même aux marins du bord. La veille, un canonnier était mort de

cachexie paludéenne. Les provenances du Sénégal et du Soudan sont suspectes dans les ports de l'Atlantique et nous craignons que ce décès ne soit mis sur le compte de la fièvre jaune et ne nous vaille une quarantaine formidable comme cela n'aurait pas manqué d'arriver à Saint-Louis.. Il n'en a rien été grâce à la présence à bord du docteur Primet et de deux autres médecins de la marine dont les déclarations furent admises sans conteste par leur collègue arraisonneur de Santa-Cruz.

Vue de la haute mer l'île de Ténérife est un chaos informe de roches élevées d'aspect inhabitable. Au-dessus des falaises à pic, de monts culbutés les uns sur les autres et de crêtes déchiquetées de pitons secondaires, le pic de Ténérife monte à travers les nues portant sa cime encore légèrement teintée de neige à plus de trois mille mètres vers le ciel. Les nuages qu'il troue de son aiguille noirâtre sont accrochés à ses flancs en nappes blanches floconneuses et translucides qui le nimbent d'une auréole glorieuse.

Aux approches de la côte, on voit cette terre bouleversée s'ouvrir en vallées fertiles et s'aff'aisser par place en coteaux à pentes praticables sur lesquelles s'arcboutent des maisons cubiques roses, bleues ou jaunes, aux volets et aux persiennes vertes. Devant chacune d'elles de hauts murs de soutènement maintiennent horizontaux quelques arpents de terre.

Peu ou point de verdure en cette saison, sauf quelques buissons accrochés aux fissures des rochers. L'ensemble est celui d'une montagne et d'une ville joujou en cartonpâte, avec, piqués dans une mousse fanée, de petits arbres faits de brindilles desséchées.

La ville de Santa-Cruz est construite sur des pentes très

raides étageant ses maisons en demi-cercle au-dessus de la rade dans un groupement pittoresque. Une jetée en construction abrite en partie cette dernière contre les vents du sud-est et de l'est. Une autre jetée en projet la fermera vers le nord.

A l'heure où nous débarquons, la ville est encore endormie ; seuls circulent dans les rues pavées en larges pierres volcaniques, des hommes de peine, des ouvriers et des campagnardes qui vont d'un pas relevé, les pieds nus, un fardeau sur la tête, dans un balancement des hanches qui jette tout d'un côté dans un rythme régulier leurs jupes courtes et voyantes bordées de drap rouge.

A l'entrée de la jetée un bel établissement de bains bordé d'un jardin ombreux ; en face, une poissonnerie pavée en mosaïque, aux tables de marbre, animée déjà par les éclats de rire et les discussions des marchandes coifFées d'un foulard éclatant par-dessus lequel repose un large chapeau noir.

Un fort du dix septième siècle commande le port ; il est crénelé comme le château de la Dame Blanche et ses murailles sont peintes d'un beau rouge saumon. Devant le pont-levis une sentinelle pimpante dans sa veste bleue et son pantalon rouge, le ros national fièrement campé sur les yeux, contemple d'un œil d'envie un de ses camarades assis sur une borne qui, dans la pose abandonnée d'un homme heureux, lance au ciel les spirales bleues de sa cigarette. Quelques officiers sanglés dans des tuniques chevronnées vont et viennent, le sabre d'acier battant au mollet avec un bruit de ferraille.

La garnison de l'île se compose du « régiment et de l'artillerie provinciaux ». C'est une sorte de milice organisée et exercée d'une façon très sérieuse à en juger par

le bon entretien des uniformes et des armes et par la façon très correcte avec laquelle manœuvrent les détachements que nous rencontrons.

Les rues de Santa-Gruz sont très propres, les maisons régulièrement et solidement construites. Toute la gamme des couleui's tendres les badigeonnent sans arriver à leur enlever le cachet de massivité de l'architecture espagnole. Dans beaucoup d'artères importantes, des vélums glissent sur des tringles d'un toit à l'autre et entretiennent une agréable fraîcheur. Peu de bâtiments ont un cachet particulier, sauf peut-être le palais du gouverneur civil qui date du dix-huitième siècle et dont l'architecture offre de vagues réminiscences de l'art hispano-mauresque de la Renaissance.

Santa-Gruz est en somme une jolie petite ville assez terne. Nous en avons vite visité tous les recoins.

On dit la Laguna plus intéressante ; nous louons des voitures pour y aller déjeuner et à neuf heures nous gravissons les pentes très raides qui y conduisent.

La route monte par d'interminables lacets en corniche sur un plateau élevé de cinq à six cents mètres au-dessus de la mer. Des villas et des caserios sont accrochés aux flancs de la montagne au milieu de terrasses étroites longées par des murs qui retiennent la terre recueillie entre les roches. De grands réservoirs parfaitement cimentés gardent les eaux pluviales et permettent l'arrosage en saison sèche. A chaque instant la route est coupée par de profonds ravins aux parois déchiquetées qu'escaladent cactus et buissons épineux. L'aspect général est une grisaille douce qu'égayent à peine les couleurs tendres des maisons semées çà et là, et les teintes sombres des vallées étroites.

L'orge, les légumes, quelques fruits sont les seules cultures de cette région richissime autrefois avant que la garance supplante la cochenille qu'on élevait dans des champs interminables de cactus. Aujourd'hui l'exploitation de l'Anglais et un peu aussi du Français remplace celle de la cochenille.

Les Canaries tendent à devenir une station hivernale très courue pour les affections de poitrine. C'est surtout à la Rotava, petite ville située dans une vallée de l'intérieur à une quinzaine de kilomètres de la Laguna que les étrangers se donnent rendez-vous. La température y est d'une grande douceur et constante toute l'année ; de plus, une luxuriante végétation tropicale égayé les alentours. Les Anglais comme toujours forment la partie importante de cette population flottante ; cependant la langue française est parlée ici beaucoup plus couramment que la leur. Il n'est pas un gamin qui ne nous interpelle en français et ne nous offre dans une langue suffisamment compréhensible ses services de cicérone.

A mi-côte, nos cochers nous demandent à laisser souffler leurs attelages à trois chevaux qui, malgré leurs saillies d'haridelles osseuses, ont escaladé ces pentes très raides avec un train d'enfer.

Le paysage est grandiose. De la mer bleue, d'un bleu franc délicieux brodé de l'argent des embruns, émergent, poussées tout droit au-dessus de l'eau, les hautes falaises qui terminent brusquement le chaos de montagnes de la partie nord de l'île ; au sud, de hautes croupes cultivées, aplaties par l'éloignement, enferment la mer dans une courbe gracieuse ; tandis qu'au loin, vers l'orient, la ligne sombre de la grande Canarie ferme l'horizon.

L'hôtel où nous descendons à la Laguna est aussi

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anglais qu'il le serait à Londres ; rien ne rappelle l'Espagne sauf peut-être le patio intérieur avec son jet d'eau et ses plantes exotiques. Le personnel est anglais, les chambres meublées avec cette préciosité rococo qui caractérise le luxe bourgeois d'outre-Manche. Le déjeuner, hélas ! est anglais, lui aussi.

Pour rentrer dans la couleur locale nous flânons dans les rues désertes de la Laguna dont un soleil implacable calcine les pavés inégaux. Une belle place ombreuse, quelques vieux hôtels blasonnés témoins des allures aristocratiques de la ville au siècle passé, deux couvents, deux églises sans caractère mais montrant leur grand âge par leur massivité et l'usure des pierres rappellent seuls qu'autrefois la Laguna fut la capitale de l'île.

A deux heures nous sommes de retour à Santa-Cruz ; nous avons dévalé à une allure vertigineuse les dix kilomètres de lacets qui réunissent les deux villes.

Après quelques achats de bibelots dans les grands magasins dont l'un d'eux s'intitule fièrement « bazar parisien », nous regagnons le bord, aveuglés par les embruns de la mer qui se creuse sous de fortes rafales du nord-est.

Peu après, nous levons l'ancre. La mer est grosse ; néanmoins notre vapeur atteint de suite une vitesse raisonnable grâce au chargement de charbon qu'il vient de faire et qui le leste suffisamment.

Au soleil couchant, le navire stoppe et nous immergeons le corps du canonnier décédé la veille.

C'est une cérémonie rapide et triste. Tout le détachement est réuni à l'avant. Le corps est apporté sur le pont, cousu dans une toile, couvert d'un pavillon tricolore, un paquet de ferrailles aux pieds. Les clairons sonnent aux champs; nous nous découvrons. Une planche est

appuyée sur le bastingage. Les canonniers y placent le corps de leur camarade dont la poitrine saille rigide sous la toile. Je dis à haute voix une prière pendant que la planche est soulevée et que le cadavre glisse en avant, tout raide, entraîné par les gueuses de fer à la mer dans laquelle il plonge debout. Le commandement de « machine en arrière ! » retentit ; le pavillon est descendu en berne puis hissé de nouveau; on se recouvre et le navire reprend sa marche pendant que chacun retourne à ses occupations ou à son désœuvrement.

Le 26 nous sommes en vue des côtes d'Espagne. Le cap Finistère, le cap Villano, le cap Ortégal paraissent, grandissent, puis disparaissent tour à tour.

Le 27, nous naviguons en plein golfe de Gascogne ; il vente frais, mais la mer est bonne. Si le brouillard ne gêne pas notre marche nous serons demain matin avec le flot devant Cordouan et nous doublerons la Coubre.

Quelques heures après, le Cayor arrivera à Bordeaux où les femmes et les enfants de plusieurs d'entre nous l'attendent anxieusement.

Et nos cœurs cessent parfois de battre, étreints par l'afPre presque douloureuse de l'immense bonheur de les revoir...

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