Métis de maures et de noirs
vement favorisés jusqu'ici : seulement deux accès de fièvre violents sans suites sérieuses. En revanche, un de nos malades, M. T..., garde d'artillerie, souffre horriblement d'une hypertrophie du foie ; chaque nuit, ses cris de douleur nous réveillent.
Le dimanche 22 mai, nous mouillons devant Matam. Le poste, nous met en quarantaine et c'est avec toutes sortes de précautions pour éviter notre contact qu'on nous délivre du pain dont nous sommes privés depuis cinq jours.
Dès qu'on a franchi le barrage qui se trouve en aval du poste, le fleuve devient sensiblement plus profond et son cours plus régulier, mais les bateaux doivent s'y garer soigneusement des arbres arrachés des rives éboulées et entaillées par le courant.
A quelques kilomètres en avant de Matam, El Hadj'- Omar , le conquérant toucouleur , avait construit une solide estacade faite de pieux profondément enfoncés et d'un invraisemblable amoncellement de pierres et de troncs d'arbres. Il pensait ainsi empêcher la flottille du général Faidherbe de remonter à Médine que ses contingents assiégeaient. Mais, malgré sa masse, cet ouvrage ne put résister aux eaux d'hivernage et l'aviso qui portait le gouverneur le franchissait facilement dès les derniers jours de juillet.
Au reste la puissance érosive du courant est telle que d'une année à l'autre, les berges, très friables à la vérité, se déplacent d'une façon notable. Les postes de Matam et de Saldé construits sur le bord du fleuve, sont gravement menacés par les érosions qui, après chaque hivernage, rongent parfois la rive de plusieurs mètres.
Passé Matam, nous mouillons en face de Ciré, le long d'une plage étroite couverte d'une herbe verte mais dure
et rcche au toucher comme de l'herbe sèche. A quelques centaines de mètres plus loin, au pied d'une chaîne de collines couvertes de buissons épineux, est construit un village habité par des maures sédentaires et des pourognes de la tribu des DouaicUs. Les cases sont couvertes d'un toit conique en chaume à la mode toucouleure ou malinkaise. Ce genre d'installation est très contraire à leurs usages. Habituellement ils vivent dans des cases faites d'un dôme en paille qui repose directement sur le sol ; on s'y introduit par une étroite et basse ouverture qui ne donne passage qu'à un homme accroupi. Au reste, le cas du maure sédentaire est exceptionnel ; leurs tribus ne se fixent pas et se déplacent au fur et à mesure de l'épuisement des pâturage ou de l'assèchement des mares de l'intérieur. Pendant l'hivernage, alors que toutes les dépressions du Sahara sénégalais gardent de l'eau, ils s'enfoncent très loin dans le nord ou le nord-ouest. Leur abri coutumier est alors une tente en poil de chameau très semblable à celle des arabes nomades ; le maigre attirail qui avec elle compose leur « at home » les suit dans leurs déplacements chargé sur des chameaux ou des bœufs porteurs.
Un magnifique banc de sable jaune d'or lavé s'avance au milieu du fleuve comme un immense tapis et ne laisse aux eaux qu'un étroit chenal à côté du village de Sahel. Au loin derrière, des centaines de moutons dont le soleil levant argenté les blanches robes, en dentellent le sommet d'une brillante bordure.
La rive gauche est haute, taillée en falaise par des éboulis , sèche et nue. Des nuées de petits oiseaux aux couleurs chatoyantes, au babillage étourdissant,
s'enlèvent à notre approche tandis que tournoyent sur place des oiseaux-pêcheurs qui surveillent l'entrée des niches creusées dans l'argile où piaillent leurs couvées.
Les toits pointus de Sahel couronnent la rive, dominés très haut par deux rosniers qui repèrent au loin l'éperon saillant sur lequel le village est construit. Comme toutes les agglomérations toucouleures, c'est un amas de huttes étroites, mal construites et sales, entourées d'enclos en paille tressée ou de palissades irrégulières. En cette saison qui est celle de la traite, plusieurs gourbis abritent des sous-traitants de Saint-Louis près du point d'atterrissage des chalands. Un sentier dévale de la falaise jusqu'au fleuve, constamment sillonné par des femmes qui vont laver ou puiser de l'eau. Des gamins entièrement nus barbotent par centaines sur le rivage ; ils nagent comme des poissons et suivent par bandes nos chalands en nous criant « bonjor! », «biskit! », jusqu'à ce que nous ayons satisfait leur voracité en leur jetant quelques débris de biscuit qu'ils se disputent à grandes gourmades. Si à l'improviste un de nous montre sa face blanche, c'est une fuite précipitée, une débandade générale de tous ces petits moricauds qui tirent vers le rivage une coupe rapide en poussant des hurlements effrayés.
Plus loin, de jolis ânes gris cessent de paître pour nous regarder passer et nous suivent de leur œil intelligent et éveillé. Sur les chemins qui conduisent au village, le long de la berge, des captifs portent de lourds fardeaux de bois épineux qu'ils viennent de couper dans le taillis, prochain.
Le Toucouleur dont la race peuple la rive gauche du moyen Sénégal est à mon sens , comme tempérament et caractère, un type parfait du nègre dans l'acception
méprisante qu'on attache généralement à ce qualificatif. Bas et rampant lorsqu'il se sent tenu par une main forte et énergique, il devient suffisant, arrogant et d'un orgueil dont rien n'approche lorsqu'il se croit à l'abri de la répression. Paresseux à l'excès, il ne cultive que le strict nécessaire pour ne pas mourir de faim. Les huttes qu'il habite, une fois construites, lui tombent sur le dos avant qu'il songe à remettre le moindre brin de paille au toit ou à faire à la muraille la plus légère réparation.
La réputation de bravoure qui lui a été faite est au moins surfaite. Il y a quelques dix années nous recrutions à peu près exclusivement nos tirailleurs et nos spahis parmi les hommes de cette race et beaucoup pensaient que le recrutement bambarra ou malinké lui serait de beaucoup inférieur. Or, par la force des choses, nous avons été amené à ne plus composer nos troupes que des derniers, et c'est avec eux que nous avons aisément battu les bandes toucouleures d'Ahmadou dont le renom de valeur guerrière était universel. Nous n'avons, dans ces dernières guerres, trouvé de résistance vraiment sérieuse que chez les contingents mandingues partisans d'Ahmadou ou de Samory.
Il est maintenant avéré que toutes les peuplades du Soudan occidental sont très belliqueuses ; mais, parmi elles, les faits le démontrent surabondamment, la race mandingue a les qualités militaires essentielles les plus développées.
Aussi brave et ardent à l'attaque que le Toucouleur, le Mandingue est doué au feu d'une ténacité remarquable et d'une énergie dans la défaite que rien n'abat. De plus, il est discipliné, dévoué, et a un grand sentiment de la cohésion. Quant au Toucouleur, il dis(;ute à perte de vue les
ordres de ses chefs, n'obéit jamais complètement, et si dès le premier choc, l'ennemi n'est pas en fuite, il désespère de la victoire et se débande.
En amont de N' Guiguilon un double passage de basaltes éboulées fait dessiner au fleuve un coude aigu. Derrière les roches, des centaines de canards allongent curieusement le cou pour nous reconnaître; ils sont d'une méfiance extrême et s'envolent avec de puissants cris d'alarme dès que nous approchons. Entre ce point et Ouro Ahmady les hauts fonds sablonneux interminables reparaissent ; tous les vingt mètres les équipes doivent se mettre à l'eau. En deux heures nous ne faisons pas deux kilomètres. Avec un pareil régime du fleuve on court de déception en déception ; les calculs de traversée sont renversés chaque jour par maints obstacles nouveaux, éternels à franchir.
Au moment oîi nous passons enfin devant Omar Ahmady, un grand cri s'élève de la rive où toute la population de femmes et d'enfants se baigne en plein midi. C'est un enfant qui vient de se noyer. Tout le village accourt. Un homme vigoureux prend le petit cadavre par les pieds, une jambe dans chaque main, le tenant à bras tendus pendu derrière son dos la tête en bas, et il se met à courir à grandes enjambées, ouvrant et fermant les petites jambes du noyé comme des ciseaux pendant que la tête saute et rebondit lamentablement contre son échine. Les hommes et les femmes suivent au galop criant comme des possédés; les femmes surtout poussent de véritables hurlements et se jettent tour à tour sur la mère qui se roule désespérément dans la poussière. Aussi longtemps que nous sommes en vue du village nous voyons les
AU NIGliR 3ai
anneaux de cette course macabre se développer rapidement dans un nuage de poussière entre les cases du village et la berge.
Sur le soir le ciel prend une teinte cuivrée uniforme, l'horizon se nuance plus violemment de vieil or terni, le soleil très bas déjà paraît un disque de cuivre rouge chauffé. Rapidement il descend, et au fur et à mesure qu'il tombe sans jeter aucun rayon, brillant seulement d'un éclat métallique, son diamètre augmente, grandit à vue d'œil. Bientôt il approche de l'horizon et une longue traîne nimbée d'or forme un chemin surnaturel, une route d'archanges, qui s'élève de l'azur du fleuve à l'astre du jour incandescent. Déjà il touche la nappe tranquille des eaux ; il se déforme et s'aplatit : ce n'est plus qu'un gigantesque œuf de Pâques. Puis, tout à coup, presque subitement, comme s'il tombait, il disparaît, laissant encore longtemps à la brume de l'Occident une irridiation d'ors brillants.
A la nuit close des pêcheurs toucouleurs glissent dans leurs pirogues silencieuses sur l'eau paisible à peine miroitée par le scintillement lumineux des étoiles. Ils chantent jusque bien avant dans la nuit une interminable chanson de gestes rythmée sur une phrase musicale notée dans le genre espagnol avec de brusques sauts d'octaves. Pareille aubade charme quelques instants, mais la monotonie de la phrase et du rythme lasse bien vite une oreille européenne.
Peu avant d'arriver à Kaëdi, le 25 mai, nous passons devant un grand chaland en fer de deux cents tonneaux, chargé de vivres à destination du Soudan ; il est échoué là depuis quelque temps déjà, à la garde de Dieu et d'un mauvais moricaud, alors que là-haut nos camarades crient
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En passant devant Davalel je demande aux gens qui sont sur le bord du fleuve le nom de leur village. Ils me répondent qu'il est défendu de le dire, et en effet ils ne me le donnent que lorsque je les menace de descendre à terre et de les emmener avec moi. Nous sommes ici au beau milieu d'un pays fanatique où naguère encore nos chalands n'étaient guère en sûreté. Les habitants considèrent comme inconvenant de leur demander le nom de leurs villages et répondent habituellement à cette question par mille injures grossières. Tant que le souvenir de l'expédition dernière du colonel Dodds durera, ils resteront relativement soumis et respectueux ; puis, un beau jour, notre main ne se faisant plus sentir, ils en déduiront avec la vanité enfantine du noir doublée de l'orgueil du toucouleur, que nous avons peur d'eux, et les vexations sur le fleuve recommenceront jusqu'à ce qu'une nouvelle colonne les rappelle à l'humilité qui leur convient.
Nous ne faisons que passer devant Saldé où, seul, un télégraphiste occupe maintenant la tour dont la reproduction figura à l'exposition universelle de 1889.
Notre campement en aval de ce poste a été pris dans le voisinage d'un véritable charnier caché dans un pli de terrain où la peste bovine a foudroyé tout un troupeau de bœufs. Empoisonnés toute la nuit par les émanations putrides, nous n'en avons découvert la cause que ce matin au jour, pendant le lavage des chalands. Cette opération indispensable nous a fait découvrir que depuis notre départ nous sommes envahis par d'affreux gros rats d'égout qui trouvent dans les fonds ignobles de nos embarcations un milieu de prédilection.
Au sortir des roches dangereuses de Dioulbé, un grain
sans vent abat sur nous une trombe d'eau ; des gouttes larges comme des sous tombent drues et lourdes sur nos paillotes et les traversent. Bientôt cette pluie cesse, mais l'atmosphère est toujours très chargée d'électricité et la tornade est proche. En effet, peu après elle éclate si rapidement que nous n'avons pas le temps de nous garer le long de la rive ; nos chalands sont brutalement enlevés par le vent et jetés à la côte. Heureusement la berge est argileuse et douce ; le choc n'est pas trop violent. De vraies vagues nous soulèvent et nous engagent presque à sec. Une pluie torrentielle nous inonde ; puis bientôt, le vent et la pluie cessent et nous nous remettons en marche sans avaries.
La chaleur est toujours accablante ; le dernier mot de la tempête n'est pas dit.
Nous dînons sur une langue de terre étroite, détrempée par la pluie et par les remous du fleuve. Le ciel est couvert ; de lourds nuages noirs courent dans une fuite désordonnée sur les quelques étoiles qui brillent encore et l'obscurité se fait complète. Devant ces menaces de pluie nous faisons installer notre couchage dans le chaland; mais à peine sommes-nous couchés que nous étouffons sous la paillote qui conserve des relents écœurants et d'épaisses buées chaudes dans lesquelles s'agitent des myriades de moustiques. J'appelle mon domestique et je fais porter à terre paillasse et couverture. Là une humidité pénétrante prend à la gorge et raidit les membres ; mais enfin on respire. A une heure du matin, une pluie diluvienne tombe tout à coup, dense comme si un de ces gros nuages opaques qui s'écrasent au ciel avait crevé subitement. Et nous voilà derechef courant au chaland, empêtrés parles couvertures que nous tramons avec nous, cherchant à tâtons la planche
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étroite et branlante qui le relie à la berge et sur laquelle une fois engagés, nous nous arrêtons, le corps incertain, déséquilibrés, prêts à tomber à l'eau.
Le supplice des moustiques et de l'asphyxie recommence. Dans la nuit épaisse de notre prison flottante on entend longtemps le claquement des mouchoirs avec lesquels des mains énervées chassent nos minuscules et cuisants ennemis. Enfin la fatigue a raison de nous et le halètement de quatre poitrines oppressées rythme le clapotis de l'eau contre les flancs du chaland, pendant que les hippopotames se livrent jusqu'au matin à un pourchas folâtre qui jette de grosses vagues sur le rivage, et que les guépards chantent sur la rive droite, en miaulements puissamment suraigus, leur épouvantable hymne d'amour.
L'île Morphil que nous longeons est très riche en céréales. Aux environs des escales le fleuve, est sillonné de pirogues chargées à couler bas de mil que les traitants vendent aux maures. Au coude d'Aleibé, le mouvement s'accentue , et sur les rives , ânes et bœufs porteurs apportent constamment de nouvelles charges ; les pirogues avec des cultivateurs, des traitants ou des maures passagers vont et viennent sans cesse à travers le fleuve. A chaque balancement du léger tronc d'arbre creux les femmes poussent des cris nerveux, injurient le pagayeur ou se gourment entre elles. La femme toucouleure est, de toutes celles du Soudan, la plus difficile à vivre, la plus désagréablement criarde et la moins vertueuse. Presque toujours, elle parvient à prendre un grand empire sur son mari et toujours elle en abuse.
Le l®"^ juin au matin, nous franchissons facilement le barrage de Mafou ; dorénavant plus de roches, plus de
banc de sable. Dans la matinée le vent fraîchit et devient favorable. Nous hissons les voiles et, quoique non sans risques, nous marchons rapidement. Entre Moctar-Salam et Mao nous passons devant un grand campement de maures dont les tentes pyramidales et sui^élevées sur des piquets sont noyées dans la verdure d'un bois épineux touffu. Tous accourent sur la berge et nous saluent au passage de cris gutturaux que le vent emporte.
Le fleuve s'élargit, sa profondeur est partout grande . Des hippopotames, des caïmans se montrent nombreux. Nous approchons de Podor, grâce à Dieu, car nos équipes de laptots vont se désagrégeant chaque jour ; beaucoup d'entre eux sont atteints de maladies vénériennes et ia moindre écorchureles met hors service. Dans mon chaland trois seulement peuvent encore travailler à la manœuvre ; dans les autres embarcations c'est à l'avenant.
Enfin , à dix heures, nous arrivons à Podor et, dès l'abord, le service quarantenaire nous condamne à une observation de cinq jours sur deux grands chalands enfer mouillés au milieu du fleuve. A les voir, nous ne savons trop si nous gagnons à changer de prison.
Le commandant du cercle, M. Molleur, vient le l0;ng de notre bord nous souhaiter la bienvenue et nous fait remettre notre courrier avec mille précautions très amusantes destinées à nous empêcher de contaminer sa résidence.
Quelques dépêches nous renseignent en partie sur la situation de Ségou , si troublée quand nous quittâmes Kayes qu'elle commençait à créer un sérieux danger pour le Soudan.
Anticipant sur les événements afin de n'y plus revenir,
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je vais donner succinctement le récit des opérations hardies et rapides par lesquelles le commandant Bonnier ramena enfin cette région dans un état de pacification sinon complète, au moins suffisante pour enlever au commandant supérieur toute inquiétude sur les suites de cette révolte.
Dans le chapitre précédent, nous^Toas laissé le commandant Bonnier à Bamakou où il était autorisé à lever une compagnie auxiliaire de tirailleurs. Il quitte cette ville le 13 mai avec cent dix tirailleurs dont vingt-cinq réguliers, passe le Niger à Koulikoro le 10 mai et se dirige sur Boumouti où l'agitation était grande.
Le 20 il arrivait à Barouéli sans avoir tiré un coup de fusil. De nombreux villages bambarras viennent lui faire leur soumission tandis que les peulhs se concentrent à Noumouka. D'autre part, les handes d'El Hadj Bougouni ont passé sur la rive droite du Niger et menacent Koghi ; le Kaminiadougou se soulève et le bruit court que les révoltés vont attaquer Ségou. Quant à Sansanding les chefs peulhs la serrent de près.
Tiéba profitant de l'état de désorganisation de ces diverses provinces annonce son intention de se rendre à M'Pésopa et de s'en emparer, ce qui, sauf à ses yeux peut-être, constitue une violation flagrante de notre territoire.
Enfin, dominant le fracas de la révolte et l'attisant, le bruit court que nous n'avons pu vaincre Samory et que nous sommes dans l'impossibilité d'envoyer des troupes sur Ségou.
Le 28 mai le commandant Bonnier marche sur le gros des révoltés qui, au nombre de seize cents, occupe le village de Nonguela. Il a avec lui cent quatre-vingts fusils, une pièce de 4, un mortier de 15 centimètres, trois cents
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cavaliers et cinq cents fantassins du roi de Ségou. Le combat dure deux heures vingt minutes. L'ennemi, complètement battu laisse un grand nombre de cadavres sur le terrain. Nous avons vingt et un tués dont un tirailleur et bon nombre de blessés parmi lesquels le commandant de la colonne.
Le 4 juin, par une marche forcée de soixante-cinq kilomètres en vingt-quatre heures, Bonnier surprend les peulhs au gué de Ouo sur le Bagué, leur tue plus de cent hommes, leur enlève un grand nombre de prisonniers et tous leurs troupeaux. Nos pertes sont peu considérables : deux spahis auxiliaires tués ainsi qu'une vingtaine d'auxiliaires du fama Bodian.
Mais si ces belles victoires pacifient le Guenikalary, le Miniankala est toujours en feu et les révoltés attaquent Diena, sans succès il est vrai.
Le commandant Bonnier quitte le Ségou le :20 juin avec deux compagnies de tirailleurs auxiliaires, soixante spahis auxiliaires, une pièce de 4 de montagne et trois cents auxiliaires du fama.
Le jour même il enlève un poste ennemi à Gouocokouta ei le 22, il surprend à Koïla les révoltés du Kaminiadougou. Une brèche est ouverte dans la muraille et le village €st enlevé d'assaut. Les fuyards subissent de la part de nos cavaliers une poursuite désastreuse. Nous n'avons qu'un spahi auxiliaire tué et cinq blessés, en outre de quelques auxiliaires de Ségou. Cent dix-neuf cadavres •ennemis gisent sur le terrain : vingt et un chevaux et cinq cent quatre-vingts prisonniers sont enlevés.
A la suite de ce succès la colonne se dirige sur Sansanding où elle arrive le 24 juin. L'ennemi est concentré à -i)oséguéla d'où, par ses raids continuels autour de la
iOO AU NIGER
place, il empêche les habitants de cultiver. Aussi lafamiue commence-t-elle à régner dans la ville et la désertion de ses défenseurs est à craindre. Le commandant Bonnier devant une pareille situation se décidée aller chercher l'ennemi. Le 26, à six heures du matin, il arrive devant Doséguéla et disperse les bandes peulhes et toucouleures. Mais les bambarras révoltés se sont renfermés dans l'enceinte fortifiée du village. Le commandant Bonnier fait donner l'assaut ; les tirailleurs enlevés par leurs chefs, les lieutenants Marchand et Szymanski escaladent la muraille et pénètren t , dans le village qui est pris après une résistance acharnée d'une heure et demie. Les pertes de l'ennemi montent à plus de trois cents tués. Le chef de Doséguéla se fait sauter avec une quarantaine de ses fidèles, pendant qu'une diversion tentée par les contingents du Sanamadougou échoue piteusement.
De notre côté, nous avons sept tirailleurs, un spahi et huit auxiliaires tués ; deux Européens, vingt-neuf tirailleurs, quatre spahis et quatre-vingt-dix-huit auxiliaires du fama blessés.
Les résultats de cette victoire sont considérables car Sansanding est débloquée et la colonne d'El Hadj Bougouni s'enfuit vers le nord.
En rendant compte de ces événements, le commandant supérieur ajoutait :
c Ces résultats très heureux sont dus à la vigueur et à l'intelligence avec laquelle ces opérations ont été conduites par le commandant Bonnier. Du côté de Samory, la situation est bonne grâce à l'activité des commandants des postes-frontières.
» Pour le moment donc, il faut se tenir pour absolument satisfait des résultats obtenus, étant donné surtout
les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles nous nous sommes trouvés! Ils sont de beaucoup meilleurs que je n'aurais osé les espérer... »
Ainsi, sur cette brillante victoire du commandant Bonnier, les opérations de guerre pouvaient être considérées comme virtuellement terminées, et, en effet, à partir de ce moment, toute opération sérieuse prit fin.
La campagne de 1892, dont en définitive les résultats assuraient la sécurité entière du Soudan sur ses nouvelles limites, en outre de la mortalité causée par les privations constantes, les fatigues de marches et de combats incessantes, et les maladies endémiques ou la fièvre jaune nous avait occasionné les pertes suivantes :
Tués à l'ennemi *: Officiers 4
Soldats européens . . 2
Tirailleurs réguliers . 30
Spahis réguliers. . . 15 Indigènes en service
dans la colonne . . 10
Total des tués 61
Blessés : Officiers 12
Soldats européens 4
Tirailleurs réguliers 104
Spahis 33
Indigènes en service dans la colonne 23
Total des blessés 176
Chevaux tués 30
Chevaux blessés 35
En résumé, sans compter les pertes éprouvées par les
1. Ces chiffres sont pris dans les tableaux officiels du rapport du commandant supérieur. Ils ne comprennent pas les hommes tués à l'ennemi pendant l'hivernage, à Kankan ou aux environs.
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place, il empêche les habitants de cultiver. Aussi la famine commence-t-elle à régner dans la ville et la désertion de ses défenseurs est à craindre. Le commandant Bonnier devant une pareille situation se décide à aller chercher l'ennemi. Le 26, à six heures du matin, il arrive devant Doséguéla et disperse les bandes peulhes et toucouleures. Mais les bambarras révoltés se sont renfermés dans l'enceinte fortifiée du village. Le commandant Bonnier fait donner l'assaut ; les tirailleurs enlevés par leurs chefs, les lieutenants Marchand et Szymanski escaladent la muraille et pénètrent, dans le village qui est pris après une résistance acharnée d'une heure et demie. Les pertes de l'ennemi montent à plus de trois cents tués. Le chef de Doséguéla se fait sauter avec une quarantaine de ses fidèles, pendant qu'une diversion tentée par les contingents du Sanamadougou échoue piteusement.
De notre côté, nous avons sept tirailleurs, un spahi et huit auxiliaires tués ; deux Européens, vingt-neuf tirailleurs, quatre spahis et quatre-vingt-dix-huit auxiliaires du fama blessés.
Les résultats de cette victoire sont considérables car Sansanding est débloquée et la colonne d'El Hadj Bougouni s'enfuit vers le nord.
En rendant compte de ces événements, le commandant supérieur ajoutait :
c Ces résultats très heureux sont dus à la vigueur et à l'intelligence avec laquelle ces opérations ont été conduites par le commandant Bonnier. Du côté de Samory, la situation est bonne grâce à l'activité des commandants des postes-frontières.
» Pour le moment donc, il faut se tenir pour absolument satisfait des résultats obtenus, étant donné surtout
les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles nous nous sommes trouvés.' Ils sont de beaucoup meilleurs que je n'aurais osé les espérer... »
Ainsi, sur cette brillante victoire du commandant Bonnier, les opérations de guerre pouvaient être considérées comme virtuellement terminées, et, en effet, à partir de ce moment, toute opération sérieuse prit fin.
La campagne de 1892, dont en définitive les résultats assuraient la sécurité entière du Soudan sur ses nouvelles limites, en outre de la mortalité causée par les privations constantes, les fatigues de marches et de combats incessantes, et les maladies endémiques ou la fièvre jaune nous avait occasionné les pertes suivantes :
Tués à l'ennemi * : Officiers 4
Soldats européens . . 2
Tirailleurs réguliers . 30
Spahis réguliers. . , 15 Indigènes en service
dans la colonne . . 10
Total des tués 61
Blessés : Officiers 12
Soldats européens 4
Tirailleurs réguliers 104
Spahis 33
Indigènes en service dans la colonne 23
Total des blessés 176
Chevaux tués 30
Chevaux blessés 35
En résumé, sans compter les pertes éprouvées par les
1. Ces cliiflres sont pris dans les tableaux officiels du rapport du commandant supérieur. Ils ne comprennent pas les hommes tués à l'ennemi pendant l'hivernage, à Kankan ou aux environs.
troupes auxiliaires qui tripleraient peut-être ces chiffres, nous avons eu du 11 janvier au 26 juin, en moins de six mois, « 237 hommes et 65 chevaux » mis hors de combat sur un effectif qui a varié de onze cents hommes au début de la colonne à quelques centaines en dernier lieu. Notre perte par le feu a donc été supérieure au cinquième des effectifs engagés ; celle des officiers monte presque au tiers.
Pendant cinq longs jours que le service quarantenaire employé à désinfecter ou plutôt à empoisonner, consciencieusement nos vêtements par des jets de vapeur sulfureuse, nous cuisons à petit feu sur les chalands en fer où nous sommes entassés de façon à nous donner toutes les maladies contagieuses que nous sommes censés traîner avec nous.
Enfin, le cinquième jour, comme le convoi du capitaine Pineau qui nous suit est signalé, on nous met à terre afin de lui faire place.
Nos hommes sont parqués dans les magasins du poste, bastions sombres, massifs, aérés seulement par d'étroits créneaux. Là, avec la terre nue pour sommier, presque sans lumière, ils sont dans les conditions hygiéniques les plus fâcheuses. Faute de place dans le fort, quelques sous-offlciers sont logés sur l'escale dans une boutique inoccupée. L'administration qui a trouvé à grand'peine à caser plusieurs officiers en chambrées dans deux locaux du rez-dechaussée du fort ne sait plus où me mettre et finit, à bout de recherches, par me louer une chambre au premier étage d'une maison de commerce dont la façade longe le quai.
Je m'applaudis de cette combinaison, car elle me permettra, vivant au milieu du mouvement de l'escale de
mieux l'étudier ainsi que sa clientèle de maures qui, tous les jours, passent le fleuve en grand nombre sur des canots que les traitants envoyent à leur rencontre.
L'animation de Podorest grande en cette saison ; cependant elle paraît avoir un peu diminué depuis quelques années. Le gros appoint du commerce d'échange était la gomme; or, les quantités traitées vont diminuant d'année en année. En revanche, le commerce local est devenu plus actif. Podor est maintenant l'escale obligée de tout le personnel et du commerce du Soudan pendant la saison sèche , car la navigation à vapeur y a son point terminus ; il en résulte un mouvement nouveau de transit et d'affaires qui porte principalement sur la vente d'objets ou de denrées de provenance européenne.
Le commandant civil du cercle, M. Molleur, a su donner une excellente direction à l'administration de l'escale ; aussi le bien-être de tous et l'activité commerciale de la place s'en ressentent grandement. Il était venu, il y a quelque vingt ans, pour la première fois au Sénégal en compagnie de trois de ses camarades comme lui sergents d'infanterie de marine. Très unis, ne se quittant guère, on les appelait alors « les quatre sergents de Saint-Louis ». Aujourd'hui, après des carrières fort diverses, après avoir parcouru tous les points du globe pendant près d'un quart de siècle, tous quatre se retrouvent au Sénégal dans des situations bien différentes : M. de Lamothe est gouverneur du Sénégal, le capitaine Denès est major du régiment de tirailleurs, le capitaine Noël commande la compagnie de discipline et M. Molleur administre un cercle.
Il a sa femme avec lui ; elle paraît bien supporter les rigueurs d'un climat qu'on dit être le plus chaud du globe.
Mais ce poste de Podor possède le logement le mieux compris peut-être de tous ceux qui ont été construits jusqu'à ce jour au Sénégal. Avec une installation intelligente et pratique la vie y est en somme supportable. C'est du moins ce qui nous a paru lorsque Madame Molleur nous fît les honneurs de son intérieur; mais sa bonne grâce et l'amabilité de son mari ont sans doute grandement contribué à nous donner cette opinion optimiste.
Depuis que nous sommes à terre le vent souffle avec rage. Des tourbillons de poussière et de sable fin volent en tous sens et s'abattent, se succédant rapides comme les embruns de la mer, sur les maisons de Podor qu'ils traversent par les mille ouvertures des fenêtres et des portes mal closes.
Petit à petit meubles et planchers se couvrent d'une fine couche de sable jaune sans cesse balayée, sans cesse renouvelée, dans laquelle trempent linge et vêtements comme dans un bain d'ocre.
Sous le souffle puissant de ces rafales du sud-ouest, le ciel devient gris et se charge de lourds nuages qui ne tarderont pas à déverser des trombes d'eau sur le pays. L'hivernage s'établit.
Depuis le mois de février, à Sanankoro où nous avons été surpris par les premières pluies hivernales, nous ne cessons de fuir devant la mauvaise saison, poursuivis, harcelés, puis atteints par elle. Parfois, devançant les pluies, d'autres fois gagnés de vitesse, nous sommes définitivement vaincus à Podor dans cette course des éléments et des hommes.
Une magnifique allée de caïlcédrats borde le fleuve. La foule y est grande de neuf heures du matin à cinq heures du soir. Les magasins des traitants ouvrent sur ce cours
AU NIGER 'm
OÙ s'installent en groupes serrés des marchands indigènes et surtout quantité de revendeuses noires ou mauresques. Les objets les plus variés, les plus disparates et les plus imprévus sont étalés sur le sable : couscous, mil, arachides, denré.es alimentaires diverses en petits tas, corbeilles de poissons, noix de colas, tamarins, poterie uniforme, bijoux maures, sacs en peau de moutons ornés de pompons de cuir et bariolés de rouge, de jaune et de bleu, verroteries, tout cela pêle-mêle, les grains de senteur qui rendent les maris amoureux à côté de portions de poisson sec, du savon parfumé à l'encens sur des chiffons informes et graisseux, des cuirs frais proches voisins du bourraké ^
Des femmes surabondamment ornées de bijoux d'or, de morceaux d'ambre ou de corail, de colliers de verroteries, accroupies sur le sol à côté du petit tas de choses informes qu'elles vendent, se content les événements de la veille ou de la nuit. Parfois deux d'entre elles se lèvent, et se prenant à partie s'agonisent de sottises avec des cris stridents et de grands gestes ; en un clin d'œil leurs voisines sont debout aussi et prennent parti. Tout ce coin du marché est dans un état de surexcitation indescriptible. Les bras se lèvent menaçants, les mains s'ouvrent provocatrices ; puis, lorsque le passant qui s'est arrêté amusé par ce grand fracas croit que les coups vont pleuvoir, sur un mot drôle d'une d'elles toutes se tordent dans un immense éclat de rire et ainsi apaisées elles reprennent leur conversation interrompue.
Vendre leurs marchandises composites paraît être le moindre de leurs soucis. A peine tournent-elles la tête d'un air ennuyé lorsque quelque chaland les inter-