‹ Au pair: une française en AllemagneChapitre 2 sur 6 · Petit chien · texte numérisé non relu

Petit chien

DANS LA POLOGNE ALLEMANDE

Otto tire un morceau de sucre de sa poche, et, le lançant :

(( D’un chrétien )>, crie-t-il.

Assis sur son train de derrière, le caniche attrape le sucre au vol; en deux coups, ses quenottes le croquent; la langue sur les babines, il savoure son régal. A nouveau, Otto l’appelle :

« Attention, hündchen! »

Le caniche s’élance. Déjà, il a le sucre dans la gueule.

Hilde me pousse.

(( Regarde, fait-elle, c’est amusant. )>

(( D’un Juif! )) crie Otto.

Immédiatement, le chien crache le sucre et, l’air honteux, la queue entre les jambes, il rampe vers son maître.

Otto jubile; il applaudit.

(( Hoch, hoch, tu es un beau chien! »

Hilde et moi, nous rions.

« Otto n’aime pas les Juifs, cela se voit », ne puis-je m’empêcher de remarquer.

(( Oh! me répond Hilde, Otto est encore trop petit pour avoir des préférences ou des

aversions raisonnées. Le jeu auquel il dresse son chien est un jeu courant chez nous, où certes les Juifs ne sont pas en honneur. On ne les reçoit pas; on ne les admet pas dans les écoles, et, tu le sais sans doute, un Israélite, dans Farmée, ne peut devenir officier. »

Dans le petit salon, Trud nous attend. Hilde me présente. Avec empressement, Trud me serre la main et me remercie d’avoir accompagné son amie.

(( Je suis très contente de faire votre connaissance, Mademoiselle Drion. Je dois vous dire que j’envie beaucoup Hilde de vivre avec vous. Je désire tant avoir une jeune Française comme compagne! Maman ne veut pas. Elle prétend qu’il me faut d’abord apprendre l’anglais à fond. Aussi, j’ai une Anglaise. Elle n’est pas désagréable, je n’ai rien à lui reprocher; mais il n’y a pas d’intimité entre nous. Que voulez-vous! en Allemagne, nous ne pouvons souffrir les Anglais.

— C’est leur faute, assure Hilde; pourquoi nous font-ils tant de concurrence!

— Évidemment. Mais, reprend Trud en se

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tournant vers moi, puisque vous arrivez de Paris, vous allez pouvoir me dire quelles sont les dernières modes. Gomment s’habille-t-on cet été? Comment se coiffe-t-on? Comment sont les chapeaux? »

J’ai grande envie de rire. Toutefois, de mon mieux, je m’efforce de satisfaire à la curiosité de Trud. Mes paroles, je le vois, elle les recueille, telles une manne précieuse.

Elle n’est pas de l’avis de Ililde qui, volontiers, assure :

(( Berlin suit la mode du jour aussi bien que Paris. ))

Hilde a son orgueil patriotique.

J’étais en plein dans mon rôle d’oracle, quand la porte du salon s’entrebâille. Un petit nez rond paraît : c’est Emma Bauer.

La toilette, pour Emma, n’a pas la même importance que pour Trud : cela se voit. La jupe d’Emma est attachée de travers, ses chaussures sont grossières et déformées, ses mitaines sont défraîchies.

Sans attendre de présentations, Emma me tend la main.

Puis, ayant dit un bonjour rapide à Trud et à Hilde :

« Savez-vous la nouvelle? Ida a coupé ses cheveux. Elle se coiffe à « la Titus ».

— Pas possible! s’exclame Trud. J’ai rencontré Ida, hier, elle avait un chignon.

— Hier, oui; aujourd’hui, non. Ida est majeure depuis ce matin, ma chère. Son premier acte d’indépendance a été de sacrifier ses cheveux sur l’autel du féminisme.

— Ils repousseront, ai-je insinué, et plus épais.

— Oh! s’indigne Emma, on voit que vous ne connaissez pas Ida. Depuis des années, elle rêve d’accorder ses actes avec ses principes. Jusqu’ici, elle s’était heurtée à l’opposition de ses parents. Maintenant, la voilà maîtresse d’elle-même, elle en profite. »

Trud hausse les épaules.

« Ida est folle, déclare-t-elle. Une femme coiffée comme un homme est hideuse.

— C’est la faute de sa mère, riposte Emma, qui me semble une personne catégorique et délurée. A-t-on idée d’élever sa fille comme

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cette vénérable dame l’a fait! Croiriez-vous, et Emma tournée vers moi me prend à témoin, croiriez-vous que frau Kriegel n’a jamais voulu laisser Ida jouer au tennis! Elle trouve inconvenant qu’une jeune fille soit en compagnie d’un monsieur en bras de chemise. Ça vous étonne, n’est-ce pas?

— Oui; d’autant plus que je croyais l’Allemagne dégagée de préjugés.

— Ah! que dites-vous! Les jeunes générations, peut-être, mais les vieilles couches! les vieilles couches! Voulez-vous des preuves? Nous n’avons pas, chez nous, de bains froids mixtes, comme vous en avez en France. Ici, le côté « herren » est rigoureusement séparé du côté « frauen ». Au Reichstag, chaque année, il se trouve des députés pour discuter s’il ne convient pas de faire enfiler un caleçon, par décence, aux statues non vêtues. Ignorez-vous qu’on a été longtemps avant d’accorder aux femmes le droit à l’impériale des omnibus? Songez donc! elles pouvaient découvrir un bout de cheville en descendant. Vous venez d’arriver, vous nous connaissez peu encore.

Patience! Vous entendrez certaines bonnes dames s’indigner de ce que les élégantes portent des bas à jours, des chemisettes en batiste et des manches à mi-coudes. »

Emma, le feu aux joues, poursuit son réquisitoire. Puis, soudain, prenant une mine impayable de vieille quaker macérée dans le bigotisme, baissant son nez rond, elle conclut :

(( La vertueuse Allemagne est toujours la pudibonde Allemagne; que nul n’en doute!

— Hoch! pour l’oratrice ! )>crie, à ce moment, une voix bien timbrée. La porte s’ouvre : Ida paraît; Ida, la féministe; Ida, l’héroïne du jour.

Un joyeux éclat de rire salue son entrée.

(( Arrive ici, crie Trud; retire ton chapeau. Montre-nous tes cheveux. »

Sans embarras, Ida obéit. Elle enlève son canotier et découvre une petite tête brune dont les cheveux sont coupés à l’oreille. Elle n’est pas (( hideuse », selon le mot de Trud tout à l’heure, mais étrange.

<( Eh bien, fait-elle gaiement, m’avez-vous suffisamment regardée ? J’ai coupé mes che-

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veux; c’est vu, c’est entendu. N’en parlons plus. »

Et, s’asseyant près de moi :

(( Que voulez-vous ! J’en avais assez de passer tous les matins un quart d’heure à me tirailler les cheveux. A présent c’est beaucoup plus commode : deux coups de brosse, je suis présentable.

— Seulement, observe doucement Hilde, tu lais tort à ta cause. Trop d’originalité est souvent nuisible. »

Ida a un mouvement d’épaules :

(( Ma chère, quand le féminisme aura triomphé, mon originalité, comme tu dis, ne choquera plus personne. Dans un avenir prochain, toutes les femmes se coifferont comme moi, de même que toutes s’habilleront d’un costume masculinisé quand les nécessités de leur métier ou d’un sport les y contraindront.

— Grand merci! proteste Trud. Tu t’imagines que nous consentirons jamais à nous enlaidir?

— Pourquoi faire, d’ailleurs ? ajoute Emma. Pour vivre la vie des hommes? Ne sommesnous pas heureuses de la nôtre ? »

Un frémissement d’impatience crispe la bouche d’Ida.

« Ah! fait-elle, qu’ils ont raison ceux qui assurent : « Les pires ennemies du féminisme ne sont pas parmi les hommes, mais parmi les femmes. ))

« Evidemment, une riche héritière comme toi, un (( poisson d’or », ne désire rien changer à sa condition. Tu trouveras un épouseur, toi, bien qu’ils se fassent rares. Quand tu dis : « Les femmes n’ont rien à souhaiter », tu ne penses pas aux jeunes filles sans dot; tu ne penses pas à celles obligées de gagner leur vie. C’est pour celles-là que le féminisme travaille; pour celles-là que nous réclamons des droits; pour celles-là que nous demandons l’admission aux mêmes emplois que les hommes, avec les mêmes salaires. Oui, quoi qu’on en prétende, nous ne sommes ni exigeantes, ni ridicules. Que voulons-nous? La liberté pour la femme comme pour l’homme. Notre idéal est beau; il est accessible.

(( Nous voulons développer non seulement la personnalité des femmes, mais celle de

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chacun en particulier, car nous travaillons pour toutes les classes, et surtout pour la classe ouvrière.

«Nous voulons qu’on donne aux jeunes filles une éducation qui les sorte de leur frivolité ; qu’elles reçoivent une instruction égale à celle des garçons; qu’au lieu de s’occuper à lire des romans ou à faire des visites, elles prennent connaisance de leur devoirs envers leur famille et leur patrie. Nous ne voulons pas former des oratrices, mais des femmes nouvelles comprenant mieux la vie des hommes et pouvant les aider à travailler... »

Ida aurait peut-être continué longtemps encore à nous débiter des tirades puisées, certainement, dans les brochures de son parti; mais Emma, brusquement, l’interrompit :

(( Et boum, boum, boum! » se mit-elle à crier en faisant mine de battre sur une grosse caisse.

Ida sourit.

« Oui, s’excuse-t-elle; je vous ennuie. Emma surtout, qui, depuis que je parle, bâille comme une carpe.

— Du tout, du tout, intervient Trud, soucieuse

de ses devoirs de maîtresse de maison : Emma est une enfant gâtée, tu le sais. Nous, tu nous intéresses beaucoup, au contraire.

— Seulement, reprend Emma incorrigible, comme il est l’heure du café, nous pourrions remettre la suite de la conférence à un autre jour. Fais-nous goûter, Trud, j’ai une faim de loup. »

Dans la salle à manger, un repas plantureux nous attend : café, crème, chocolat, innombrables gâteaux.

A côté de moi, Emma, sous prétexte de ne me laisser manquer de rien, m’offre de toutes les pâtisseries, et pour m’encourager :

(( Prenez donc ! c’est très bon.

— Je n’en doute pas; mais je n’ai plus faim.

— Qu’importe ! Vous n’allez pas faire mentir le proverbe allemand?

— Lequel?

— «Fais toi plutôt éclater, mais ne laisse rien à ton hôte. »

Tout le monde rit. La gaieté apaisée, Trud se lève. Elle est grave. On dirait qu’elle va procéder à un acte d’importance.

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« Pour fêter Fintroduction de Drion dans la (( petite couronne », je propose de boire un verre de vin fin. Maman a remonté de la cave une bouteille de « Liebfrauenmilch. »

Jusqu’aux bords, Trud remplit nos verres du fameux vin dont le nom bien germanique : (( amour, femme, lait », est prometteur de mille délices.

Nous heurtons nos verres. Les « prosit! » se croisent. Puis, six heures sonnant, flilde et moi prenons congé.

Le vin du Rhin m’a congestionnée. Les innombrables gâteaux dont Emma m’a régalée m’appesantissent l’estomac. Je m’enfonce dans un coin du landau.

Bientôt, le mouvement de la voiture aidant, je m’endors, mais d’un mauvais sommeil traversé de rêves absurdes. Armé d’immenses ciseaux de jardinier, un Kobold, coiffé d’un affreux bonnet vert-pomme, veut absolument me couper les cheveux (( à la Titus »; tandis qu’un autre, en culotte cerise, m’enfonce à coups de bêche, dans la bouche, d’énormes pavés qui ont le goût de pâtisseries.

Frau Schmitt, Hilde et Wilhelm lui-même ne parlent plus que de la grande fête Empire qui doit avoir lieu dans quelques jours.

Il y aura cinquante convives à dîner, et vingt-cinq invitations ont été lancées pour le bal qui suivra. Frau Schmitt maintenant ne quitte plus la cuisine, où elle confectionne mille (( kuchen » variés, que pour écrire à Strasbourg commander du foie gras; ou à Berlin, rappeler Fenvoi du caviar et du champagne (( marque française ».

Les fleurs du parterre n’ont pas été Jugées dignes d’orner la table où viendront se régaler les (( Excellences », gros bonnets, conseillers

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à la Cour, ou quelque chose d’analogue; frau Schmitt a fait une commande d’orchidées merveilleuses au premier fleuriste berlinois.

Déjà elle m’a demandé de procéder moimême à la décoration florale.

« C’est vous qui avez le plus de goût, ici, mon petit cœur. >>

J’ai accepté naturellement, et avec plaisir.

Aujourd’hui meme arrive un premier groupe : des cousins de frau Schmitt : herr Zinn, sa frau et leurs deux enfants : Fritz et Eisa.

Hilde m’a prévenue : Herr Zinn est très sévère. Il élève ses enfants « à la prussienne ».

Frau Zinn est une excellente femme, très douce et très dévouée.

Fritz et Eisa sont presque encore des enfants. Ils ont l’âge : Fritz, du « hâring » ; et Eisa, du (( backfisch ».

Le (( backfisch », qui n’a aucun rapport avec le poisson dont il porte le nom, est, d’après ce que je comprends, un petit animal d’espèce féminine, être intermédiaire, dans l’échelle humaine, entre l’enfant et la jeune fille. Le c( backfisch » n’a jamais moins de quatorze

ans, jamais plus de dix-sept. Le « backfisch » est plutôt de conversation limitée. 11 manque encore de jugement. C’est une petite bête romanesque, crédule, naïve, consumée généralement par un ou plusieurs « schwarm qui achèvent de le rendre stupide. Tandis que le (( backfisch » n’est qu’ennuyeux, le « hâring »,

— prière de ne pas. le confondre avec le hareng,

— le (( hâring » est déplaisant. Le « hâring » est d’espèce masculine et peut avoir de quinze à vingt ans. Le cc hâring » est vaniteux, suffisant. Il prend des airs d’importance pour singer cet autre animal, souvent ridicule, lui aussi, qu’est l’homme fait. Sur toutes matières, le (( hâring » donne son avis d’un ton tranchant; ce qui ne l’empêche, au fond, d’être un bon petit jeune homme timide, encore gauche, facile à couvrir de confusion.

Un peu avant l’heure du café, la famille Zinn apparaît; au fond de la Victoria, herr Zinn et sa femme; les enfants sur le devant. Herr Zinn descend le premier, et, sans s’occuper des siens, entre dans la maison. La bonne frau Zinn se débrouille dans les para-

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pluies, les petits sacs à main; puis, suivie des enfants et des domestiques chargés des valises, elle emijoîte le pas à son maître.

A la porte du salon, où nous sommes tous assis, herr Zinn entre, toujours le premier. Effusions, embrassades, présentations.

Je continue à être Jeanne Drion ce von Paris w. Aussi, pendant le café, herr Zinn me dit-il : (( Oh! Paris! je connais, j’y ai été lors de la dernière Exposition. J’ai beaucoup admiré, » Et il s’étend sur les plaisirs qu’il a goûtés chez nous. Quelques-uns l’ont déçu : l’Opéra, par exemple. On y donnait la Walkyriey et vraiment, lui qui a été à Bayreuth, il a trouvé notre interprétation très imparfaite.

Herr Zinn a cru aussi devoir aller au « Français ». On y jouait le Misanthrope^ et, bien qu’il parle correctement notre langue, il avoue, en toute simplicité, être loin d’avoir compris en entier le chef-d’œuvre de Molière. Ce qui l’a enchanté, par exemple, ainsi que sa femme, et tous deux rient à nouveau en eu reparlant, c’est la Poudre de Perlimpinpin!

Qu’on n’aille pas déduire de cela que herr Zinn soit inintelligent.

Oh! que non! sous ses lunettes d’or, il a les yeux bien trop en éveil; mais n’est-ce pas naturel que les jolies finesses de notre langue échappent à des étrangers, meme cultivés? et que, comme des enfants, ils s’amusent chez nous à des pièces* dhntrigue rudimentaire et de dialogues faciles à suivre?

Tout en écoutant herr Zinn, je m’amuse à regarder les enfants.

Fritz, un blond fade de quinze ans, habillé avec la plus grande recherche, mange, l’air guindé; Eisa, une gentille « backfisch » de quatorze ans, toute blonde, blanche et rose, est drôlichonne avec son nez à la retroussette et ses petits yeux marrons, brillants comme ceux de son père.

Eisa m’observe, ou plutôt m’épluche en détail. Elle étudie, c’est évident, mon chignon et la garniture de ma blouse. Elle ne cesse de m’examiner que pour regarder Wilhelm. Ah! Wilhelm est son c( schwarm » ; c’est sur. Les yeux ravis d’Eisa en disent plus long que

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bien des confidences; confidences qu’elle se hâte d’ailleurs de me faire, quand, un moment après, nous quittons la maison pour aller sur l’étang, nous promener en barque.

Les parents, dont l’estomac ignore la satiété, sont restés sur la terrasse à déguster la « bowle », boisson faite de vins divers et abondants : on compte une bouteille par personne! Wilhelm est parti en avant préparer la barque; Hilde et Fritz bavardent ensemble; Eisa suit, en ma compagnie, et aborde bientôt le sujet qui l’occupe entre tous :

« N’est-ce pas que Willy est un beau garçon ? si grandi si fort! C’est mon « schwarm », le saviez-vous? Je l’aime de toute mon âme; plus tard, j’espère, nous nous marierons. Papa et maman, je crois, ne demanderont pas mieux.

— Et lui, sans doute, vous a dit aussi qu’il vous aimait?

— Non, répond la petite en rougissant, mais ce n’est pas une raison. Le jour où il saura que je l’aime, il m’aimera, pourquoi pas? »

Et elle repart sur nouveaux frais, me décrivant, en termes idylliques, la vie qui sera la sienne, quand elle sera la femme de Wilhelm.

Elle ne se tait que quand nous arrivons au bord de l’eau. Wilhelm nous fait tous passer dans la barque; quand il me donne la main pour m’aider, je le sens qui, avec insistance, la serre un peu plus fort et un plus longtemps qu’il ne serait nécessaire.

Eisa manœuvre adroitement et s’assied juste en face de Wilhelm, à qui elle prodigue les grâces de son sourire. Je suis dans le fond, à côté de Fritz; il me confie, au bout d’un moment, son rêve : avoir un monocle comme Wilhelm. Jusqu’ici herr Zinn s’y oppose. Le pauvre garçon en est navré; pour se consoler, il s’essaye au port du monocle en se collant dans l’œil une pièce d’un thaler. Mais il a beau faire mille contorsions crispées, le gros disque tient mal, et, à tout moment, roule dans le fond du bateau.

La promenade serait parfaite, sans les moustiques qui, ici, sont de toutes les fêtes, et sans un épisode malencontreux.

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Comme nous allions débarquer, Fritz, cc stupide hâring », veut sûrement nous faire admirer son agilité; et, avant que Wilhelm ait jeté l’amarre. Fritz s’élance sur la rive.

Il calcule mal son élan; le voilà enlizé dans la boue, d’où il sort ses belles chaussures jaunes ignobles, son pantalon de piqué blanc éclaboussé jusqu’aux genoux.

Naturellement, très vexé de nos rires, il s’en prend à la barque : « Elle a, dit-il, oscillé. » Cela nous fait rire encore davantage.

« En attendant, conseille Eisa, il faut aller te changer; gare à toi, si papa t’aperçoit! »

Le moyen d’éviter le terrible herr Zinn! Il est toujours sur la terrasse, avec les deux frau Schmitt et Zinn, à déguster la (( bowle ». La tenue de Fritz, c’était impossible autrement, lui saute aux yeux,

Mon Dieu, de quel ton il l’appelle! « Fritz, ici! »

Et, sans écouter la voix timide d’Eisa qui excuse la maladresse de son frère, herr Zinn applique sur les joues de son fils deux retentissants soufflets.

Personne, sauf moi, ne semble ému, ni même étonné de la scène.

Fritz, sans broncher, a subi l’affront devant tous. Un grand garçon de quinze ans pourtant!

Je comprends alors comment les actes d’odieuse brutalité, à la caserne, sont possibles ici !

Tandis que le malheureux Fritz va enfin changer de vêtements, Hilde paraît, bras dessus, bras dessous, avec son fiancé, Karl- Heinrich, qui, juste, vient d’arriver.

Elle est si grande, Hilde! Bien que de haute stature, Karl-Heinrich est plus petit.

Très bel homme d’ailleurs, comme presque tous ses compatriotes. 11 a l’air militaire, malgré ses vêtements civils, et porte, lui aussi, le monocle, rêve de Fritz.

Hilde me le présente; je le félicite sur le choix charmant qu’il a su faire en se fiançant à Hilde. Il me répond, d’une mine froide, quelques mots très vagues. Avant que les deux ans imposés par frau Schmitt soient écoulés, la pauvre Hilde ne sera-t-elle pas, comme tant d’autres de ses amies, déjà « défiancée »?

Tous les préparatifs de la fête sont terminés. Frau Schimtt a fait les choses fastueusement! Elle veut que cette fête soit « colossale » et reste comme telle dans la mémoire de ses amis. Sur rimmense table aux cinquante couverts, j’ai disposé les touffes légères d’asparagus et les orchidées, dont la merveille est la joie des yeux. Puis, tandis que tout le groupe masculin s’attarde à la chasse, nous montons chacune procéder à notre toilette.

Fraü Schmit a demandé que personne ne fasse voir la sienne avant de l’avoir revêtue, afin d’ajouter au pittoresque le plaisir de la surprise. Je m’amuse beaucoup à me tra-

vestir; et, quand je me vois parée dans la glace, je regrette bien qu’Hélène ne soit pas là pour jouir de ma jolie robe, son cadeau. C’est une très longue gaine soyeuse d\m ton rose effacé, atténué encore par une tunique lamée d’argent. La double bandelette grecque dans les cheveux, les cothurnes aux pieds, je dois convenir, sans vanité, que l’ensemble est charmant !

C’est l’avis de Wilhelm. Je le retrouve au petit salon, éblouissant dans un costume maréchal de l’Empire tout chamarré de broderies d’or. 11 vient vers moi, les yeux ravis, l’air tendre :

(( Que vous êtes jolie, Hanni, dans cette toilette! Comment vous dire? Les autres fraus et frauleins semblent déguisées; vous, on croirait que vous êtes vraiment une belle dame d’il y a cent ans !

— Eh! Wilhelm, mon ami, tu t’entends à tourner un madrigal ! s’écrie gaiement Karl- Heinrich. Tu as raison, M"® Hanni ressemble à un portrait de Mme Récamier, à moins plutôt, avec ce costume à l’antique, qu’elle

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ne soit la sœur de quelque charmante Tanagra !

— Oh! herr Karl-Heinrich, n’oubliez pas que les Tanagra étaient en pierre, et, par conséquent, sourdes aux compliments. Regardez plutôt Hilde qui entre. N’est-elle pas superbe? »

Karl-Heinrich tourne la tête. Et, à ma demande, il marmotte quelques mots vagues où je distingue pourtant :

c( Ya! colossale surtout! »

Ce mot (( colossal », que les Allemands emploient si volontiers, et si souvent hors de propos, est ici si à sa place que j’ai bien de la peine à ne pas rire.

Grandie encore par la longue robe droite à plis qu’est la robe Empire, Hilde est en effet (( colossale » ! On dirait quelque puissante virago, une réplique de la statue de la Liberté éclairant le Monde.

Elle s’approche, quêtant de son fiancé un compliment qui ne vient pas, ou plutôt qui vient à rebours : Karl-Heinrich se borne à dire que « la robe Empire grandit encore une femme ».

Hilde, qui ne paraît pas s’apercevoir de la froideur de son fiancé, ne lui ménage pas, à lui, les compliments.

11 les mérite, car il porte d’une allure très martiale un flamboyant costume de housard !

Les invités maintenant se pressent. Très pittoresque, ce défilé d’uniformes dorés et brodés! Les femmes, naturellement plus simples, ne sont pas trop disgracieuses dans la longue robe flottante!

Mais quel amour du vert! Ce qu’il y a de robes vert-pré est inimaginable!

A table, au haut bout, fraü Schmilt préside. Engoncée dans une lourde robe en velours nacarat, elle a à sa droite et à sa gauche deux grosses Excellences, ventripotentes, dont la face, à lunettes d’or, émerge congestionnée du hausse-col de l’habit. Wilhelm, par bonheur, n’est pas près de moi. Je me réjouis. Ses assiduités me déplaisent tant!

11 a beau m’enguirlander de paroles flatteuses, je ne puis oublier la scène du poulailler; quand il me débite ses fadaises, je l’entends, en souvenir, me dire : « Les enfants

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sont comme les chiens. On les élève à coups de bâton. »

Hilde est naturellement près de son fiancé, presque plus aimable pour Eisa, son autre voisine, que pour la pauvre Hilde.

Eisa d’ailleurs est charmante.

Sa mère lui a choisi un costume tout simple, sans un ornement, d’un mauve très doux, qui fait valoir son joli teint de blonde.

Un peu plus loin, je reconnais Trud Goldberg qui s’est échafaudé une coiffure compliquée : une vraie pièce montée. Voilà le petit nez rond d’Emma, et enfin la tête dépouillée d’Ida, la féministe.

Moi, j’ai comme voisins deux jeunes Allemands quelconques, très aimables et empressés. Naturellement, ils me savent Française et (( de Paris w. Non seulement ils ne laissent échapper dans la conversation aucune parole désagréable pour la France, mais au contraire, à toute occasion, ils s'empressent de me dire mille choses gracieuses sur mon pays et mes compatriotes. C’est, dirait-on, un mot d’ordre dans toute l’Allemagne : « Être

aimable et plus qu’aimable pour les Français! »

Pendant trois longues heures, de cinq à huit, les plats et les vins défilent; défilé lent et copieux : « Gargantua, ce soir, dîne chez Gargantua )). Le caviar, les foies gras, les dindes truffées, les grosses pièces de venaison rôties, les pâtés plantureux que frau Schmitt a confectionnés elle-même les jours précédents, et, pour arroser le tout, du champagne, marque française, à flots. L’Allemagne boit plus de champagne que la France.

(( Celui-ci est vraiment français, me fait remarquer mon voisin. Voyez : chaque bouteille porte l’étiquette indiquant qu’il a bien été payé à l’Etat les cinquante pfennigs de taxe destinés à la marine allemande.

— Voilà, lui dis-je en riant, qui va m’empêcher d’en boire. Je ne veux pas, vous comprenez, doter de nouveaux cuirassés « l’Amiral de l’Atlantique ».

— Je crois bien que Hanni est en train de plaisanter notre empereur, » interrompt alors herr Zinn, qui, non loin de moi, m’a entendue.

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Et, comme je me défends faiblement :

<( Ne proteste/ pas, gracieuse mademoiselle, je reconnais que notre Kaiser lui-même prête à servir de cible. Il aime tant les belles rodomontades! ))

L’incident est clos par Wilhelm.

Bien que de l’autre côté de la table, il ne m’oublie pas; selon l’usage, de temps à autre, il lève son verre, à mon intention :

« Prosit, Hanni, prosit! »

Sa politesse en veut une analogue :

(( Prosit, Wilhelm! Prosit aussi, gracieuse frau Schmitt; et Hilde; et Heinrich! » et tout le clan des Zinn.

Tant de mangeaille, tant de beuveries, me paraissent durer bien longtemps; aussi, quel soupir de soulagement lorsque frau Schmitt se lève !

Il n’y a plus maintenant d’autre corvée que celle de faire le tour de la table, de serrer la main des messieurs, de baiser celle des (c gracieuses dames », en disant à chacun, c’est le cérémonial : « Mahlzeit! » « Bien vous fasse! »

Heureusement, comme compensation, va commencer le bal.

Le grand salon et la salle de billard ont été démeublés. Ils sont parés de fleurs, éblouissants de lumières; bientôt, nous les jeunes y sommes réunis; les parents, qui ne dansent plus, se groupent dans les petits salons voisins : les dame‘s à potiner; les messieurs à fumer et à boire des « bowles » ou de la bière : car, ici, les parents ne demeurent pas dans la salle de danse, chaque mère surveillant sa fille comme en France.

Au fumoir, Ida, la féministe, debout devant la cheminée, fume tout en conversant avec herr Zinn.

Ses cheveux coupés, sa robe à traîne, lui donnent un aspect hybride : par la tête, elle semble un jeune garçon, tandis que sa poitrine et ses hanches la révèlent femme.

Au passage, je surprends des bribes de la discussion dans laquelle Ida a engagé herr Zinn.

« Oui, explique-t-elle, comprenez donc que les hommes ont tout intérêt à aider les femmes

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à se développer. II en coûte moins cher d’entretenir une femme instruite qu’une ignorante : une femme occupée de choses intéressantes dédaigne les dentelles, les bijoux, les fanfreluches. Un peu d’idéalisme est le plus sûr moyen d’alléger les charges du ménage. »

Un sourire ironique relève les coins de la bouche de herr Zinn.

(( Hum! hum! riposte-t-il avec finesse, les femmes ont l’esprit si souple, si divers, qu’elles peuvent très bien aimer les mathématiques et ne point mépriser pour cela les bijoux.

(( D’ailleurs, pourquoi tenez-vous tant à jouer le rôle des hommes? Restez donc le charme et la consolation de notre ennui. Si vous aviez le malheur de nous ressembler, mais la vie deviendrait insupportable! triste, grise, monotone... »

Dans la salle de bal, Wilhelm vient m’engager pour la première valse. Il danse bien, mais j’aimerais mieux qu’il me pressât moins fort contre son cœur : ce n’est pas plus l’usage, d’ailleurs, en Allemagne qu’en France. Je le

vois bien quand, des bras de Wilhelm, je passe dans ceux de Karl-Heinrich, puis dans ceux d’autres danseurs qui, tout simplement, à la bonne franquette, se sont présentés euxmêmes en me disant : « Mon nom est... »

La petite Eisa s’amuse comme une folle; mais Hilde semble triste. Ses yeux doux suivent, rêveurs, le beau Karl-Heinrich qui s’occupe très peu d’elle et beaucoup trop, au contraire, d’autres jeunes filles.

Évidemment, Karl-Heinrich se détache.

Je tente, pendant une danse, de lui dire quelques mots aimables sur Hilde, « si bonne, si affectueuse... »

« Oui, me répond-il, elle est vraiment tout ce que vous dites; mais elle est par trop grande. Elle a trois centimètres de plus que moi; c’est ennuyeux et ridicule, une femme plus grande que son mari. »

Voilà donc où le bât blesse Karl-Heinrich.

J’ai envie de lui répondre : « Hilde n’était pas moins grande il y a un an. » A quoi bon, hélas!

Moi-même, de mon côté, je suis préoccupée

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par l’amitié croissante que me témoigne Wilhelm.

J’ai beau n’opposer à ses compliments qu’une grande réserve, il n’en devient pas moins entreprenant; tout à l’heure, je n’ai certainement pas eu une hallucination de Touïe quand j’ai cru l’entendre me murmurer : « lianni, je vous aime. »

Un danseur maladroit, qui déchire ma jupe, m'oblige à m’éloigner un moment. Je monte au petit salon d’Hanni où Grete a consigne de se tenir en permanence pour réparer les accidents.

Point de Grete.

Plutôt que de l’appeler, je prends moi-même du fil et une aiguille et raccroche la déchirure. Quelqu’un tout à coup entre par la porte restée ouverte et la referme derrière soi.

Je me retourne : c’est Wilhelm!

Je suis un peu troublée, mais n’en laisse rien paraître.

(( Eh quoi! Maréchal, avez-vous donc aussi quelque accroc à votre uniforme?

— Ne plaisantons pas, Hanni. Je vous ai

suivie pour vous dire quelque chose de grave, quelque chose que je n’oserais" peut-être plus vous dire demain, et que vous devez pourtant savoir : Hanni, Hanni, je vous aime! je vous aime comme un fou. Ne m’avez-vous pas entendu, tout à l’heure, quand, en valsant, je vous l’ai déjà dit? »

Et, comme je ne réponds rien, Wilhelm se rapproche davantage. Sa figure touche la mienne, son souffle ardent me monte au visage.

(( Hanni, avant de vous avoir vue, je ne savais pas jusqu’où pouvaient aller le charme et la puissance d’une femme. C’est vous qui me l’avez révélé. Hanni, je vous le demande ici, ne voulez-vous pas faire mon bonheur pour toute la vie, ne voulez-vous pas être ma femme? »

H y a tant de passion sincère dans cette déclaration juvénile que j’en suis tout émue. J’oublie que celui qui me parle est le Wilhelm brutal et dur, je ne vois qu’un pauvre mendiant d’amour à qui je vais faire une peine très grande; et, doucement, je réponds :

(( Wilhelm, votre demande me touche et m’honore infiniment. Mais je dois vous retirer

DANS LA POLOGNE ALLEMANDE

tout de suite toute espérance. Non, je ne puis pas être votre femme. Je ne puis pas parce que je ne veux pas me marier hors de mon pays.

(( Quand vous serez plus calme, dans quelques jours ou dans quelques semaines^, vous réfléchirez, vous jugerez que j’ai raison : trop et trop de choses nous séparent, voyez-vous : la race et la religion; et, aussi pour moi, Française, des souvenirs endormis dans mon cœur, qui se réveilleraient douloureux si j’acceptais votre proposition. »

' Wilhelm m’a écoutée sans m’interrompre. Seulement, à mesure que je parle, sa figure s’est assombrie; le pli dur de son front a reparu.

« Alors, Hanni, c’est non; irrévocablement, non?

— Oui, Wilhelm, irrévocablement! »

Et, pour ne pas m’attendrir, je me sauve,. ^ laissant le triste maréchal Wilhelm effondré dans un fauteuil; je redescends vers les salons, mais si troublée que je suis mécaniquement le rythme de l’orchestre qui prolonge la fête jusqu’au matin.

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