II
Tout en dorlotant son poupon, Anna, non sans fierté, m’entretient de sa belle-famille.
« La famille Bilse est de vieille bourgeoisie, m’explique-t-elle.
— Grand-père était major, insinue Ada l’air de rien.
— Nous ne sommes pas comme nos voisins, les Shulze, remarque Anna, la lippe dédaigneuse ; ils ont beau n’en parler jamais, tout le monde sait que le grand-père était colporteur avant 1870.
— Ce n’est pas de s’être collé un « von » qui leur donne une meilleure naissance.
— La preuve en est que herr Schulze n’est
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pas (c hoffaliig », lui, tandis que Max Test », renchérit Ada.
Être « hoffaliig », nous n’avons pas idée de ce que c’est en France. Être admis à la cour, pouvoir approcher des princes^ des princesses; parfois être invité à leur table; converser avec les dames d’honneur, avec le <( hoff-intendant », être astreint aux minuties de l’étiquette ; faire, sur des parquets dûment cirés, des révérences et des courbettes, quelles raisons multiples d e se rengorger et de regarder comme racaille ceux qui n’ont pas le même privilège !
Anna et sa bellè-sœur pourraient continuer à me détailler les avantages d’être (( hoffaliig », que m’importe ! L’essentiel, pour moi, est que les Bilse sont bien élevés. En veut-on la preuve la plus sûre? A table, ils mangent avec leur fourchette ; ils ne ramassent pas leur sauce avec leur couteau; ils ne se nouent pas leur serviette autour du cou; ils ne mettent pas leur menton à hauteur de leur assiette, coudes écartés du corps. A peine si Max, parfois, se permet de se servir de son cure-dents.
Les Bilse, en outre, sont infiniment « gemütlich ».
A tout moment, je suis l’objet d’attentions aimables. Je sens que ma présence fait plaisir; quand on me demande de prolonger mon séjour le plus possible, ce ne sont pas des mots de politesse banalç, c’est l’expression d’un sentiment sincère. Volontiers, je me laisserais convaincre.
Mon existence, ici, n’est pas triste. Le domaine est immense : six ou sept mille hectares. J’y fais chaque matin de longues courses à cheval en compagnie de Max et d’Ada.
Anna, mère de famille, reste à soigner son bébé.
J’ai un joli alezan qui a nom Siegfried; celui de Max s’appelle Lohengrin, et la jument d’Ada, Brunehilde.
Inutile de dire si Wagner est le dieu de céans !
En ce moment, c'est la moisson. Souvent, dans nos promenades, nous croisons des bandes de tâcherons; tous étrangers : Russes, Galiciens, Polonais.
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« Des pas grand’choses, affirme Max. Ils ont beau nous arriver au printemps, avec les hirondelles, et comme elles s’en aller à l’automne, là se borne la ressemblance. Eux n’apportent pas le bonheur dans la maison. Ils sèment le mauvais grain des paroles haineuses. Heureusement, à part celui qui les conduit, les autres parlent à peine l’allemand : cela nous sauve. »
Pour moi, malgré la petite estime dans laquelle Max les tient, ils m’intéressent, ces nomades; les Polonais surtout.
J’aime leur grand geste de politesse quand, en présence de Max, avant de lui parler, ils lui baisent la main ou, inclinés vers lui, lui embrassent les genoux.
« Trop d’obséquiosité! » maugrée Max qui, au fond, a raison.
Pourtant, le geste est beau.
Ma nationalité a été vite connue dans Altdorf ; quand je passe, les Polonais me dévisagent curieusement. L’un d’eux, ces jours derniers, s’est enhardi à me parler.
Prosterné devant moi, la main sur son cœur.
il m’a baragouiné dans un mauvais allemand :
(( Les Polonais aiment la France; ils attendent tout d’elle; ils espèrent en elle! »
J’ai été remuée; cependant, je le sais, le temps des folies héroïques est passé. Jamais nous ne combattrons en faveur de ces pauvres gens qui, eux, croient encore en nous.
La promenade du matin, à cheval, est un des meilleurs moments de ma journée.
La rentrée à la maison me laisse toujours un regret.
Frau Bilse n’a-t-elle pas entrepris, — oh! dans une intention excellente, je le reconnais, — de parfaire mon éducation ménagère?
Elle est si « vieille Allemagne », frau Bilse ! Pour lui complaire, Ada^ chaque jour, doit descendre à la cuisine, non seulement pour surveiller, mais pour cuisiner elle-même.
Forte de la maxime : « On ne peut bien commander que si l’on est capable d’exécuter », frau Bilse oblige sa fille aux besognes les moins attrayantes : vider une volaille, écailler un poisson, éplucher les légumes, récurer les casseroles, allumer le fourneau...
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Docile, Ada se prête à toutes ces besognes.
A peine, si elle observe :
« Nettoyer le fourneau et récurer me rayent les ongles et m'abîment les mains, maman.
— .Mets de la glycérine, Ada. »
Les premiers jours, j’ai plaint en moimême Ada. Nous supportons les maux des autres avec tant de résignation! Depuis que je dois prendre ma part des mêmes travaux, je compatis mieux aux doléances de ma petite amie.
Un jour sur deux, maintenant, je suis (( de cuisine ». Je hache le persil, je bats la viande, je pèle les pommes de terre et ratisse les carottes; je me rissole les joues au-dessus du fourneau, un fourneau monumental à cuire tous les diables de Luther.
Pendant ce temps, soulagées dans leur service, la cuisinière et son aide s’occupent à des besognes proprettes et faciles. Certes, je le vois, il y a un pays où il fait meilleur être cuisinière qu’lmpératrice : c’est l’Allemagne !
Ada en juge-t-elle ainsi, qui l’autre jour m’avoue :
(( Si jamais je suis ruinée, je me ferai (( mam’sell ».
Interloquée, je la regarde.
(( Ya w^ohl ! Une « mam’sell » est une cuisinière-chef. On dit : « Nous avons une (( mam’sell », pour signifier : nous avons une bonne cuisinière.
— J’entends. Ce qui m’intrigue est de savoir pourquoi ce mot français désigne un (( cordon bleu ».
— Pour cela, je n’en sais rien. Demandonsle à Max. »
Interviewé, Max a répondu :
(( Autrefois, les filles de la noblesse avaient seules droit au nom de « frâulein »; les jeunes bourgeoises étaient appelées : mademoiselle. Je vous laisse à penser si celles-ci convoitaient le titre qu’on leur déniait. Elles firent tant, qu’un jour leur vanité obtint satisfaction. On leur donna du « frâulein » à bouche que veux-tu.
<( Dédaigné par les bourgeoises, le mot
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(( mademoiselle » servit à désigner les jeunes filles de condition inférieure. Puis, de chute en chute, et prononcé à la va-vite, il tomba à n’être plus que le synonyme de cuisinière. ))
Il y a donc chez frau Bilse une « mam’sell ». Elle est mariée, mais n’en reste pas moins (( mam^^sell », puisque c’est le nom de sa profession.
Outre la « mam’sell », il y a une fille de cuisine, deux femmes de chambre, un valet de chambre, un cocher, et un écuyer dont la mission est de nous accompagner dans nos promenades à cheval. Une domesticité si nombreuse serait une ruine en France. Ici, elle coûte peu. La nourriture, à l’office, n’est pas la même qu’à la salle à manger; elle est plus simple, moins abondante. Les gages, en outre, sont peu élevés.
Une (( mam’sell » reçoit, en moyenne, cent marks par an; une femme de chambre, quatrevingts. Il faut y ajouter, il est vrai, les cadeaux de Noël dont on stipule la valeur au moment de l’engagement.
Tant en draps de lit, en chemises, en mouchoirs, en vêtements, en argent, ces présents, paraît-il, ne laissent pas de monter jusqu’à soixante ou quatre-vingts marks.
N’empêche; nous sommes loin des prétentions de nos domestiques français.
Le visage d’Ada rit par toutes ses fossettes : Ernst, son fiancé, est à Altdorf depuis ce matin.
Très grand, ventripotent, avec une large face honnête, tel sa photographie le représentait; il a des yeux bleus, un peu trop à fleur de tête, mais d’une expression bonne et rêveuse.
Toujours calme et méthodique, je ne l’imagine pas querellant plus tard sa femme^ ah Dieu! non. 11 suffit de l’entendre parler, pour en être assuré. Quelle lenteur! quelle articulation pesante et scrupuleuse de chaque syllabe !
Très affa])le, à peine Ernst m’a-t-il été
présenté qu’il m’a offert un joli petit panier en vannerie fine, galamment fleuri de roses et orné de flots de ruban. Sous les fleurs, dans de la mousse, étaient nichés douze œufs de vanneau.
(( Un produit de mes élevages », m’a-t-il dit avec un sourire triomphal.
(( Une delikatesse », a souligné Ada.
Est (( delikatesse », ici, tout mets rare et coûteux : « delikatesse », le caviar, les écrevisses, les huîtres; « delikatesse », les œufs de mouette ou de vanneau; « delikatesse », les primeurs en fruits ou légumes.
De toutes les « delikatessen », les œufs de vanneau sont une des plus recherchées. « Juges en, me fait remarquer Anna, chaque œuf se vend au moins un mark. »
C’est manger de prince ! Est-ce à ce titre que le vieux Bismarck s’en montrait particulièrement friand? A chacun de ses anniversaires, m’assure-t-on, au 1®"* avril, il recevait toujours une pleine caisse d’œufs de vanneau.
Je demande à la « mam’sell » de cuire les
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miens pour le goûter; et, impatiente, je m’apprête à tâter de ce fameux régal.
Quelle déception! Sans doute, je suis une indigne! mais ce jaune durci, que je mange respectueusement, a beau coûter fort cher, je ne le- trouve pas très différent de celui d’un simple œuf de poule...
Ada sera heureuse, je le crois, avec Ernst.
11 a l’air d’un excellent cœur, ce géant, ce (( chêne sentimental », comme eût dit Heine. Aux petits soins auprès de sa fiancée, il la comble d’attentions affectueuses. Ada les accepte comme un dû. Se dit-elle qu’elle jouit de son reste? C’est possible. La femme mariée est un être si infime dans la vîe de société, en Allemagne !
Non que l’homme la méprise, comme on l’a tant répété; simplement, elle ne compte plus.
Toutes les prévenances vontaux jeunes filles, à l’encontre de ce qui se passe en France, où la femme ne jouit de sa royauté complète qu’après le mariage.
La présence d’Ernst, naturellement, me prive de la société d’Ada. Tous deux dispa-
raissent des heures entières dans les profondeurs du parc. Par moments, j’entrevois leur silhouette qui passe entre les arbres. Ombres heureuses, ils vont à petits pas. Silencieux, autant que j’en peux juger, ils ne se font pas faute, en revanche, de s’embrasser et de se mirer dans les yeux l’un de l’autre. Ils se connaissent depuis l’enfance, on dirait qu’ils se voient pour la première fois.
Les repas, seuls, les ramènent à la maison.
Dans la salle à manger, à la table ronde, devenue trop étroite, on a du ajouter, non une allonge, mais une couronne qui maintient parfaite la rotondité du cercle.
Sur la table, en l’honneur de son futur gendre, frau Bilse a fait étendre un de ses plus beaux services damassés, un service « historique ».
Tissé immédiatement après la guerre, il représente, au milieu d’une couronne de lauriers, la fameuse croix de fer surmontée de la date (( 1870 ».
Silencieuse, avec un rien d’émotion qui me serrait la gorge, j’affectais mon air habituel.
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quand tout à coup la bonne frau Bilse a eu conscience de sa maladresse à mon égard.
Avec une spontanéité qui rachetait son étourderie, elle s’est exclamée :
(( Quel mouton je fais! Je n’ai pas réfléchi. On mettra dès demain une autre nappe... )>
(( Quel mouton ! » est, en Allemagne, l’expression correspondant à notre : « tête de linotte ».
(( Le seul coupable, c’est moi, a interrompu l’excellent Ernst. Sans mon arrivée rien n’aurait été changé au service. Que la gracieuse mademoiselle Jacqueline ne m’en veuille pas.
— Sûrement non, je ne vous en veux pas, Ernst. La preuve en est que je vais vous demander tout de suite de me faire un plaisir : ne me parlez plus à la troisième personne, voulez-vous? »
Ai-je donc fait une demande très extraordinaire ?
Ernst arrondit les yeux. Littéralement, il est ébahi. Puis, brusquement, le voilà en gaieté. 11 se renverse sur le dossier de sa chaise et éclate d’un rire sonore. La chaise craque;
rOlympe ne tremble pas sur sa base, mais le lustre et la verrerie cliquettent.
(( Pourquoi, fait-il enfin, pourquoi? C’est l’usage. ))
C’est vrai; toutefois, je ne puis dire combien cet usage me trouve récalcitrante.
D’entendre Ernsi me demander :
(( Mademoiselle Jacqueline aime à monter à cheval? Mademoiselle Jacqueline se plaît à Altdorf? )) il me semble toujours avoir affaire à un subalterne.
C’est bien autre chose quand je dois employer ces mêmes formes.
Avec la meilleure volonté du monde, je ne puis m’y faire. Non, même quand je m’adresse à la vénérable frau Hartmann, — impossible, ça ne sort pas. Je veux bien lui donner du « toute gracieuse dame » à chaque phrase, mais je ne puis lui parler qu’en lui disant (( vous ».
Heureusement, elle ne s’en formalise pas. Frau Bilse non plus, qui m’a demandé :
(( Jacqueline, appelez-moi « Tantchen », cela me fera plaisir. »
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« Tantchen », petite tante, est un nom amical qui ne tire pas à conséquence.
On dira très bien, par exemple, à un bébé : (( Souhaite le bonjour à la (( tantchen ». On recommandera même à un chien favori : « Caresse la (( tantchen », « Ne salis pas ta « tantchen ».
Dois-je Tavouer? La première fois qu’il m’est arrivé de devenir ainsi la tante d’un chien, je n’ai pu m’empêcher de sourire, réjouie de cette parenté inattendue.
A peine le souper fini, frau Bilse a eu un geste affectueux vers les deux fiancés :
« Allez faire votre « mondschein-spaziergang. »
Tous deux ont disparu sans se faire prier. Frau Hartmann, frau Bilse, Max et Anna, les ont vus s’éloigner avec un air attendri.
Dans le parc, le visage nacré de la lune souriait, attirant, propice à la rêverie, aux épanchements sentimentaux.
Chacun le sait ici. Nul ne voudrait frustrer des fiancés d’un de leurs droits sacrés : « la promenade au clair de lune ».
Pour rien au monde non plus, Ada ne consentirait à se marier à la lune nouvelle. Elle a décidé, et sa mère l’approuve, de choisir une période de pleine lune.
Nos voisins d’outre-Vosges ont beau ne pas être Latins, ils n’en ont pas moins mille petites superstitions :
Une lumière s’éteint subitement... présage de malheur. — 11 ne faut pas laver son linge, depuis la semaine qui précède Noël jusqu’à celle qui suit le jour de l’an, sous peine de maladies dans la famille. — Une blessure se guérit radicalement en traçant une croix dessus, dans la campagne, à la bifurcation de deux chemins.
Par contre, rêver d’un incendie est signe de chance; briser un objet également. « Les morceaux portent bonheur », assure une phrase sentencieuse.
Cet après-midi, nous causions très tranquilles, dans le petit salon.
Max était sorti à cheval, pour surveiller, dans le domaine, les moissonneurs occupés à la récolte. Il ne devait revenir que pour le souper.
Tout à coup, vers les cinq heures, un domestique entre dans le salon, avec Tair mystérieux et important que prennent volontiers les porteurs de grosses nouvelles. Il se penche à l’oreille de frau Bilse, qui brusquementse lève, puis, très agitée, sort de la pièce. Un instant après, elle rentre; et, s’approchant d’Anna : (( Petit cœur, lui dit-elle en lui prenant les
mains et en l’embrassant, ne t’alarme pas, ne t’inquiète pas. Il est arrivé un accident à Max : il est tombé de cheval. On le rapporte. Ce ne sera rien. Il n’y a aucun danger... »
La bonne frau Bilse assure avec tant d’énergie que ce « n’est rien » ; elle met tant de circonlocutions dans ses discours; elle embrasse Anna avec tant d’effusions, que celle-ci, comme nous toutes, a dû croire son mari sinon mort, du moins très mal.
Elle se dresse d’un bond, en criant :
(( Où est-il? Je veux le voir; je veux le voir... ))
Dans le vestibule, deux paysans apportaient Max sur une civière improvisée. Max n'a plus la bonne expression joviale qui lui est coutumière. Une grimace de souffrance crispe ses lèvres. Mais il est si bien en vie que lui-même rassure Anna, ordonne qu’on le monte dans son lit et qu’on aille au plus tôt chercher un médecin.
Tandis que frau Bilse et Anna aident à soigner le malade, y\da et moi recevons la recommandation de nous tenir dans le petit salon
DANS LE MECKLEMBOURG
pour ne pas gêner les allées et venues. Ada n’ose protester : ce n’est pas l’instant; mais, seule avec moi, elle se soulage :
(( C’est un peu vexant d’être toujours traitée en petite fille. J’aurais très bien pu aider à bander .Max... Je ne sais pourquoi on a toujours l’air de s’imaginer que je ne suis bonne à rien. »
Et, pour prouver qu’elle est en effet capable de quelque chose, elle pleure à remplir une fontaine, comme si ses larmes pouvaient soulager son frère. Bientôt, d’ailleurs, Ada a l’occasion de montrer son désir de se rendre utile.
Deux heures ne s’étaient pas passées que, aussi rapidement que par la télégraphie, les propriétaires, nos voisins, sont informés de l’accident arrivé à Max.
Sans tarder, les gracieuses et honorées dames leurs femmes s’empressent à venir aimablement prendre des nouvelles du malade. Ni frau Bilse ni Anna n’ayant loisir de recevoir les visiteuses, on nous prie, Ada et moi, de les accueillir et de les remercier, d’autant plus
chaleureusement que chacune apporte, en signe de sympathie, et comme si elles s’étaient toutes donné le mot... Non, mais devinez quoi... Un pot de fleurs!... Parfaitement : un pot de fleurs. L’une après l’autre, elles défilent ainsi à dix, chacune son pot sur la poitrine.
Dans le vestibule, Ada décharge les visiteuses, et, pour se débarrasser, me passe les (( pots des condoléances ».
Qu’en faire? La table de la salle à manger est libre. Je les y pose l’un à côté de l’autre. Pour un peu, on dirait un étalage de fleuriste, varié comme il convient : roses, héliotropes, résédas, hortensias, anthémis... Le coup d’œil est vraiment joli. Les « gracieuses dames », d’ailleurs, en ont l’agrément. Leur politesse en vaut une autre. Pour montrer sa gratitude et prouver qu’elle sait pratiquer l’hospitalité, Ada prend sous son bonnet d’offrir des rafraîchissements aux visiteuses; et, comme la circonstance est mémorable, elle ordonne au domestique de déboucher deux bouteilles de champagne. Le soir vient. On allume l’électri-
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cité. Dans les coupes, le champagne pétille; les fleurs, sur la table, répandent leur parfum et la gaieté de leurs couleurs. Les « honorées dames » échangent des (f prosit! » et forment des vœux pour le prompt rétablissement de Féclopé. Ada, ses larmes séchées, sourit, l’air gracieux. Sincèrement, à plusieurs reprises, je dois faire effort pour me rappeler qu’Ada et moi ne présidons pas une fête.
Non, en dépit des fleurs, du champagne et des sourires, ce ne sont pas des congratulations que nous recevons, pour les transmettre à Anna, mais bien des condoléances.
L’accident de Max, heureusement, aura été peu de chose : rien de cassé. Quelques semaines de repos, il n’y paraîtra plus. Aujourd’hui, levé pour la première fois, Max fume, étendu sur la terrasse, en compagnie de sa femme, d’Ada et d’Ernst. Soudain, Ada m’appelle :
« Viens donc, Jacqueline! ces Messieurs veulent t’offrir un cadeau.
— Une surprise qui te fera plaisir », reprend Anna.
Intriguée, je m’empresse, un sourire de gi*atitude sur les lèvres. Solennel, pesant, Ernst s’avance à ma rencontre; avec un
DANS LE MECKLEMBOURG
grand salut, il me tend un petit paquet enveloppé de papier blanc. Je déficelle. Horreur! je découvre une courte pipe, une bouffarde. Joie d’Ernst et de Max! Les voilà partis d’un rire fou, inextinguible, à croire que jamais il ne cessera. Les grondements s’en prolongent, répercutés...
(( Ah! ah! bafouille Ernst entre deux hoquets convulsifs, nous avons pensé que vous refusiez toujours de fumer des cigarettes parce que vous préfériez la pipe. C’est une plaisanterie. »
Pas fâchée, mais un rien piquée, je riposte :
« Soyez sûrs que je la goûte autant qu’elle le mérite. »
Ernst et Max comprennent-ils l’ironie de ma réponse ? J'en doute. Ernst poursuit :
(( Alors, vous allez fumer avec nous, étrenner la petite pipe ? )>
J’ai un geste violent de répulsion.
Ernst, de plus belle, repart à rire.
(( C’est ex-tra-orMi-nai-re ! » s’exclame-t-il en français.
(( C’est ex-tra-or-di-nai-re ! » Le bon Ernst découpe si consciencieusement chaque syllabe
que me voilà doutant de la nationalité de ce mot. Long, soudain, d’ici Berlin, comme il a Tair germanique !
A ce moment, Anna a servi le <c café ». La taquinerie de la pipe a cessé, Max a rallumé un cigare et tout d’un coup, inopinément, sans crier gare, il a lancé, à pleine voix, ces vers de Corneille :
Où pensez-vous aller ?
Au temple, où Ton m’appelle....
Nous avons sursauté; puis nous avons ri.
C’est une habitude, chère à Max, d’aimer à déclamer des vers français. Souvent, quand nous sommes en voiture, en promenade dans la campagne, je l’entends, si nous restons silencieuses, entamer une tirade de Corneille ou de Hugo; de Corneille, plus volontiers. 11 semble, en effet, que les sympathies intellectuelles des Allemands de culture moyenne aillent surtout au père des Horaces.
Tous seraient capables d’en réciter quelques vers, tous pourraient nommer une de ses tragédies, A peine, au contrfiire, çonnaissent-ils
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Molière; pour Racine, s’ils ont, à l’école, « pioché )) le Songe d'' Athalie^ ils se sont empressés de Foublier. La Fontaine, pour eux, n’a composé que la Cigale et la Fourmi^ le Corbeau et le Renard.
Quant aux poètes plus près de nous, à part Victor Hugo, ils ne soupçonnent ni Lamartine, ni Alfred de Vigny, ni Alfred de Musset.
De tous les vers de. Corneille, Max semble affectionner particulièrement le fameux dialogue entre Polyeucte et Néarque :
Où pensez-vous aller?
J’en ai les oreilles rebattues. N’était la politesse, je me les boucherais dès les premiers mots.
Quel supplice, pour une oreille française, d’entendre articuler à l’allemande :
Où pensez-vous aller
Au temp/e, où l’on m’appelle....
Quel supplice!... Je dois me retenir pour n§ pas crier ^ Max :
(( Mais ça n’est pas ça du tout ! A vous entendre, on croirait que Néarque et Polyeucte sont deux pacifiques bourgeois qui discutent le but d’une promenade.
« Vous ne sentez donc pas le feu sacré dont ils brûlent? vous ne vibrez donc pas à l’ardeur avec laquelle ce dialogue court et se précipite ? »
Je suis seule, hélas! à souffrir. A mes côtés, Anna baye d’admiration : c’est trop naturel pour ne pas être excusable.
D’ailleurs, si je maudis la manie déclamatoire de Max, je dois reconnaître que peu de Français cultivés seraient capables de réciter en allemand, même « à la française », un passage quelconque de Gœthe ou de Schiller.
Je n’ai garde d’en faire la remarque à mes hôtes. Je me contente de féliciter Max, non de ses talents déclamatoires, mais de son érudition.
Le visage rayonnant, il me répond :
(( Der deutsch Michel est ainsi bâti. Il a besoin de nourrir son esprit d’un peu d’idéal. Il n’est plus un « barbare », quoique vous le pensiez encore en France.
<( Franchement, Jacqueline, n’avez-vous pas
DANS LE MEGKLEMBOURG
été frappée de la culture relative de nos gens du peuple? Pour se faire plaisir, la fille de cuisine se récite du Schiller en fourbissant ses casseroles ; la laveuse chante Loreleï en battant son linge...
— Les jours où elle est particulièrement gaie », interrompt Anna.
Max sourit :
(( Anna renouvelle, Jacqueline, la vieille plaisanterie dont on nous taquine souvent : Deutsch Michel est si rêveur, si sentimental, que Loreleï^ poésie de deuil, lui fait l’effet d’une histoire gaie.
— Le fait est, confirme Ernst, que Loreleï est le chant coutumier des bandes joyeuses qui, excitées, rentrent d’une bonne promenade.
(c Mais, ajoute-t-il avec une nuance de fierté, le peuple ne connaît pas seulement Goethe, Heine et Schiller ; il sait les vers d’autres poètes moins célèbres.
(( Ce matin, en pansant les chevaux, l’écuyer fredonnait... savez-vous quoi? du Uhland. »
Vais-je avouer que voilà un poète dont j’ignorais meme l’existence?
Assurément non, — mon patriotisme a été suffisamment humilié depuis quelques instants.
En France, les palefreniers et les filles de cuisine ne se récitent ni du Victor Hugo, ni du Lamartine. Ils aiment à chanter pourtant. Mais quels chants odieusement ineptes ou vilains!
Vive la liberté des fiançailles allemandes!
Aujourd’hui, Ada et Ernst sont partis, tous deux seuls, sans mentor, pour Berlin, où Ada descendra chez une amie.
Dans sa malle, Ada emportait, soigneusement pliée, une mirifique robe de soie brune : sa robe de visites!
Les fiancés, en France, attendent Faccomplissement du mariage pour se présenter réciproquement à leurs parents et amis. Les Allemands sont plus pressés. Ils s’acquittent, faut-il dire de la « corvée »? tout de suite, dès les fiançailles.
Mon étonnement n’a d’égal que celui de frau
Bilse quand je lui explique notre usage français.
L’absence d’Ada durera une huitaine. Nul, je le répète, ne songe à s’en offusquer.
Pour me distraire, Max m’a emmenée, avec sa femme, à un concert à Schwerin.
D’Altdorf à Schwerin, le pays est charmant. La route se déroule entre des touffes d’arbres de toutes sortes : peupliers, tilleuls, hêtres, chênes, mais surtout bouleaux frémissants et sapins aux branches en pagodes.
Schwerin est une jolie ville baignée par un grand lac, aux eaux épandues sur le sable, avec des remous, quand le vent se lève. Et il se lève souvent, insupportable, rude; maître terrible, qui galope furieusement.
La robe de soie noire d’Anna est bientôt grise de poussière.
Car Anna s’est faite belle! son chapeau est orné de plumes gigantesques et elle est parée de tous ses bijoux : des boucles aux oreilles, un collier, une chaîne de montre, trois broches, oui trois : une au col, l’autre sur la poitrine, la troisième à la ceinture; deux bracelets à
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chaque poignet; et, aux doigts, des bagues jusqu’à la première phalange.
(( Anna, tu es plus éblouissante que le soleil. Je parie que tu as dévalisé les coffrets de ta mère et de ta grand’mère.
— Nullement, riposte-t-elle, non sans fierté, tout est à moi.
— Tu vas nous faire attaquer. Tu serais de belle prise. »
Mon amie hausse les épaules :
« Quelle idée! serait-ce la peine d’avoir des bijoux pour ne pas les mettre! »
La raison est péremptoire, — je demeure clouée.
Entre Altdorf et Schwerin, il faut compter une petite heure de voiture.
Ne peut-on rester un temps si court sans manger?
Assurément non, pensent mes hôtes.
Nous sortons de table; et, dans un panier, Anna a emporté des œufs durs etdes sandwichs.
Impossible à moi d’en avaler une seule bouchée.
Volontiers, comme les enfants, je dirais :
(( Je ne peux pas ; il n’y a plus de place! »
« Il y a de la place », au contraire, je le constate, chez Anna et son mari.
A eux deux, sans effort, ils font disparaître le contenu du panier.
Cette puissance d’absorption des estomacs allemands est toujours pour m’étonner.
Que de fois, en wagon, dans un court trajet, j’ai vu mes voisins se précipiter au buffet, tels des affamés, remonter à leur place avec une petite boîte de fer-blanc; en sortir du pain et des saucisses chaudes ; tremper leurs saucisses dans la moutarde; manger le tout avec leurs doigts! Proprement? Mon Dieu, autant que la moutarde et les secousses sur les rails le permettent.
Beaucoup de monde au concert où nous a menées Max.
« Et du monde schicki » s’exclame Anna, joyeuse.
De fait, chacune des « honnestes dames » présentes est parée d’autant de bracelets, de broches, de chaînes, de bagues, qu’une devanture de joaillerie.
DANS LE MEGKLEMBOURG
Oh! combien prodigieuse, cette adoration des Allemands pour le clinquant!
Combien prodigieux aussi leur sans-gêne!
Le monsieur inconnu, mon voisin, qui me souffle dans le cou d’une façon si désagréable etvient de m’écraser les pieds en s’installant, ne s’est pas plus excusé que celui qui, d’un coup de coude, a failli décoiffer Anna de son catafalque.
Moi seule, d’ailleurs, semble offusquée.
Chacun, ici, est tellement habitué à chercher ses aises sans s’inquiéter des autres!
En France, qui de nous n’a souvent entendu des parents dire à leurs enfants : « Tiens-toi droit... Ne parle pas si haut; ne crie pas si fort... Ne ris pas tant... Cela ne se fait pas... C’est vulgaire. »
On s’en moque, chez nos voisins, de paraître vulgaire : on rit, on chante, on s’interpelle, à pleine voix, de toutes se& forces.
Est-ce absolument blâmable? On a l’air c( moins distingué », c’est certain. On est, en revanche, plus épanoui. La santé physique, comme la santé morale, y trouve mieux son compte.
Le concert terminé, il est Theure du (( kaffee ». Max nous accompagne dans une pâtisserie. Pour me faire honneur, il commande un goûter plantureux.
Si je montre un appétit modéré, j’aurai l’hygiène pour moi, mais la politesse contre.
Force m’est donc, d’absorber les tartines, les sandwichs, les gâteaux à la crème fouettée, les c( delikatessen » variées que le bon Max s'ingénie à nous procurer.
Vainement, à la fin, je proteste :
« Non, Max, je n’ai plus faim.
— Allons, allons, Jacqueline, encore ce sand- Avich; encore ce « baiser », cette meringue, comme a^ous dites en français.
— Allons! du courage alors! »
Anna rit :
« Tu ne diras pas que nous te laissons mourir de faim. Quand tu rentreras à Paris, on ne t’y trouvera pas maigrie, j’espère. »
Maigrie! moi qui, à chaque repas, c’est-àdire cinq fois par jour, me sens engraisser!
Aussi, quel sursaut d’angoisse quand, au sortir de la pâtisserie, Max nous dit :
DANS LE MEGKLEMBOURG
« Allez faire vos courses et retrouvons-nous, dans une heure et demie, au restaurant, pour souper. »
Quoi! dans une heure et demie, il faudra recommencer le même travail? mais c’est un supplice! Ah! pouvoir manquer parfois un ou deux repas, quel bienfait ce serait!
Impossible, dans ce pays où toute fête, toute promenade est* un prétexte à multiplier les régalades.
Mal résignée, je suis mon amie par les rues, où, bientôt, je m’égaye de retrouver sur les enseignes des mots français avec un sens imprévu : le (c friseur », pour le coiffeur, la cc marchande de galanteries », pour la mercière.
Sur notre passage, une devanture de modiste m’attire un instant.
Oh ! oh ! des chapeaux « von Paris », annonce la réclame.
Je m’approche, intéressée.
Quelle surprise amusante!
Sûre de l’appeau « von Paris », la modiste a tourné les chapeaux parisiens le fond face
au public. Les frau et les frâulein qui s’arrêtent ne voient guère la garniture, mais elles lisent sur la coiffe les lettres magiques : « Berthe ou Blanche, avenue de l’Opéra, Paris ».
Cela suffît pour décider de leur achat.
Je ris encore quand, à la suite d’Anna, j’entre chez une lingère.
Tandis que mon amie fait ses acquisitions, j’examine les pièces de lingerie exposées. Toutes, même les plus fines, sont piquées à la machine; seules, quelques blouses de batiste sont cousues à la main.
Mais que leur prix est élevé !
« Quatre-vingt-dix marks », dit la marchande à Anna.
Et, comme celle-ci se récrie :
« C’est un article de Paris, gracieuse dame ; voyez le fini du travail; c’est la perfection. »
Brave marchande, honnête marchande, ton boniment est d’or. Une envie me prend de l’embrasser. Moi, Française, je n’aurais ni mieux pensé, ni mieux parlé.
Anna tourne et retourne la blouse. Elle hésite. Quatre-vingt-dix marks, c’est cher!
DANS LE MEGKLEMBOURG
mais, dans sa simplicité, la blouse est charmante. Anna se laisse tenter.
Nous sortons du magasin, les bras encombrés de paquets.
Dans le nombre, il en est un, long et étroit, qu’Anna tient à porter elle-même, cc parce que, me souffle-t-elle tout bas sur un ton de confidence, c’est un corset. Il va falloir le bien cacher, pour que .Max ne le remarque pas. »
Parler de corset semble en eflet, en Alle magne, un sujet déplacé.
On évite de prononcer ce mot-là. Pour rien au monde on ne le dirait devant un monsieur; et si parfois, entre femmes, il faut absolument le nommer, on le fait comme Anna tout à l’heure : en murmure, à l’oreille.
Crac! au détour d’une rue, nous nous trouvons nez à nez avec Max.
(( Que d'acquisitions! Vous avez dévalisé tout Schwerin! Qu’y a-t-il là dedans?... Et làdedans... ? ))
Max désigne le fameux paquet,
Ani^a rougit ;
(( Eh ! cela ne te regarde pas. Quelque chose dont j’avais besoin. ))
Taquin, l’air faussement suppliant, Max se tourne vers moi :
« Jacqueline, puisque ma femme est si méchante, soyez bonne, vous. Dites-moi ce qu’il y a dans ce paquet mystérieux?
— Je ne sais pas, Max.
— Ah ! voilà qui devient suspect. »
Et Max fait mine de vouloir tâter la boîte que sa femme serre étroitement.
(( Voyons, Max, laisse-nous tranquilles; tu nous ennuies. »
Max s’entête. Alors, pour en finir, Anna se penche vers son mari, elle lui confie le grand secret.
Max relève les sourcils d’un air entendu. Puis, quittant vite un sujet si scabreux :
(( Entrons au restaurant, il est l’heure : un bon souper pour terminer cette bonne journée. »
Hélas! moi qui crois sortir de table!
Le restaurant choisi par Max est renommé.
La grande salle à manger est éblouissante :
DANS LE MEGKLEMBOURG
peintures blanches, hautes glaces, et partout des fleurs; de grands lis jaunes cravatés de rubans dè même couleur : c’est une harmonie ton sur ton, d’un goût parfait. Il faut le reconnaître : les Allemands ont le don des décorations florales. Leur luxe, sur les tables de salle à manger, est à ce point de vue inouï, laissant bien loin en arrière ce que nous croyons faire de mieux en France.
Max voit mon émerveillement.
« Eh ! me murmure-t-il, nous ne sommes plus des barbares ! »
(( Nous ne sommes plus des barbares! » C’est la phrase qui, comme un refrain, sonne glorieuse, ici, à tout propos.
(( Nous ne sommes plus des barbares! » Je n’en répondrais pas à voir plusieurs des convives, et bien vêtus, se peigner la barbe, se brosser les cheveux, en attendant d’être servis ; ou, tout en mangeant, se nettoyer sans cesse la bouche avec leur cure-dents.
« Nous ne sommes plus des barbares! »
Pourtant, combien, aux tables voisines, ramassent leur sauce avec leur couteau! Un
jeune homme réalise même ce tour de force : avaler une crème liquide avec son couteau à dessert. Et il s’en tire sans accident, l’incongru !
Les plats se succèdent rapidement. Le service est fait avec célérité.
Les garçons sont bien dressés ; et si, les convives parfois ont trop de laisser-aller, les domestiques, eux, sont d’une correction !
Avec quelle courtoisie ils s’interpellent : (( Herr Kollege », Monsieur Collègue!
Tout à coup, à une table proche de la nôtre, une discussion s’élève.
On vient d’apporter à un client un mets différent de celui qu’il avait cru commander.
Le client proteste; sa voix tonne; il prend à témoin ses voisins :
(( Aussi, c’est absurde cette habitude de rédiger nos menus en français ! Sommes-nous en Allemagne, oui ou non? Parlons-y donc allemand et appelons les choses comme dans notre pays.
— 11 a raison ce monsieur, approuve Max. Mais quand il obtiendra une réforme sur ce chapitre... »
DANS LE MECKLEMBÜURG
Tandis que le monsieur vitupère, Max paye sa note : cent marks ! Max ne fait aucune observation; mais Anna s’exclame à peine sommesnous dehors :
(( Mein Gott! cent marks pour un repas d’une demi-heure! »
Impossible, par exemple, de démêler ce qu’elle regrette le plus : les cent marks ou la rapidité du service ? '
Les deux, sans doute : l’Allemagne se complaît tant aux repas interminables, aux repas de quatre, cinq et même six heures!
Après tant de mangeaille, un peu d’air fait grand bien.
Je jouis avec délices de la course dans la voiture qui nous ramène à Altdorf. L’air est tiède; le soleil descend à l’horizon : tous les ors, toutes les pourpres, flambent au couchant.
(( Aussi éclatant qu’un Bœcklin, remarque Anna.
— Preuve que ceux qui l’accusent de forcer la nature sont des aveugles ou des gens ayant des yeux pour ne pas voir », ajoute Max, qui souhaite :
(( Un Bœcklin, voilà ce qu’il faudra nous payer si les toisons se vendent bien cet été.
— Malheureusement, les toisons se vendront mal, je le crains; et les Bœcklin sont chers, soupire Anna.
— Oui, les Bœcklin sont chers! Ils sont si à la mode! Chacun en parle et veut en avoir. »
Quel est en effet, dans l’Allemagne entière, l’ignorant qui ne connaît pas Bœcklin?
Bœcklin, c’est le peintre des couchers de soleil, comme Corot est celui des premières heures du jour dans la brume.
J’ai ménagé une surprise à Ada.
Puisqu’elle apprécie les modes de Paris, je lui ai confectionné un chapeau semblable à l’un des miens.
Ada est transportée! En ce moment, plantée devant la glace, elle s’admire sous tous les aspects.
Soudain, elle m’interpelle :
(( Jacqueline, sais-tu ce que tu ferais si tu étais gentille? Tu mettrais dans le fond de mon chapeau l’étiquette du tien. De cette façon, j’aurais tout à fait l’air d’avoir un chapeau (( von Paris )>.
— Je pourrais faire mieux, Ada : poser l’éti-
quette non en dedans, mais en dehors. »
Les joues d’Ada s’empourprent :
(c Tu te moques de moi, peut-être as-tu raison; mais je serais si contente! »
Ses yeux deviennent suppliants.
(( Fais4e donc; toutefois, tu prends la responsabilité de la tricherie.
— Assurément. Maman, d’ailleurs, ne fera qu’en rire; pour grand’maman, si elle l’apprend, je m’avouerai coupable. )>
Ada triomphe. Elle rayonne. Une heure après, coiffée de son nouveau chapeau, les cheveux bouffants, elle est gentille à souhait.
(( Eh! Ada, petite fouine, tu vas tourner toutes les têtes à Schwerin! plaisante Anna.
— Tu seras cause de nombreuses distractions à l’église, renchérit frau Bilse.
— Et ce sera la faute de Jacqueline, riposte Ada. Sans elle, je serais encore la vilaine frâulein des jours passés. »
Nous montons en voiture. C’est dimanche; nous nous rendons au temple.
Pour assister au culte? Je n’en répondrais pas. Bien plutôt, je crois, pour nous faire voir
* DANS LE MEGKLEMBOURG
et voir aussi la grande-duchesse, dont la présence au service a été annoncée.
Jamais on ne fera croire à des Allemands qu’une princesse est une femme comme une autre.
Rien n’est comique comme le sentiment qu’ils ont de la hiérarchie. Heine le savait quand, dans une prophétie, heureusement non réalisée, il décrivait l’exécution d"un empe^ reur germain : <c Les Anglais brutaux ont empêché leur roi Charles de dormir par le bruit des marteaux qui préparaient son échafaud; les Français mal appris ont promené sur une charrette, mains liées au dos, la reine Marie- Antoinette baissant dédaigneusement sa lèvre de Habsbourg; c’est dans un char traîné par six chevaux hautement empanachés que les Allemands conduiront leur empereur au supplice. Ils le guillotineront, mais ils ne lui manqueront pas de respect! »
Cette boutade me revient à l’esprit quand, arrivée devant l’église, je vois l’affluence qui se presse au portail.
La grande-duchesse est en retard.
Debout, sur le parvis, nous l’attendons.
Enfin, Son Altesse paraît. Les hommes se découvrent, respectueux; les femmes saluent : une grande révérence comme à la cour.
Son Altesse passe; Son Altesse entre : le service divin peut commencer. Deux heures plus tard, rentrés à la maison, notre dimanche s’écoule, semblable par nos occupations aux autres jours de la semaine : sans scrupule, tout le clan féminin des Bilse tricote, brode et tapisse.
(( Eh bien! me suis-je exclamée, et le repos hebdomadaire?
— N’ayez crainte, nous en jouissons tout comme vous, a riposté Max.
— Sauf les trois dimanches de l’Avent, a rectifié Ernst. Ce sont d’ailleurs dimanches bénis pour les marchands. Savez-vous leur surnom, Jacqueline? dimanche de cuivre, dimanche d’argent, dimanche d’or!
— C’est assez dire l’importance progressive des affaires », conclut Anna qui n’en perd pas un point de sa broderie.
Pourtant, c’est dimanche. Dans la campagne,
DANS LE MEGKLEMBOURG
point de bruit d’instruments, ni de betes, ni d’ouvriers au travail. Non, mais des chants que soutient la musique sautillante d’un accordéon.
C’est dimanche! Tout l’après-midi des couples passent, qui souvent s’arrêtent pour se prendre à la taille et commencer une danse.
C’est dimanche! Max le sait qui, étendu sur son sofa, dépouille une liasse de journaux pour rire. Des journaux français, je le dis à ma confusion : le Rire^ le Sourire^ le Froufrou.,. Une pile entière!
Max les lit et s’en délecte. A tout moment, un bon rire le secoue.
(( Vois-le, me dit Anna, il est heureux comme Dieu en France! )>
Toutefois, je dois le reconnaître, sa lecture finie, Max disparaît, emportant sa pornographie. Jamais ni sa femme, ni sa sœur, ni moi, n’en avons eu l’esprit sali.