VIII
II pleut depuis ce matin : journée lamentable.
Gentiment, afin de me distraire, Anna m’a dit (( Vois donc, dans ma bibliothèque, si quelque livre ne pourrait pas t’intéresser. )>
J’ai choisi un recueil de nouvelles sur la guerre de 1870.
Presque toutes développent le même sujet : (( Des soldats allemands sont logés dans un village français; les paysans forment le projet de les massacrer par traîtrise; tous les Allemands périssent, sauf, généralement, un officier, sauvé par une femme, une Française, qui en est devenue éperdument amoureuse.
DANS LE MECKLEMBOURG
(( Tous deux fuient ensemble. L’officier caresse la femme de belles promesses : il l’emmènera en Allemagne, il l’y épousera...
(( Heureusement, pour la morale, l’histoire ne se termine pas par un mariage.
(( Torturée de remords, épouvantée de ce qu’elle a fait, consciente de sa trahison envers son pays, la femme fait jurer à l’officier de ne point l’oublier et se tiie devant lui. »
Voici d’ailleurs, avec des détails plus complets, et telle que je me la rappelle, la nouvelle intitulée : Danaïde^ dont Anna m’a dit :
(( Celle-là est célèbre en Allemagne! elle est de Ernst von Wildenbrüch !
— Qui est Wildenbrüch?
— Wildenbrüch! Est-il possible que tu n’en aies jamais entendu parler! C’est un de nos romanciers et un de nos poètes les plus connus; il est de la famille royale; son père était le prince Ferdinand de Hohenzollern ; sa mère, on ne la nomme pas : elle n’était pas princesse; de là le nom porté par Wildenbrüch, qui veut dire, à peu près : « branche dégénérée ».
Anna m’ayant laissée, j’ai commencé Danaïde, L’histoire se passe en janvier 1871. L’armée du Nord a été battue à Saint-Quentin : car, bien que Faidherbe « ne fût pas un mauvais soldat, il avait affaire à un puissant guerrier, qui le surpassait : le général von Gœben ». Toute la partie située entre la Somme et la Seine avait été balayée et appartenait aux Allemands.
Un escadron de uhlans doit venir occuper un village de Picardie. Prévenus, les paysans, tous francs-tireurs, se réunissent au café.
(( La salle n’était pas assez grande pour contenir la masse de gens qui s’y précipitaient... Le fusil sur l’épaule, gesticulant d’un air colère, ils se racontaient avec fierté leurs exploits sanguinaires. Les femmes écoutaient la bouche ouverte, et riaient quand l’un d’eux disait comment un Prussien avait fait la culbute, pareil à un lièvre, lorsqu’il lui avait envoyé sa charge dans le corps. »
Bientôt, naît l’idée d’exterminer, en une seule fois, tous les uhlans qui vont venir. C’est un vieux garde qui la suggère :
DANS LE MEGKLEMBOURG
(( Écoutez donc; vous les aurez, vos uhlans; vous pourrez les manger tranquillement à votre déjeuner, ou à votre dîner, comme vous le voudrez.
— Voudras-tu nous les taire cuire aussi? cria-t-on.
— Certainement; et, de plus, je vous donnerai le sel et le poivre pour les assaisonner... Nous ferons -disparaître les uhlans, comme une tache, çontinua-t-il, tout doucement, sans faire de bruit, afin que personne ne l’entende du dehors. Comprenez-vous ce que je veux dire?... Nous les laisserons entrer et prendre confiance; alors, nous verrons à réunir les officiers, séparés de leurs hommes, ici, chez Rodolphe; vous, mes garçons, vous viendrez doucement, une douzaine, pas davantage, le couteau à la main; et, quand chacun de vous aura cloué son homme au mur, nous continuerons notre œuvre à domicile; (( ces dames » auront soin que les portes soient ouvertes... Le lendemain matin, les Prussiens prendront leur café chez saint pierre ou auprès du diable,
— Oui, mais quel prétexte plausible pour attirer tous les officiers, le même soir, chez Rodolphe? »
Il est vite trouvé :
(( Nous dirons aux Prussiens que nous célébrons une fête de famille; par exemple, dit le vieux garde, les fiançailles de Rodolphe. »
Et au cafetier, qui accepte en riant, on donne comme fiancée une jeune veuve : Reine Gouyon. Reine n’est pas du pays : elle est Normande et, comme telle, point aimée des autres femmes, qui la jalousent en outre à cause de sa beauté, de sa fortune et de la vie retirée qu’elle mène depuis son veuvage.
Aussi, quand Reine refuse ce qu’on réclame d’elle, une clameur haineuse se lève :
(( Elle n’est pourtant pas une reine, mais une femme comme une autre... Elle veut trahir son pays! »
Et ce mot (( trahison » grandit de plus en plus. Reine Gouyon voit qu’il n’y a pas moyen de se dérober; elle lève la main comme pour calmer l’orage :
(( Je ne dis pas que je ne veux pas; je vou-
DANS LE MECKLEMBOURG
(irais seulement savoir une* chose : tout cela n’est que pour l’apparence, n’est-ce pas? et, le lendemain, tout redeviendra comme la veille?
— Nous vous l’avons dit, répond le garde ; le lendemain, vous redeviendrez libre... à moins que Rodolphe ait su gagner votre cœur. »
Reine serra ses lèvres pâles :
(( C’est bien, dit-elle, je ferai ce que l’on me demande. »
Les uhlans arrivent le lendemain; Reine loge chez elle un jeune officier.
(( Ne vous effrayez, pas. Madame, dit-il en entrant, je regrette d’être obligé de vous déranger; je tâcherai de vous donner le moins de peine possible. Voudriez-vous avoir l’amabilité de me ^ire où je puis mettre mon cheval? »
Reine indique l’écurie, conduit l’officier à sa chambre, puis se retire en disant que le dîner sera bientôt prêt.
L’officier remercie; auparavant, il va écrire à sa mère et à sa sœur; il se laisse aller à parler d’elles; il dit sa joie de les revoir bientôt puisque la paix va être signée.
Reine le regarde, épouvantée; et, ne pouvant retenir ses larmes à l’idée de la mort prochaine de ce malheureux, elle descend l’escalier en courant. Dans la salle à manger, Reine veut servir son hôte; mais lui tient absolument à ce qu’elle prenne place à table; même, il la prie de trinquer avec lui :
(( C’est la mode en Allemagne. »
Dans l’impossibilité de refuser, Reine boit à la santé de la mère et de la jeune sœur du uhlan. Emu de tant de tact, il la remercie :
(( Comme vous êtes bonne! » et il lui baise la main.
Tremblante, elle quitte la salle.
Le soir, quand le jeune officier rentre de son service, il trouve sa chambre chauffée et un léger souper prêt; il descend pour remercier son hôtesse; mais tous deux sont gênés et ne savent que se dire; il lui raconte enfin que ses camarades s’amusent au café avec les femmes du village.
Reine fronce les sourcils et ne répond pas. Craignant de l’avoir froissée, il s’approche d’elle :
DANS LE MEGKLEMBOURG
(( Qu’avez-vous? »
Elle ne bouge pas. 11 s’approche plus près et murmure :
(( Comme vous ôtes belle! »
Il sent la fraîcheur de la peau de Reine; il voit comme elle respire profondément; il se recule; mais elle no bouge toujours pas. Il se penche encore une fois sur elle; elle se détourne, semblant combattre une puissance insurmontable.
Puis, cachant sa figure dans ses mains, elle crie :
(( Allez-vous-en! allez-vous-en!... »
Le jeune uhlan ne revoit Reine que le lendemain. Il lui raconte que tous les officiers sont invités le jour suivant chez Rodolphe et ajoute :
(( On parle de fiançailles; il me semble avoir entendu prononcer votre nom. »
Reine Gouyon frissonne.
Avec insistance, le jeune homme poursuit :
(( On dit que vous vous fiancez avec M. Rodolphe. »
Un silence se fait...
(( Et si c’était vrai, dit-elle enfin, qui pourrait y trouver à redire?
— Oh! personne! »
Et il ajoute froidement :
« J’ai vu un homme aujourd’hui sur le pas de la porte du café. 11 avait des cheveux noirs en broussaille. Est-ce lui?
— D’après la description, ce doit être lui. »
L’officier ne répondit rien; mais son regard
qui fixe Reine dit clairement :
« Est-ce possible! »
11 comprend maintenant pourquoi elle a l’air si triste.
Reine ne dort pas de la nuit.
Le lendemain, dans la journée, les femmes du village viennent pour l’habiller; quand le uhlan rentre du service, il les trouve toutes rassemblées autour de Reine; dès qu’elles sont parties, il s’approche de la jeune femme :
(( Pardonnez-moi, Madame, mais il me semble que vous ne vous fiancez pas de bon cœur? »
Elle se lève tremblante et serait tombée, s’il ne l’avait prise dans ses bras.
DANS LE MECKLEMBOURG
« Faut-il donc que ce mariage ait lieu? » demande-t-il tout bas.
Reine le regarde comme une mourante et murmure :
« 11 le faut. »
11 veut parler; mais elle secoue la tête, le regarde fixement et tout bas lui demande :
« Sortirez-vous ce soir?
— Non.
— Vous n’irez pas au café ?
— Non.
— C’est bien, c’est très bien; vous fermerez les volets, n’est-ce pas? vous me le promettez?
— Je les fermerai, si cela vous fait plaisir. »
Elle secoue la tête, regarde autour d’elle, l’air inquiet, puis se penchant à l’oreille du jeune homme :
(( Encore quelque chose, murmure-t-elle : ce soir... »
Au même moment, la porte s’ouvre et les femmes du village entrent en bande; elles viennent chercher la fiancée.
Le jeune uhlan la regarde disparaître :
« Qu’avait-elle voulu dire?... »
Il se sent mal à l’aise; il monte dans sa chambre, ferme les volets; et, ne pouvant dormir, il lit son Faust.
Tout à coup, au milieu de la nuit, il entend du bruit dans la- rue; il va regarder par la fenêtre; à ce moment Reine paraît, blanche comme un suaire :
« Votre cheval! sellez-le; et vite, vite, vite, partez; tous les officiers sont morts; les francs-tireurs les ont tués. »
D’un bond, le jeune homme veut se précipiter dans la rue; mais Reine alors se suspend à lui :
« Pas par là! vous courez dans leurs bras, crie-t-elle, ils tuent tous les uhlans ! »
Du dehors on frappe à la porte et Rodolphe hurle :
« Ouvrez, Madame Gouyon, ouvrez! »
La porte tient bon. Reine entraîne l’officier dans la cour, il saute sur son cheval; il va partir quand Reine s’écrie : « Vous ne saurez pas trouver le chemin » ; et, mettant le pied sur
DANS LE MECKLEMBOURG
l’étrier, elle dit : <( Prends-moi, tu ne pourrais pas te sauver seul. )> Il se penche, la soulève, l’assied en croupe, et elle murmure : « A droite nous avons le chemin libre. — En avant, Egmont! » dit-il à son cheval. Celui-ci bondit et part au galop.
Rodolphe et les autres avaient enfoncé la porte; mais les fugitifs étaient sauvés.
Quand ils furent à Pabri dans la forêt, l’officier entendit que Reine commençait à sangloter tout bas; il lui prit les deux mains, les pressa, les caressa; il ne pouvait rien dire.
Tout à coup, comme ils approchaient d’un étang, les mains delà femme s’ouvrirent et elle se laissa glisser du cheval avant que son compagnon pût l’en empêcher. Il s’arrêta et demanda : « Où veux-tu aller? » Elle ne répondit pas, elle sanglotait. Il sauta à bas du cheval et alla à elle. Il lui mit le bras autour de la taille et la prit de force sur son cœur.
« Tu vas retrouver tes amis, dit-elle, et tu vas leur raconter tout ce qui s’est passé, ce qu’on a fait là-bas; qu’on a tué les uhlans; et demain les tiens viendront pour se venger, ils
brûleront le village, ce sera ma faute; moi... moi... j’ai trahi ma patrie, moi.... »
Elle appuyait sa figure sur la poitrine de l’officier comme si elle eût voulu l’y enfoncer pour la cacher. « Ma patrie! ma patrie!... » Ses sanglots redoublaient, sourds et plaintifs. Brusquement, elle' cria ;
« Je n’ai pas pu faire autrement ! je t’aime, je t’ai aimé et je t’aime encore, tellement, oh! tellement ! ! »
Elle le saisit avec une force passionnée, le serra contre elle, couvrant sa figure de baisers furieux.
« Tu es sauvé, murmura-t-elle. Tu vas retourner chez ta mère. Lui parleras-tu de Reine Gouyon?
— Oui, oui, je lui dirai tout.
— Embrasseras-tu ta petite sœur de la part de Reine Gouyon?
— Mille et mille fois! répondit-il en sanglotant.
— Et toi, penseras-tu à elle, à la pauvre Reine Gouyon? Y penseras-tu ? Y penserastu?... »
DANS LE MECKLEMBOURG
11 la serra dans ses bras de tontes ses forces. Tout à coup elle se recula et le repoussa en arrière. 11 trébucha et, au même moment, elle se sauva, disparaissant dans Tobscurité. 11 courut après elle, ne vit rien, mais tout à coup entendit un grand cri et le bruit de quelque chose tombant dans Peau. Se heurtant au tronc des arbres, repoussant des mains les branches de sapins qui cinglaient sa figure, il courut vers l’endroit d’où était parti le cri... Les joncs remuaient seulement un peu, on voyait de petites vagues çà et là, et l’eau frappant la rive avait un petit bruit ressemblant à : (( Gouyon, Gouyon, Reine Gouyon ».
A bout de forces, le jeune officier s’appuya contre un arbre, sentant que c’était une de ces heures de la vie où l’homme peut avoir soudain des cheveux blancs... une heure que l’on n’oublie jamais.
Non, on n’oublie pas, et quand cet homme, qui autrefois était jeune, se promène maintenant en paix dans les bois de sa patrie; quand, le soir, le vent souffle à travers le feuillage, que les vagues soupirent et murmurent sur la
berge, parfois il lui arrive de s’arrêter tout à coup et d’écouter attentivement, parce qu’il lui semble entendre une voix douce, venant d’en bas. Alors il hoche la tête, comme s’il voulait dire : <( Je pense à toi », et ses lèvres murmurent tout bas : « Reine Gouyon, pauvre Reine Gouyon! » •
Quelqu’un qui depuis plusieurs jours fait, à Altdorf, le sujet des conversations et ne s'en doute pas, c’est Eitel, l’autre petit-fils de frau Hartmann, le cousin d’Ada, son ancien schwarm.
Max a eu, par un ami, des nouvelles récentes du beau dragon.
Mauvaises, ces nouvelles : Eitel mène la vie la plus désordonnée; le jeu, les courses et quelques vilaines connaissances l’entraînent aux plus folles dépenses.
(( Vous aurez une idée de sa réputation, raconte Max, si je vous dis le surnom dont ses camarades l’ont affublé. Entre eux, ils l’appellent (( train de plaisir ».
— Pourquoi? interroge naïvement Ada.
— Parce que, comme les trains de plaisir, Eitel s’est arrêté dans tous les endroits où l’on s’amuse. »
Un sourire me vient aux lèvres. Je pense :
« Tiens ! tiens ! pas déjà si mal trouvé ce surnom.
— Vous jugez cela drôle, Jacqueline ? remarque Max.
— Oui; spirituel aussi.
— On dirait que cela vous étonne?
— Non ; mais
— Mais pourtant si, reprend Max. Apprenez, jeune Jacqueline, à mieux connaître « deutsch Michel )). Sachez qu’il n’est pas seulement un rêveur, un sentimental, mais parfois un humoriste. Il a le sens de la gaieté, de la plaisanterie pittoresque.
(( Tenez, savez-vous comment on désigne vulgairement cette herbe légère dont nos bois foisonnent et que le moindre vent agite? On la nomme (c langue de femme ». Est-ce bien observé ou non?
— Et sais-tu, riposte Anna du tac au tac, le
DANS LE MECKLEMBOURG
nom de cette jolie fleur rustique qui, à peine cueillie, tombe fanée? on l’appelle : « fidélité de l’homme ».
— Est-ce assez symbolique! » soupire frau Bilse, dont les yeux en disent, sur ses souvenirs, plus encore que ses paroles.
Cette petite digression n’a point fait oublier à frau Hartmann ses préoccupations. Elles sont assez graves, il est vrai, pour l’absorber tout entière : en deux ans Eitel a dévoré son patrimoine; maintenant, il fait des dettes.
En entendant Max citer des faits précis, la pauvre grand’mère lève les bras au ciel.
((Quelle désolation ! un mauvais sujet pareil! Vous verrez, il se fera chasser de l’armée! 11 sera réduit à s’expatrier! »
Un conseil de famille a été tenu. On a décidé d’écrire à Eitel, de le mander à Altdorf le plus tôt possible.
On va lui laver la tête, au dragon Eitel! je le crois.*
(( Pourtant, me confie Ada, il est plus excusable qu’on ne le pense. Si tu savais comment son père l’a élevé !
(( A la moindre peccadille, le malheureux garçon était battu, mais comme un tapis!
« Mon oncle le prenait dans Tétau de ses deux mains à la fois, il le giflait : pan à droite, pan à gauche. Avec cela, par-dessus le marché, des coups de cravache en grêle : partout, sur le dos, sur les jambes, sur les mains et meme sur la figure. Aussi, si Eitel porte un monocle, ce n’est pas seulement par genre, comme tant d’autres officiers, mais par nécessité. Un jour, d’un coup de cravache, son père lui a presque crevé l’œil droit. »
Charmante éducation qui a donné ses fruits.
Devenu orphelin, Eitel, dès sa majorité, s’est empressé de rattraper le temps perdu. Qui pourrait lui refuser le bénéfice des circonstances atténuantes?
Un bruit de roues dans le parc. jNIa porte s’ouvre brusquement. Ada fait irruption dans ma chambre.
(( Eitel arrive! crie-t-elle comme s’il y avait le feu à la maison; le voici! »
Et, comme je demeure impassible :
(( On dirait que cela t’est égal.
— En effet, que veux-tu que cela me fasse ?
— Evidemment, reprend Ada impétueuse, tu ne connais pas Eitel, toi; mais moi, Jacqueline, moi qui ai tant « schwarmé » pour lui! Songe que je ne l’ai pas revu depuis mes fiançailles... Gomment l’aborder?
— Comme si de rien n’était. Tu sais bien
que tu me Tas dit toi-même, tu ne Taimes plus. »
Acla relève les yeux d’un air de défi :
(( Non, je ne l’aime plus. Je ne le dois pas d’ailleurs, ajoute-t-elle plus bas : je suis engagée à Ernst. ))
Pauvre Ernst! Heureusement qu’il n’est pas dans ma chambre à examiner sa fiancée; il en perdrait de sa placidité, j’imagine.
Mais Ada s’est ressaisie. La voici plus calme.
(( Viens avec moi, Jacqueline, prie-t-elle, j’aime mieux ne pas aborder Eitel seule. »
Nous descendons. Dès le vestibule, nous voici en face du « train de plaisir ».
Mein Gott! comment ce garçon-là peut-il être la coqueluche de toutes les femmes? Comment Ada a-t-elle pu « schwarmer » pour lui, si violemment, et continuer encore à le faire, quoi qu’elle en affirme?
Trop raide, trop maigre, avec des mouvements saccadés qui lui donnent l’air d’une sauterelle, Eitel s’avance en se dandinant, la poitrine bombée.
DANS LE MEGKLEMBOURG
Ses yeux durs et insolents semblent dire : (c Admirez-moi ; suis-je assez élégant! » Ses joues sont creuses, ses cheveux ras n’empêchent pas de voir sa calvitie précoce; son teint est couperosé; sur son nez et ses joues, des myriades de stries rouges dessinent la plus fantaisiste des cartes de géographie. 11 a vingt-six ans, il en paraît quarante!
11 prend la main d’Ada, la baise.
(( Eh! eh! eh! fait-il, parlant du nez et prononçant du bout des lèvres, comme le veut le snobisme des officiers genreux, eh! eh! eh! Ada, Dieu me pardonne! tu as mis a profit ces deux dernières années! Tu as encore embelli. »
Décontenancée, pourpre jusqu’au front, Ada bredouille je ne sais quelle réponse confuse. J’entends sa voix trembler. Va-t-elle pleurer? Non. Elle me désigne Eitel, me le présente.
D’un seul coup, comme s’il se cassait en deux, celui-ci s’incline devant moi; puis il se relève, automatique, se recule d’un pas et, avec son insupportable nasillement, murmure :
(( Charmé, Mademoiselle, charmé et ébloui ! »
Un domestique paraît porteur de multiples bagages : adieu les marivaudages !
Quel changement dans le ton d’Eitel! Quelle rudesse dans son apostrophe!
(( Tonnerre! faites donc attention, vous écorchez le cuir de ma valise... »
Et, comme le domestique proteste, la voix d’Eitel s’emporte, stridente :
(( Fichu maladroit! je vous défends de répondre. »
L’algarade continue tandis que je suis Ada au jardin.
Sous mon bras, je sens sa main frémir.
A peine sommes-nous éloignées :
(( Eh bien ! comment le trouves-tu ? questionne-t-elle. N’est-ce pas qu’il est élégant, et affable, et spirituel? )>
En vain, j’essaye de détourner la conversation, Ada insiste :
(( Tu ne me réponds pas? Tu n’es pas démon avis? *
— Pas tout à fait. Mais je suis peut-être mauvais juge, je n’aime pas les gens à compliments.
DANS LE MECKLEMBOURG
— Ce sont pourtant les plus aimables », riposte Ada vexée.
A ce moment, la voix d’Ernst nous appelle du côté de la pelouse. Le front de ma petite amie se creuse d’un pli de contrariété; elle pose un doigt sur ses lèvres.
« Chut! me recommande-t-elle, ne répondons pas. 11 faut que je rentre à la maison : une demi-heure seulement jusqu’au souper. A peine le temps de m’apprêter. »
Légère, elle s’enfuit. Derrière elle, le brave Ernst s’égosille en pure perte. Longtemps encore, je l’entends appeler lentement de sa voix pesante qui martèle les syllabes: « A.. . da.. A... da... » Au souper, Ada est charmante. Elle a une toilette mauve qui sied à son teint frais; dans sa ceinture, est une rose pâle qu’elle y a heureusement piquée.
(( Fleur sur fleur! » lui susurre le c< train de plaisir », dont les louanges hyperboliques ne tarissent pas pendant le repas.
Ah! qu’il sait chatouiller adroitement, pour les exciter, les vanités les plus engourdies!
A frau Bilse, compliments sur la tenue de la
maison et l’excellence de la cuisine; à Max, petite phrase bien sentie sur la belle performance des chevaux, à l’écurie; à Anna, félicitations sur la santé de son poupon; à la vieille dame Hartmann elle-même, discours approprié sur l’harmonie de son bonnet à dentelles et de ses papillotes; à moi enfin, une telle fadeur que le rire me prend à me la rappeler. Brusquement, l’électricité s’étant éteinte, Eitel s’est penché vers moi :
(( Avez-vous donc fermé les yeux, gracieuse mademoiselle? veuillez les rouvrir, l’obscurité cessera... »
Seul, Ernst n'a pas été enguirlandé.
Entre lui et Eitel, la sympathie n’apparaît pas. Le fiancé d’Ada aurait-il flairé un rival? C’est possible; sa figure placide pourtant n’en laisse rien soupçonner. Bien plutôt, je le crois, Ernst est vexé de l’espèce de dédain méprisant avec lequel Eitel parle de tous ceux qui n’appartiennent pas à l’armée. On n’accepte pas volontiers d’être rabaissé, surtout devant celle qu’on aime.
Le souper fini, frau Hartmann se fait rouler
DANS LE MEGKLEMBOURG
au salon où elle mande frau Bilse, Max, Anna, et Eitel à qui l’on a à parler. Va-t-il esquiver les semonces par des fadaises? J’en doute.
Ernst emmène Ada au jardin. La soirée est si chaude que je les y suis. Toutefois, pour ne pas les gêner, je m’assieds loin d’eux, sur la terrasse, près de la maison.
Bientôt, je les vois reparaître. Ada marche d’un pas languissant.’ Sa gentille figure est toute renfrognée.
«J’ai une migraine atroce, gémit-elle, je vais me coucher.
— Est-ce regrettable! soupire du fond de sa poitrine le bon géant, notre dernière soirée! Je dois partir demain dès le matin!
— Aussi, disons-nous adieu ce soir, propose Ada. Demain, je dormirai peut-être quand tu t’en iras.
— Cher trésor, tu penses à tout. »
Les bras d’Ernst s’ouvrent. Efliisions... baisers...
Est-ce prévention de ma part ? Ada me semble moins affectueuse qu’à son habitude.
« Eh bien! et ta migraine, Ada?
— Ma migraine?... »
Ada ne sait même plus ce que je veux dire. Mais, brusquement, la mémoire lui revient :
« Elle est passée. »
J’ai un petit rire ironique :
« J’en étais sûre.
— Pourquoi me railler, Jacqueline? Si je n’étais pas absolument souffrante, hier, du moins j’avais besoin de me reposer, de m’isoler. Depuis si longtemps qu’Eitel n’était venu ici, je ne pensais plus à lui. Mais, en le revoyant, j’ai compris que mon « schwarm » n’était pas éteint. J’ai été très perplexe |toute la soirée. » Le fait est que, telle une héroïne de tra-
DANS LE MECKLEMBOURG
gédie, Ada balance entre son devoir et son inclination.
Son devoir, il est simple pourtant : rester fidèle à Ernst, qu’elle aime au fond, j’en suis sûre, d’une affection profonde et durable; sacrifier Eitel, le « schwarm ».
C’est ce que, prenant au sérieux mon rôle de c( confidente », je m’efforce de lui démontrer. Mais bientôt, je m’en aperçois, Ada prétend ne pas étouffer son c( schwarm ». Elle concilie très bien son mariage avec Ernst et sa flamme pour Eitel.
J’en suis abasourdie :
c( Comment peux-tu épouser Ernst, lui préférant un autre? »
Ada, qui sent mon blâme, se retranche sur la différence de nos mœurs.
(( Tu ne peux pas comprendre, déclare-t-elle, c’est trop subtil pour être expli([ué. Tu le vois ici, pourtant, Max aime Anna très sincèrement : crois-tu qu’il se prive de « schwarmer » ? et, comme il est le mari, d’avouer son schwarm ? C’est la première chanteuse du théâtre de Schwerin.
— Anna le sait? Elle le supporte?
— Je crois bien qu’elle le sait! Elle ne s’offusque pas, je t’assure, quand Max lui raconte qu’il a envoyé des fleurs à sa chanteuse. Bien mieux, Anna a adressé elle-même, ces jours-ci, un panier de primeurs à ladite chanteuse... Anna sait bien qu’elle est la « femme », elle. La chanteuse, c’est la passagère, le « schwarm », Tamour idéal qui amuse l’esprit, qu’un autre remplacera. »
Ada a raison : « C’est très subtil! »
A ce moment, Eitel sort de la maison. Il nous aperçoit et vient vers nous.
Dieu! que ce grand dadais m’exaspère, avec son monocle, son air de se croire quelqu’un!
« Eh! eh! fait-il, Ada, bonjour! je nous croyais en été; je te regarde et me dis : « Mais non, voilà le printemps. » Laisse-moi baiser ta main; tes ongles sont roses comme de la nacre. »
Par exemple, voilà qui est fort! Les mains d’Ada, au contraire, sont très mal tenues. Les travaux de ménage en sont cause.
Un instant, j’espère que l’évidence menson-
DANS LE MECKLEMBOURG
gère de la flatterie ouvrira les yeux de mon amie! Hélas! nous croyons si volontiers ce qui nous fait plaisir! A peine Ada proteste-t-elle, pour la forme. La conviction n’y est pas. Elle y est, par exemple, un moment après, quand Ada maugrée contre l’obligation, pour elle, d’aller mettre au feu le rôti de veau.
Maudit rôti de veau ! comme son prosaïsme tombe bien!
Ada s’éloigne. Me voilà seule avec Eitel. Un instant, je délibère en moi-même. Vais-je rester ou rentrer à la maison? Rentrer? J’aurais l’air de fuir, de laisser croire à Eitel que je le juge redoutable. Cela lui ferait trop plaisir à ce fat : je reste.
Penchée sur ma broderie, je le sens m’examiner.
Quelle nouvelle sornette va-t-il me sortir? Mon attente n’est pas longue.
(( Eh! eh! nasille-t-il, inouï cet art de vous parer que vous avez, vous autres Françaises! Je vous regarde, gracieuse demoiselle : quel talent pour vous coiffer! ces bandeaux bouffants, ces bouclettes! Une Allemande ne sau-
rait jamais enrouler ses cheveux d’une manière si agréable. Mes compatriotes! elles se font une natte bien serrée et elles se croient irrésistibles. »
Froidement, je réponds :
« Ada n’a qu’une natte. Gela ne l’empêche pas d’être charmante.
— C’est aimable à vous de le dire : Ada est une bonne petite; quant à être jolie... peuh! »
Je suis c( hhhindignée », oui, oui, avec trois h aspirés, comme Flaubert.
« Vous le lui disiez, pourtant, tout à l’heure?
— Oh! s’il fallait penser tous les compliments qu’on fait! »
J’ai la langue levée pour riposter : c( Alors celui que vous venez de m’adresser à la minute... » Mais il s’agit bien de moi!
« Pourtant Ada vous croit sincère, elle.
— Et après ? Quel mal cela lui fait-il ? »
J’hésite à répondre. Puis, mon amitié pour
Ada l’emporte, je risque :
« Cela la trouble. »
Eitel lève des yeux étonnés :
c( Je ne comprends pas.
DANS LE MECKLEMBOURG
— Vous comprenez parfaitement, au contraire. Ce que vous faites auprès d’Ada n’est pas bien. »
Eitel rougit, puis de sa voix de canard :
« Eh! eh! eh! Mademoiselle, vous m’amusez beaucoup : je crois voir une colère de petit oiseau. Vous m’admonestez avec un feu, une virulence, qui, je dois l’avouer, vous rendent plus séduisante encore. »
Ce dernier compliment m’exaspère. Je hausse les épaules et, sans trop savoir ce que je dis : « Non, ce que vous faites auprès d’Ada n’est pas beau, pas digne de vous, un officier... »
Eh là! ai-je passé la mesure?
Eitel se lève brusquement ; toutes les petites stries rouges qui sillonnent ses joues sont soudain gonflées. Il pousse un « tonnerre ! » formidable, renverse une chaise voisine d’un coup de pied, puis s’éloigne sans se retourner.
Au dîner, il s’est vengé en remarquant, à deux reprises : « Rien n’est déplaisant comme les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. »
Assis auprès d’Ada, il l’a félicitée sur la
parfaite réussite du rôti de veau, sur sa toilette, sur sa coiffure même! un vrai pot-pourri !
Excitée, énervée, Ada ne pouvait cacher son trouble.
Suis-je donc seule, ici, à m’en apercevoir? Tous seraient-ils aveugles? Frau Bilse trouvet-elle naturel qu’Ada et Eitel se soient promenés ensemble, à part, l’après-midi entière, dans le parc? N’a-t-elle pas remarqué les yeux rouges de sa fille, au retour?
Je les ai vus, moi; et, comme « confidente » toujours, j’ai essuyé les larmes et écouté les gémissements :
«Jacqueline, Eitel m’a avoué qu’il m’aime! Si j’avais eu la patience de l’attendre au lieu de me fiancer à Ernst, il m’aurait épousée. Mais, a-t-il ajouté, il faut nous résigner : c’est Finéluctable. Il se mariera de son côté. Pourtant, nous nous le sommes promis : jamais nous ne nous oublierons! »
Ada nage en plein « mélo », en pleine sentimentalité.
Fidèle à mon rôle, j’entreprends de la consoler :
DANS LE MEGKLEMBOURG 235
(( Voyons, chérie, sois raisonnable. Eitel ne t’aurait jamais épousée, quoi qu’il en dise. Ta mère d’abord ne l’aurait pas voulu, tu me l’as confié toi-même. Ne pense plus à lui : c’est un très vilain monsieur; il ne mérite guère ton amitié. Songe plutôt à Ernst; voilà un bon et loyal garçon; il te rendra heureuse, lui... »
Mes paroles tombent sur le cœur d’Ada sans grand bénéfice, du moins tant qu’Eitel sera
Heureusement, sa permission expire : il part demain.
Ce soir, en prenant congé, il m’a décoché une dernière flèche :
(( Eh! eh! eh! Junon est toujours irritée! »
Voyez l’impertinence! me comparer à la plus désagréable des déesses!
Le départ d’Eitel, le retour d’Ernst, ont remis les choses au point. Sans doute, Ada a semblé encore éplorée et mélancolique pendant quelques jours. Ernst, à son arrivée, a peut-être trouvé un accueil un peu frais; l’excellent garçon n’a pas paru s’en apercevoir; son calme, sa sérénité, peu à peu ont influé sur l’humeur de sa fiancée. La voici, à présent, telle que je l’ai connue lors de mon arrivée à Altdorf, gaie, heureuse, entièrement à ses projets d’avenir.
Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Aujourd’hui, surtout, a été fête complète : c’était l’anniversaire de frau Hartmann.
DANS LE MECKLEMBOURG
Que de préparatifs pour le célébrer!
Plusieurs semaines à Pavance, par des cpiestions indirectes, frau Bilse s’était assurée du cadeau qui plairait le plus à sa mère.
Mystérieusement, frau Bilse a fait son emplette et jusqu’au jour suprême l’a tenue serrée, dans son armoire à gdace, entre deux piles de linge.
Anna et Ada, de leur côté, brodaient en cachette une grande nappe dont leur grand’ mère avait, négligemment, paru sentir la nécessité; Max et Ernst avaient acheté une paire de vases; pour mon compte, j’avais lavé une aquarelle d’un coin du parc, un coin d’ombre et de silence où, par les chaleurs, j’ai souvent vu la vieille dame se faire rouler.
Frau Hartmann semblait vraiment ne se douter de rien. Son ignorance voulue faisait partie de la réussite du complot.
Toutes nos surprises lui ont paru imprévues; toutes, même la corbeille de roses « Maréchal Niel )) disposée par le jardinier sur la table du salon, selon une coutume vieille pourtant d’un demi-siècle.
Ce matin, dès sept heures, nous avons donné l’aubade. Réunis devant la porte de la chambre de frau Hartmann, nous avons, par trois fois, entonné :
<( Qu’elle vive longtemps ! hoch ! hoch ! hoch ! )> Le premier grave, le deuxième mezzo, le troisième aigu. C’était un beau charivari. Derrière la porte, frau Hartmann ne soufflait mot; mais elle nous entendait; à une heure, au dîner, elle nous a remerciés. Le repas a commencé, plus abondant, plus soigné que d’habitude. Le vin du Rhin a coulé dans les verres à long pied, couleur d’ambre; et, de toutes nos forces, avant de boire, nous avons, debout, recommencé nos acclamations : hoch! hoch!... Tout tremblait : les vitres, la suspension, la verrerie et frau Hartmann elle-même, qui dodelinait de la tête en cadence, en nous souriant.
Au dessert, frau Bilse a entamé la « tarte de l’anniversaire » !
Enorme, cette tarte ! « Et d’un goût, à la voir, non pareil. » Depuis le début du repas, je la flairais, je l’admirais : la tarte était entourée de
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multiples petits lumignons formant ronde autour d’une bougie plus grande.
Le moment venu de couper le gâteau, ça a été une partie de rire pour nous, les jeunes, de souffler les petites lumières.
(( Surtout, recommandait frau Bilse, n’éteignez pas la grande bougie, c’est la lumière de vie; sous peine de malheur, elle doit se consumer d’elle-même... »
Par coïncidence, la « mam’sell » avait également son anniversaire aujourd’hui ; et, bien qu’elle fût récente dans la maison, nul ne l’a oubliée. Les domestiques allemands font bien plus partie de la famille que nos domestiques français.
La « mam’sell )> a reçu, avec une douzaine de mouchoirs, un coupon d’étoffe pour se faire une robe; j’y ai ajouté la gâterie d’un sac de chocolats et de pralines. En outre, l’office a bu du vin rouge et mangé une tarte identique à celle delà table. Tout comme sa maîtresse aussi, la (( mam’sell » a été toastée; et acclamée, donc! Dans mes souvenirs d’Allemagne, cette journée sera celle des « hoch ».
Frau Bilse a décidé de rendre, à ses voisines de campagne les politesses qu’elle en a reçues : elle a réparti ses hôtes en trois séries.
La première a été celle des amis de sa mère; la deuxième, celle des amies d’Anna; la troisième, celle des amies d’Ada.
Nous, les jeunes, nous étions, sur l’assentiment de frau Bilse, affranchies de la réception des dames âgées.
J’étais ravie. Je sais ce qu’il en est, en Allemagne, de se trouver avec des personnes respectables. Je connais la contrainte de ne leur parler qu’à la troisième personne, de leur baiser la main; et, plus pénible que tout, de restei
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perchée sur ses pattes si une seule d’entre elles s’oublie à demeurer debout.
Ensemble, mes deux amies et moi, nous ne nous sommes pas ennuyées. Du salon, où nous nous tenions coites, nous suivions, par la fenêtre ouverte, la conversation des « gracieuses dames » réunies sur la terrasse. Le sujet se traînait au ras du sol. Elles parlaient domestiques, échangeaient d-es recettes de cuisine et rappelaient le temps où elles avaient été jeunes et minces !
(( Le croiriez-vous? assurait frau Hartmann elle-même, j’entourais ma taille avec un des faux-cols de mon mari! »
Les visiteuses hochaient la tête, avec l’air de se répéter les unes aux autres : « Le croiriezvous?... » Et frau Hartmann se rengorgeait comme si le souvenir de sa sveltesse passée tout d’un coup l’eût rendue moins grosse.
A la deuxième réception, Anna naturellement a paru. Elle en faisait les honneurs. Ada et moi avions réclamé notre liberté.
« Envoyez-nous seulement des gâteaux, avait dit Ada; nous ne tenons pas au reste. »
Le reste, nous l’avons eu, cependant.
C’étaient les propos échangés entre Anna et les jeunes femmes, ses relations.
Les vieilles dames avaient parlé domestiques ; les jeunes ont parlé enfants. Chacune a cité les traits d’esprit de ses marmots.
Derrière la porte, Ada et moi, nous entendions l’assistance éclater de rire au récit d’adorables niaiseries.
(( Stupides, leurs histoires! déclarait Ada; pourtant, elles ont l’air de s’amuser à en rugir. ))
Enfin, hier, ça a été la réunion des jeunes filles : toute femme mariée était exclue.
De quoi ont-elles jaboté, ces vierges allemandes? De mariage, de (c schwarm » et d’officiers.
A les écouter, je m’étonnais de leur puérilité : toutes « schwarment, et le plus généralement pour un inconnu, un passant rencontré dans la rue, dont elles ignorent tout, même le nom.
(( C’est en faisant « bummeln » qu’on (( schwarme », me dit l’une d’elles, une blondasse au nez en trompette.
DANS LE MEGKLEMBOURG
A cette phrase incompréhensible, j’ouvre des yeux énormes; je réclame une explication :
(( Qu’est-ce que faire « bummeln )>?
— Bummeln? c’est se promener en flânant. Chaque petite ville allemande « bummeln » tous les après-midi de cinq à huit. Sur Tune des places, la musique joue et la jeunesse accourt. On va, on vient, on défile, on se regarde, on se rencontre, on se salue, on marche jusqu’au bout de la place, oh se retourne, on revient sur ses pas, on croise les mêmes promeneurs, on se resalue, dix fois, vingt fois, trente fois, aussi longtemps que le « bummeln » dure et tous les jours que Dieu fait. »
Je m’exclame :
c( C’est bien monotone! »
Le nez en trompette proteste :
(( Oh non! car, en faisant « bummeln », on remarque qui vous plaît, on choisit son « schwarm ». Du jour où on l’a trouvé, le (( bummeln » devient palpitant; on cherche son schwarm parmi les promeneurs; on le guette, on épie ses allées et venues, on s’inquiète s’il ne semble pas « schwarmer » pour quelqu’une
d’autre; on l’affuble d’un nom de fantaisie afin de pouvoir le désigner; parfois, le hasard nous fait découvrir son vrai nom et apprendre tout à coup ses fiançailles. Alors, on est triste, on se désole, on pleure; on a eu un (( amour malheureux », jusqu’au jour où, en faisant « bummeln », on se choisit un nouveau schwarm. »
Ce nez en trompette parle très sérieusement. Il n’a nullement l’air de se moquer de moi.
Certes, Ada a eu raison le jour où elle m’a dit :
(( Nous sommes pourtant voisins, nous Allemands et vous Français, mais que de différences entre nous!,.. »
Autour de moi, on continue à jaser.
(( J’allais seule à Hambourg, raconte l’une des invitées de mon amie.
(( J’étais installée dans le compartiment des dames seules. Un monsieur monte; je proteste; il m’explique :
c( — Tous les autres compartiments sont pleins. »
(( — Cela m’est égal; descendez.
(( — Je ne peux pas; le train part.
DANS LE MECKLEMBOURG
(( — Vous descendrez à la prochaine station.
(( — A vos ordres.
(( Il tire son journal; je me croyais tranquille. Point.
« De nouveau, il m’interpelle :
« — Où allez vous?
(( — A Hambourg.
(( — Quel bonheur! moi aussi. Nous descendrons ensemble. »
« Je ne réponds pas.
(( Mon monsieur poursuit :
<( — Savez-vous que vous ôtes bien jolie, grâce cieuse demoiselle? vous me plaisez tout à fait. (( Avant Hambourg, c’est sûr, je vous aimerai (( comme un fou.
(( — Ne dites donc pas de bêtises. Vous ne me connaissez même pas ».
<( Il a protesté, juré qu’il n’avait pas besoin de me connaître pour me trouver agréable ; qu’il allait me le prouver.
<( Avant que j’aie pu me reculer, il était à côté de moi, il m’avait embrassée... »
Frissons dans l’auditoire, rumeurs, exclama-
lions variées : c( C’est kolossal!... Dites pyramidal!... Quelle audace!... »
Maintenant, l’indignation calmée, chacune y va de sa petite aventure :
(( Moi, j’ai été suivie dans la rue à Berlin.
— Moi, un vieux monsieur « très bien » m’a offert d’aller boire du champagne et manger des (( delikatessen » avec lui.
— Et moi, et moi, clame confusément la ribambelle des autres, au bal, un danseur inconnu m’a murmuré avec, feu, à l’oreille :
(( — Je vous aime... je vous aime... »
Dire qu’on continuera longtemps encore à parler du libertinage des Français, de leur peu de respect envers les femmes !
Pendant le dîner, le courrier a apporté à frau Hartmann une lettre d^Eitel.
Elle a décacheté Penveloppe et commencé à lire.
« Oh! oh! s’est-elle exclamée, grande nouvelle : Eitel se marie!
— Ce n’est pas malheureux, a remarqué Max. Le mariage Fassagira, j’espère.
— Souhaitons-le ! » a murmuré frau Bilse.
Près de moi, Ada passait par toutes les couleurs de Farc-en-ciel. Pour se donner une contenance, elle pignochait laborieusement un morceau de viande dans son assiette.
Anna a interrogé :
« Qui épouse-t-il?
— Patience! a répondu frau Hartmann. Je n’en suis qu’aux préliminaires. Eitel explique que, désireux dorénavant de mener une vie calme et réglée, il a cherché autour de lui une jeune fille pouvant lui convenir. Malheureusement, dit-il, aucune de celles qui m’auraient plu ne sont libres. Toutes sont fiancées. »
A ces mots, Ada devient pourpre; deux larmes pointent au coin de ses paupières. D’un seul trait, elle vide son verre; puis, du bout des doigts, furtivement s’essuie les yeux.
(( Oui », reprend frau Hartmann, qui poursuit sa lecture : « Toutes sont fiancées. Aussi, écrit Eitel, j’ai eu recours au moyen le plus simple et le plus rapide : une insertion dans un journal. »
Max sursaute; puis, réassujettissant son lorgnon :
(( Le résultat est bon? insinue-t-il, railleur.
— 11 paraît. Eitel prétend avoir reçu des propositions innombrables. L’essentiel d’ailleurs est qu’il ait trouvé : six cent mille marks de dot et des espérances. »
DANS LE MECKLEMBOURG
Un instant de silence respectueux et étonné suit l’énoncé de cette grosse somme ; puis Ernst articule :
(( Je serais curieux de savoir quel physique ils ont, ces six cent mille marks.
— Parions-les bossus ou bancals, lance Anna, qui n’a jamais eu grande sympathie pour son cousin.
— Tu perds, riposte la vieille dame Hartmann : la fiancée d’Eitel est sans infirmités; elle est, dit-il, blonde, de taille moyenne, Pair doux...
— C’est-à-dire une parfaite nullité, interrompt Max; mais ses six cent mille marks sont beaux pour elle. Qui osera jamais affirmer que six cent mille marks puissent être laids?
— Oh! Max! proteste frau Hartmann vraiment indignée, peux-tu tenir un langage aussi cynique !
— Pardon, grand’rnaman, c’est la conduite du (( train de plaisir » qui est cynique. »
A ce blâme, Ada s’agite sur sa chaise. A deux reprises, elle ouvre la bouche; puis, crainte sans doute d’attirer l’attention sur
son émoi, elle se renferme dans le silence.
Frau Bilse reprend :
(( Avec tout cela, maman, tu ne nous as pas encore dit le nom de la fiancée.
— J’y arrive, dit la vieille dame, mais vous m’interrompez à tout moment. La fiancée d’Eitel est une Weiss; son père a une usine de savon à Chemnitz. »
La conversation roule sur l’origine de ces Weiss : « des enrichis d’hier », assure Ernst. Je n’écoute plus que d’une oreille distraite. Je repense à cette singulière façon de se marier : par le journal!
Anna, témoin de mon étonnement, s’amuse encore à l’augmenter :
(( Cela se fait parfois. Tiens, par exemple, la Gazette de F055 est pleine, chaque dimanche, d’annonces où les pères décrivent leurs filles et font appel aux prétendants.
— Comment tournent ces mariages? ai-je demandé, curieuse.
— Pas plus mal que d’autres.
— Cela te plaît à dire, Anna, a rectifié frau Hartmann. Je ne suis pas de ton avis. Les
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vieux usages avaient du bon. De mon temps, on rie se mariait qu’après de longues fiançailles; aussi, ne voyait-on pas ces séparations ou ces divorces dont nous entendons couramment parler aujourd’hui.
— Certes, maman, a ajouté frau Bilse, de ton temps et aussi du mien, les femmes s’accommodaient du sort que la vie leur donnait. Aujourd’hui, elles s’ennuient chez elles; elles lisent des romans, elles vont au théâtre, elles se montent la tête à la lecture ou au spectacle d’aventures extraordinaires; d’autre part, la piété disparaît. Viennent les tentations, aucune voix ne s’élève dans leur conscience pour les réprimer. On suit chacun son bon plaisir : pour un oui ou un non, on divorce.
— Si on divorce! Savez-vous le dernier potin, s’exclame Ernst : X..., de Hambourg, divorce pour la quatrième fois. X... a quarantecinq ans. Celle de ses femmes contre qui il plaide, en ce moment, en est à son troisième mari et elle a trente-deux ans!
— Cela lui laisse encore une belle carrière à courir! » plaisante Max.
A ce moment, Ada se lève doucement et quitte la table.
(( Où vas-tu? questionne frau Bilse. Tu ne prends pas de dessert?
— Non, merci; j’ai mal à la tête. »
Les bons yeux d’Ernst s’inquiètent affectueux :
(( C’est vrai, tu es toute rouge; je vais te conduire prendre l’air, cher trésor : tu permets? »
Sûrement, Ada préférerait refuser. Elle n’ose. Ernst, en deux bouchées, engloutit sa portion de tarte; et il y a du mérite! lui qui, d’habitude, mange comme il parle : len-te-ment.
Puis il se précipite, persuadé qu’il doit soutenir Ada dont la marche, d’ailleurs très ferme, n’a besoin d’aucune aide.
Le dîner fini, nous les retrouvons assis côte à côte sur un canapé rustique. Ernst tient dans les siennes les mains de sa fiancée. Tendrement, il les tapote.
« Gela va mieux, nous crie-t-il. C’était nerveux, sans doute : Ada a pleuré, mais c’est fini. N’est-ce pas, petite chérie? »
DANS LE MEGKLEMBOURG
Ada hoche la tête, affirmative.
« N’empêche! intervient frau Bilse péremptoire, tu me feras le plaisir de prendre ce soir un bain de pieds à la moutarde. Contre le mal de tête, c’est encore ce qu’il y a de meilleur. »
Non! la mine d’Ada!
Aussi, se croire une héroïne au cœur meurtri et s’entendre parler bain de pieds à la moutarde !
Ada entre dans ma chambre.
A la main elle tient, pour me les montrer, une liasse de feuilles volantes qui représentent l’historique de ses fiançailles. Ce sont les projets des tableaux à exécuter en commémoration de son mariage.
Assise à mes côtés, Ada me fournit les explications nécessaires :
c( 1. — Nous voici, Ernst et moi, au moment où nous faisons connaissance. Comme tu le vois, Jacqueline, cette connaissance a lieu à un mariage. Tous les invités dansent, selon l’usage, la « couronne de la mariée ».
(( Les jeunes époux sont au milieu du cercle,
DANS LE MECKLEMBOURG
les yeux bandés. Remarque leur air plutôt godiche. Il est à souhait. Ernst et moi sommes dans la ronde. Tu nous reconnais? Nous voilà, très ressemblants.
(( II. — Les mariés, les yeux bandés, couronnent, au hasard, l’un des danseurs et l’une des danseuses. C’est Ernst et moi qui sommes couronnés. Est-ce assez curieux! Pour que tu saisisses le piquant de Paventure, il faut t’expliquer que, d’après la tradition, les deux jeunes gens couronnés s’épousent dans l’année. Naturellement, cette tradition n’est jamais confirmée par les événements. Pour nous, elle se sera réalisée.
(( III. — Ernst et moi, nous nous promenons dans les bois. Le peintre a dessiné un coin du parc, celui où est le grand étang. Quel beau clair de lune! C’est absolument cela. »
Ada, enchantée, rit de tout son cœur.
« IV. — Oh! oh! voici une scène triste.
(( Ernst s’embarque pour un long voyage; il part pour l’Amérique, où il est resté trois mois. Vois comme le peintre a bien rendu notre affliction à tous deux! Nous en avons
des figures longues! Nous en répandons des larmes !
« V. — Ernst est absent. Sur ce tableau, je suis représentée seule.
(( Savoure, je te prie, mon attitude languissante. Je pense à l’aimé, cela se devine.
<( VL — Ici, changement complet. Je suis au septième ciel. La lettre que je lis m’annonce la prochaine arrivée d’Ernst.
<( VIL — Ernst est dans mes bras. Remarque comme le bonheur, soudain, nous a transfigurés. Nos figures, si longues sur les tableaux précédents, sont, sur celui-ci, rondes comme des balles, rouges comme des pommes.
(( Plus de scènes originales, à présent. Ernst et moi n’avons plus aucune aventure. La verve du peintre s’en est ressentie. Les tableaux qui suivent sont banals. Nous voici, tous deux, à Altdorf, dans le parc, nous promenant à nouveau au clair de la lune; nous voici partant ensemble pour Berlin, afin d’y faire nos visites de fiançailles; nous voici de retour.
c( Regarde attentivement, Jacqueline; ne connaîtrais-tu pas, par hasard, dans le groupe qui
DANS LE MEGKLEMBOURG
nous guette, Ernst et moi, sur le perron, ne connaîtrais-tu pas cette jeune fille brune et mince?... »
Je regarde. Eh! la jeune fille en question est coiffée comme moi; elle porte une robe semblable à l’une des miennes; pour le visage, la ressemblance est si lointaine, si lointaine!...
« C’est toi-même, Jacqueline, petit cœur, assure Ada en m’embrassant.
« J’ai envoyé une de tes photographies au peintre, tu figureras sur mes tableaux de fiancée. Ce me sera un souvenir de ton séjour ici. ))
Bonne petite Ada! elle a l’air heureuse à cette pensée. Elle m’aime d’une affection sincère, je le sens. Aussi, je regrette de ne pouvoir assister aux fêtes de son mariage qui aura lieu dans cinq semaines. J’ai seulement la vue des préparatifs. J’y aide de mon mieux.
Avec Anna, je brode, au point de croix, des kilomètres de bandes destinées à garnir les rayons des armoires à linge d’Ada, qui se croirait une maîtresse de maison déshonorée si, en rangeant ses draps, elle ne pouvait lire des
phrases telles que : « La propreté est l’ornement de la maison... » « Les heures du matin ont la bouche en or.... »
J’écris également les adresses sur les lettres d’invitation. Ce n’est pas une petite affaire. Les Bilse connaissent quantité de hauts personnages, de « grandes bêtes », selon l’expression très irrévérencieuse, bien qu’elle soit très germanique. Dans les suscriptions, je ne dois négliger aucun des titres^ aucune des dignités du destinataire. J’ai beau écrire serré, les enveloppes ont beau être grandes, il me faut, parfois, tourner au verso. Le moyen, en effet, de faire tenir en peu de lignes des énumérations comme :
(( Au très bien né Monsieur de... réel conseiller supérieur de régence, professeur, docteur, propriétaire des domaines de... et de... »
A présent, chaque matin, Ada prend avec persévérance un bain de bourgeons de pin, qui doit lui faire la peau plus blanche que les lys. Ernst ne pourra pas appliquer à sa fiancée le verset biblique : « Tu es belle, mais tu es
noire. »
DANS LE MECKLEMBOURG
Frau Bilse et Anna se dévouent à préparer la mixture magique. Produira-t-elle sur la peau d’Ada le résultat rêvé? Je l’ignore. Mais je constate qu’elle noircit abominablement les ongles de Frau Bilse et de sa belle-fille. Ni l’une ni l’autre, d’ailleurs, n’en ont cure. Ne leur a-t-on pas à leur tour, et dans des circonstances semblables, rendu même service?
Les chambres d’amis commencent à subir un nettoyage à fond. Frau Bilse organise dans une grange un dortoir pour les domestiques supplémentaires. On commande des vivres de quoi nourrir une armée pendant un siège. Dans toute la région, Frau Bilse réquisitionne les véhicules pour voiturer les invités le lendemain du mariage, car il y aura « Katerbummel », littéralement promenade destinée à dissiper le c< mal aux cheveux », mais qui, vu le nombre de chopes qui seront bues sur la route, dans les nombreuses « restaurations », pourra, au contraire, j’en ai peur, le donner même aux plus intrépides.
Aujourd’hui nous voilà réunis dans le salon, pour mes adieux.
Si nous nous embrassons, s’il y a même des larmes versées, je n’ai pas besoin de le dire : l’Allemagne est prompte aux effusions tristes ou joyeuses.
La première, frau Bilse m’étreint contre sa poitrine rebondie ; ses yeux sont humides :
« Ne nous oubliez pas! Jacqueline, me recommande-t-elle, ne nous oubliez pas !
— Oh ! vous oublier, « tantchen! »
La vieille frau Hartmann, vers qui je m’incline pour le baisemain, m’attire dans ses bras; et soudain, son cœur maternel se réveillant, elle
DANS LE MEGKLEMBOURG
m’appelle « son enfant » avec un accent pareil à celui que maman met dans ce mot-là.
La langue est différente, mais c’est la même caresse d’un cœur à l’autre.
Anna a la tristesse bruyante comme la joie.
Ada, elle, dérobe ses larmes en se mouchant à toute minute. Son chagrin est réel, je le sais. De tous les hôtes d’Altdorf, c’est elle que je regretterai le plus longtemps, car c’est avec elle que j’ai le mieux sympathisé.
Pour Max, il a tenu à m’accompagner jusqu’à Schwerin.
Très, courtois, il me charge de mille compliments pour ma mère; puis il ajoute :
« J’espère que vous n’emporterez pas un trop mauvais souvenir de votre séjour parmi nous, Jacqueline. Vous allez retrouver Paris; dites-le à vos parents, à vos amis : nous ne sommes pas les ennemis des Français; nous avons pour eux beaucoup de sympathie, beaucoup. »
De la sympathie! Nous n’en demandons pas
tant...
Max m’a installée dans un compartiment (( dames seules ». C’est mieux, a-t-il pensé.
Au point de vue convenances, il a raison; au point de vue agrément, c’est une autre affaire.
Le compartiment est plein : trois vieilles dames, quatre jeunes femmes, quatre bébés.
Jusqu’à Hambourg, des linges sèchent aux fenêtres, épinglés aux rideaux; une odeur de lait sûr emplit l’air; les cris des quatre marmots sont plus perçants que ceux de la locomotive.
J’en ai assez des « dames seules ». Aussi, à Hambourg, je monte dans un « Nicht raucher ». Durant la première partie du trajet, je m’applaudis de mon initiative. J’ai pour compagnons deux Allemands qui ne s’inquiètent de moi en aucune manière.
Assis en face l’un de l’autre, ils sont, sans tarder, entrés en conversation :
(( Mon nom est Schwarz, de Berlin, a dit l’un.
— Le mien est Schneider, de Anhalt », a répondu l’autre.
DANS LE MEGKLEMBOURG
Là-dessus, jugeant la connaissance suffisanté, ils se sont raconté leurs affaires personnelles : le premier-né de Schwarz avait la rougeole ; la femme de Schneider avait eu la fièvre typhoïde, l’été passé...
A Barmen, où ils sont descendus, on aurait jugé deux amis de longue date; ils se serraient les mains avec effusion et, l’aii: attendri, se promettaient leur visite réciproque.
Leur départ m’a laissée seule. Déjà je me réjouissais; mais, juste comme le train s’ébranlait, un vieux monsieur à lunettes d’or se précipite, rouge et essoufflé ; il s’abat sur la banquette, s’éponge, rajuste ses lunettes, brosse ses touffes de cheveux; puis, sans doute pour s’occuper, me dévisage sans vergogne.
Soudain, il m’interpelle :
(( C’est bien le train pour Cologne? »
Cette question m’apparaît si évidemment comme un prétexte à entrer en matière que je réponds en français :
(( Je ne comprends pas. »
Pas de chance! Mon vieux monsieur entend
le français et le parle. L’air enchanté, la boucJiie fleurie d’un sourire, il roucoule :
« Vous êtes Française? Quel bonheur pour moi! J’aime tant la France! Les Français et les Françaises surtout sont si aimables!... » Intérieurement, je pense :
(( Tu crois cela*, mon bonhomme? je vais te prouver le contraire. »
Je détourne la tête et, bouche cousue, j’examine le paysage.
Lui, ne se décourage pas :
(( Où allez-vous, Mademoiselle? »
Dans Fespoir de me délivrer, je réponds : « A Paris.
— Tiens! tiens! nous ferons donc route ensemble jusqu'à Cologne. Je descends à Cologne, moi. J’y ai quelques affaires. »
Et, malgré mon mutisme, le voilà qui me raconte sa vie.
Il insiste surtout sur la guerre de 1870, dans laquelle il a combattu. Croyant m’être infiniment agréable, il me dit :
« Je n’oublierai jamais le temps que nous avons passé devant Paris! Ça a été le meilleur
DANS LE MEGKLEMBOURG
d$ ma vie! Quel beau pays, la France! Qu'il y fait bon vivre! »
Il me narre, avec grands détails, la veille de Noël dans les retranchements allemands ; le sapin que chaque compagnie avait tenu à parer; les chants, les hymnes, les danses très tard dans la nuit; et le regret de la patrie absente, ce soir-là, dans chaque cœur allemand. Malgré moi, il m’intéresse, ce vieux à lunettes.
J’avais tort, peut-être, de me méfier. En somme, il se tient très tranquille, dans son coin; il ne m’adresse aucun compliment. Il est aimable et empressé, c’est vrai; il m’offre des saucisses à la moutarde que je refuse, c’est encore vrai; mais ses attentions sans doute ne tirent pas à conséquence : volontiers les Allemands sont courtois envers les jeunes filles.
A Cologne, je descends.
Mon intention est d’aller au buffet pour y dîner.
Mon compagnon s’empare de mes paquets; et, quand je veux l’en débarrasser :
« Non, non, Mademoiselle; je vais vous les porter. Si vous le permettez, je vous tiendrai compagnie jusqu’au départ de votre train. »
Eh! voilà justement ce que je ne permets pas.
Je proteste :
(( Merci, Monsieur; je n’ai besoin de personne. D’ailleurs, et vos affaires?
— Qu’à cela ne tienne, je les ferai demain. » Nous entrons au buffet.
Bien vite, je vais m’asseoir à une petite table où un seul couvert est disposé; mais, avant que j’aie rien pu commander, j’entends le vieux monsieur dire à l’un des garçons :
« Deux dîners complets avec une bouteille de Clicquot. »
Que devenir?
Le garçon dispose les couverts; mon compagnon s’installe en face de moi. Je n’ai pluis d’autres ressources que celle de prétexter :
(( J’ai goûté à Barmen; je n’ai pas faim. » Désappointé, par-dessus ses lunettes mon Allemand me regarde; puis, reprenant contenance, à brûle-pourpoint :
DANS LE MEGKLEMBOURG
<( Cela vous déplairait-il, Mademoiselle, d’épouser un monsieur un peu âgé? »
A cette proposition imprévue et boufTonne, une envie de rire me prend; mais si folle, que, du coup, j’en oublie mon ennui. Sans pouvoir résister au plaisir de mystifier ce vieux monsieur cocasse et saugrenu, je réponds vivement :
(( Impossible, je suis fiancée.
— Fiancée! Quel dommage! »
Le pauvre bonhomme paraît navré. Il bégayç des (( pardon! pardon! )> très humbles.
Silencieux, il achève son repas; mélancolique, il boit une coupe de champagne; puis, l’heure du rapide pour Paris approchant, il ramasse mes paquets, m’escorte jusqu’à mon compartiment, choisit soigneusement celui des dames seules, appelle le chef de train, lui recommande de veiller sur ma précieuse personne, lui remet un mark d’encouragement à ne pas m’oublier, et, après m’avoir renouvelé ses regrets et souhaité bon voyage, me laisse enfin partir, délivrée; mais à jeun!
Certes, je me le rappellerai le buffet de la gare de Cologne !
La nuit m’a semblé longue; comme à l’aller, je la passe sans pouvoir dormir.
Au petit matin, frontières allemandes et belges sont franchies; je suis en France.
Un brouillard, blanc et épais comme de l’ouate, s’étend impénétrable, uniforme.
Peu à peu, je le vois se lever; les prés verdoyants, les champs moissonnés, les bois, somptueusement parés d’or et de pourpre, m’apparaissent radieux dans la jeune lumière d’un clair soleil de septembre. Le ciel .est doux, d’un bleu fin.
Aux arrêts, dans les gares, tous les visages me semblent amis, même les renfrognés; je leur trouve un air d’accueil, de cordialité.
Une allégresse, une impatience heureuse, me soulèvent. Mon âme est en moi frémissante et joyeuse. Je comprends, à ce moment, comme jamais je ne l’avais fait encore, à quel point est profondément enraciné au meilleur de notre être Tamour sacré du sol natal.