Au pair: une française en Allemagne
Je reçois cette lettre qui m’arrive du fond de la Posnanie : je la transcris textuellement.
Schlossdorf, 15 juin 19...
« Très honorée et très gracieuse demoiselle,
(( Mon amie, frau Schneider, m’a écrit votre désir de venir quelques mois habiter l’Allemagne. J’ai pensé que vous auriez agrément à être « au pair » dans ma maison.
(( J’habite, comme vous lirez, en Posnanie un domaine très grand, colossal même, mais avec des voisins autour, aussi. Mon mari, major Schmitt, est mort, et je suis à Schloss-
dorfavec ma fille, Hildegarde, qui a vingt ans. Hilde a un joli caractère et parle français très bien ; même elle parle langue « argot » , comme vous dites à Paris; mais je puis dire que je crois que cela n’est pas bon pour elle. J’ai peur cela lui donne l’air ce poule en papier », et je crois, d’après ce que frau Schneider m’a dit sur vous, vous devez penser ainsi.
(( Il y a aussi à la maison, mais pas souvent, car il est encore à léna pour apprendre, mon fils Wilhelm, le propre filleul de l’Empereur, et il a dix-neuf ans.
(( Vous n’aurez rien à faire chez moi puisque je ne payerai pas. Seulement vous parlerez français à Hilde et elle parlera allemand à vous pour vous dédommager de votre français.
(( J’espère vous n’aurez pas l’ennui à Schlossdorf; nous sommes tous très gais et vous serez comme une amie.
(c Si vous pouvez venir pour le l®** juillet, ce serait très bien. Je dois vous dire aussi que vous devez avoir dans vos bagages une robe Empire.
« Ma maison est bâtie à nouveau tout
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Empire. Alors, cet été je donne une fête. Il viendra beaucoup de monde, même des Excellences ; tous seront habillés Empire ; les domestiques aussi. Je pense si vous pouvez avoir la rose robe, cela sera mieux, parce que Hilde aura la robe bleue. J’attends votre réponse bientôt, honorée et gracieuse demoiselle.
(( J’espère que vos yeux se fermeront en touchant mes fautes, car je n’écris pas très bien le français.
c( Je vous salue.
(( Ella Schmitt. »
En même temps, une lettre de frau Schneider m’est arrivée. En allemand, celle-là. C’est dommage. L’autre a un petit ragoût si amusant !
Nulle part, m’assure frau Schneider, je ne pourrai trouver dans tout l’Empire germanique une famille plus <( gemütlich )> que celle de frau Schmitt.
(( Frau Schmitt est bonne, et bienveillante, et douce, et elle aime les Français! »
Moi, j’ajoute : « Frau Schmitt est vaniteuse et manque de tact. »
J’irai donc jusqu’en Posnanie, et j’apporterai une robe empire, puisque, cet été, ce sera à Schlossdorf, pendant un jour, la commune livrée des Invités Excellences et des domestiques. Pour plaire à frau Schmitt, je me déguiserai même en rose; cela m’est tout à fait ég.al.
Je pars, très amusée. Ces quelques mois que ma sœur et mon beau-frère m’ont persuadé d’aller vivre en Allemagne pour me perfectionner dans la langue seront vite passés et j’ai toujours adoré les voyages.
Celui-là est un peu lointain : la Posnanie! Il faut vraiment les références données par frau Schneider, qui a été jadis en pension avec maman, pour que mon beau-frère se soit décidé à me laisser partir
Mes malles sont bouclées. Avec Hélène j’ai fait la tournée des adieux.
Toutes les vieilles dames, anciennes amies de maman, ont pris des airs effarés à la nouvelle de mon départ.
(( Gomment, elle s’en va! toute seule! cette petite! disaient-elle à Hélène. Ni vous ni votre mari ne l’accompagnerez! »
Quand elles apprenaient que j’allais jusqu’en Posnanie, elles s’effaraient encore davantage et me regardaient, apitoyées, comme si vraiment Hélène et son mari m’envoyaient làbas pour être mangée en choucroute.’
Chez mes amies, les exclamations indi-
gnées ont fait place à des cris d’envie gentille :
« Eh bien, vrai, tu en as de la veine! — un peu langue argot, ça, dirait frau Schmitt, — de partir ainsi, toute seule, et d’aller apprendre Tallemand en Allemagne et non aux Champs- Elysées avec une « fràulein » promeneuse! Ne reste pas trop longtemps, par exemple; et ne va pas t’éprendre d’un Allemand à lunettes d’or.
— Non, mes petites amies. Soyez sans crainte. »
La robe Empire est emballée bien soigneusement avec son diadème à la grecque et ses cothurnes. Hélène, qui me l’a offerte, a fait des folies. Mais elle ne trouve rien de trop beau, en ce moment, pour ma garde-robe. Elle, si fourmi d’habitude ! Je suis convaincue qu’elle y met du patriotisme, ce II s’agit de faire voir à ces bons Allemands, fait-elle, quelle espèce de goût nous avons à Paris! » " Les toilettes que j’emporte devront donc symboliser la France, en Posnanie. Toilettes très simples, mais où rien ne détonne. Il
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faudra que mon esprit soit à Tunisson, et qu’en me connaissant, ces « bons Allemands », comme dit Hélène, apprennent à connaître la vraie Française : pas bête, pas bégueule, mais pas « poule en papier » du tout, comme écrit frau Schmitt.
Pour la première fois de toute ma vie : dix-neuf ans, me voilà complètement seule et à l’étranger!
Jusqu’à la mort de maman, j’avais été près d’elle comme le poussin auprès de sa mère poule. Depuis, Hélène et son mari ne m’ont permis de les quitter que pour quelques séjours chez des amis.
Aussi, au moment du départ, m’ont-ils fait mille recommandations très tendres et un peu puériles. Nous nous sommes pourtant, de part et d’autre, comportés dignement. Nos adieux n’ont pas été du tout (( Adieux de Louis XVI à sa famille », mais j’avais le cœur gros en les
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embrassant; et eux aussi, j’en suis sûre, pleuraient un peu, en dedans, la petite sœur qui s’en allait. De nos tristesses, rien n’a paru aux indifférents. Ne faut-il pas savoir montrer son énergie?
Hélène m’a lestée de provisions comme pour la traversée d’un désert : des gâteaux secs, du chocolat, des caramels et même un gros pâté en croûte, doré et très appétissant.
Je lui ai dit, en riant :
(c Mon Dieu! que vais-je faire de tout ça? Il y a le wagon-restaurant pour les repas. »
Elle m’a répondu :
c( Bon, prends toujours. Ça t’aidera à passer le temps. »
Drôle de passe-temps !
Le pâté, d’ailleurs, ne m’a pas suivie très loin. Dès Francfort, j’en ai fait présent à un homme d’équipe qui avait une grosse tête toute ronde et rose.
Je lui ai donné mon pâté, en ajoutant : eo/i Paris! Sa bonne figure s’est illuminée.
Prestigieux, l’effet que ce mot : Paris ! exerce sur les cervelles à l’étranger.
(( Oh! {>011 Paris! répétait mon bonhomme, Tair ravi, en se brossant Testomac avec sa main libre, {>on Paris! gut! gut danke! »
Au delà de Berlin, à Schneidemühl, grâce à mon petit baragouin allemand, je me suis très bien tirée d’affaire. J’ai fait réenregistrer mes bagages et je me suis réenregistrée moi-même pour Bromberg. *
Cette fois, j’étais dans un vrai train allemand et non plus dans un international.
(( Très bien, vos wagons. Messieurs les Allemands! si fastueuses même, vos secondes, que j’y ai regardé à deux fois avant de m’y installer. Je me croyais en premières! »
Je vois d’ailleurs beaucoup de voyageurs, bien nippés, monter dans les troisièmes, encore très confortables, puisque au-dessous il y a les quatrièmes, pour les pauvres diables.
Ce que j’en ai aperçu, il est vrai, ne me semble pas tentant : un fourgon, en somme, avec un banc de bois autour. Voyageurs et bagages y sont pêle-mêle. C’est un avantage pour les premiers : quand il n’y a plus de
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place sur le banc, il y en a bien toujours sur une malle disponible.
' Au petit matin, j’arrive à Bromberg; et, à la sortie de la gare, je trouve un valet de pied qui me salue : a Gracieuse mademoiselle », et me conduit à une Victoria, en m’expliquant que, vu l’heure matinale, ni frau Schmitt ni fraulein Schmitt n’ont pu venir au-devant de moi.
Pendant une heure, nous roulons vers Schlossdorf. Monotone eP triste, le pays : du sable, du sable, comme au bord même de la mer. Pourtant, nous en sommes bien loin, déjà. Les chevaux ont souvent peine à tirer, dans tout ce sable. Le vent, qui souffle très fort, m’en envoie de pleines poignées. J’ai la figure piquée comme par des milliers d’épingles. Quand j’arrive enfin à Schlossdorf, je suis saupoudrée, comme un beignet; je* croque du sable en remuant les dents; j’en ai plein les oreilles et les yeux.
Aussi, je vois mal le château Empire ou, plutôt, pseudo-Empire, blanc, lourd, massif.
Sur le seuil, à la devise hospitalière : « Entre, tu apportes le bonheur dans la maison », une
jolie jeune fille me fait accueil d\in sourire de ses yeux gris.
Mais pourquoi est-elle déguisée?
Ce n’est pourtant pas Mi-Carême et je ne pense pas non plus que Schlossdorf soit village d’opéra-comique : je l’aimerais mieux village pour de bon.
Celle qui s’avance vers moi a un jupon court, plissé, orné d’une bande de velours; un casaquin de velours noir ouvert sur une chemisette blanche; le cou et les bras nus; une petite coiffe brodée sur la tête; et, aux pieds, des socques en bois ouvragé qui font pan, pan, doucement sur les tapis.
Elle m’accueille^ elle aussi, d’un a Gracieuse mademoiselle )> — décidément, c’est le terme consacré, — m’offre le petit déjeuner, et m’invite à me reposer, avant de faire la connaissance de frau et de fraulein Schmitt, encore couchées. 11 est vrai qu’il n’est pas sept heures.
J’accepte avec plaisir; et, si peu confortable que soit mon étroit lit allemand, avec son unique drap, je ne tarde pas à m’y endormir avec délices.
Quand je me réveille, cinq heures sonnent. Du matin ou du soir? Du soir, sûrement; le soleil commence à baisser à l’horizon.
J’ai grandement le temps de m’habiller pour le « souper ». Aussi, je reste un bon moment encore à savourer, ô ironie, la mollesse de ma couchette !
C’est très gentil chez moi.
A travers les rideaux, je distingue un bois de bouleau, le plus charmant de tous les arbres, n’est-il pas vrai? avec son écorce de satin blanc et son feuillage frissonnant.
Ma chambre est claire, toute blanche et gaie, avec son lit fer et cuivre, et ses meubles
laqués. Au-dessus de mon lit, un tableau en bois porte une inscription, gravée en caractères gothiques. Je lis et traduis : « Sois sans crainte, l’Eternel te garde ».
Comme je commence à m’habiller, on frappe à ma porte.
C’est ma gentille petite déguisée du matin qui m’offre ses services.
Elle m’explique : a J’ai entendu la « gracieuse demoiselle » remuer, je viens l’aider à sa toilette. »
Pour ce qui est de m’aider, je la remercie. Grâce à Dieu, je n’ai besoin de personne. Les jours où je ne réussis pas à me coiffer, j’aime mieux l’être mal, par moi-même, que par une femme de chambre. Car la petite déguisée aux yeux gris est la femme de chambre attachée au service d’Hilde et au mien par raccroc. Son déguisement tout de même m’intrigue : aussi, tandis qu’elle range dans la chambre, je la fais jaser. J’apprends que .son joli costume est le costume national des paysannes polonaises.
D’ailleurs, j’aurais dû me douter, à voir la
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finesse de ses traits et la grâce de sa mignonne personne, qu’elle n’était pas Allemande.
Grete, c’est son nom, semble ravie que je veuille bien lui parler.
Elle est si contente, me dit-elle, d’avoir à servir une Française! Elle aime tant les Français !
Elle a pour moi, je le sens, la plus haute considération. Je suis Française, je suis de Paris surtout. Ces mots « von Paris » m’entourent d’une auréole magique. Je suis « von Paris » tout comme mon pâté! « Von Paris » mes robes et mes chapeaux! Aussi avec quels yeux admiratifs Grete m’aide-t-elle à les déballer! « Von Paris )>, le chignon bouffant, très simple, que j’exécute en un tour de main; (( von Paris » ma taille, « si mince! » me dit Grete; et mes souliers « oh! si petits, gracieuse demoiselle, qu’on les dirait pour une fée ! )) •
Grete me flatte. Ma taille et mes pieds sont, comme bien des tailles et bien des pieds, de Française, il est vrai. Ma toilette terminée, Grete me fait faire le tour de mes apparle-
ments : trois pièces : la chambre, le cabinet de toilette, bien aménagé avec sa toilette et sa table à coiffer; et mon petit salon, « le wohnzimmer », meublé art moderne, très laid, très lourd, tout biscornu avec ses ornements en paraphe, mais tout de même confortable.
Vraiment, à situation égale, les Allemands me semblent avoir, bien plus que les Français, sinon le sens du beau, oh non! du moins celui du confort.
Guidée par Grete, je descends vers le « wohn-zimmer » de frau Schmitt.
Nous traversons un grand vestibule aux murs garnis de divans surmontés de tablettes ornées de statuettes et de vases, quelques-uns jolis et d’une couleur agréable, mais la plupart massifs, mal finis, chargés d’appliques grossièrement bronzées!
J’entre dans le petit salon.
Petit salon Empire, avec dame vêtue d’une robe Empire, vert-pré, « robe Réforme » ; innovation des couturières allemandes pour supprimer les abus du corset.
La robe vert-pré se lève : c’est frau Schmitt,
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(( gracieuse et honorée dame Schmitt », comme dit la formaliste Allemagne. « gracieuse dame » si grosse, si rouge, si peu belle avec vos yeux trop petits, votre nez trop retroussé, vos cheveux fades trop bien tirés! Mais (( gracieuse dame » tout de même par votre accueil si parfaitement (c gemütlich ». Mot, hélas! intraduisible.
Frau Schmitt vient à moi, me serre les mains avec effusion, m’appelle « gracieuse demoiselle », me demande si je me suis bien reposée? si j’ai faim? si j’ai fait bon voyage? si j’ai laissé ma famille en bonne santé? me dit qu’elle adore la France, qu’elle est ravie que je sois de Paris, qiFelle fera tout pour me rendre heureuse, qu’elle espère que je me plairai chez elle. Puis elle sonne pour qu’on avertisse sa fille. Et « gracieuse demoiselle Hildegarde » fait son entrée.
Oh! si grande, Hildegarde! si grande! Je la crois d’abord juchée sur quelque tabouret; instinctivement, pour lui parler, je lève la tête comme pour regarder le faîte d’un arbre.
« Hilde a 1 m. 88, me dit sa mère; c’est un
peu grand pour une fille; mais elle est bien proportionnée; voj^ez, elle chausse 46.
— Je vois, je vois! »
Je comprends alors l’étonnement admiratif de Grete tout à l’heure; je me rappelle aussi la plaisanterie courante, en Espagne, sur les pieds des femmes du Nord : « Le soulier d’une d’entre elles servit, un jour, à une escouade de rameurs pour se promener sur le Guadalquivir. »
Hilde est bien le vrai type de la jeune fille allemande : bâtie tout d’une pièce, sans taille, sans hanches, sans poitrine; robuste, mais peu gracieuse. Mal habillée, en outre, d’une robe Réforme, elle aussi; et encore plus mal coiffée : tous les cheveux tirés à la chinoise, pas un ne dépassant l’alignement, et tressés en une grosse natte, ramenée en couronne autour de la tête. L’air bonne fille d’ailleurs, et pas laide malgré tout, avec sa figure calme et ses doux yeux bleus.
Elle aussi s’informe affectueusement, et comme une amie de toujours, de mon voyage.
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Puis elle me demande, en français, si j’ai bien « pioncé )>.
Ah! elle veut me sortir son argot!
(( Nous disons dormi^ en français. Oui, j’ai très bien dormi.
— 11 faut excuser Hilde, me fait alors frau Schmitt, gracieuse demoiselle. Elle a appris le français avec une femme de chambre qui lui a, je crois, appris des mots ne convenant pas toujours. Vous serez gentille de la corriger. »
Je comprends! Le français d’Hilde est un peu le parisien de Montmartre! Qui Peut cru, au fond de la Posnanie!
« Mais, ajoute frau Schmitt, je ne peux pas toujours vous appeler (( gracieuse demoiselle », c’est trop cérémonieux. Maintenant que nous nous connaissons, je veux vous demander votre petit nom.
— Jeanne, gracieuse dame.
— Oh! en allemand, nous disons Yohanna.
Mais c’est bien long, Yohanna! Nous abrégeons toujours. Nous disons : Hanni. Voulezvous que nous vous appelions Hanni?
— Volontiers, c’est très joli, Hanni.
— Oui; renchérit frau Schmitt, j’aime beaucoup ce nom. Si j’avais eu une seconde fille, je l’aurais appelée Hanni, et je l’aurais souhaitée vous ressemblant! »
Que de fleurs! Je m’incline, en souriant, pour remercier.
Au fond, je suis un peu gênée. Trop et trop aimables, pour une Française, vraiment, ces Allemands. J’ai peut-être l’esprit mal fait : il me semble que dans toute cette amabilité, réservée aux seuls Français, il n’y a pas que de la bienveillance; il y a aussi de la condescendance, la condescendance dédaigneuse du vainqueur pour le vaincu.
Le lendemain matin, Hilde entre ‘dans ma chambre. Elle m’embrasse gentiment et ajoute :
(( Je suis venue pour vous faire connaître, avec nos heures de repas à Schlossdorf, l’emploi de mes journées quand nous n’avons pas d’invités.
(( Habituellement, je me lève entre sept et huit heures. Je rejoins maman pour le petit déjeuner, où nous prenons du café avec du miel, des œufs et de la viande froide. Si le temps est à souhait, je monte à cheval. Vous verrez les jolies promenades que nous ferons ensemble dans le domaine ou dans les bois.
Ce sont d’immenses bois de bouleaux et de sapins. Je ne sais si vous les aimerez; moi, je les trouve beaux et sauvages.
« Une seule chose est ennuyeuse ici, à la promenade, c’est tout ce sable et toujours du vent; des moustiques aussi ; il y en a tellement et ils sont si voraces!
« Quand je rentre à la maison, vers onze heures, j’ai grand’faim; aussi je lunche toujours avant de rejoindre maman à la cuisine.
« Maman tient beaucoup à ce que je sache cuisiner. Elle a bien raison, n’est-ce pas? Comment, quand je serai mariée, pourrai-je rendre mon mari tout à fait heureux, si je ne sais pas lui faire sa cuisine? »
Hilde n’a pas tort.
Une maîtresse de maison, bonne cuisinière, est un gage de bonheur, dans le ménage. Pourtant, elle semble croire avec tant de conviction que c’est le principal , et presque l’unique, que j’ai bien envie de lui rire au nez.
Elle continue, imperturbable :
« A deux heures, nous avons le dîner. En France, je crois, vous appelez plutôt ce
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repas : déjeuner. Mais c’est tout à fait le même que chez vous. Nous bouffons...
— Pardon, nous mangeons...
— Oui, reprend Hilde, nous mangeons, comme vous, du rôti chaud, des légumes, des desserts. Après, nous allons chacun dans notre petit salon pour faire la sieste jusqu’à quatre heures, qui est, comme vous savez sans doute, l’heure du goûter : du café. Après le café, nous nous promenons ou nous restons à la maison à travailler ou à faire de la musique. A huit heures, nous avons le souper, oh! un simple repas froid; et nous passons la soirée tranquillement, entre nous, à moins que nous n’ayons quelque invitation. »
Dans cette longue énumération, une chose m’a surtout frappée, c’est le retour si fréquent des repas : à huit heures, à onze heures, à deux heures, à quatre heures, et encore à huit heures, le soir! Cela fait bien cinq pour un seul jour! Je comprends alors pourquoi tant d'Allemands sont obligés d’aller faire des cures à Karlsbad ou à Marienbad.
D'autant que les menus, ici, doivent souvent
comporter de ces grosses saucisses et de ces choux rouges d’une digestion plutôt laborieuse.
(( Maintenant, ajoute Hilde, nous allons visiter ensemble la maison. Vous verrez, elle est tout Empire, sauf le billard, que Wilhelm a voulu art moderne. Pour le reste, maman a acheté Empire l’ameublement des principales pièces; quelques meubles sont vraiment de l’époque; pourtant, l’Empire est si à la mode maintenant, en Allemagne, qu’il devient presque impossible de se procurer quelque chose d’authentique. )>
Et Hilde m’entraîne d’abord dans son appartement, tout semblable au mien, sauf que les meubles y sont encombrés de photographies.
Moi, je n’en ai placé que trois sur ma commode : celle de maman, celles d’Hélène et de son mari.
Hilde en a dans tous les coins. Elle entreprend de me les présenter. Voici d’abord :
Karl-Heinrich, avec qui elle s’est fiancée il y a un an.
(( Mais, ajoute-t-elle tranquille, nous nous
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marierons seulement dans deux ans. Karl- Heinrich est sur-lieutenant; comme il n’a pas grosse fortune, maman voudrait qu’il fût tout près d’être capitaine au moment du mariage. »
Suivent les photographies d’innombrables amies. Les unes seules; les autres, en groupe sympathique, avec leur fiancé.
Hilde accompagne la présentation de chacune de ses amies d’un petit commentaire'.
Celui-ci revient souvent :
« Pauvre Ella, ou pauvre Eisa, elle n’a pas eu de chance. Elle s’est « défiancée )>; et c’est la deuxième ou la troisième fois même que cela lui arrive. »
Hilde me fait pénétrer dans son intimité si amicalement, que je ne crains pas de la froisser en lui posant une question qui depuis un moment me vient aux lèvres.
(( Quand on se « défiance », comme vous dites, qu’est-ce que la jeune fille fait des cadeaux de son fiancé?
— Oh ! dit Hilde, elle les rend généralement; toutefois il n’y pas de règle à ce sujet : dernièrement, un journal humoristique a justement
fait un plébiscite pour résoudre votre question. Le résultat en a été qu’une jeune fille doit rendre les cadeaux reçus; mais il est de bon goût au fiancé de refuser de les reprendre. »
Près de l’appartement de Hilde est celui de Wilhelm.
(( Wilhelm, qui arrive demain, ajoute Hilde joyeuse. Entrons dans son salon. Vous verrez le portrait de l’Empereur, le parrain de Wilhelm. »
Au-dessus de la cheminée se dresse, en pied, une grande photographie de Guillaume 11, les deux mains sur le pommeau de l’épée, les crocs des moustaches menaçants, les yeux levés d’un air inspiré : c’est le Kaiser, posant en vue de la postérité, que les journaux illustrés ont popularisé chez nous.
L’appartement de frau Schmitt est naturellement Empire. Nous passons devant les portes fermées des chambres d’amis peu intéressantes et nous parcourons au rez-de-chaussée les pièces de réception :
La grande salle à manger, très haute, très vaste, aux murs ornés de bois de cerf et de
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panoplies, au-dessus de la cheminée de laquelle je lis cette phrase gravée : « Que les conviés mangent et boivent pour remercier leur hôte. )>
Harpagon aurait été suffoqué d’un tel aphorisme, si éloigné du sien!
A la salle à manger fait suite le billard, que Wilhelm a voulu (c art moderne ». J’y entre. Si je ne savais où je suis, je jurerais ‘qu’on m’a transporté brusquement dans un aquarium.
Une lumière verdâtre tombe des vitraux; des stalactites en céramique pendent de la voûte, des algues montent le long des tapisseries, des pieuvres allongent leurs tentacules sur la frise; je donne du pied contre un monstre en cuivre qui est un cendrier ; dans l’espace assombri, j’entrevois des fauteuils dont les bras se terminent en hippocampes et dont les pieds s’empâtent comme des anémones de mer; le bois du billard est orné d’annélides qui se renflent ou se rétrécissent brusquement; et les boutons de porte, auxquels je m’écorche les mains, représentent des coquilles Saint- Jacques.
C’est le (( modem-style » dans toute sa démence!
(( Wilhelm est très fier de son billard, me dit Hilde ; il est arrivé à réaliser dans cette salle « une synthèse » — c’est son expression; — voyez, chaque détail de l’architecture et chaque pièce du mobilier sont en rapport.
— Oui, je vois; ‘je me demande même si, pour compléter la synthèse, les joueurs ne sont pas tenus de se déguiser en tritons!
— Oh! Hanni! me répond Hilde avec une nuance de reproche, comme vous aimez à railler, vous autres Français! )>
Allons, bon, j’ai froissé Hilde. C’est ma faute aussi. J’aurais dû me rappeler que l’Allemand, comme tous les peuples du Nord, d’ailleurs, n entend guère la plaisanterie. H la prend toujours au sérieux; il ne saisit pas que c’est c( pour rire », comme nous disons, qu’autant en emporte le vent.
Au sortir de cette salle de billard compliquée et obscure, je retrouve avec plaisir la lumière d’un superbe salon aux trois baies ouvrant sur le parc.
DANS LA POLOGNE ALLEMANDE
L’immense pièce est tendue de lampas rouge, meublée Empire, et ornée de quelques belles toiles, dont l’une, à la place d’honneur, est du maître Arnold Boecklin, si ignoré en France, si passionnément admiré en Allemagne. Au sous-sol, dans la cuisine, nous trouvons frau Schmitt très occupée, avec la cuisinière et une fille de cuisine, à la préparation du dîner.
Frau Schmitt non seulement surveille, mais confectionne elle-même.
Elle épluche les pommes de terre; elle hache les débris de viande pour en faire des biftecks destinés à la cuisine ; elle lève le couvercle des casseroles qui mijotent sur le fourneau. Sa bonne figure rouge s’enflamme encore à la chaleur du charbon ; elle ne semble guère y prendre garde : elle est à l’affairement joyeux d’une besogne favorite.
Tandis qu’Hilde s’empresse à l’aider, j’inspecte tout autour : la batterie en nickel bien nette et luisante, les napperons brodés qui garnissent les rayonnages. Chacun est illustré de phrases sentencieuses : « Une ménagère économe est un trésor dans une maison »;
(( Une bonne cuisine donne un bon estomac; un bon estomac donne un bon caractère », et cette autre : « Trop de cuisinières gâtent le rôti ».
Tout de même, en France, nous ne déployons pas un tel appareil autour de nos préparatifs de mangeaille; une maîtresse de maison n’est pas cuisinière-chef; cela lui laisse plus de temps pour des occupations au moins aussi utiles; et son ménage n’en marche pas plus mal parce que, à moins de nécessité, elle ne met pas elle-même la main à la pâte.
Wilhelm est arrivé!
J’en ai été avertie, un peu avant le dîner, par les (c hoch )) véhéments de Hilde devant le perron, et par un bruit d’embrassades et d’effusions joyeuses entremêlées de « ya )), de <( so », de (( doch »!
A entendre parler de Wilhelm, les jours précédents, je m’étais amusée à me Timaginer.
Je le voyais sous deux aspects : Tair plein de suffisance, sanglé dans ses vêtements; la moustache, dressée en crocs, à l’instar de son illustre parrain; ou bon gros réjoui, blond, imberbe, la face en pleine lune, gras, rose, appétissant! Sur son nez retroussé, pour lui
donner Fair allemand, je juchais une paire de lunettes d’or!
Par le rideau entre-bâillé de ma chambre, j’ai glissé un œil discret.
Le vrai Wilhelm ne ressemble ni à l’une ni à l’autre de mes caricatures.
Le vrai Wilhelm est très bien.
Il a beau être le fils de sa mère, il n’a ni sa bonne face, ni son nez trop court, ni son petit ventre rebondi.
Le vrai Wilhelm est grand, robuste sans excès. Il a le nez droit et les traits réguliers. Il ne porte pas ses moustaches en paratonnerre, car il n’est pas de la génération de l’Empereur; il a la face imberbe, sauf une toute petite moustache rasée contre la lèvre, à l’instar du Kronprinz. En outre, ainsi que tous les jeunes Allemands, Wilhelm se plante un monocle dans le coin de l’œil.
En descendant au salon, j’ai trouvé toute la famille réunie, assise sur le même canapé, (( tableau à la Greuze » : Wilhelm, entre sa mère et sa sœur, s’embrassant, se pressant les mains, avec une joie candide.
DANS LA POLOGNE ALLEMANDE
Frau Schmitt a lait les présentations. Quand elle m’a eu nommée : « Mademoiselle Jeanne Drion », elle a ajouté tout de suite : « von Paris ».
C'est l’étiquette qui sert à me cataloguer : (( von Paris »! Tout de suite, les yeux de Wilhelm se sont fixés sur moi, intéressés et curieux. Je les ai sentis me détailler d’une manière d’ailleurs très discrète et convenable; et j’ai bien eu le sentiment que l’inspection ne m’était pas défavorable, au contraire!
A Paris, perdue dans la masse, je passe souvent inaperçue; ici, par contraste, je brille comme un astre de première grandeur. Je n’en suis pas fîère personnellement, mais heureuse, pourtant, pour toutes celles de ma race.
A table, Wilhelm a eu la place d’honneur à la droite de frau Schmitt, qui préside au haut bout. En Allemagne, la table n’est pas du tout la fameuse table ronde égalitaire du roi Arthur. La table allemande a vraiment un haut bout et un bas bout. Au haut bout, servi le premier, trône, dans un fauteuil, c’est l’usage, le maître de la maison. Les invités
sont rangés à sa droite et à sa gauche, selon leur âge et leur dignité; les tout jeunes, naturellement, relégués aux dernières places.
Pour la maîtresse de maison, être infime au regard de son seigneur et maître, cc humble poule, comme dit Taine, devant son coq », elle ne préside pas selon la mode française, si courtoise; elle est perdue dans la masse, à une place quelconque, sur la longueur de la table, qu’elle quitte par instants pour aller découper les viandes sur le dressoir.
Pendant que défile le menu du jour : les œufs au jambon; le rôti : deux pigeons par personne; deux pigeons! les compotes, servies en même temps, mais à part, dans de petites assiettes; les légumes : de terribles choux à la crème aigre; la salade au sucre, les radis accompagnant le fromage, le pudding, frau Schmitt accable Wilhelm d’une foule de questions : sa santé, ses études, ses camarades, ses chaussettes, — s’il n’en a pas manqué, — ses professeurs, sa nourriture, ses promenades... Le tout accompagné de petits noms d’amitié : (( mon chéri, mon petit cœur, mon petit
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putois... )), ce dernier pas plus grotesque, en somme, que le petit lapin ou le petit chat des mères françaises!
Wilhelm répond avec gaieté, mais un peu de raideur. Il n’a pas Tabord sympathique de sa mère et de sa sœur. Je lui trouve l’œil dur, bien qu’il me sourie agréablement et s’occupe avec empressement de moi, sa voisine. Même, il coupe court aux sollicitudes maternelles pour mettre la conversation sur Paris. Il dit son rêve d’y aller un jour. Hilde renchérit : elle aussi brûle de voir Paris; Karl Heinrich et elle pensent bien y faire leur voyage de noces. Frau Schmitt avoue à son tour qu’elle espère ne pas mourir sans avoir pu y aller. Elle confesse même, en riant, qu’elle se fait, sur ses économies personnelles, une petite bourse de voyage : « Il y a tant d’occasions de dépenses à Paris! et, quand elle ira, elle veut pouvoir s’offrir tout ce qui lui plaira. »
A la fin du repas, selon l’usage, Wilhelm baise la main de frau Schmitt, en murmurant la formule : « Mahlzeit » : (c Bien vous fasse ! » et, le retour de Wilhelm rétablissant le céré-
monial dont frau Schmitt nous avait libérées les jours précédents, nous nous serrons les mains réciproquement : « Mahlzeit! mahlzeit )) !
Tout Taprès-midi, je laisse frau Schmitt et Hilde jouir de Wilhelm dans l’intimité. Ils passent leur temps sans doute à se réembrasser en se serrant les mains : car, vers l’heure du souper, je les retrouve tous trois assis à nouveau sur le canapé du salon, dans le même ordre que le matin, livrés aux mêmes effusions.
Après le souper, la bonne frau Schmitt me dit amicalement :
(( Ma petite Hanni, vous êtes trop discrète; il ne faut pas que la présence de Willy vous fasse fuir. Venez avec nous au jardin; la nuit est si chaude, nous y passerons la soirée. »
La nuit, en effet, est merveilleuse : d’une tranquillité impressionnante. Le ciel est piqué d’étoiles, la corne de la lune brille blanche dans les allées.
Nous nous asseyons, silencieux un moment, dans le noir d’un bouquet de sapins. Mais
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bientôt: dzin! dzin ! c’est la cohorte des mous** tiques affamés.
(( Rentrer! quel dommage! soupire Hilde, fumons plutôt, cela les éloignera. »
Frau Schmitt, Hilde et Wilhelm allument leur cigarette.
(( Moi, non, merci; je ne fume pas. En France, ça n’est pas l’usage; et, puisque j’y retourne dans quelques mois, inutile de commencer une habitude que je ne pourrais pas continuer. »
Pendant ce temps, frau Schmitt a fait apporter de la bière. Pour chacun huit canettes, chacune d’un quart de litre. Cela fait un régiment pressé de trente-deux canettes alignées sur la table. Hilde a été chercher sa cithare; et, accompagnée du son aigrelet et strident, elle chante en sourdine, dans la nuit pure, un chant populaire :
(c Si j’étais près de toi, soupire le pêcheur dans sa barque, si j’étais près de toi, tu ne serais pas seule à filer, je ne serais pas seul à pêcher... »
A chaque couplet, à l’unisson, frau Schmitt
et Wilhelm reprennent le refrain mélancolique.
Je les écoute, charmée.
Hilde, voyant mon plaisir, commence ensuite sur un rythme relevé, d’un petit ton frondeur, cette autre chanson humoristique que toute la jeunesse allemande sait par cœur :
(( Non, je ne veux pas de mari, je n’en veux vraiment pas.
(( Quand vous voyez les messieurs dans la rue, ils sont aimables, car ils pensent à leurs plaisirs; mais quand ils rentrent à la maison, c"est pour gronder : la cuisine n’est pas bonne, la chambre est mal balayée...
(( Non, je ne veux pas de mari, je n’en veux vraiment pas.
(( Pourtant, si un fiancé aimable m’olfraitune bague en or et une robe de soie, alors je voudrais bien me marier.
(( Mais s’il ne m’aime qu’en apparence, non, je n’en veux pas pour mari, je n’en veux vraiment pas. »
(( N’empêche, dit Wilhelm, la chanson finie.
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que tu seras trop heureuse quand tu seras enfin la femme de Karl-Heinrich.
— Comme c’est malin, répond Hilde, puisque je l’aime! N’est-ce pas naturel, voyons, Hanni? vous devez me comprendre, vous qui avez peut-être bien, en France, un « schwarm » ; avouez-le...
— Un (( schwarm »?
— Oui, (( une flamme ».
— Mon Dieu, non. Je ne brûle pour personne, je vous assure ; si cela était, je vous le dirais. »
Frau Schmitt et Hilde se mettent à rire. Mais Wilhelm me regarde longuement, tout sérieux.
Va-t-il vouloir prétendre allumer un « schwarm » dnas mon âme?
Presque chaque jour, j’ai la joyeuse surprise de voir apparaître Hilde et sa mère dans une toilette -nouvelle.
Elles ont toutes deux une garde-robe, sinon élégante, du moins bien garnie.
Aujourd’hui, dimanche, pour honorer le Seigneur, la bonne frau Schmitt a endossé une robe de satin d’un ton cuivré aussi éclatant qu’un coucher de soleil^ mais beaucoup moins beau à regarder.
Hilde a une toilette bleue qui vient de Berlin en droite ligne. Il y a trop de dentelles et de passementeries au corsage et à la jupe.
La couturière, en outre, n’a pu donner une
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taille et des hanches à la pauvre Hilde, ni changer en une silhouette souple et onduleuse son allure si raide de grenadier à la prussienne.
Parées de leurs beaux atours, frau Schmitt et Hilde m’accompagnent à l’église^, et meme, quoique protestantes, à la messe.
Toute la population ici, sauf la haute société, prussienne et luthérienne, est polonaise et partant catholique.
Dans notre petit village, la seule église est catholique; mais « leurs seigneuries » — ainsi les paysans désignent-ils leurs maîtres, — les Schmitt veulent bien y paraître de temps à autre, faute de pouvoir aller ailleurs entendre un service de leur culte.
L’église est bondée quand nous y pénétrons : des femmes et beaucoup d’hommes.
Les femmes ont revêtu leur joli costume national, semblable à celui de Grete, la femme de chambre. Qu’elles sont agréables à voir avec leurs mouvements gracieux, et combien leur figure fine et régulière a de charme! La moindre d’entre elles a vraiment plus de dis-
tinction naturelle que les deux frau « seigneuries )), d’un extérieur si fruste, si peu affiné encore.
La messe est une messe basse avec chant qu’accompagnent les fidèles; et tous, Polonais ou Allemands, sont si naturellement musiciens qu’ils chantent, avec les chantres, dans un ensemble parfait.*
Chacun, sans vanité, sans s’occuper de l’effet qu’il produit, sans se laisser distraire par le voisin, donne sa note dans raccompagnement ou à l’unisson, avec une justesse que n’atteindraient pas chez nous bien des chanteurs professionnels réunis en un choral improvisé.
Au retour de l’église, Hilde m’emmène dans la salle à manger.
Un peu hésitante, un peu rouge, elle me demande :
(( Ne trouvez-vous pas, Hanni, que nous dire toujours « vous » est bien cérémonieux? Ici, en Allemagne, nous tutoyons si facilement! Voyez, même nos domestiques, — que de tact décidément! — Voulez-vous que, désormais, nous nous disions (( tu »?
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— Bien volontiers, Hilde.
— Alors, nous allons boire le vin de Tamitié. ))
Hilde procède au cérémonial.
Elle emplit deux verres; nous les choquons, nous y trempons les lèvres : les rites symboliques sont accomplis; la formaliste Allemagne satisfaite nous reconnaît dans les règles pour nous tutoyer.
Là-dessus survient Wilhelm.
Il sourit; le pli dur de son front s’adoucit; et, d’un trait, comme s’il avait peur de ne pas oser aller jusqu’au bout de sa phrase :
(( Puisque vous êtes tout à fait amie avec Hilde, voulez-vous, gracieuse mademoiselle, que nous supprimions tous deux les « herr » et les (( fraülein » et que nous nous appelions par nos petits noms : Wilhelm, Hanni? »
Il va au-devant d’un désir que je n’aurais pas osé exprimer, ce Wilhelm. Mais il y va dans un but tout différent du mien.
Lui, sûrement, espère ainsi se rapprocher de moi; tandis que moi, si j’accepte, c’est pour le maintenir sur un pied de bonne camaraderie.
Comme je me rappelle Tavoir lu dans Bourget, une espèce de compagnonnage presque masculin est le plus sûr moyen d’empêcher la familiarité. Il semble supprimer la différence des sexes, tandis que la réserve trop effarouchée l’exagère.
Wilhelm ne peut comprendre le motif de mon acceptation; ses yeux s’illuminent. Il s’imagine, c’est évident, qu’il vient de faire un grand pas dans mon intimité. Aussi, avec quel empressement il s’offre à m’accompagner avec Hilde dans la visite du domaine!
(( C’est colossal, vous verrez! )>
La vanité du propriétaire satisfait s’épanouit dans ce « colossal ».
Hilde emporte son lunch : des sandwichs au jambon cru.
(( C’est délicieux », dit-elle.
Je l’en crois sur parole : un tel régal, à qui n’y est pas habitué, peut donner le scorbut.
Nous partons. Tout en effet est grand et tenu sur un bon pied : le parc bien entretenu; l’écurie, avec sa demi-douzaine de chevaux
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de selle; la vacherie avec une cinquantaine de vaches; la crémerie et la baratterie.
Hilde, dans sa ferme, semble bien plus dans son milieu que dans un salon; aussi ne me fait-elle grâce d’aucun détail.
Sa robe de Berlin relevée, elle enjambe le fumier et va flatter son cheval favori, ou une vache qui rumine paisible; elle tripote dans leur mangeoire et ne se détourne que pour s’étonner de me voir appeler et caresser un jeune chat, qui rodait dans l’écurie.
« Comment peux-tu, me dit-elle, toucher à une bête aussi répugnante? C’est immonde, un chat! Je n’en caresserais pas un pour rien au monde; nous n’en avons, ici, dans l’écurie, qu’à cause des souris et des rats... »
Des écuries, nous allons au clapier.
Autres bêtes, repoussantes aussi, les lapins, pour les Allemands.
Jamais, sauf chez les gens tout à fait pauvres, un lapin ne paraît sur la table; un Allemand s’étonne autant de voir un Français manger une gibelotte que de lui voir manger des grenouilles ou des escargots.
Pourquoi pas des limaces, alors?
Wilhelm, qui nous a quittées depuis un moment, reparaît tout à coup, avec une merveilleuse rose à la main.
D’un air gracieux, il me l’offre :
(( Je l’ai cueillie, parce qu’elle a un teint délicat, comme le vôtre. Voyez comme elle fait bien à votre corsage. Ne trouves-tu pas, Hilde?
— Assurément, répond celle-ci; je trouve aussi que si Banni n’a pas bientôt de « schwarm » à Schlossdorf, c’est qu’elle a le cœur d’une Walkyrie. »
Elle n’hésite pas à dire les choses, Hilde!
J’ai l’air de ne pas comprendre, mais Wilhelm rougit en me regardant.
Heureusement, l’arrivée au poulailler vient ^ faire diversion, diversion qui tourne bientôt au tragique. ï
Derrière le poulailler, Hilde se trouve tout à J coup, nez à nez, avec un jeune paysan qui dissimule mal dans sa main^ derrière le dos, ' un œuf volé.
(( Petit chenapan ! je t’y prends à venir piller nos œufs! Vois donc, Willy. » 1
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Wilhelm a vu. Ses yeux deviennent terribles. Il fond sur le mioche et lui abat, sur la figure, une volée de gifles formidables. L’enfant pousse des cris d’écorché.
Vraiment, bien qu’il ait été pris en maraude, il finit par me faire pitié.
La correction est trop rude, et disproportionnée à la faute. Je me hasarde à intervenir :
(( Wilhelm, voyons, laissez-le; c’est assez. »
Wilhelm se retourne. Sa figure maintenant est calme.
« Non, Hanni, je regrette; je dois lui donner encore dix gifles, il les aura. »
Et froidement, avec une sorte de plaisir cruel, il complète sa correction.
Je suis outrée : le poing de Wilhelm est si lourd; la figure du gamin saigne!
Hilde semble trouver l’acte de son frère tout naturel.
c( Tu lui as donné une bonne tripotée. »
Ah! elle peut bien parler son argot, en ce moment^ je ne pense guère à la reprendre.
c( Comment avez-vous pu, dis-je à Wilhelm,
AU PAIRi
frapper si fort ce pauvre petit? une tape ou deux, c’était suffisant.
— Croyez-vous, Hanni? plus j’ai tapé, mieux il se souviendra. Les enfants, c’est comme les chiens, on les mène à coups de bâton.
— A moins qu’on n’essaye de les prendre par la douceur et la raison.
— Vous pouvez* avoir ces idées-là en France, c’est de la sentimentalité pure. En Allemagne, nous agissons autrement. Quand Hilde et moi étions enfants, mon père ne nous a jamais punis qu’à coups de cravache. Nous marchions droit après une correction, je vous jure.
— Alors, dis-je, heureuse de connaître à fond les sentiments de Wilhelm, alors, plus tard, quand vous aurez des enfants, vous les cravacherez, à votre tour?
— Assurément. Et ils ne m’en aimeront pas moins.
— Non. Mais autrement. »
Je me rappelle ma petite enfance, où, au lieu de coups, la plus grande punition était la privation d’un baiser, le soir. Cela me semblait si dur que, moi aussi, je marchais droit ensuite.
L’Allemagne fait ses visites de cérémonie de midi à deux heures.
Il y a quelques jours, un peu avant le dîner, nous est arrivée une voisine, frau Gœnsler, en grande toilette : robe de soie noire, chapeau à plumes. Frau Gœnsler venait inviter frau Schmitt et ses enfants au mariage de sa fille Hertha, qui a lieu dans une huitaine. Quand frau Gœnsler a su ma présence à Schlossdorf, elle a tout de suite ajouté, très « gemiitlich )>, elle aussi :
(( Drion « von Paris » vous accompagnera. Nous serons très heureux de l’avoir. )>
Frau Schmitt a accepté pour moi.
« Ce sera, m’a-t-elle dit, un mariage très intime : le fiancé est en grand deuil. »
Hilde a ajouté ;
« Il n’y aura pas de bal, la veille, comme c’est l’usage; pourtant, il y aura soirée musicale d’amateurs avec vœux aux fiancés. »
Et nous sommes de la soirée musicale, comme nous serons le lendemain de la cérémonie religieuse et du lunch. Wilhelm, qui me paraît peu mondain, a prétexté un empêchement pour rester à Schlossdorf; frau Schmitt, Hilde et moi, sommes parties seules.
Je m’en réjouis. Depuis la scène du poulailler, Wilhelm m’est si peu sympathique !
La propriété de frau Gœnsler est à deux petites lieues de celle de frau Schmitt. Nous nous y rendons en voiture; ou plutôt, Hilde et moi, en grande partie, à pied. Il n’y avait pas un quart d’heure que nous étions assises dans le landau que Hilde me dit :
« Veux-tu descendre, Hanni, pour nous dégourdir les jambes? »
Frau Schmitt, qui somnole, la tête balancée.
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approuve si vivement cette proposition qu’il me serait malséant de la refuser.
Frau Schmitt a sûrement un motif pour vouloir rester seule. Le mouvement de la voiture, la chaleur, l’inclinent au sommeil; elle veut, délivrée de ma présence, ronfloter tout à son aise. Sur la grand’route, « se dégourdir les jambes », comme dit Hilde, manque de charme.
Il fait un soleil d’Arabie Pétrée. Le vent, l’éternel vent de cette plaine sablonneuse qu’est la Posnanie, nous soufflette au visage; le sable nous entre à la fois dans les chaussures, dans le nez, dans la bouche, et, ce qui est le plus odieux, dans les oreilles. Aussi, sans tarder beaucoup, Hilde se met-elle tout à fait à son aise. Elle ôte son chapeau, et, par l’élastique, se l’attache sur le ventre; elle enlève, pour mieux marcher, ses chaussures et ses bas, puis m’engage à l’imiter.
Pour ce qui est de retirer mon chapeau, non, je préfère le garder sur la tête pour me garantir du soleil; mais, pour mes chaussures, puisque Hilde m’assure que, quand elle est
seule, elle ne trotte jamais autrement sur la route, je ne demande pas mieux que de m’en débarrasser.
Je vois, en les enlevant, que c’est presque une nécessité, tant elles ont déjà emmagasiné de sable.
Un peu avant l’arrivée, frau Schmitt se réveille et nous appelle pour remonter en voiture.
Hilde, qui adore marcher, gémit sur l’ennui de se rasseoir; moi, je suis enchantée.
Nous nous rechaussons, pour ne pas avoir l’air trop (c chemineaux ». Hilde consent même, sur mon conseil, à remettre son chapeau sur sa tête. Le garder sur le ventre lui semblait si naturel!
Toutes ses compatriotes ne pensent-elles pas de même?
Je l’ai tant de fois remarqué : en promenade, dès qu’il fait du soleil, elles retirent leur chapeau pour mieux marcher, assurent-elles, et se l’attachent à la taille.
Nous arrivons en même temps que quelques autres voitures. Un domestique nous conduit
DANS LA POLOGNE ALLEMANDE
à nos chambres où, sans tarder, nous nous débarrassons de notre poussière, et descendons, présentables, pour le café. Hertha, une rondouillarde petite rousse, à l’allure décidée, est toute à la joie de son mariage, des fêtes qui s’organisent en son honneur, des compliments des invités et des cadeaux qu’elle a reçus. Elle m’embrasse en remerciement de mes félicitations et me présente son fiancé, un beau garçon à monocle, l’air indolent, dont Hilde m’a dit : « En voilà un qui sera sous la pantoufle ! » Expression allemande qui se comprend d’elle-même.
Dans cette société, où je ne connais personne, je me sens un peu perdue; je ne trouve qu’une mince distraction à étudier le physique des autres invitées : des poitrines, des hanches, des mentons qui débordent, chez les femmes, à peine ont-elles trente-cinq ans; des gorges trop plates, des tailles épaisses, des figures presque toujours salies par une floraison de boutons, — trop de charcuteries, sans doute, — chez les jeunes filles; et chez toutes, une absence désolante et presque complète
de nez. — Oh! non, rAllemagne n’est pas, chez les femmes, le pays des nez aquilins.
A sept heures, l’audition musicale commence.
Qui dira l’ennui de ces morceaux, toujours trop courts au gré de la vanité de l’exécutant, mais d’une longueur si démesurée pour les victimes contraintes d’applaudir à leur supplice et, parfois, de les bisser!
Deux heures durant, la grêle des arpèges, l’orage des accords, le bruit sec des notes pointées, se succèdent sans interruption.
Il y a surtout, parmi les exécutantes, une grande fille blonde, dont j’ignore le nom et que je baptise m petto « la panthère du piano ».
Par cinq fois, avec la même vigueur, elle vient dévorer, devant nous, auditoire résigné, du Beethoven, du Schumann, du Mozart, du Grieg, et le dieu lui-même : Wagner!
Tout à coup, comme je somnole, passive, un vacarme formidable, sous les fenêtres, me fait sursauter.
La (( panthère du piano » en a cessé son ravage; et, comme délivrés, tous les assistants
DANS LA POLOGNE ALLEMANDE
se sont levés d’un bond. Ce n’est pas une bombe anarchiste, puisque, tout le monde rit. Pourtant, quel bruit et quels cris, dehors!
Avec les autres, je me précipite aux fenêtres. Les domestiques et quelques voisins, en grande liesse, brisent, dans la cour, des pots, des assiettes, des plats, des verres hors d’usage; ils tapent sur de vieilles marmites, et font un charivari qui se prolonge un bon moment. Je suis près de Hilde à une des fenêtres; elle s’amuse de mon étonnement :
« C’est un ancien usage, Hanni, la veille d’un mariage, de venir briser de la vieille vaisselle sous les fenêtres de la fiancée. »
Cette réjouissance a heureusement mis fin au concert. Pourtant nous reprenons nos places pour écouter les compliments adressés aux fiancés par leurs jeunes amis. Chacun a composé, en vers ou en prose, une petite tirade qu’il vient débiter à son tour.
Hilde, naturellement, a préparé la sienne. Elle y rappelle quelques traits de la petite enfance d’Hertha; entre autres, celui-ci : c< Hertha était si gourmande, étant jeune.
qu’elle prenait toujours, au dessert, le plus gros de tous les morceaux de gâteau.
« Sa mère lui fit observer :
— (( Une petite fille bien élevée doit prendre non pas le plus gros, mais le plus petit morceau.
(( — Ya vs^ohl, marna », répondit Hertha, l’air consterné.
(( Dès qu’il y eut un nouveau gâteau, on eut soin d’en couper un morceau beaucoup plus petit que les autres.
(( Au moment où ce fut le tour d’Hertha de se servir, tous les yeux se fixèrent sur elle.
(( Hertha prit le tout petit morceau; mais, quand elle l’eut dans son assiette, son désespoir fut si grand qu’elle éclata en sanglots! »
Chaque discours aux fiancés est ainsi émaillé de souvenirs personnels, et se termine naturellement par mille souhaits de bonheur.
Celui de Hilde s’achève par un vœu qui amène un sourire sur toutes les lèvres des mamans.
(( J’espère, dit-elle, que vous serez assez heureux pour que, pendant de longues années,
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les cigognes apportent, chaque printemps, dans votre maison, un nouveau petit enfant à aimer. »
Demain devant être une journée fatigante, la soirée se termine de bonne heure.
Hilde et moi couchons dans la même chambre; aussi pouvons-nous nous rendre mutuellement service pour nous habiller.
Bien que la cérémonie religieuse ait lieu ici, comme en France, en plein jour, vers midi, les toilettes de soirée, décolletées pour les dames, y sont de rigueur.
Nous revêtons donc nos robes de grand apparat : des robes de tulle blanc, avec le cou et les bras absolument découverts. Heureusement, c’est l’été; il fait beau et chaud.
Dès que nous sommes prêtes, nous descendons au salon, attendre la mariée.
Hertha paraît. Pâlie par l’émotion, la tête voilée de tulle, elle est certainement moins rousse qu’hier soir aux lumières.
Elle porte une jolie toilette fleurie, non de fleurs d’oranger, mais de branches de myrte entremêlées à des aiguilles de pins.
A l’église, le pasteur qui bénit le mariage est un vieil ami.
11 a confirmé Hertha, l’appelle par son petit nom et la tutoie.
11 fait l’apologie de tous les parents de la mariée, morts et vivants. C’est l’usage, en Allemagne comme en France, chez les protestants comme chez les catholiques. Il vante chez Hertha les qualités les plus nombreuses, ainsi que chez son fiancé, qu’il ne connaît d’ailleurs point du tout. Tous deux sont des perfections perfectionnées. C’est encore l’usage. 11 les bénit, enfin, tandis que les demoiselles d’honneur, quatre jeunes filles vêtues d’une toilette de la même couleur rose, entonnent le beau cantique biblique de Ruth à Noémi : Ton pays sera mon pays,..
De retour à la maison, grand lunch, pendant lequel s’éclipsent les jeunes mariés.
La grande fille blonde, c( la panthère du piano )), qui me semble un peu plus que gaie déjà (quelques coupes de champagne en trop, sans doute), vient, tout d’un coup, provoquer Hilde au pari le plus absurde, le plus germa-
DANS LA POLOGNE ALLEMANDE
nique aussi. Il s’agit de savoir laquelle des deux pourra vider le plus de coupes de champagne.
A mon grand étonnement, Hilde accepte le match; les voilà l’une et l’autre, excitées par les spectateurs, acharnées à se distancer.
Après sept coupes, Hilde s’avoue vaincue; la grande fille blonde triomphe, tout empourprée, car elle vide sa huitième coupe!
Applaudissements, et chants patriotiques : (( Deutschland über ailes », Allemagne pardessus tout!
Ce matin, au petit déjeuner, frau Schmitt a dit :
(( Hilde, n’oublie pas qu’il y a aujourd’hui (( petite couronne )> chez Trud Goldberg. Tu donneras ordre qu’on attelle pour deux heures. Vous vous tiendrez prêtes, Hanni et toi : car tu emmèneras Hanni.
— Naturellement, maman. Je ne vais pas laisser Hanni se morfondre, seule, à Schlossdorf. Je n’irais plutôt pas chez Trud. »
D’un sourire je remercie Hilde; puis, je m’informe :
(( Qu’est-ce que cette « petite couronne »?
— Tout simplement une réunion d’amies.
DANS LA POLOGNE ALLEMANDE
Point de jeunes filles, ni de dames, je crois, qui, en Allemagne, n’aient leur « petite couronne )).
— Le nom est gracieux.
— Tu trouves? Malheureusement, notre « petite couronne » est peu nombreuse : nous sommes quatre. Aujourd’hui, grâce à toi, nous aurons un fleuron de plus. )>
Oh! oh! Hilde, ce matin, est en veine de poésie.
A deux heures, aussitôt après le dîner, nous partons, Hilde et moi, laissant frau Schmitt dans le salon, faire sa « pause )).
Dans un sac, nous emportons nos ouvrages, et, dans un rouleau, quelques morceaux de musique.
La propriété des Goldberg est célèbre dans le pays. La maison est pur style « Bidermeier )>. C’est le grand artiste viennois qui lui-même, vers 1820, en a fourni les plans. Bidermeier, m’explique Hilde, continuateur du style Empire, est le dieu du jour. La mode l’a remis en honneur : architectes, tapissiers, décorateurs, ne jurent que par lui.
Nous arrivons. Un vaste parc entoure la maison des Goldberg. Des guirlandes de vigne vierge festonnent le long des grilles; des pelouses s’étendent, fleuries de massifs de géraniums; des pétunias, des héliotropes, égayent les balcons des fenêtres. Je me penche à l’oreille d’Hilde :
cc C’est très joli.
— N’est-ce pas? Les Goldberg ont la passion des fleurs. C’est d’ailleurs une passion très germanique.
— Très féminine surtout. Un poète de chez moi a dit : (( Une femme qui n’aime pas les fleurs est un monstre. »
— Il a très bien dit, approuve Hilde. C’est même dommage que ce ne soit pas un Allemand qui ait trouvé cela. C’est si juste! »
Je ne réponds rien : Hilde n’a pas eu l’intention de me froisser, j’en suis sûre. D’ailleurs, un groupe de petits bonshommes en terre cuite, postés sur le gazon, attirent mon attention. Hauts comme des nains, bariolés de peintures violentes : cheveux roux, joues rouges, longues barbes brunes, vêtements
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bleus, violets, verts, bas blancs et souliers noirs, ils font le simulacre de bêcher, d’arroser, de ratisser, voire de se reposer; l’un fume sa pipe, les bras croisés.
Il n’y a pas d’hésitation, ces magots sont affreux. Si j’avais la rude franchise d’Hilde, je le dirais, mais je garde d’autant plus mon impression pour moi qu’à mes côtés Hilde s’enthousiasme :
(( Quel goût ils ont, ces Goldberg ! Leurs (( kol)olds )) sont groupés, dans la verdure, avec un art parfait. Ils ajoutent à la beauté du jardin. Avez-vous ça en France? »
Vivement, je fais :
(( Non, non. »
Puis, j’ajoute :
« En France, nous mettons rarement des statues dans nos jardins particuliers. Quand nous le faisons, nous choisissons, de préférence, des reproductions d’antiques. Leur blancheur, leur attitude noble, s’harmonisent avec les feuillages. )>
Poliment, Hilde approuve d’un hochement de tête. Mais elle donnerait, j’en suis sûre,
toutes les Vénus et les Diane pour une demidouzaine de ces nabots peinturlurés.
Devant le perron, un bambin de six à sept ans joue avec un caniche.
« Otto, appelle amicalement Hilde, dis-nous bonjour. Nous venons pour voir ta sœur Trud. »
Sans grand empressement, Otto s’approche. Sa figure ronde exprime clairement l’ennui d’être dérangé dans un jeu amusant. C’est trop naturel. Otto n’a pas l’âge où les amies de sa sœur puissent l’intéresser. Aussi, à peine a-t-il satisfait aux exigences de la politesse, il nous tourne brusquement le dos pour appeler son chien.
« Vous allez voir, fait-il, comme je l’ai bien dressé. Ici, « hündchen ‘ »!
Le caniche bondit. La petite truffe noire et humide de son nez hume l’air. Ses yeux d’or brillent d’intelligence. Il a une expression maligne que bien des hommes pourraient lui envier.