‹ Au paradis des enfantsChapitre 1 sur 3 · Au paradis des enfants · texte numérisé non relu

Au paradis des enfants

Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires mr papier vergé de Hollande 7iumérotés à la presse (1 à 10).

AU

La maison était située à l'une des extrémités (lu pont, sur la rive droite de TOrnain, du côté où commence le faubourg de Couchot. Basse d'étage, n'ayant que deux pièces au rez-de-chaussée et deux au premier, avec un faux grenier régnant sur le tout, elle s'élevait en encorbellement, et, soutenue par une charpente compliquée, surplombait en partie au-dessus de la rivière. On y était bercé jour et nuit par U) bouillonnement de l'eau sous les arches.

Une des fenêtres du premier s'ouvrait sur la rue; les deux autres, unies par un balcon, donnaient sur l'Ornain. On avait de là une vue très étendue et très riante : — d'abord, la petite chapelle de la Vierge, posée comme une échauguette sur la pile du milieu ; puis la grande maison d'angle, bâtie à l'autre bout du pont, — la maison du banquier Lauverjat, large, confortable, construite dans le goût moderne, en belle pierre blanche de Savonnière et couverte en ardoises. Par-delà cette toiture d'un bleu violacé, en face de soi et au loin dans l'enfilade de la rue du Bourg, on apercevait les jardins en terrasse de la ville haute et les vignobles de Corotte fermant l'horizon; — en amont de la rivière, le regard embrassait la perspective lumineuse de rOrnain, roulant son eau lente et bleuâtre entre des quais bordés de peupliers d'Italie. L'eau reflétait l'architecture

des ponts qui renjambaieiit de loin en loin ; les lignes parallèles des peupliers s'échelonnaient frissonnantes, découpant sur le ciel un espace étroit, jusqu'à ce qu'elles se confondissent tout au bout dans un fouillis de verdure. Ces fuyantes files de peupliers, cette rivière murmurante et cette ample étendue de ciel étaient la gaieté de la petite maison, au-dessous de laquelle un mince jardinet étalait ses banquettes de fleurs et ses plates-bandes de fraisiers, le long d'une langue de terre en talus sur l'Ornain.

Du côté de la rue, le rez-de-chaussée était entièrement occupé par une boutique, dont la devanture vitrée supportait une enseigne où on lisait en lettres bleues sur fond gris : Labrèche. — Au Paradis des Enfants. — Au temps où je fréquentais le catéchisme, je ne manquais jamais, en allant à Téglise Notre-Dame, de sla-

tionner devant les vitrines ornées, du haut en bas, d'objets qui me semblaient plus précieux et plus désirables que tous les trésors découverts par Aladin. Lanternes magiques, boîtes de jeux, théâtres avec leurs décors et leurs marionnettes suspendues à des fils d'argent, sébiles remplies de billes multicolores, cerfs-volants semés d'étoiles d'or et d'argent ; — il y avait là des tentations pour tous les goûts et tous les âges. J'y entrevoyais un confus assortiment de choses attrayantes et chatoyantes qui me suggéraient des aprèsmidi de joueries variées à l'infmi. Les petits canons de cuivre étincelaient, les soldats de plomb ahgnaient leurs silhouettes métalliques ; les paillons des robes de poupées, la dorure des carquois garnis de llèches, l'acier des carabines de salon, les dragonnes des sabres, émergeaient çà et là de la pénombre et allumaient dans mon

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cœur des désirs, hélas! rarement assouvis.

A travers les polichinelles et les chevaux de carton peint, on distinguait le profil de la petite Francine Labrèche, qui avait passé quatorze ans, et qui, assise de l'autre côté de la vitrine, était très affairée à coudre des robes de poupées. Elle était charmante avec sa robe grise et sa figure rose encadrée de bandeaux châtains. Sa taille commençait à se faire ; ses yeux bleus sous les cils bruns avaient cette couleur foncée, cette flamme humide, qui sont l'indice d'une nature sensible et passionnée.

Le père Labrèche ne se montrait guère dans la boutique. C'était un vieux dur à cuire de cinquante-huit ans passés, trapu et moustachu, au visage couleur brique, aux yeux colériques, luisant sous d'épais sourcils en broussailles. Il avait servi

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dans la gendarmerie, puis il était entré comme garde dans l'administration forestière et y était devenu brigadier. Vers la fin de sa carrière administrative, il avait pris femme, et de ce mariage était née la petite Francine. M^^^ Labrèclie avait apporté en dot à son mari le magasin de jouets d'enfants avec un vieux fonds de cabinet de lecture, qu'on ne renouvelait plus et qu'on reléguait dans l'arrière-boutique. Elle était morte quand la petite comptait huit ans à peine, et le brigadier Labrèche s'était trouvé d'abord fort empêché en se voyant chargé d'élever une lîlle et d'exploiter un commerce auquel il n'entendait rien. Il avait pris prématurément sa retraité afin de se consacrer entièrement à ses nouvelles occupations et, en somme, les choses avaient mieux marché qu'il ne l'espérait. Francine avait été élevée à la fois tendrement et sévèrement,

i}t le magasin de jouets n'avait pas périclité; au contraire, il était plus achalandé que jamais. Les dames de la ville lui donnaient leur clientèle ; les gens de la campagne y venaient faire leurs emplettes, — peu coûteuses, il est vrai, — les jours de foire ou de marché. Aux environs de la Saint-Nicolas et du jour de Fan, la boutique ne désemplissait pas. Dès sa douzième année, Francine s'était mise à la tenue des livres et à la correspondance. Elle était bonne vendeuse et, comme elle avait du goût, elle confectionnait pour les poupées des toilettes dont l'élégance émerveillait les petites fdles de Juvigny. Peu à peu, le père Labrèche s'était doucement habitué à se reposer sur elle de tous les détails du commerce des jouets.

L'ancien garde avait la réputation d'être fort bourru. Rude de mine et de façons, à cheval sur la discipline et le devoir, il

ne se détendait un peu qu'avec la petite Francine qu'il adorait en raison directe des peines qu'il s'était données pour l'élever. Cet homme à la parole brève, au caractère autoritaire, n'avait que deux faiblesses : son amour pour sa fîUe et le regret de son ancien métier. Au milieu des monotones besognes de sa casanière existence de boutiquier, il souffrait de la nostalgie de la forêt. A mesure qu'il sentait sa présence moins nécessaire au logis, il se laissait peu à peu reprendre par ses goûts de vieux forestier. Un jour, ayant su qu'un petit terrain jouxtant les bois domaniaux du Juré était à vendre, il ne put résister h la tentation et se décida à l'acheter. — Il y avait là, expliqua-t-il à Francine, une précieuse ressource pour le ménage : on y planterait des pommes de terre, et, grâce au terrain^ la maison serait abondamment approvisionnée de légumes et de fruits.

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En fait de légumes, ce sol argileux et froid ne produisait guère que des chicorées sauvages ; quant aux arbres fruitiers, ils consistaient en deux cerisiers-guigniers et en quelques pommiers moussus dont les pàtureaux du voisinage pillaient les fruits aigres avant même qu'ils fussent mûrs. Le plus bel ornement de ce domaine consistait en une rangée de mûriers blancs, plantés par le précédent propriétaire et qui donnaient un peu d'ombre à une cabane en planches, construite au beau milieu de la friche improductive.

Mais le principal et le véritable attrait du (( terrain » pour M. Labrèche, c'était la foret qui en bordait l'un des côtés et qui étendait au loin ses taillis de hêtres et de chênes. L'ancien forestier n'avait que quelques pas à faire pour se trouver sous bois et se croire encore dans l'exercice de ses fonctions. Aussi, en toute saison,

il inventait d'ingénieux prétextes pour monter au terrai?!.

Francine n'était pas dupe des innocents mensonges élaborés par son père pour motiver ses fréquentes sorties, mais elle se prêtait affectueusement à ses manies et feignait de croire aux travaux nécessités par la mise en culture de ce fameux terrain, dont jamais un produit n'était entré à la maison.

Alors Labrèche, après s'être fait un peu prier, boutonnait sur ses jambes ses houseaux de toile bise, passait sa blouse, garnissait son carnier d'un morceau de pain, d'une tranche de jambon et d'une demi-bouteille de vin, et partait tout guilleret pour le bois. Arrivé là-haut, sa première occupation consistait à déjeuner sur le seuil de la cabane. Cette besogne une fois dépêchée, il allumait sa pipe; puis, enfilant une des tranchées de

la foret, il cheminait lentement dans le taillis, l'œil éveillé, l'oreille au guet, attentif au moindre mouvement des feuilles dans les fourrés, percevant au loin le plus léger bruit de branches cassées et tressaillant à l'idée de surprendre un délinquant, comme s'il eût encore exercé son ancien métier.

Cela durait jusqu'au crépuscule. Il rentrait au logis, les jambes cassées, rapportant à Francine un bouquet de pervenches, un panier de fraises des bois ou une provision de noisettes, selon la saison ; et, tout en se débarrassant de son carnier, il murmurait : — Ouf! je suis hodé (fatigué), mais je n'ai pas perdu mon temps... Ça marche là-haut, ça marchel... Les légumes poussent et les mûriers sont magnifiques.

Pendant les fréquentes absences de son père, Francine se tenait dans la boutique,

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derrière l'étalage de la devanture, occupée à coudre ou à répondre aux clients. Mais il y avait des moments où elle trouvait les heures un peu longues. Le ménage était tôt fait, la couture ne donnait pas toujours, et souvent on restait des journées sans voir un seul acheteur. Alors désœuvrée et prise d'une langueur d'ennui, Francine entrait dans l'arrière-boutique où on avait installé sur des rayons le vieux fonds de cabinet de lecture. Cette collection de volumes dépareillés contenait surtout des romans du xvnf siècle, du premier Empire et du commencement de la Restauration. Sur les dos reliés en toile grise et ornés d'une étiquette manuscrite, on lisait des noms maintenant déjà submergés dans l'oubh : « M""" Cottin, le vicomte d'Arlincourt , Ducray-Duminil, M"^ de Souza, M"^ de Genhs... » La petite fdlc regardait avec un mélange d'effaré-

ment et de convoitise ces bouquins poudreux, rangés sans ordre le long de la muraille assombrie et contre lesquels la réverbération d'un rayon de soleil dans l'eau courante de l'Ornain faisait danser de vagues reflets dorés. Elle était fortement tentée d'occuper ses loisirs en lisant ces antiques volumes ; mais un scrupule la retenait.

Elle avait une fois, en^confession, révélé l'existence de ce cabinet de lecture au curé de Notre-Dame, et celui-ci lui avait sévèrement défendu d'ouvrir un seul de ces livres sans sa permission, en ajoutant qu'ils renfermaient « une nourriture empoisonnée ». Un jour cependant qu'elle s'ennuyait plus fort, elle avait succombé aux tentations du fruit défendu et elle avait pris un des volumes à portée de sa main. Il y a une Providence pour les enfants, et un bienheureux hasard permit

qu'elle tombât sur un des tomes de Do72 Quichotte. Cette lecture enchanta d'autant plus Francine qu'elle prit le héros au sérieux et qu'il l'emporta à sa suite dans un monde de merveilleuses aventures. Son imagination, jusque-là endormie, s'éveilla; elle ne rêva plus que de chevalerie et de princesses enchantées et fut férue d'un ramanesque amour pour ce valeureux don Quichotte, s'exaltant quand il sortait victorieux d'une de ses étonnantes prouesses et se désolant lorsqu'il recevait des coups de bâton. Alléchée par cette première expérience, elle se promettait de puiser de nouveau dans la bibhothèque de l'arrièreboutique, et, cette fois, elle fût peut-être tombée sur quelque volume moins inoffensif, quand un incident tout à fait inattendu vint la détourner de ses lectures.

Un soir de mai, alors qu'elle se préparait à aller au salut du mois de Marie, la

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sonnette de la porte du magasin tinta et Francine, descendant précipitamment de sa chambre, faillit se jeter, au milieu de Tobscurité déjà plus grande de Tarrièreboutique, dans les bras d'un long individu qui marmotta de vagues et cérémonieuses excuses; en même temps elle entendit le père Labrèche crier : — C'est moi, Francine, je t'amène une visite!... Donne-nous de la lumière !... Asseyez-vous, monsieur Onésime Aubriot...

Francine était allée dans la cuisine allumer une petite lampe; lorsqu'elle rentra, la sombre arrière-boutique où ne régnait plus que la faible lueur du crépuscule, s'éclaira brusquement et la fillette put examiner le visiteur annoncé par son père.

Elle le reconnut pour l'avoir vu passer le dimanche dans la rue, lorsqu'il se rendait à la grand'messe, et pour avoir plus d'une fois remarqué son étrange tournure.

M. Onésime Aubriot était en effet un type. Il avait environ trente-neuf ans, mais il paraissait beaucoup plus vieux que son âge. Il était long, mince et, comme s'il eût été embarrassé de sa haute taille, il baissait la tête et gardait, soit en marche, soit au repos, ses yeux invariablement fixés sur ses pieds ornés de demi-guêtres couleur nankin. Tout le reste de son costume était noir, mais d'un noir fripé, délustré et râpé. Son pantalon faisait des plis ridicules, son ample redingote flottait sur ses épaules voûtées et ses hanches maigres, comme si elle eût été accrochée à un porte-manteau ; sa cravate roulée en corde laissait pendre ses bouts recroquevillés sur une chemise de toile rousse. Ses cheveux, d'un blond terne, encadraient çà et là de leurs mèches plates, en saule pleureur, une figure rasée, étroite, oblongue, dont les traits marquants étaient un nez

en éteignoir, une bouche aux lèvres tombantes et des yeux gris mélancoliques et ingénus. Il y avait dans la physionomie, comme dans la toilette de ce grand garçon, quelque chose d'hétéroclite, de naïf et d'archaïque qui lui donnait Fair d'un vieil enfant. La voix était hésitante, le geste indécis, le regard craintif. M. Aubriot rougissait comme une jeune fille en dépit de sa gravité vieillotte et il montrait une timidité touchante. Il roulait péniblement sous ses doigts son chapeau haut de forme, aux bords blanchis par l'usage, tandis que M. Labrèche expliquait à Francine surprise la façon dont il avait fait connaissance avec ce singulier visiteur :

— M. Aubriot est un délinquant, Francinette... Je l'ai pris en flagrant délit... Je vais te conter cela...

— Oh ! monsieur Labrèche , bredouilla'Onésime, est-ce bien nécessaire!...

Croyez-Yous utile de revenir là-dessus?

— Utile?... Dites indispensable!... Je n'ai point de secret pour Francine, de même qu'elle n'en a point pour moi...

Alors, l'ancien garde apprit à Francine que, depuis quelque temps déjà, il remarquait qu'une main étrangère effeuillait les jeunes pousses des mûriers de son terrain : il avait fait le guet, et, un soir, il avait surpris M. Aubriot en train d'ébourgeonner tranquillement les mûriers...

— C'était pour mes vers à soie! interrompit en rougissant M. Onésime Aubriot, qui crut de son devoir de se disculper devant la petite Francine ; l'homme qui m'approvisionnait m'avait fait faux bond, les vers pâtissaient, les feuilles de salade ne leur réussissaient pas... Alors, je songeai aux mûriers du petit Juré... Je supposais que ce terrain n'appartenait à personne, car il était absolument en friche...

— Comment, en friche? s'écria Francine en riant sournoisement et en jetant un regard malicieux sur son père. Eh bien? et tout ce que tu avais semé, papa?

— M. Aubriot a de mauvais yeux, répliqua Labrèche, un peu interloqué, sans quoi il aurait vu mes plants de pomme de terre... Mais la question n'est pas là...

11 reprit sa narration.

Il s'était précipité sur le maraudeur et une explication assez vive s'en était suivie. Au cours de la discussion, le délinquant avait décliné son nom et sa profession : Avocat. Justement M. Labrèche était en procès avec un camionneur qui lui avait détérioré une grosse de soldats de plomb et il cherchait quelqu'un qui plaidât pour lui devant le tribunal. Saisissant la balle au bond, il avait proposé h M. Aubriot de se charger de l'affaire, à condition que ses honoraires lui

seraient payés en feuilles de mûrier... elle délinquant avait accepté.

— J'ai accepté, reprit ingénument M. Onésime, parce que votre réclamation est juste... Je me suis fait une loi de conscience de ne plaider que des causes justes... Si votre demande eût été mal fondée, j'aurais refusé de me charger de vos intérêts, bien que les feuilles de mûrier soient rares dans le pays et que mes vers à soie dussent en pâtir...

La petite Francine ne put réprimer une envie de rire. L'idée de ce vieux garçon mélancolique, s'occupant d'élever des vers à soie, ni plus ni moins qu'un écolier, lui semblait tout à fait comique.

— Affaire entendue, alors ! s'écria M. Labrèche, demain matin j'irai vous porter toutes les pièces de mon dossier; mais, en attendant, vous allez nous faire l'amitié de souper avec nous, n'est-ce pas? Sans façon?

— Excusez-moi, répondit M. Aubriot eu rougissant et en tournant entre ses doigts son antique chapeau, je suis très flatté de votre invitation, mais ce sera pour une autre fois.

— Vous refusez? murmura M. Labrèche, vexé, n'en parlons plus î Vous n'auriez pas mangé dans de l'argenterie comme chez les richards d'en face, continua-t-il en désignant la maison des Lauverjat à l'autre bout du pont, mais c'était offert de bon cœur...

— Non, non, ce n'est pas cela, bredouilla Onésime Aubriot, rougissant davantage à la pensée qu'on le soupçonnait de faire fi de la modeste table du marchand de jouets, je serais honoré... je serais heureux de souper avec vous et votre charmante fille, mais je ne puis pas... Je n'ai pas prévenu papa et maman... Us m'attendraient et seraient inquiets.

Il parlait de « papa et maman » avec la même candide simplicité que s'il avait eu l'âge de Francine, et la fillette sourit de nouveau, tout en se sentant sympathiquement attirée vers ce célibataire de trenteneuf ans, qui était resté enfant par tant de côtés.

— C'est différent, dit M. Labrèche, subitement apaisé, il faut à tout âge avoir de la déférence pour les vieux... Un autre jour, je l'espère, vous tâterez de notre cuisine... Nous ne vous retenons plus, monsieur Aubriot... N'oubliez pas vos feuilles de mûrier !

Les deux hommes se serrèrent la main, Francine prit la lampe et reconduisit jusqu'au seuil de la boutique M. Onésime, qui s'éloigna précipitamment.

M. Onésime Aubriot habitait avec « papa et maman », à l'extrémité de la rue des Capucins, une maison basse, composée seulement d'un rez-de-chaussée élevé audessus du sous-sol, et auquel on accédait par un perron. Les pièces, hautes de plafond, lambrissées de chêne ou tendues (le vieilles tapisseries , avaient conservé leur ameublement datant de la fin du xvni' siècle. Dans ce logis contemporain de Louis XVI, les fenêtres à petits carreaux verdàtres, la cuisine pavée de briques, avec son tournebrochc, sa fontaine ven-

true, ses rideaux rouges quadrillés, ses bassins et ses chaudrons de cuivre jaune, tout rappelait l'époque où le grand-père d'Onésime, juge de paixà Juvigny, s'y était installé en se mariant. Derrière la maison, il y avait une cour aux murs tapissés d'aristoloches, puis un jardin herbeux et humide, qui étendait jusqu'à la rivière un fouilhs de verdure, où les framboisiers, les roses-trémières, les lis, croissaient pêlemêle sous l'ombre de plus en plus envahissante de quelques cytises échevelés et de gros tilleuls engaînés de mousse.

Onésime Aubriot était né dans cette maison et ne l'avait guère quittée que pour faire son droit à Paris. Son père, Nicolas Aubriot, était un homme froid, méthodique et autoritaire, partageant son temps entre ses devoirs déjuge et la culture de ses vignes. Il s'était marié tard et n'avait eu qu'un enfant. M""' Aubriot, douce, sou-

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mise, dévote, excellente femme de ménage à l'intelligence bornée, tremblait devant son mari et avait moins d'initiative que Zabeth, une servante miire et grêlée, entrée fort jeune dans la maison et qui y travaillait comme un cheval. Onésime, timide et simple comme sa mère, avait été élevé à obéir au doigt et à l'œil. Après son baccalauréat, quand il avait du s'en aller à Paris étudier le droit, sa mère, craignant pour son fils unique les dangers de la capitale, s'était embarquée avec lui dans la diligence Laffitte et Gaillard ; elle l'avait insLJilé rue du Canivet, à Tombre des tours de Saint-Sulpice, dans une sorte de pension tenue par des ecclésiastiques, où le jeune Onésime avait vécu cliastement et claustralement pendant trois années. Il était revenu à Juvigny, pourvu de son diplôme de licencié, mais timide comme devant, et M. el M"'' Aubriot ainsi

que Zabeth s'étaient remis à le traiter en collégien. Pour eux, il était toujours « le petit ». — Economes, vivant peu au dehors, enfoncés dans leur égoïsme casanier, le père, la mère et la servante n'avaient pas l'air de se douter que le temps et les habitudes eussent changé, ni que les convenances sociales exigeassent pour ce grand garçon de vingt-deux ans un traitement différent de celui dont on usait quand il était écolier. Onésime ne sortait qu'avec sa mère, et, quand, par hasard, il restait seul dehors, M. Aubriot père tenait la main à ce qu'il rentrât au premier coup de la cloche de neuf heures. A un âge où les jeunes gens ont des goûts d'élégance et se préoccupent de leur toilette, le jeune Aubriot n'avait, comme jadis, d'autre tailleur qu'une ouvrière àlajournée qui lui coupait et lui confectionnait ses habits sur des patrons empruntés à la garde-robe de son père.

Ainsi accoutré et tenu en lisière, il ne pouvait échapper au ridicule et il n'y échappa point. Quand il passait dans les rues pour se rendre au tribunal, vêtu d'une redingote à la propriétaire, les yeux baissés sur ses guêtres jaunes, les petites ouvrières et les demoiselles de magasin riaient sous cape, et le pis était qu'il ne s'en apercevait point. L'habitude de l'obéissance passive, l'atmosphère assoupissante de cette vieille maison où rien n'avait bougé depuis un demi-siècle, la discipline routinière appliquée depuis l'enfance h un esprit foncièrement timide, lui faisaient trouver ce régime tout naturel. Son Ame avait pris, comme ses vêtements, des plis vieillots et fanés. La vie des jeunes gens de Juvigny lui apparaissait comme le comble du désordre et de la dissipation ; élevé dans des idées religieuses très étroites, le train du monde lui faisait horreur; les cafés et

même le cercle où se réunissaient les notables, étaient pour lui des lieux de perdition; quant aux femmes, il osait à peine les regarder; si l'une d'elles lui adressait la parole, il bredouillait et s'esquivait en rougissant jusqu'aux yeux. De mauvais plaisants racontaient qu'une fois, dans les vignes, une des vendangeuses de son père, une luronne, avait essayé de le déniaiser, et qu'Onésime s'était enfui, en poussant des cris terribles, comme si on eût attenté à ses jours.

M. et M""^ Aubriot néanmoins n'avaient pas poussé l'égoïsme jusqu'à vouloir condamner leur fils à un perpétuel célibat. Ils avaient cherché par deux fois à le marier, et deux fois ils avaient échoué. On voulait tenter une troisième entreprise. Ce fut Onésime, profondément mortifié, qui s'y refusa, en déclarant qu'il préférait rester célibataire.

Les efforts qu'il fit pour se créer une situation au barreau ne réussirent guère mieux. Il était un juriste passable, mais un médiocre orateur. En outre, ainsi qu'il l'avait déclaré à M. Labrèche, il avait des scrupules de conscience : par exemple, dès qu'il était persuadé du bon droit de son client, il s'imaginait, dans la simplicité de son cœur , qu'il lui suffisait d'affirmer l'honnêteté de sa partie, pour faire passer sa conviction dans l'esprit des juges. Son argumentation dénotait une âme candide, mais touchait peu le tribunal, qui, à la grande stupéfaction d'Onésime, donnait le plus souvent gain de cause à son adversaire. Il eut bientôt la réputation de perdre tous ses procès, et il dut se résigner à ne plaider qu'en correctionnelle, à titre de défenseur d'office, quand un prévenu refusait de choisir un avocat.

Tous ces déboires^eussent aigri une Ame

moins chrétienne, mais il n'y avait pas une goutte d'amertume dans le cœur d'Onésime. De même qu'il s'était soumis aux exigences de son père, de même il se soumettait aux rebuffades du sort. S'il souffrait de sa solitude, il ne s'en plaignait point. Ce n'était pas qu'il fût impassible ou indifférent, il y avait au contraire en lui des trésors de sensibilité, et il les dépensait à sa façon, candidement, enfantinement. Toute la tendresse qu'il n'avait pu offrir à une femme, à cause de son excessive timidité, il la répandait au profit des créatures inférieures, avec lesquelles il se sentait mieux en communion d'idées. Il était la providence des petits enfants de son voisinage, l'ami des bêtes et des plantes. Il eût volontiers, comme saint François d'Assise, conversé avec les oiseaux. Il y avait toujours, dans quelque coin de la maison, un chien boiteux, un

chat à demi sauvage ou une couple de ramiers, avec lesquels il vivait fraternellement; même un jour il avait rapporté du bois un hérisson qu'il avait arraché à la gueule des chiens et qui était devenu un des hôtes familiers du logis, malgré les |)rotestations de Zabeth, dont il dévastait les salades.

Et ainsi les années s'envolèrent sans couleur, presque sans bruit, semblables dans leur vol lent à ces papillons crépusculaires dont les ailes grises et laineuses se meuvent mollement dans la nuit. Les vieux parents d'Onésime couraient vers leurs quatre-vingts ans, lui-même prenait de l'âge et s'approchait de la quarantaine. Zabeth s'alourdissait et se cassait un peu plus chaque jour; la maison s'envieillissait quant et quant : — le bois des charpentes, troué par des milliers de vers, s'émiettait par place, les pierres de la fa-

çade s'efPritaient après chaque hiver, les cadres des trumeaux se dédoraient un peu plus, les panneaux des lambris se disjoignaient avec de mystérieux craquements.

Mais pour les hôtes du logis, rien ne semblait s'être modifié, eux-mêmes ayant inconsciemment décliné, et d'exactes proportions ayant toujours maintenu des rapports semblables entre ces êtres vieillissants et ces choses décrépites. Pour M. et M™" Aubriot, de même que pour Zabeth, Onésime était toujours resté le garçonnet d'autrefois, et quand le soir, à l'heure du souper, M. Aubriot demandait en arrivant dans la salle à manger : « Lepetit est-il rentré ?» la servante ne marquait aucun étonnement et répondait en haussant les épaules : — (( Ne m'en parlez pas!.. Il se sera encore amusé à vagabonder devant les boutiques!... »

Non seulement Onésime était resté un

enfant pour son entourage, mais, luimôme, s'étant à peine aperçu des années écoulées, gardait en son par-dedans toute la fraîcheur de ses illusions. Voyant à chaque printemps les tulipes fleurir aux places accoutumées, la même famille de fauvettes à tête noire nicher dans les tilleuls; — constatant à chaque retour de saison les mêmes changements et les mêmes reprises d'hahitude : les lessives à Pâques; les confitures en juillet, l'allumage du premier feu le 15 octobre; — entendant invariablement chaque matin et chaque soir, à des heures précises, les mêmes mélodieuses sonneries de cloches, les mêmes cris familiers de la rue, il se figurait parfois être encore au temps de sa première communion; et de fait il était, dans le fond, très enfant pour beaucoup de choses. On comprend qu'avec ces habitudes et cette tournure d'esprit, Onésime se sentît

très vite attiré vers les hôtes du Paradh des Enfants. Au milieu de ces marchandises naïves, destinées à l'amusement du petit monde, il se trouvait à l'aise. Les bergeries l'intéressaient avec leurs arbres aux frisures vertes, les bêtes en bois peint, le parc à moutons et la maison du berger; il se plaisait à de longues contemplations devant des ménages de poupées, dont toute la batterie de cuisine et toute la vaisselle tenaient dans une boîte de sapin ; — mais, ce qui surtout l'attirait dans la boutique du pont Notre-Dame, c'était la petite Francine. La modestie, l'esprit enjoué et la tendresse filiale de cette enfant le charmaient. Il vint d'abord assez fréquemment chez Labrèche pour causer du procès intenté au commissionnaire de roulage; puis quand il eut la satisfaction d'avoir arrangé l'afPaire à l'amiable, sans être obligé de plaider, il revint en ami chez l'ancien garde

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et finit par prendre la douce habitude de passer quelques heures chaque jour dans le magasin de jouets. Ce fut une agréable distraction pour Francine. Les goûts enfantins et la timidité d'Onésime diminuaient la distance que mettait entre eux la différence d'âge, et elle se sentait, peu à peu, prise d'une tendre sympathie pour ce vieux garçon, dont elle apercevait moins les côtés ridicules, à mesure qu'il se montrait plus affectueux et plus expansif.

Le père Labrèche aussi était flatté d'avoir fait connaissance avec le fils Aubriot^ bien qu'il le trouvât un peu jeune pour son âge. Ces visites quotidiennes lui permettaient de multiplier avec moins de scrupules ses fugues en foret. Maintenant il ne se gênait plus pour jouer, presque chaque jour, la comédie des « travaux urgents » à exécuter au terrain. Quand, vers une heure de l'après-midi, Onésime pous-

sait la porte du magasin et s'avançait gauchement vers l'arrière-boutique, M. Labrèche, après l'avoir prié de s'asseoir, passait sa blouse, décrochait sournoisement son carnier, et filait en forêt.

Francine et Onésime restaient en tète à tête dans le fond du magasin, d'où l'on entendait le frais bouillonnement de l'Ornain sous les arches du pont; la petite, après avoir enlevé le couvert, reprenait sa couture, s'asseyait, et, regardant câlinement le vieux garçon, lui disait :

— Maintenant, contez-moi une histoire, monsieur Aubriotl

Onésime avait été promu aux fonctions de conteur ordinaire de M^^^ Francine. S'il avait l'esprit peu pratique, en revanche, sa mémoire était farcie de contes populaires, dont la vieille Zabeth avait bercé son enfance. Ces candides histoires, qui eussent fait hausser les épaules aux gens graves,

égayaient Francine, comme elles avaient égayé Onésime; et, en les contant, ce célibataire de trente-neuf ans s'amusait autant que cette fillette qui courait maintenant sur sa quinzième année. Cela mettait un même niveau sur leurs deux personnalités et les appariait toutes deux. — Les enfants ne sont si bien en communion familière avec les insectes et les plantes des jardins, que parce qu'ils vivent sans cesse penchés vers la terre; de même, pour être compris des enfants et les comprendre, il faut se rapetisser à leur taille et pencher, pour ainsi dire, son esprit vers leur intelligence en herbe. Onésime Aubriot était merveilleusement organisé pour ces enfantines amitiés ; aussi Francine, qui l'avait d'abord trouvé un peu « original », avait-elle fini par l'aimer comme un camarade. Ils étaient heureux ensemble et leur amitié croissante exerçait sur tous deux une bénigne in-

fluence : Onésime pouvait sans crainte épancher sur la fillette les trésors de tendresse qu'il avait jusque-là timidement renfermés au plus profond de son cœur; et cette paternelle amitié maintenait l'âme de l'adolescente dans un état de candeur et d'innocente incuriosité.

Les deux amis ne restaient pas toujours reclus dans l'obscure arrière-boutique du pont. Parfois, dans les soirs d'été, et surtout les dimanches à la sortie des vêpres, Onésime allait prendre la petite et l'emmenait en promenade sur les pentes des vignobles qui montent derrière l'église Notre- Dame.

Tout en devisant, on atteignait le plateau de la côte Sainte-Catherine. De cet endroit, on a à ses pieds la vallée de l'Ornain, et, en face de soi, la ville en amphithéâtre. La vallée, obliquement éclairée par le soleil couchant, semblait tout imprégnée de la

joie calme des dimanches de province. La paix du soir n'était interrompue que par des cris d'enfants, des rappels de grives dans les vignes et quelques sonneries de cloches. — Des bourgeois endimanchés se promenaient lentement sous les platanes du canal, dont les eaux unies comme une glace s'empourpraient çà -et là. Les maisons dont les toits fumaient déjà, s'étageaient sur la colline opposée, au sommet de laquelle les vitres du couvent des Dominicaines étaient incendiées des rougeurs du couchant, — et au loin, du fond de quelque carrefour, montait le chant d'un orgue de Barbarie. — Francine, suivant la double rangée de peupliers qui indique le cours de la rivière, s'amusait à chercher dans ce fouillis de maisons la place qu'occupait la modeste boutique du Paradis des Enfants. Elle la retrouvait bientôt, grâce à un facile point de repère : le grand toit d'ardoise

de la maison du banquier Lauverjat, qui s'élevait orgueilleusement et tranchait audessus des humbles toitures de tuile du voisinage...

— Ils sont très riches, n'est-ce pas, les Lauverjat? demandait-elle tout à coup à Onésime.

— Oui, millionnaires.

— Je voudrais être riche! s'écriait-elle. Et comme Onésime la regardait, étonné

de cette réflexion inattendue :

— Oh! pas à cause de l'argent, ajoutaitelle, mais parce que je pourrais faire des voyages comme les Lauverjat... Tous les ans, aux vacances, ils partent... Ils vont au bord de la mer ou dans les montagnes... Avez-vous beaucoup voyagé, monsieur Aubriot?

— Non, répondait Onésime, qui, depuis son droit, n'avait pas bougé de Juvigny, non, et je n'en ai pas envie.

— Moi, si... Je voudrais voyager, voir du nouveau, aller bien loin, en Italie, en Espagne...

Onésime, stupéfait de constater chez cette adolescente, ce besoin de nouveauté et de changement, qui lui semblait presque un péché, prenait l'air effaré d'un canard domestique qui voit tout h coup une bande d'oies sauvages s'envoler à grand

bruit d'ailes et disparaître à l'horizon.

— Petite! disait-il en hochant le menton, il ne faut pas vous mettre ces idées en tête... Ce sont des tentations de l'esprit malin... Il n'y a pas de plus grand bonheur que de vivre en son logis, en paix avec soi et avec les autres.

En même temps il lançait un regard courroucé au grand toit d'ardoise des Lauverjat^ comme s'il l'eut rendu responsable des idées ambitieuses qui venaient de germer dans le cerveau de Francine...

Tandis que cette amitié, toujours plus vivace, se nouait entre Francine et Onésime, les mois d'été se succédaient doucement et Tautomne arrivait ; les vignes des coteaux de Juvigny s'empourpraient, et, dans les brumes d'octobre, commençaient les vendanges; puis les vents d'ouest balayaient les feuilles jaunes tombées des peupliers pendant les nuits plus froides, et tout à coup, sous le pide soleil de novembre, le premier givre blanchissait les chemins durcis ; on allumait du feu dans la cheminée de Tarrière-boutique et on se

remettait à veiller en écoutant le bouillonnement de rOrnain, grossi par les pluies d'arrière-saison.

On approchait de la Sainte-Catherine, cette fête des filles qu'on célèbre bruyamment et longuement dans nos provinces de l'Est. A cette époque surtout, il existait à Juvignyun usage, qui s'est perdu depuis : — l'exhibition de la Sainte-Catherine . — On habille de blanc et on pare de fleurs artificielles une petite fîUe qui est censée représenter la sainte, et, pendant les soirées de novembre, on la promène, ainsi attifée, dans les maisons, où elle débite une sorte de légende rimée, tandis que ses compagnes font une collecte dont le produit est destiné à souper grassement le soir de la fête. Cette année-là, les saintes Catherines étaient nombreuses dans le faubourg Notre-Dame, et, à cliaque veillée, la sonnette du Paradis des Enfants était se-

couée par une bande de fillettes poussant dans l'obscurité une blanche apparition, qui débitait la légende, tout en grelottant sous sa robe de mousseline trop mince.

Un soir, aux environs du 25 novembre, la sonnette de la boutique tinta pour la troisième fois, et le père Labrèche, agacé, s'élançait déjà dans l'ombre en criant :

— Non, non, assez de saintes Catherines pour aujourd'hui!... quand il fut interrompu par une voix bredouillante, qui murmura :

— Excusez, vous faites erreur, monsieur Labrèche!... C'est moi qui apporte mon cadeau de fête à M^^^ Francine.

— Ah! c'est vous, monsieur l'avocat, reprit Labrèche en se radoucissant; — puis, du fond de la boutique élevant de nouveau la voix : — Francinette, c'est M. Aubriot qui t'apporte isisai?île Catherine !

— Voyons!... Montrez vite! s'exclama

Francirie, qui se leva précipitamment de dessus sa chaise.

— Chutî... Un instant I répliqua mystérieusement Onésime en maintenant la porte de communication étroitement entrebaillée.

Toujours dans l'obscurité, il se baissa, déposa à terre quelque chose de vivant qu'on entendit piétiner et flairer dans l'ombre; puis, ouvrant la porte toute grande, il ajouta avec une intonation triomphante ;

— Attention I... Voici ma sainte Catherine l

Et au même instant, dans Tarrière-boutique éclairée par une lampe quinquet, se précipita tournant, roulant, se relevant avec des jappements fous, un tout jeune chien fauve, vif comme un salpêtre et frisé comme un mouton.

— Oh! un caniche!... dit Francine en battant des mains.

— Non, ce n'est pas un caniche, interrompit gravement Onésime, c'est tout autre chose !

— La bête tiendrait plutôt du sjntz, opina Labrèche d'un air de connaisseur, elle a le museau fin et pointu comme celui du renard.

— Vous y êtes, monsieur Labrèche, vous avez mis le doigt dessus avec une sagacité admirable... La bête tient du renard, et il n'y a rien de bien étonnant... Figurez-vous que sa mère, qui est toute noire, a été perdue pendant quinze jours dans la forêt de Massonge, et, quand elle est revenue, elle était pleine. Il y a là un problème d'histoire naturelle assez curieux : le chien peut-il s'accoupler au renard?...

— Hum!... Pourquoi pas? reprit Labrèche, pendant que j'étais en activité, j'ai vu des choses encore plus étonnantes.

Cette dissertation n'intéressait guère Francine; elle se préoccupait uniquement de son nouvel hôte, qui commençait à se familiariser avec elle.

La chienne appartenait à l'espèce des chiens-loups. Son poil mouflu tirait sur le fiiuve avec des vergetures noires et un jabot blanc; sa queue, bien fournie, s'étalait en panache ; ses pattes avaient la finesse de celles du chevreuil ; ses oreilles mobiles, son museau pointu et fureteur étaient extraordinairement expressifs. De l'ensemble de la face, toute couverte d'un poil jaune et soyeux, trois points noirs seuls se détachaient : — les yeux luisants, inteUigents et bons, et le bout du nez, grenu comme une truffe. La bête avait des mouvements souples et vifs comme ceux de l'écureuil; elle se tortillait et se recourbait de façon que sa queue et son museau se louchaient à chaque instant,

et, tout à travers ses gibleries^ elle lançait des jappements aigus qui tenaient un peu, en effet, du glapissement du renard. La première chose que fît Francine, après l'avoir bien caressée et lui avoir donné à souper, fut de lui chercher un nom. Les discussions recommencèrent.

Onésime proposa « Zémire », qui n'eut aucun succès; M. Labrèche inclinait pour (( Tambelle », ayant connu jadis une chienne de ce nom qui appartenait à son garde général. A la fin, après de laborieuses recherches, on s'arrêta à un nom moins prétentieux, et il fut convenu que la nouvelle venue serait baptisée tout simplement « la Loute ». — Immédiatement on fît l'essai du nom et on cria : Loute! — La petite chienne s'arrêta au milieu de ses joueries, s'assit sur ses pattes de derrière, rapprocha ses oreilles en crochet, et tout d'un coup bondit vers Fran-

cine, qui l'avait interpellée. Ce fut décisif et on ne discuta plus.

Au même moment, le couvre-feu sonna à la Tour de THorloge, et Onésime, en toute hâte, prit congé de ses amis, afin de ne pas inquiéter a papa et maman », qui se couchaient invariablement au coup de neuf heures.

Le lendemain, quand il revint au Paradis des Enfants^ il trouva la Loute complètement installée et déjà très apprivoisée. Francine lui avait acheté un panier rond d'osier, qu'elle avait garni d'un petit matelas et d'une couverture ; — à droite du panier, on voyait l'écuelle pour l'eau, et, à gauche, l'assiette à la pâtée. La Loute, roulée en boule sous sa couverture, se prélassait, ne laissant passer que son fin museau, au-dessus duquel deux yeux noirs étaient toujours en éveil. A l'entrée d'Onésime, elle daigna quitter

son lit douillet pour se précipiter vers lui en se tortillant et en se roulant jusqu'à ses pieds.

— Elle m'a reconnu ! s'exclama fièrement l'avocat ; décidément cette bête est intelligente... On ne peut pas dire qu'elle soit jolie dans l'entière acception du mot; elle manque peut-être de distinction, mais elle a de la race.... elle a mieux que cela encore, elle a du cœur...

La Loute prouva non seulement qu'elle avait du cœur, mais qu'elle était douée, en outre, d'un caractère très original.

Elle n'était point banale et ne prodiguait pas ses caresses à tout le monde ; même elle avait de vives antipathies. Ainsi, dès les premiers jours, elle prit en grippe un chien blanc qui passait à des heures régulières devant la boutique de Labrèche.

Elle le sentait venir et distinguait de loin son aboiement. Sitôt qu'il approchait de

la maison, elle s'élançait hors de son panier avec de furibonds jappements, et, si la porte était ouverte, elle se précipitait dans la rue à la poursuite de « l'ennemi ». Dans son langage, elle l'accablait d'injures retentissantes jusqu'à ce qu'il fût hors de vue; puis, le poil hérissé, la queue en Tair, elle rentrait, mâchant encore entre ses crocs un dernier grognement à l'adresse du caniche détesté. — Au contraire, quand les gens lui agréaient, il n'y avait sorte de caresses qu'elle ne leur prodiguât; dès qu'un de ses amis arrivait, elle manifestait sa tendresse par de joyeux tortillements ; elle allait dénicher dans quelque coin un vieux soulier ou une pantoufle qu'elle déposait aux pieds du visiteur sympathique, en guise de bienvenue.

Son amitié avait des nuances : elle était craintive et soumise avec le père Labrèche, dont la grosse voix rude lui im-

posait; — crdine et expansive avec Onésime ; — tendrement passionnée avec Francine, à laquelle elle réservait le meilleur de son affection. Mais si la Loute avait les exquises qualités des personnes aimantes, elle en avait aussi toutes les exigences. Elle était jalouse avec excès. Se donnant tout entière, elle voulait qu'on l'aimât exclusivement. Si Francine s'avisait de caresser devant elle un enfant ou un chien du voisinage, c'était fini; elle s'en allait très vexée bouder, pendant des heures entières, au fond de son panier. Sa rancune tenace était plus forte que sa gourmandise, et Francine avait beau lui offrir un morceau de sucre pour rentrer en grâce, la Loute baissait le nez, détournait la tête, en lançant de côté un regard attristé où on lisait un violent combat entre sa sensualité surexcitée et sa dignité mortifiée. Ses rancunes, cependant, ne

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tenaient pas contre une parole attendrie ; (lès qu'elle voyait sa maîtresse affligée de cette trop longue bouderie, elle sautait sur les genoux de Francine, et alors c'étaient des raccommodements délicieux, des frôlements de dos, des lèchements de mains interminables.

— Drôle de bête! disait Onésime, il y a des moments où on croirait presque que c'est une personne.

A partir du jour de l'installation de la Loute dans la maison du pont Notre-Dame, Francine ne s'ennuya plus et le père Labrèche put se livrer tout à son aise à sa passion pour les courses en forêt, sans que la fillette se plaignît de sa solitude. L'ancien garde avait eu, dans les commencements, l'intention d'accaparer la chienne pour en faire sa compagne de promenade, mais la Loute manifesta énergiquement son désir de rester au logis, du moment

OÙ Francine n'en bougeait pas. Obéissant en apparence aux injonctions deLabrèche, elle le suivait hypocritement jusqu'au premier carrefour; puis, dès qu'il tournait l'angle de la rue, elle lui faussait compagnie et s'en revenait à toutes jambes gratter à la porte de la boutique. Elle ne goûtait vraiment le plaisir de la promenade qu'avec Francine et Onésime, mais alors c'étaient des joies poussées jusqu'à la frénésie. Dès que la jeune fille disait tout bas à M. Aubriot : « Prenez le collier et la laisse ! » la Loute, eût-elle été profondément endormie, ouvrait les yeux, rejetait sa couverture et se roulait aux pieds de ses deux amis avec de petits cris de bonheur. Une fois dans la rue, elle marquait son contentement par des jappements qui mettaient en rumeur tout le quartier. Elle ne se calmait que lorsqu'on avait gagné la campagne. Alors elle trottinait aimablement en

avant de ses compagnons, une oreille levée, l'autre couchée; puis, de temps à autre, se retournait vers eux, avec un jappement étouffé, comme pour leur dire : — Vous savez, je suis heureuse d'être avec vous I — Au retour, à la nuit tombante, elle cheminait derrière leurs talons, presque entre eux deux, se frottant tantôt à la jambe de l'un, tantôt à la jupe de l'autre ; elle ne les quittait que pour aller mâcher une touffe de chiendent et revenait docilement se placer derrière leurs jambes, comme si elle n'eût trouvé que là une pleine sécurité.

Après le souper, elle montait au premier étage, où elle couchait dans la chambre de Francine. Assise sur ses pattes de derrière et les oreilles dressées, elle regardait l'adolescente se déshabiller, se coiffer pour la nuit, aller et venir par la chambre. Dès que Francine était couchée, et avant que la lumière fut éteinte, la Loute se rap-

procliait en tapinois, grattait d'un coup de patte significatif le bois de la couchette, en ajoutant parfois un grognement d'impatience, avec l'air de dire : « J'attends! » Francine n'avait qu'à murmurer : « Allons, monte! »

Aussitôt elle bondissait, se roulait en boule au pied du lit, sous l'édredon, et y dormaitprofondémentjusqu'aupetit jour. . .

Dans cette étroite intimité, des mois et des années se passèrent. Francine, grandissante, devenait une jolie fille, et la Loute embellissait à vue d'œil. Son poil bourru s'allongeait et ondulait, les vergetures noires du dos s'accentuaient, les oreilles mouflues étaient maintenant bordées d'un mince liséré noir qui ajoutait encore à leur expression espiègle. Sa queue toufiue s'agitait comme un glorieux panache ; ses fauves pattes de chevreuil, marquetées de blanc aux extrémités, gagnaient

encore en finesse et en agilité. — De même que son poil, ses qualités et ses défauts se développaient et se nuançaient davantage. Sa gourmandise, ses roublardises insignes, quand il s'agissait de nourriture ; ses entêtements, quand elle voulait faire triompher sa volonté, tout cela poussait comme des bourgeons et s'épanouissait. En même temps, sa sensibilité nerveuse, son affection pour les gens de son entourage, prenaient des proportions de plus en plus étonnantes.

Un penchant, qu'elle tenait sans doute de l'un de ses ancêtres de la forêt, grandissait également avec ses jeunes années : — c'était un goût violent pour les volailles et, sitôt qu'elle voyait une poule, un irrésistible désir de lui tordre le cou. Dans les rues du faubourg de Couchot, aux heures de promenade, Onésime était obligé de la surveiller de très près, de peur qu'elle n'assassinât quelqu'une des volailles qui

vagabondaient devant les portes. — A la maison, dans le jardinet qui longeait rOrnain, le père Labrèche avait construit un poulailler grillé où il élevait une demidouzaine de poules de Cochinchine a^vec leur coq. La Loute, sous l'influence des sauvages poussées du sang paternel, passait des heures en arrêt devant le grillage de ce poulailler, — le poil soulevé, les oreilles couchées, les yeux flambants. Elle se berçait de l'espoir qu'à un certain moment la porte s'ouvrirait ou que le grillage tomberait, et qu'alors elle pourrait se ruer en plein sur les malheureuses poules, déjà à demi fascinées par son regard où couraient des flammes rouges. Sous le feu de ce diabolique regard, elles allaient et venaient, gloussant longuement , avec anxiété , tandis que le coq, dressé sur ses ergots, la crête en bataille, agitait belliqueusement sa tête.

La Loute suivait attentivement tout ce remue-ménage intérieur, et des cris étouffés, des tremblements nerveux marquaient la violence de ses désirs, la montée ou la chute de ses espérances; — car, par un contraste qui constituait l'originalité de son caractère, elle était à la fois rouée et naïve, astucieuse et candide, et elle attendait toujours innocemment que le grillage tombât.

Onésime, ayant assisté à ce manège, en fut profondément choqué.

— Cette bête a des instincts sanguinaires, dit-il à Francine; je commence à regretter de vous Tavoir amenée.

Et comme la jeune fille riait des scrupules de son ami :

— Il n'y a pas de quoi rire,ajouta-t-il,jo n'aime pas à voir cette perversité chez un jeune chien... La Loute vous attirera des désagréments et vous verrez que cela Unira mal!

Par une claire après-midi de juin, Onésime et Francine se promenaient dans l'unique allée du jardinet du bord de l'eau. Aussitôt après le dîner, le père Labrèche, ayant bouclé ses guêtres, était parti pour (( le terrain ». Le vieux garçon et la jeune fille prenaient un moment le frais avant de retourner à leurs occupations respectives. La Loute, toujours en tiers dans leurs distractions, flânait autour d'eux, tantôt s'arrêtant pour observer un carabe doré ({w\ courait parmi les fraisiers, tantôt mâchillonnant un brin d'herbe, tantôt

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aboyant aux lézards. Ayant constaté l'inutilité de ses stations devant le poulailler, elle y avait renoncé, et toute son attention se concentrait maintenant sur ce qui se passait au fil de l'eau. La fuite du courant, le glouglou de la rivière contre les pierres des talus, les sauts brusques d'un poisson pirouettant tout à coup au soleil pour happer une mouche, intriguaient singulièrement la chienne. Parfois, assise sur son arrière-train, le cou tendu, les oreilles en crochet, elle penchait sa tête au-dessus du talus et suivait de l'œil tout ce qui flottait à la dérive.

L'Ornain était argenté par la lumière du soleil filtrant à travers un moutonnement de blancs nuages ; les files de peupliers du quai y étendaient une bande d'ombre bleue, où, çà et là, éclatait le rose vif ou le blanc laiteux d'une fleur aquatique; tandis que, dans les parties en-

soleillées, des nuées de moucherons dansaient au-dessus du courant. En face du jardinet, la large façade du logis Lauverjat éblouissait les yeux de son aveuglante blancheur. Descendant gravement le talus voisin de l'habitation du banquier, une demi-douzaine de canards de Barbarie se mettait à l'eau avec un bruyant trémoussement d'ailes et, sur une seule file, traversaient obliquement la rivière. Tantôt ils plongeaient le cou dans le courant, puis le relevaient avec un voluptueux claquement de bec; tantôt ils nageaient, la queue frétillante, le cou ramassé dans les épaules, leur bec jaune, leur dos d'un vert lustré reluisant au soleil. Ils exécutaient de lentes circonvolutions, passaient d'une rive à l'autre et parfois frôlaient la berge du jardinet oii la Loute, en arrêt, les suivait d'un œil allumé, penchant le cou et retroussant les coins noirs de sa bouche, de

façon à montrer ses crocs aigus et blancs.

Les canards n'en avaient cure. Ils continuaient leur baignade ou poursuivaient leurs perquisitions gourmandes au bord du talus berbeux; de temps à autre, ils lançaient tous en chœur leurs voix nasillardes comme pour narguer la chienne affairée, qui allait et venait fiévreusement le long de l'extrême bord de la terrasse. Pendant ce temps, Onésime et Francinc étaient occupés à émonder les tiges des roses paysannes, autour desquelles bourdonnait un vol de mouches à miel. Tout à coup un plouf! bruyant leur fit tourner la tête... C'était la chienne qui venait de se jeter au beau milieu de la troupe effarée et nasillante des canards.

— Louteî Loute ! s'écria Onésime effrayé.

Mais il était trop tard. La béte nageant avec ardeur donnait la chasse à l'un des

canards et le serrait déjà de très près. L'infortuné avait beau ramer avec toute l'agilité de ses pattes palmées, la chienne redoublait de vitesse et le poussait plus vigoureusement. Elle s'acharnait à cette chasse avec une rage dont on ne l'eût pas crue capable. Francine joignait les mains, partagée entre une violente envie de rire à la vue de l'émoi d'Onésime et un sentiment de crainte pour la sécurité de la Loute, qui se mettait à l'eau pour la première fois.

— Loute î criait Onésime indigné, carogne!... Veux-tu bien venir, bête scélérate !

— Loute! objurguait à son tour Francine d'une voix moitié tendre et moitié courroucée, comme une mère qui gronde son enfant. Qu'est-ce que cela signifie? Ici, tout de suite, mademoiselle!

Mais la Loute, emportée par sa passion, n'écoutait pas plus les prières que les in-

vectives. Acharnée à la poursuite de son canard, elle le poussait vicieusement vers une encoignure de talus, afin de lui couper la retraite. Elle battait Teau nerveusement et gonflait ses joues. Le bout pointu de son museau effleurait déjà la queue du canard, qui se débattait d'avance. A la fin, elle le bloqua entre deux racines de saule. Alors il essaya de plonger pour échapper à son ennemie, mais la LoutC;, plus enragée encore, se mit à nager entre deux eaux et, cognant sa proie contre le saule, lui enfonça ses crocs dans le cou...

Onésime furieux avait sauté dans la rivière jusqu'à mi-jambes. Il saisit la Loute par son collier, prit par les ailes le canard pantelant et les jeta tous deux sur la berge du jardinet, aux pieds de Francine, qui commençait à être dans les transes.

Le canard dcmi-asphyxié, demi-étran-

glé, eut un dernier tressaillement et ne bougea plus. La Loute, pendant ce temps, se secouait insoucieusement, éparpillant une pluie de gouttelettes au soleil. Loin d'être confuse et repentante, elle semblait fîère de son exploit et regardait ses deux amis d'un air vainqueur, en exécutant une sorte de danse sauvage autour de sa victime.

— Misérable ! s'exclama Onésime suffoqué, veux-tu te sauver!... N'as-tu pas honte?.. Elle l'a tué, ajouta-t-il en ramassant le canard, dont le cou pendait piteusement, nous voilà avec une affaire sur les bras ! Que vont dire les maîtres de cette malheureuse bête?

En même temps, il examinait anxieusement le corps du délit, dont le soyeux plumage vert tout ébouriffé portait la trace des crocs delà Loute.

— C'était un canard exotique, continua-

t-il, une espèce rare à laquelle le propriétaire devait attacher du prix... Savez-vous, Francine, à qui ces canards appartiennent?

— Je crois, répondit Francine, qui était devenue prdeje crois... que c'est àM. Lauverjat.

— Les canards du banquier ! . . . Seigneur, mon Dieu! nous allons être dans de beaux draps!... Les Lauverjat ne sont pas endurants.

— Pourvu que mon père n'en sache rien ! reprit Francine, il serait capable de battre la Loute et peut-être de la chasser de chez nous...

— Elle le mériterait, Tinfernale bête, et c'est ce qui lui pend au nez!... Comment cacher cette catastrophe àM. Labrèche?... Il faudra toujours bien que quelqu'un aille chez le banquier rapporter le canard mort et faire des excuses.

— Eh bien! allons-y!

os AU PARADIS DES ENFANTS.

— Chez les Lauverjat? murmura Onésime en bredouillant, je n'oserai jamais!

— J'irai avec vous, insista Francine...

Les Lauverjat ne nous mangeront pas...

D'ailleurs, pour épargner une correction à la Loute, moi, j'irais partout, même chez le préfet!

- — Ah! j'ai été mal inspiré quand je vous ai donné ce chien ! soupira Onésime, qui sentit toutes ses timidités lui remonter au gosier, à la seule idée d'affronter les Lauverjat.

Pourtant il consentit à accompagner Francine. On enferma la coupable Loute dans la boutique, puis tous deux traversèrent lentement le pont, Francine tenant le canard mort enveloppé dans un journal, et ils allèrent sonner à la porte du banquier,

— M"^ Lauverjat est-elle chez elle? demanda la jeune fille au domestique en li-

vrée qui vint ouvrir. — Elle s'efforçait de raffermir sa voix, mais en dedans son cœur battait à grands coups. Quant à Onésime Aubriot, il avait la bouche sèche, et se trouvant incapable d'articuler un mot, il se bornait à admirer l'aplomb de cette petite fille.

Le valet dé chambre toisa dédaigneusement M"' Labrèche, qui était tête nue, et Onésime, dont le pantalon mouillé ruisselait encore, puis il répondit assez sèchement que monsieur et madame achevaient de déjeuner.

Francine se nomma et ajouta qu'elle venait pour une affaire urgente ; le domestique consentit à les laisser pénétrer dans le vestibule, en face d'une large baie ouverte sur une cour ornée de caisses de kuriers-roses puis il alla s'acquitter du message près de ses maîtres. Il reparut au bout de cinq minutes et pria M''*" Labrèche de le suivre.

Il gravit un large escalier de pierre blanche à rampe de fer forgé et Francine emboîta le pas derrière lui. Elle était si émue qu'elle ne remarqua même pas qu'Onésime restait en arrière. Celui-ci, n'ayant pas été invité à monter par le valet de chambre, avait pris le parti de s'abstenir. Cela arrangeait mieux sa timidité, d'autant que son pantalon ruisselant eût singuhèrement compromis la propreté de cet escaher éclatant de blancheur. Il faussa donc compagnie à la jeune fille et s'assit humblement sur une des banquettes du vestibule. Quand Francine entra dans l'antichambre, elle s'aperçut qu'elle était seule. Mais il n'y avait plus à reculer ; le domestique avait poussé le battant d'uneporte et lui indiquait du geste qu'elle devait le suivre. Alors elle pénétra dans une spacieuse salle à manger, très claire, lambrissée de panneaux de chêne enca-

drant des peintures et décorée d"un lustre hollandais, dont les boules de cuivre étincelaient au-dessus d'une table couverte d'un service de dessert.

M. et M"" Lauverjat prenaient le café.

M™° Lauverjat était une femme de trente ans, avec des traits un peu gros et un commencement d'embonpoint ; elle avait de beaux veux noirs, d'abondants cheveux bruns, le teint épais, les lèvres fortes, le menton massif; l'ensemble de la physionomie donnait l'idée d'une personne fantasque et passablement hautaine. Sa toilette du matin, très élégante, faisait ressortir les contours déjà opulents de ses épaules et de son buste. Avec sa natte bien fournie et ramenée en couronne au-dessus de ses bandeaux, elle ressemblait assez à une Cérès antique. M. Jules Lauverjat avait quarante ans, il était brun, de taille moyenne, robuste et svelte à la fois. Des

cheveux coupés en brosse, une barbe fourchue semée de quelques fils d'argent, accompagnaient une figure prudente et distinguée d'homme d'affaires intelligent et mondain; ses lèvres fines souriaient discrètement sous la moustache frisée, les longs cils voilant ses yeux bleus laissaient passer un regard pénétrant et caressant. Les deux époux avaient déjeuné en tête à tête. C'était un ménage sans enfants; M""" Lauverjat, après une couche malheureuse, ayant dû renoncer h tout espoir de maternité.

— Approchez, ma petite! dit cette dernière d'un ton légèrement protecteur, et contez-nous ce qui vous amène.

Francine hasarda quelques pas en serrant convulsivement entre ses mains le journal qui contenait la dépouille du canard, puis elle tourna la tête vers la porte. Le valet de chambre avait disparu en lais-

sant retomber derrière lui les portières qui masquaient les battants. La jeune fille se trouva seule avec les Lauverjat ; elle ne les avait jamais vus de si près, et sa confusion redoubla. Elle devint rouge comme une guigne, baissa les yeux et sentit tout son courage l'abandonner :

— Ohl madame! balbutia-t-elle, je n'oserai jamais!

M. Lauverjat, étonné, releva la tète.

Ayant toujours l'esprit occupé de questions d'argent, il soupçonna d'abord que les Labrèche étaient mal dans leurs affaires et que la petite était chargée de solliciter un emprunt. 11 posa sur la table la tasse qu'il était en train de vider, reprit son masque impassible de banquier et examina froidement Francine.

La jeune fille lui parut très jolie avec ses deux mains ramenées en avant et tenant gauchement le papier qui enveloppait le

canard. Sa robe de coutil gris moulait étroitement ses épaules et sa poitrine déjà harmonieusement arrondie. Ses cheveux châtains, aux nattes entre-croisées au-dessus de la nuque, dessinaient à merveille sa tête petite et mignonnement modelée; ses yeux couleur de bleuet luisaient modestement sous les cils ; l'émotion qui la secouait gonflait ses narines mobiles et faisait frémir ses lèvres très rouges. Il se dégageait de toute sa personne un charme naïf, quelque chose de très pur et de très séduisant. Cela fondit sans doute la froideur du banquier, car sa figure se détendit et, d'une voix encourageante, il dit à Francine en lui montrant une chaise :

— Remettez -vous, mademoiselle, et asseyez-vous!... De quoi s'agit-il donc?

— Oh ! monsieur, reprit-elle avec un sanglot au fond de la gorge, il est arrivé un malheur à l'un de vos canards. . . Tenez, le voici !

AU PARADIS DES ENFANTS. To

En même temps, elle dépliait le journal et exhibait aux yeux des deux époux le corps ébouriffé de la victime de la Loute.

— C'est un de nos Barbaries, et le plus joli! s'écria M'"'' Lauverjat; a-t-on idée d'une chose pareille ?. . . Comment a-t-on pu s'attaquer méchamment à cette pauvre béte?

— On ne l'a pas fait méchamment.' protesta Francine avec des larmes... La Loute n'a pas de méchanceté... Elle est très bonne, au contraire, mais elle a eu un moment de folie et je suis sûre qu'elle son repentdéjà!...

— Qu'est-ce que c'est que la Loute .^ demanda M""' Lauverjat, intriguée.

— C'est ma chienne, madame!

— Oh ! s'exclama en riant le banquier, votre chienne!... Je n'y étais pas du tout... Vous en parliez comme d'une personne.

— C'est que la Loute a autant d'esprit

qu'une personne... Elle est tendre, caressante et si futée!... Nous nous aimons comme deux amis et nous ne pourrions plus nous séparer... Quand elle a eu tué votre canard, j'ai pris peur... Si mon père venait à savoir ce qu'elle a fait, il serait si en colère qu'il chasserait laLoute!... C'est pourquoi j'ai préféré venir tout de suite vous trouver, monsieur et madame, pour vous supplier de nous pardonner... Si je pouvais vous dédommager en quelque manière de l'ennui que nous vous avons causé, disposez de moi... Je me mettrai en quatre... Pourvu seulement que papa ne sache rien, car il se vengerait sur la Loute et j'en mourrais de chagrin.'...

Le banquier et sa femme avaient écouté avec un sourire indulgent le discours ému de Francine. Elle les avait amusés et sa cause était gagnée.

— Elle est tout à fait gentille I murmura

M""" Lauverjat en quittant ses airs de grande dame et en lançant un regard de côté à son mari... Ne vous désolez pas, mon enfant, dit-elle à Francine, c'est un petit malheur, et votre père n'en saura rien. Maintenant asseyez-vous et prenez un doiiît de liqueur pour vous remettre...

Jules, offre-lui de l'anisette.

— Grand merci, madame, vous êtes trop bonne, répondit Francine confuse, il faut que je parte... M. Onésime m'attend en bas et je suis sûre qu'il s'impatiente.

— Qui ça, M. Onésime? demanda le banquier.

— M. Onésime Aubriot.

— Ah! le fils du juge de paix, s'écria M. Lauverjat avec un sourire légèrement moqueur.

— Oui, c'est notre meilleur ami... C'est lui qui m'a donné la Loute ; bien qu'en ce moment il soit très irrité contre elle, à

cause du canard, il Faime beaucoup, au fond, et il faut que j'aille le rassurer...

M""' Lauverjat ne voulait plus laisser partir M^'° Labrèche. La jeune fîUe l'intéressait Dans sa grande maison sans enfants, elle était sevrée de distractions et, en dehors des visites de cérémonie qu'elle échangeait avec les dames de la société de Juvigny, elle n'avait pas d'intimité. Elle arrivait à cet âge où les femmes qui n'ont pas les préoccupations et les plaisirs de la maternité, éprouvent le besoin de protéger quelqu'un, de remplacer par un faux-semblant quelconque les affections naturelles dont elles ont été frustrées. La naïveté de Francine lui plaisait. Elle la questionnait curieusement sur son genre de vie, sur ses occupations, sur ses goûts. Les réponses ingénument spirituelles de M'^' Labrèche l'amusèrent; elle s'étonna de ne l'avoir pas remarquée aupara-

vant, la complimenta sur sa bonne grâce et sa gentillesse, bref elle finit par rengager à la venir voir en voisine.

— Oui, ajouta M. Lauverjat en se levant pour retourner à ses affaires, et vous nous amènerez la Loute î... Il est juste que nous fassions connaissance avec cette remarquable personne, qui force les canards à la nage...

Quand Francine redescendit l'escalier, elle avait la mine épanouie et triomphante.

Elle trouva Onésime, qui trompait son ennui en séchant ses jambes au soleil, devant les lauriers-roses de la cour du banquier.

— Eh bien! dit-il, j'ai cru que vous ne redescendriez pas et que les Lauverjat vous avaient gardée comme otage!... Comment cela s'est-il passé?

— Très bien, répondit Francine, j'ai plaidé la cause de la Loute et je l'ai gagnée.

Dès qu'ils eurent quitté le logis du banquier, elle conta en détail à M. Aubriot toute sa conversation avec M. et M""" Lauverjat. Elle ne tarissait pas sur l'amabilité du mari et de la femme, sur l'accueil qu'elle avait reçu et sur les avances qu'on lui avait faites.

— Ce sont d'excellentes gens, dit-elle en terminant, et j'ai promis de leur amener la Loute...

Onésime secoua la tête d'un air mécontent.

— Il y a un auteur, je ne sais plus lequel, murmura-t-il, qui a dit qu'on n'attrape rien de bon à fréquenter chez les grands... C'est le pot de terre et le pot de fer... Si vous voisinez avec eux, vous n'en aurez que des désagréments.

Francine le regarda de travers, en se demandant s'il était sincère et si la jalousie ne lui inspirait pas ces préventions

AU PARADIS DES EMANTS. 8i

malveillantes. Néanmoins, il fut convenu entre eux qu'on tairait au père Labrèche l'histoire du canard. Lorsque Tancien garde revint de sa tournée quotidienne, on se borna à lui conter que AP' Lauverjat, ayant été témoin des gentillesses de la Loute, s'était prise d'un caprice pour la chienne et avait engagé Francine à la lui amener.

M. Labrèche trouva cela tout naturel.

Au rebours d'Onésime, il fut enchanté de voir des relations s'établir entre sa fille et les richards du bout du pont; sa vanité en fut flattée ; il poussa très fort Francine h cultiver la connaissance des Lauverjat et, pour lui en faciliter les moyens, il s'offrit même à garder la boutique, pendant que la jeune fille irait rendre visite à la femme du banquier.

Quelques jours après, Francine présenta à M""" Lauverjat la Loute, dont la drôlerie

82 AU PAKADIS DES EA'FANTS.

obtint un franc succès et qui fut admise à partager la faveur dont jouissait sa maîtresse. — Comme toutes les femmes désœuvrées et qui trouvent les journées longues, M"'^ Lauverjat était sujette h de prompts engouements. Le naturel et la naïveté de Francine, l'originalité de la chienne, renchantèrent tellement que bientôt elle laissa à peine passer deux jours sans envoyer chercher la jeune fîUe, qu'elle gardait chaque fois à dîner. — LaLoute, qui était toujours de la fête, s'habitua très vite à cette façon de vivre. La maison lui semblait bonne et elle ne demandait qu'à y retourner. Elle en connaissait très bien le chemin, et, quand sonnait l'heure à laquelle on se rendait d'habitude chez les Lauverjat, elle était toujours prête la première. Plantée devant Francine, elle lui montrait la porte d'un signe de tête et aboyait impatiemment, ayant l'air de dire :

AU PARADIS DES ENFANTS. 8:i

(( Mais dépèche-toi donc, tu sais bien qu on nous attend là-bas ! . . . »

Ce fut ainsi que, peu à peu, l'intimité s'établit entre M'" Labrèche et la maison du banquier. On ne voyait guère M. Lauverjat qu'à l'heure du dîner, mais luimême paraissait très satisfait du nouvel ordre de choses. Sans trop s'en rendre compte, il trouvait que, depuis l'introduction de Francine, la maison avait un air de gaîté qui ne lui était pas habituel. La présence de la jeune fîUe rompait la monotonie du tête-à-tête conjugal et, au fond, il n'en était pas fâché. — Dans la ville, il avaitla réputation d'être un excellent mari, vivant beaucoup en famille, se dérangeant rarement, fréquentant fort peu le cercle et s'occupant entièrement de sa banque.

Mais si pénétré qu'il fût de ses devoirs conjugaux, il n'était pas insensible aux grâces d'une jolie figure. La jeunesse de Francine

mettait un rayon de soleil dans Fatmosphère un peu grise de cet intérieur, et, insensiblement, M. Lauverjat en arrivait à trouver que quelque chose manquait au confort du dîner, quand M'^" Labrèche n'y assistait pas. — Les jours où elle devait venir, il quittait son cabinet de travail plus tôt et avec plus d'empressement; il faisait un brin de toilette avant de monter, et se surprenait à fredonner gaîment, en entrant dans le petit salon où Francine et sa femme travaillaient ou jasaient en attendant l'heure de se mettre à table. — Si cependant quelqu'un lui eût dit qu'il s'exposait à un danger quelconque en se laissant aller à la douce habitude de vivre dans le voisinage d'une très jolie fille de dix-huit ans, il se serait fâché tout net, car il se piquait d'avoir des principes très corrects et il n'admettait pas qu'on plaisantât en matière- de fidélité conjugale.

AU PxVRADIS DES ENFANTS. 80

In soir où Francine dînait chez le banquier, au moment où Ton achevait le dessert, M"' Lauverjat, dont les parents habitaient Juvigny, fut brusquement appelée près de sa mère qui se trouvait indisposée. I^]lle se leva de table précipitamment en priant Francine de tenir compagnie à M. Lauverjat jusqu'à son retour, car elle comptait être revenue à la maison avant la nuit.

Le valet de chambre s'était retiré après avoir servi le café et les liqueurs. M^^^ Labrèche et le banquier demeuraient pour la première fois en tête à tête. Pendant le dîner, la conversation avait été fort animée : elle tomba subitement. M. Lauverjat intimidait toujours un peu la jeune fille, et luimôme se sentait presque embarrassé de trouver un sujet d'entretien. 11 s'était levé et fumait, appuyé contre la barre de la fenêtre ouverte. A l'autre bout de la pièce.

Francine jouait avec la Loute, qu'elle lantalisait en la forçant de contempler longuement, sans y toucher, un morceau de sucre posé à l'extrême bord de la table. De temps à autre, elle lançait un coup d'œil espiègle dans la direction du banquier, comme pour le prendre à témoin de la gourmandise éhontée de la chienne. Celui-ci souriait, attentif aux moindres gestes de la jeune fille. Sa silhouette élégante et svelte se découpait sur le ciel dont l'azur commençait à verdir, et, tout en le regardant, Francine se disait à part soi que M. Lauverjat ne paraissait certainement pas avoir quarante ans ; — il était presque du même âge qu'Onésime et cependant il avait l'air bien plus jeune...

Tandis qu'elle se livrait à cette comparaison mentale, le banquier continuait à l'examiner à travers la fumée bleue de son cigare. Il subissait inconsciemment le charme des mouvements gracieux et des

mines espiègles de la jeune fille. Ses yeux s'arrêtaient avec complaisance sur les lignes souples du corsage, sur les inflexions du cou et le mignon profil de Francine. H en éprouvait une sorte de griserie et finissait à son tour par être tantalisé devant cette jeunesse fraîchement épanouie , comme la Loute l'était devant le sucre. Il était pris du désir de se rapprocher d'elle, d'effleurer de la main les nattes brunes et les bras ronds de M^^^ Labrèche : puis il se reprochait sévèrement cette fantaisie doublement coupable, de la part d'un homme marié, à l'égard d'une jeune fille conliée à sa garde.

Le crépuscule tombait peu à peu par les larges baies des fenêtres ; le silence de la salle à manger n'était interrompu que par la sonnerie lente d'une cloche de couvent, par les rires étouffés de Francine et les aboiements secs de la Loute. Celle-ci, as-

sise sur une chaise^ le cou en avant, les oreilles couchées, ne quittait pas des yeux le morceau de sucre et ébauchait de comiques grimaces, en passant sa langue sur son nez humide de sensualité.

— Vous êtes cruelle avec la Loute, dit tout à coup M. Lauverjat en jetant son cigare et en s approchant de M^^® Labrèche ; vous lui faites subir un supplice dont vous n'avez pas idée!

11 était maintenant à côté de Francine et, s'emparant du sucre, il le présentait à la chienne ; mais, soit que celle-ci se défiât de l'offre d'un étranger, soit que Todeur du cigare dont les doigts de M. Lauverjat étaient imprégnés, lui fût particulièrement désagréable, elle détournait la tête avec des mines boudeuses.

— Ah! s'écria Francine en riant, la Loute est capricieuse, elle ne veut rien de vous... Donnez-moi le sucre et vous verrez

comme elle le prendra sans se faire prier.

Elle voulut ressaisir le morceau de sucre, mais M. Lauverjat le levait en lair à mesure qu'elle tendait le bras pour s'en emparer. On eût dit qu'il cherchait à la pousser à une sorte de lutte pour le reconquérir. En effet, les deux mains de Francine enveloppèrent un moment celle que le banquier tenait levée ; il rapprocha à son tour son autre main et, pendant quelques secondes, les doigts de la jeune fille furent emprisonnés dans les siens. Puis soudain, comme s'il eût craint de succomber à une secrète tentation, M. Lauverjat laissa tomber le sucre et se recula. En même temps, leurs regards se rencontrèrent et Francine se sentit gênée par l'intensité de l'éclai des yeux du banquier. Elle jeta le morceau de sucre à la Loute ; puis, s'éloignant de la table :

— Voici la nuit, murmura- t-elle, et mon père doit trouver le temps long après moi ; il faut que je m'en aille... Au revoir, monsieur, souhaitez le bonsoir de ma part à M°^° Lauverjat.

Elle passa dans le petit salon, se coiffa et, prenant une dernière fois congé de son hôte, elle partit avec la Loute sur ses talons.

Resté seul, M. Lauverjat alluma un second cigare et s'accouda à la fenêtre. Il était un peu honteux de s'être laissé aller h un acte, innocent en soi, mais auquel la préméditation donnait un caractère vaguement illicite ; — et, en même temps, il éprouvait une volupté trouble et très douce, en sentant encore sur ses doigts l'impression des petites mains de Francine.

L'omnibus de Saint-Servan descendait lourdement les rues abruptes et étroites de cette petite ville. Tout à coup, au fond du couloir obscur d'une ruelle, une bande d'un bleu éblouissant resplendit dans le noir des murailles nues, — c'était la mer. — L'omnibus roula encore pendant quelques minutes, contourna un massif de maisons, puis s'arrêta au pied d'une vieille tour d'un gris doré, assise sur un banc de rochers. On était arrivé à la cale de Saint-Servan. Francine descendit d'abord de l'intérieur du véhicule, avec la Loute en laisse; puis

elle tendit la main à M'^^ Lauverjat, qne suivaient une femme de chambre et une cuisinière encombrée de paquets. Le groupe des voyageuses s'arrêta un moment, ébloui, devant la nappe bleue de la baie semée de paillettes d'argent qui scintillaient aux lueurs du matin. La Loute, à laquelle on avait ôté sa laisse, bondit sur les pierres de la cale et courut vers la mer qui en baignait l'extrême bord. Elle n'avait jamais vu tant d'eau, et comme sa longue captivité durant le voyage l'avait altérée, son premier soin fut d'aller avec candeur étanchersa soif dans cette belle onde transparente ; mais à peine en eût-elle lapé une gorgée qu'elle la rejeta avec une grimace, et déçue par l'amertume de l'eau salée, elle se mit à aboyer violemment des reproches à la mer. Francine riait, en plaignant la chienne de sa déconvenue, et tout en la consolant, elle ouvrait de grands yeux

pour contempler ce spectacle si nouveau pour elle.

M^^ Lauverjat, blasée sur les beautés (les paysages maritimes, jouissait surtout de l'enthousiasme et de Témerveillement de sa petite amie. Elle ne pouvait plus se passer de Francine ; leur intimité s'était resserrée davantage depuis le printemps, et, quand était venu le mois d'août, c'est elle qui avait vivement insisté pour que la jeune fille raccompagnât aux environs de Dinard, où le banquier avait loué une villa. Elle avait représenté à M'^^ Labrèche que ce voyage lui serait une distraction salutaire; en outre, elle avait insinué au père Labrèche qu'un séjour au bord de la mer serait excellent pour la santé de sa fdle, et elle avait triomphé des résistances du vieux garde en sollicitant la compagnie de Francine comme une grâce : — M. Lauverjat, retenu à Juvigny par ses alVaires, ne pourrait la

rejoindre à Saint-Enogat que vers la fin d'août; jusque-là elle serait condamnée à rester seule, si la jeune fille ne lui rendait pas le service de l'accompagner. — Ce dernier argument flattait trop la vanité de l'ancien forestier pour qu'il y résistât. Il était fier, lui chétif, d'être sollicité par de gros hères comme les Lauverjat, et de se trouver en mesure de leur être utile. Il finit par consentir au voyage de sa fille, et il s'arrangea avec une voisine qui promit de s'occuper du ménage et de tenir le magasin pendant toute la durée de l'absence de Francine.

Quant à cette dernière, elle avait dit oui immédiatement, à la seule condition qu'on emmènerait la Loute. Cette question une fois résolue affirmativement, elle s'était préparée gaîment au départ.

Une seule personne avait vu ce projet de voyage d'un mauvais œil et avait formulé

des objections. C'était Onésime Aubriot.

En premier lieu, il se désolait d'être obligé de se séparer de Francine et de la Loute pendant deux grands mois ; il s'était tellement habitué à les voir et à les aimer toutes deux, qu'il lui semblait qu'en les emmenant, on allait lui arracher une part de lui-même. En second lieu, par principe, il détestait les voyages; enfin, il n'augurait rien de bon de cette fréquentation de Francine avec des gens d'une autre condition.

— Il n'y a pas de petit chez soi, répétail-il à Labrèche et à sa fîUe, et mieux vaut manger un morceau de pain au coin de son feu, que se nourrir de rôti chez les autres... On ne dort bien que dans son propre lit, et d'ailleurs les feuilles publiques sont pleines d'accidents de chemin de fer. \e me dites pas que les bains de mer sont nécessaires à la santé!... Nos pères

ne les connaissaient pas, ils se baignaient dans rOrnain et ne s'en portaient pas plus mal... Les Lauverjat abusent de vous; ils vous plient déjà à tous leurs caprices de grands seigneurs, et vous verrez que tout cela vous amènera de la tablature...

Mais Francine l'interrompait en lui mettant gentiment la main sur la bouche :

— Taisez-vous, grand égoïste, répliquait-elle, vous devriez vous réjouir au contraire de ce voyage qui me permettra de voir du pays, et vous devriez remercier les Lauverjat d'avoir la bonté d'emmener la Loute... Vous serez bien heureux, cet hiver, d'avoir à écouter toutes les belles histoires que je vous raconterai sur la Bretagne et la mer !

A quoi Onésime, comme dans la fable des Deux Pigeons, répondait par un profond soupir. Ce fut très tristement qu'il prit congé de la jeune fille à la station du

AU PARADIS DES ENFA.NTS. 07

chemin de fer. Franeine, de son côté, eut le cœur gros pendant quelques heures ; mais à son âge on ne ressent pas vivement les tristesses de la séparation, et Tattrait de la nouveauté fait évaporer les larmes des adieux aussi rapidement que le soleil d'été sèche les gouttes de pluie sur les feuilles des arbres. Lorsqu'elle mit le pied sur le bateau à vapeur qui fait le service entre Saint-Servan et Dinard, elle songeait encore certainement à Onésime et h Labrèche, mais le petit monde du Paradis des Enfants ne lui apparaissait plus que dans un lointain baigné de soleil. Le regret de la maison absente s'adoucissait à mesure que les brumes matinales s'enlevaient, et que la nappe argentée de la mer s'élargissait au loin comme un pays merveilleux.

Devant elle, au delà de la Rance vaporeuse et du bras de mer éblouissant, Dinard dressait en pleine himière ses jardins en

terrasses, ses maisons blanches aux toits rouges, étagées parmi des bouquets de liguiers et des buissons de roses. Derrière, la tour du Solidor fuyait dans le clapotement des vagues; tandis que sur la droite, Saint-Malo émergeait, avec ses remparts massifs, ses vieux hôtels aux vitres étincelantes et la svelte flèche de son clocher de pierre. Les rochers avaient de belles teintes dorées, les mouettes blanches passaient en rasant le flot du bout de leur aile, une brise salée et fraîche rougissait les joues de la jeune fille et lui soufflait comme une recrudescence de vitalité, pendant que sur le pont du bateau une bande de musiciens jouait des valses. — Francine se croyait transportée positivement dans un monde enchanté , dans un de ces pays bénis du ciel , dont parlent les livres de voyages et qu'elle croyait n'exister que bien loin, sous le ciel de l'Orient et des tropiques. Tout était

nouveau pour ses yeux ébaubis : l'étendue et le mouvement de la mer, les formes étranges des rochers, la physionomie des villes trempant leurs murailles dans l'eau, la végétation plus touffue et plus foncée en couleur que celle des vignobles de Juvigny; enfin les costumes et les façons de parler de cette population de marins et de pêcheurs.

Sur la jetée de Dinard, un omnibus prit les voyageuses et leurs bagages et les déposa, vingt minutes après, devant la villa louée à Saint-Énogat par le banquier.

Cette villa, nommée tout simplement Iv Chalet, était située sur un banc de rochers qui domine la petite anse du Port-Riou. Le jardin, semé de résédas et de roses, descendait par des terrasses successives jusqu'aux anfractuosités de la plage. Des fenêtres, le regard embrassait une vaste étendue de mer et de côtes dentelées, de-

puis le bleu promontoire du cap Fréhel, jusqu'aux bruns, enrochements de Saint- Malo. Les vagues moutonnaient blanchissantes autour des îlots d'Harbour et de Cézembre ; elles s'apaisaient par places et se coloraient d'une belle teinte d'un vert laiteux, puis elles accouraient de nouveau en lames courtes, frangées d'écume, et venaient s'arrondir mollement sur la plage avec une clameur mélancolique sans cesse renouvelée. — C'était si sauvagement beau et si extraordinairement attirant, que Francine, effarée et charmée à la fois, n'en pouvait plus détacher ses yeux...

La vie qu'on menait au Chalet était pacifique et délicieuse dans sa monotonie.

Tous les matins. M"''' Lauverjat prenait son bain en compagnie de Francine, tandis que la Loute allait et venait sur la plage, aboyant contre les vague s qui l'empêchaient de rejoindre les deux baigneuses. Après le dé-

jeûner, M"'^ Lauverjat faisait la sieste. Comme toutes les femmes que l'embonpoint menace, elle était dormeuse et ne se sentait pas la force de réagir contre une paresseuse disposition que Texercice seul aurait pu combattre. Abandonnée à elle-même, Francine partait sous l'escorte de la Loute et explorait le pays en tout sens. — Tantôt, à marée basse, elle suivait la plage et pendant des heures s'amusait des étonnements de la chienne. La Loute courait au-devant des vagues, puis, brusquement arrosée par une lame, secouait ses pattes et aboyait avec colère. D'autres fois, elle s'arrêtait en contemplation devant une méduse échuoée sur le sable : elle tournait avec curiosité autour de cettegélatinebleuâlre, la flairait bruyamment, puis tout à coup, avec ses pattes de devant, elle creusait frénétiquement un rou et y enterrait la méduse avec une acti-

vite comique. — Tantôt, parles sentiers de la falaise, la jeune fille poussait jusqu'en vue de Dinard et, des hauteurs qui dominent la baie de l'Ecluse, examinait le va-et-vient mondain de la plage du Casino. — De belles dames aux toilettes de fantaisie causaient et lorgnaient, assises en cercle; des baigneuses aux costumes très collants, montrant sans embarras leurs bras et leurs mollets nus, sortaient des cabines roulantes et se jetaient dans la mer; — de grandes filles, mêlées à des jeunes gens, jouaient au croquet sur le sable. — Francine, habituée à la vie correcte et prude de sa petite ville, était choquée des allures libres et quasi immodestes des gens qui composent le grand monde, et elle s'en revenait à la fois scandalisée et troublée par le spectacle de ces messieurs et de ces dames nageant demi-nus et jouant ensemble dans la mer.

AU PARADIS DES ENFANTS. lOL^

Au remue-ménage élégant et tapageur de la plage du Casino, elle préférait les paysages solitaires et fleuris des bois qui environnent Saint-Énogat. Elle s'égarait avec bonheur sur le gazon des chemins creux enguirlandés de chèvrefeuilles, et parmi les châtaigneraies aux troncs enfouis dans les bruyères violettes. Ces verdoyantes solitudes, du fond desquelles on apercevait de temps à autre les lointains bleus de la mer, lui rappelaient les bois de la plaine de Véel et ramenaient sa pensée vers le paisible logis du Paradis des Enfants. Elle songeait alors au père Labrèche, qui devait bien s'ennuyer, tout seul, le soir, dans la petite maison du pont Notre-Dame, et elle se demandait ce que dirait Onésime s'il pouvait voir ce monde si étrange de la mer et de ses hôtes.

Elle avait écrit à son père pour lui faire part de ses émerveillements. Ce fut Onéshne

qui lui répondit. Heureuse d'avoir enfin des nouvelles du pays, elle montra l'enveloppe à laLoute qui la flaira longuement, et qui y reconnut sans doute l'œuvre de son vieil ami l'avocat, car, après avoir remué la queue, elle se mit à aboyer joyeusement, et toutes deux, s'échappant du Chalet, allèrent se coucher dans un creux de falaise, où Francine lut l'épître d'Onésime Aubriot.

Voici qu'il écrivait :

« Juvigny, ce l^r août 186..

<( Ma chère enfant,

« M. Labrèche et moi, nous avons appris avec satisfaction que vous étiez arrivée sans encombre à votre nouvelle résidence et que la Loute n'avait pas trop souffert de ce pénible voyage. Monsieur votre père, n'aimant plus beaucoup à écrire, m'a

AU PARADIS DES ENFANTS. lOo

chargé de tenir la plume à sa place et je m'acquitte avec grand plaisir de cet agréable mandat. Nous sommes enchantés de savoir que vous vous amusez au bord de rOcéan et que voire santé n'est pas éprouvée par le régime insolite des bains de mer. Néanmoins, soyez prudente, car dans le voisinage de cet élément perfide, je me suis laissé dire que les accidents sont fréquents. Surveillez bien la Loute; avec ses témérités et ses allures capricieuses, cette bête est assez étourdie pour s'élancer dans les Ilots. Enfin je vous recommande de ne vous risquer sur aucun bateau ou nacelle. J'ai lu dans les récits des voyageurs que les vents changent subitement, dès qu'on a quitté la terre, et qu'alors ces coquilles de noix courent risque d'aller se briser contre des récifs. — 11 y a d'autres dangers, ma bonne fille, contre lesquels je voudrais vous prémunir également. Bien que je n'aie pas

grande expérience de ces choses-là, je suis cependant assez avancé en âge pour ne pas ignorer à quels périls peut être exposée une jeune personne qui voyage seule, loin de Faile de son père ou de sa mère. J'ai ouï dire que le monde des bains de mer abonde en plaisirs corrupteurs et en mauvaises compagnies. Ne vous laissez point séduire par les tentations des premiers, ni entraîner à la fréquentation des secondes. Détournez vos yeux de ce spectacle licencieux, et veillez sur vos moindres démarches avec une sage circonspection. Je sais bien que vous êtes sous la garde de M™' Lauverjat, dont le caractère est éminemment honorable et à laquelle M. Labrèche et moi nous vous prions de présenter nos respectueuses civilités; mais, selon mon humble avis, si l'on veut être bien gardé, il faut commencer par se garder soi-même. Je vous sais trop raisonnable, du reste, pour ne pas

suppléer, par un redoublement de vigilance et de sagesse, à votre inexpérience de la vie.

a Je termine cette lettre déjà longue en vous mandant les quelques nouvelles locales qui peuvent vous intéresser. Nos santés sont bonnes ; il n'en est pas de même de celle de nos vignes. Le jour de la Saint- Dominique, nous avons eu ici un violent orage accompagné de grêle , qui agriè vement endommagé les raisins et compromis la vendange. La foudre est tombée sur le gros arbre du Pàquis et le ruisseau du Naveton a débordé dans les caves du faubourg.

AL Labrèclie me charge de vous dire qu'il a renouvelé la commande de jouets chez le fabricant de Paris, en vue de la Sainl- INicolas prochaine, et qu'il a vendu nombre de balles et de cerceaux depuis le commencement des vacances. Tout va bien, et n'étail que nous nous ennuyons après vous.

la maison serait en bon état de prospérité. — Au revoir, ma chère enfant : nous vous embrassons tendrement. Caressez pour moi la Loute, et n'oubliez pas de lui mettre sa laisse quand vous irez avec elle dans la campagne. Vous savez que lorsqu'elle est en présence des poules, cette bête ne se connaît plus, et l'air de l'Océan doit encore surexciter ses instiucts pervers. Le séjour de la mer n'est bon pour personne et il me tarde de vous en voir revenir toutes deux. Je vous embrasse encore une fois de tout cœur.

« OnÉSIME AUBRIOT, « Avocat, »

Cette naïve épître d'Onésime fît à la fois sourire et pleurer Francine. Dans un moment d'attendrissement, elle prit la tête de la Loute et y posa un bon baiser à l'intention de l'avocat.

Les craintes exprimées par ce dernier semblaient à Francine purement chimériques ; les plaisirs du casino de Dinard ne tentaient nullement la jeune fdle et elle entendait sans envie, du haut de la falaise, la musique des fêtes qui s'y donnaient. Et pourtant Onésime n'avait pas eu tort de s'alarmer, car elle subissait inconsciemment riniluencc du milieu nouveau où elle vivait. Ses pensées et ses sensations n'étaient plus les mêmes, dans le chalet de Saint-Enogat, que dans la tranquille maison du quartier Notre-Dame, parmi le peuple innocent des jouets d'enfants et à l'abri de la petite chapelle qui se dressait à mi-chemin du pont. En même temps que des horizons non encore entrevus s'ouvraient devant ses yeux, des rêves plus tumultueux agitaient son sommeil. Involontairement son attention était sollicitée par les incichMits particuliers à

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la libre existence des bains de mer : — flirtations de jeunes hommes et de jeunes femmes au long des chemins creux qui avoisinent la plage; — couples mystérieux cachant leurs furtives amours dans quelque villa perdue au bord de la côte. — Ces choses si peu familières forçaient son esprit de s'arrêter à des pensées qui ne lui étaient jamais venues, qui lui faisaient monter le rouge au visage et qui la retenaient rêveuse au bord des sentiers. La nature elle-même semblait s'associer à la vie mondaine pour modifier l'état de son âme. Les étangs miroitants et calmes, au fond de la verdure touffue des hêtres et des châtaigniers, entraînaient sa rêverie vers des profondeurs insondées jusque-là ; les sources s'écoulant goutte à goutte dans les prés, sous un enchevêtrement de ronces et de chèvrefeuilles épanouis, avaient des susurrements câhns

comme des tendresses qu'on se murmure h l'oreille; les sentes étroites, herbeuses, au-dessus desquelles se recourbent les branches feuillues et dans l'ombre desquelles on voit çà et là rougir une digitale, lui donnaient une sensation de solitude et lui faisaient désirer de s'y promener au bras d'un ami inconnu ; le souffle de la mer, chargé d'odeurs â^lines et toniques, l'enveloppait comme d'une robuste caresse et lui infusait un sang ])lus vif dans les veines.

Pour la première fois, l'idée de l'amour préoccupait Francine. Tout en cheminant, solitaire dans la campagne, avec la Loute sur ses talons, elle y pensait longuement et s'adressait d'inquiétantes questions sur les caractères de ce sentiment mystérieux. La nuit, devant sa glace, en dénattant ses cheveux, elle y pensait encore, et, en constatant qu'elle était jolie, jeune.

dans la fleur de sa beauté, efle se demandait si elle aimerait un jour, si elle serait aimée et comment tout cela viendrait? — Elle n'avait jamais lu de romans ; elle n'avait jamais eu à subir les confidences d'une amie trop précoce ou déjà dépravée ; toujours elle avait vécu chastement entre son père et Onésime, qui, tous deux, lorsqu'ils causaient devant elle, poussaient jusqu'au scrupule le respect qu'on doit à une jeune fille. Elle était donc restée jusque-là aussi pure et aussi intacte qu'une fleur dans le bouton fermé. xMais l'amour est semblable à certaines plantes dont le mode d'éclosion et de reproduction demeure toujours obscur, même aux yeux des plus savants. Il germe sans le secours apparent d'aucun élément extérieur. Ni la solitude, ni les barrières que dresse l'éducation, ni les principes religieux n'y peuvent rien. Il éclôt à son heure, on ne

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sait comment et par quelle voie, mais il éclôt et nulle précaution humaine ne peut l'empêcher de croître. Comme toutes les forces de la nature, son origine est mystérieuse et sa force d'expansion, incalculable.

Pendant que ce travail latent s'opérait dans l'ame de Francine, M. Lauverjat annonçait sa prochaine arrivée au Chalet. Ses affaires lui laissaient quelques semaines de répit et il comptait les passer à Saint-Enogat avec sa femme, qu'il devait ramener à Juvigny vers la fin de septembre. Il arriva un matin et parut d'abord fort heureux de se retrouver eu lamille après cette séparation d'un mois. Pourtant, au bout de deux ou trois journées passées en causeries amicales et en promenades le long de la plage, il acconhi un peu plus d'attention à Francine, qui s'était tonne disrrèt(Miient à l'écart el

semblait s'effacer le plus possible afin de ne point troubler le tête-à-tête des deux époux. 11 l'interrogea sur la façon dont elle passait son temps et quand elle lui eut conté ses promenades solitaires, il se récria :

— Mais cela manque absolument de gaieté et il me semble que vous ne mettez pas à profit les distractions qu'offre le voisinage de la mer : il y a les promenades en barque, la pêche aux crevettes à marée basse, que sais-je?

— Francine, répliqua M""^ Lauverjat.

ne pouvait se livrer toute seule aux plaisirs dont tu parles, et moi, je n'ai pas le moindre goût pour les exercices violents, mais, maintenant que te voici, tu pourras lui servir de chaperon.

— Entendu ! reprit le banquier, je vais me procurer des filets; demain, la mer est basse à neuf heures et nous partirons

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dès le matin pour la pêche... Qiren ditesvous, mademoiselle Francine?

La jeune fille demanda comment on procédait à cette pêche aux crevettes.

— On suit les rigoles que la mer creuse dans les goémons en se retirant, on patauge dans les flaques, on retourne les pierres où se cache le bouquet. . . C'est très amusant!... Par exemple, comme on a de Teau jusqu'aux genoux, il faut se mettre en costume de bain.

Francine rougit à la pensée de paraître aux yeux du banquier dans cette toilette sommaire et M™' Lauverjat devina son embarras.

— Le costume vous effraie! dit-elle, rassurez-vous... Ici on y est habitué et cela ne choque personne.

— C'est peut-être le tête-à-tète avec moi qui effraie M'^' Francine, ajouta le banquier en riant... Ma barbe, qui commence

à grisonner, devrait lui inspirer confiance . . . D'ailleurs, nous emmènerons la femme de chambre qui nous aidera à soulever les pierres.

Le lendemain matin, Francine, escortée de la femme de chambre, rejoignait M.

Lauverjat sur la plage de Port-Riou. Le banquier avait procédé avec une certaine coquetterie à son costume de pêcheur : il avait passé un veston par-dessus son maillot rayé de blanc et de bleu; un béret coiffait sa tête fine et déjà hâlée ; ses jambes brunes et nues jusqu'au genou faisaient saillir le modelé très ferme des mollets. Appuyé sur son filet, il regardait avec une certaine satisfaction la jeune fille à laquelle son costume de bain hséré de rouge seyait à merveille. Elle arriva près de lui, un peu gênée par ce regard masculin qui tombait sur ses jambes et ses bras nus. Il la salua, lui tendit un filet, et, la précédant sur le

sable, il la guida dans la direction d'un rocher qu'on appelle le Vidé.

Le ciel était couvert; la mer fumeuse el d'un vert laiteux s'était retirée très loin : les rochers ressortaient en noir sur la brume ; les îlots de Harbour et de Cézembre disparaissaient presque, noyés dans une buée grise qui allait se fondre peu à peu dans le violet noir et lourd des nuages amassés à l'horizon. Dans le brouillard, on entendait au loin le cri des courlis épars sur la grève ou parmi les blocs rocheux de la falaise. — La pèche commença et bientôt Francine fut toute au plaisir de barboter dans cette eau tiède qui lui caressait doucement les jambes, de surprendre sous les pierres les crevettes nageant entre deux eaux et qu'un adroit lour de main poussait dans le filet. Peu à peu l'animation de la pêche établit entre elle et son compagnon une famih'arité iii-

iiocente et elle perdit l'embarras que lui avait causé tout d'abord le décolleté de son costume. Ils s'avançaient de plus en plus vers les roches, et la brume blanche qui les entourait faisait autour d'eux une complète solitude; ils avaient perdu de vue la femme de chambre qui cheminait lentement, glissant sur le goémon et fort gênée par ses jupes qu'elle était obligée de maintenir avec ses mains. Ils arrivèrent ainsi à un endroit où un courant plus large et plus profond les séparait du rocher. Francine n'osait s'y risquer. Alors lestement le banquier la prit dans ses bras et traversa la flaque avec lenteur. Instinctivement la jeune fille, un peu épeurée, avait posé un de ses bras sur les épaules de Lauverjat et il pressait contre sa poitrine le buste jeune et souple dont il sentait les battements de cœur. Ayant gagné l'autre bord, il la déposa sur une roche

plate et resta dans l'eau jusqu'à mi-jambes, moins pour reprendre son souffle que pour se remettre de l'émotion que lui avait causée le contact étroit avec ce corps féminin.

Toute rouge et confuse, les cheveux à demi dénoués, les yeux brillants, Francine se tenait debout sur la pierre. Lauverjat la voyait se détacher de la paroi sombre du rocher, avec ses bras blancs, nus jusqu'au-dessus du coude et tout ruisselants de gouttelettes amères. Il trouvait Francine adorablement séduisante; il sentait que s'il allait s'asseoir près d'elle, sur cette pierre étroite, il ne serait plus maître de lui et ne pourrait résister au désir de la serrer une seconde fois dans ses bras.

A travers l'émotion sensuelle qui venait de le secouer, il vit clairement quelles seraient les conséquences de sa témérité s'il s'exposait de nouveau à la tentation. lire-

fréna donc le désir violent qui le poussait à se rapprocher de Francine, et, se remettant à marcher dans la flaque d'eau :

— Restez là! dit-il d'une voix un peu étranglée, je vais contourner le rocher et voir s'il ne serait pas possible de trouver un chemin qui vous permît de regagner la plage sans traverser de nouveau le courant.

Il s'éloigna, tandis que Francine, debout sur la pierre, le regardait peu à peu disparaître derrière les blocs de granit, tapissés de bancs de moules. Elle était agitée elle-même et encore mal remise de la confusion qui l'avait prise en se sentant dans les bras de M. Lauverjat. Intérieurement, elle lui savait gré de la réserve délicate qu'il mettait à ne pas se rapprocher d'elle en ce moment. Elle éprouvait un trouble indéfînissable^dont le banquier se serait certainement aperçu, et il lui

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semblait qu'elle serait morte de honte s'il avait pu s'en apercevoir. — Un quart d'heure se passa, pendant, lequel elle put reprendre son sang-froid, puis elle entendit derrière le rocher la voix de Lauverjat qui lui criait :

— Pouvez-vous monter un peu plus haut?... Je vous aiderai delà main et nous redescendrons à pied sec.

— Parfaitement! répondit-elle: — et, gravissant lentement les blocs arrondis, elle atteignit une deuxième plate-forme.

Le banquier se dirigeait vers elle en sautant de rocher en rocher avec la légèreté et la souplesse d'un jeune homme. Le vent soulevait les pans de son veston d'étoffe légère et montrait en plein soleil ses membres bien découplés, son buste moulé par le maillot rayé de blanc et de bleu, son cou rond et bruni , son visage aux lèvres souriantes à travers les frisures

châtaines de sa barJ3e fourchue. En le voyant s'élancer au-dessus des crevasses, puis retomber lestement sur les pierres incrustées de coquillages, Francine, pour la première fois, se rendait compte de la beauté masculine et trouvait un intime plaisir à arrêter ses yeux sur l'élégante silhouette de Lauverjat.

Ainsi rebondissant et souple, il arriva près d'elle :

— Je vous ai trouvé un chemin pour regagner le sable sans vous mouiller; seulement il faudra me donner la main et bien regarder où vous poserez vos pieds en sautant sur les pierres.

— Oh! avec vous je n'aurai pas peur!

s'êcria-t-elle ingénument. Et cet aveu où l'on sentait poindre une affectueuse confiance mêlée de naïve admiration, remua voluptueusement le cœur de Jules Lauverjat.

En même temps elle lui tendit la main,

et ils restèrent un moment ainsi, debout sur la plate-forme, contemplant les ondulations de la grève mouillée. — Au loin, en avant, la femme de chambre empêtrée dans ses jupes, faisait une tache blanche sur le brun doré des goémons; càet là, de verts tapis d'herbes marines s'étendaient comme des coins de prés, jusqu'aux pentes douces de la plage où des enfants jouaient dans le sable. Au-dessus des falaises rocheuses, les villas deSaint-Enogat découpaient la fantaisie de leur architecture composite; plus loin, le jaune pâle des champs d'orge ou le blanc rosé des sarrasins tranchait sur le brun foncé des roches ; du fond de la brume, le Grand Bé et la flèche de Saint-Malô émergeaient vaguement, tandis qu'en arrière on entendait le bouillonnement sourd de la mer qui remontait.

— Gomme c'est beau, cela! s'exclama

Francine, ayant tout à coup la révélation des beautés naturelles qu'elle n'avait pas comprises jusque-là.

Puis tous deux, lentement, avec précaution, descendirent les degrés rocheux, noirs de moules. Ils respiraient avec une volupté toute nouvelle la brise humide et salubre qui imprégnait de sel leurs lèvres entr'ouvertes. Ils ne se parlaient presque pas. On eût dit qu'ils écoutaient le vague et délicieux bruissement intérieur des désirs mal définis et des sentiments inavoués qui sourdaient en eux, pareils au murmure grandissant de la mer montante.

Bien qu'à Juvigny il fût classé dans la catégorie des maris modèles,. M. Lauverjat avait pour sa femme une affection bourgeoisement calme et correcte, où il entrait plus de déférence que de tendresse. H tenait surtout en haute estime le sens pratique et rintelligence de M™' Lauverjat, qui souvent avait été pour lui, en affaires, une conseillère utile et avisée. Ils s'étaient épousés par convenance, et si l'amour avait réchauffé les premières années de leur mariage, ce sentiment s'était fortement attiédi par l'accoutumance ; même, depuis les couches malheureuses

de M""" Laiiverjat, on pouvait dire qu'il s'était changé en une amitié aussi respectueuse que dévouée. Néanmoins M. Lauverjat avait toujours observé strictement ses devoirs de fidélité conjugale, et sa conscience ne lui reprochait aucun coup de canif dans le contrat matrimonial ; — non qu'il fût incapable de succomber à l'attrait du fruit défendu, mais surtout parce qu'il n'avait jamais été jusqu'alors sérieusement tenté.

Jules Lauverjat, au point de vue de l'honnêteté et de la rectitude morale, appartenait à une. catégorie de gens beaucoup plus nombreuse qu'on ne s'imagine. Ni perverti, ni héroïque, il était très capable de vivre vertueusement, à condition de ne point rencontrer sur son chemin de tentations trop fortes. Il ne détestait pas le péché pour lui-même, mais pour la mésestime qui s'y attache, et, avant tout, il tenait à

conserver son caractère d'homme honorable. Doué de vertus moyennes, jamais il n'eût été au-devant d'une passion coupable, mais il était comme un autre très susceptible de succomber à la tentation, pourvu que la satisfaction de cette passion ne troublât pas trop profondément sa conscience et ne nuisît pas à sa respectabilité. Depuis son arrivée au Chalet, les incidents d'une fréquentation continue avec une jolie personne comme Francine, les familiarités de l'existence en commun, mettaient, ainsi qu'on l'a vu, sa vertu à une rude épreuve. Plus il se trouvait associé à la vie intime de M"' Labrèche, plus il éprouvait pour elle une recrudescence d'admiration mêlée de convoitise. — Les aubaines des surprises matinales : Francine entrevue dans un couloir, bras nus et cheveux épars, avec un peignoir boutonné h la hâte sur son cou découvert ; — les

privautés autorisées par le bain pris ensemble à la mer montante ; — les appels échangés plaisamment de cabine à cabine ; — les leçons de natation données sous les yeux de M""" Lauverjat à travers les épumeux écroulements des lames, qui tantôt masquaient, tantôt montraient les deux baigneurs corps à corps ; — tous ces aliments de sensualité allumaient de soudaines fantaisies dans le cerveau surchauffé du banquier. Toutefois sa circonspection ne l'abandonnait pas; il gardait assez d'empire sur lui-même pour se raisonner et ne rien commettre qui pût alarmer l'honnêteté de Francine. 11 se répétait mentalement qu'il n'était pas homme à abuser de l'inexpérience de cette jeune fille et à violer les lois de l'hospitalité. — Et pourtant il était parfois tenté avec une singulière véhémence!...

Souvent, le soir, après dîner, tandis que

M""" Lauverjat préparait le tlié, Francine et lui sortaient pour faire une promenade, au clair de lune, le long de la grève, en compagnie de la Loute. Ils revenaient très gais, surexcités par la course et par le grand air. On prenait le thé en commun, puis, après les bonsoirs échangés, chacun regagnait sa chambre. La pièce occupée par Francine se trouvait au premier étage, entre celle de M"*' Lauverjat, qui couchait seule, et celle qui avait été réservée au banquier. Jules Lauverjat, tout en fumant un cigare à sa fenêtre, écoutait le va-etvient de la jeune fille dans sa chambre, séparée delà sienne par une porte de communication, qui ne fermait au verrou que de son côté. 11 entendait Francine se déshabiller en adressant des paroles amicales à la Loute. Il se tenait coi, tendant avidement Foreille. La chute légère des épingles à cheveux tombant sur la toilette, le

bruit du corset qu'on dégrafait, le froissement d'une robe roulant sur le parquet, lui mettaient le cerveau à l'envers et lui ôtaient toute envie de dormir. Parfois, lorsque pendant la promenade du soir, une familiarité plus vive de Francine, le tour plus intime de la conversation, un regard plus chaud de la jeune fille, avaient fait entrevoir à Lauverjat la possibilité d'un sentiment tendre s'éveillant brusquement dans la poitrine de jVr^' Labrèche, des bouffées de désirs coupables lui montaient à la tête. Il songeait que la porte s'ouvrait de son côté , qu'il n'avait qu'à pousser la targette pour aller tomber aux pieds de cette charmante fille. Alors il frissonnait tout entier, son cœur battait jusque dans sa gorge... Mais de prudentes réflexions refrénaient impérieusement ces velléités de séduction. Il s'arrêtait, effrayé par les suites possibles

d'une audacieuse entreprise, où il échouerait sans doute. — Si Francine, indignée ou effarouchée, venait à se fâcher, il se mettrait dans un joli pétrin, entre sa femme qui ne plaisantait pas sur le chapitre des mœurs et une enfant qui se plaindrait, peut-être hautement, de cette criminelle tentative! — Xon, non, il fallait être sage, ou du moins ne succomber qu'à coup sûr.

Comme tous les faibles, le banquier arrangeait les choses en pactisant avec sa conscience. Il était résolu à ne rien entreprendre qui pût le faire accuser de vouloir séduire M^^° Labrèche; mais si Francine, par hasard, venait d'elle-même au-devant de ses désirs, si une occasion s'offrait à lui de satisfaire sa passion croissante, sans qu'on \)ùl l'accuser d'avoir tendu un piège à l'innocence de la jeune fille, ah ! dame, il n'était pas de

bronze et il ne promettait pas de se conduire comme un Joseph. Seulement il voulait s'assurer le bénéfice des circonstances atténuantes et réduire ses remords au plus petit volume possible. — Tout dépendrait, songeait-il, des dispositions de Francine : — elle n'était pas un ange , elle non plus; elle était sensible, nerveuse, très excitable; rien qu'à étudier sa figure, à voir ses yeux bleus humides, ses narines aux ailes mobiles, sa bouche aux lèvres gonllées de sang, sa poitrine facilement oppressée, on devinait une nature ardente et passionnée ; — dans la classe inférieure à laquelle elle appartenait, avec des aspirations au-dessus de sa condition, elle était condamnée à succomber un jour aux entreprises de quelque don Juan de petite ville, assez riche et assez hardi pour la séduire; — ce n'était qu'une question de temps et de circonstances, et l'amou-

roux vainqueur apparaîtrait inévitablemeul... Pourquoi ce vainqueur ne seraitil pas lui, Jules Lauverjat?... Il était riche, encore vert et bien taillé... Si cette tîUette, demi-grisette et demi-bourgeoise, était destinée fatalement à prendre un amoureux, pourquoi ne le prendrait-elle pas, lui, qui se trouvait là le premier, tout prêt à initier ce cœur jeune et passionné au\ nouveautés et aux joies de l'amour?

Tandis que M. Lauverjat s'acheminait tout doucement sur la route du péché, Francine devenait le sujet de phénomènes psychologiques assez compliqués. — Elle était à la fois désorientée et grisée. Les étonnements du voyage et les surprises de la mer; l'existence confortable du Chalet, si différente de la vie étroite et casanière de la boutique du Paradis des Enfants; les mœurs étranges du monde des baigneurs, l'avaient transportée dans une

sorte de région fantastique, où elle ne se sentait plus elle-même et où elle perdait la notion exacte des choses. Sa jeune imagination s'y exaltait et la tête lui tournait peu à peu. Les femmes devinent vite l'admiration dont elles sont l'objet et les filles de dix-neuf ans sont déjà femmes sur ce point. L'attraction qu'elle exerçait sur le banquier n' avait pas échappé à la perspicacité de Francine; mais, comme les attentions de M. Lauverjat ne se manifestaient que sous une forme respectueuse et réservée, la jeune fille ne s'en alarmait point. Le miheu nouveau dans lequel elle vivait lui faisait envisager les choses avec une indulgence qu'elle n'aurait certes pas eue dans la boutique de son père. A Juvigny, où le moindre accroc aux convenances est jugé avec sévérité, Francine eut immédiatement compris le danger de se laisser admirer et courtiser de trop près

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par un homme marié ; au Chalet, cette camaraderie familière, encouragée en quelque sorte par M""" Lauverjat et pratiquée, du reste, largement par toute la société mêlée qui fréquente les bains de mer, ne lui paraissait nullement périlleuse.

Une fille qui se sait galantisée par un homme qu'elle trouve aimable, et qui prend plaisir à ces galanteries, glisse fatalement sur la pente de l'amour. Insensiblement, M"^ Labrèche prenait chaque jour un goût plus vif pour la compagnie de M. Lauverjat. — Dans cette prime-saison de la jeunesse, l'amour est dans l'air; on aime tout naturellement, comme on respire, et l'imagination y a plus de part que les sens. Aux yeux de Francine qui n'avait jamais connu que deux hommes : son père et Onésime Aubriot, — le banquier bien élevé, aimable, élégant et spirituel, apparaissait quasi comme un héros. Elle le

trouvait à la fois imposant et séduisant, et la quarantaine de Jules Lauverjat pas plus que sa qualité d'homme marié n'étaient un obstacle au développement de cette tendresse toute platonique. La différence d'âge et cette circonstance qu'il n'était plus libre semblaient, au contraire, l'élever très haut et très loin, dans des régions inaccessibles ; et cela mettait plus à l'aise les scrupules de la jeune fille. Elle savait qu'une distance infranchissable les séparait, que le banquier appartenait aune autre femme et qu'il ne pouvait ni ne devait songera elle; — mais elle faisait de lui un amoureux idéal, et cela suffisait à occuper son cœur sérieusement. Elle aimait Lauverjat de cet innocent et chimérique amour que conçoivent les pensionnaires pour certains de leurs professeurs, et elle rêvait de lui, sans songer au réel danger qui pourrait résulter de pareils rêves...

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\ Il

Un malin de septembre, après le déjeuner, le banquier, qui regardait depuis un bon moment, avec une longue-vue, les roches grises et brunes de l'îlot de Cézembre, émergeant au-dessus des flots verts, s'écria:

— Cette île m'agace avec sa plage de sable qui a toujours l'air de vous inviter à y aborder et où on n'aborde jamais ! . . . Avanf mon départ, il faut que j'en aie le cœur net et que j'aille la visilcr une fois... Veux-tu être du voyage, Nathalie? demanda-t-il en se tournant vers sa femme.

— Mon ami, répondit M""^ Lauverjat, tu sais bien que je n'ai pas le pied marin et que la mer me rend malade. . . Grand merci ! Tu feras le voyage tout seul , . . à moins cependant que Francine ne veuille te tenir compagnie?

— Qu'en dites-vous, mademoiselle Labrèche?

Francine, indécise, se penchait au balcon, regardait l'île lointaine, puis M. Lauverjat. Une partie en mer la tentait, mais, d'un autre côté, elle avait un peu peur.

— C'est que, objecta-t-elle, je n'ai jamais fait de traversée et je crains d'avoir le mal de mer.

— Bah! répliqua le banquier en riant, vous êtes solide, vous!... D'ailleurs, je choisirai une bonne barque. — Le vent est bien tourné, il nous faudra une demiheure pour aller là-bas, et autant pour en revenir... Ajoutons une bonne heure de halte... Nous serons ici avant le dîner...

(Test entendu, nous partirons à deux heures!

Il sortit pour aller organiser la partie et revint au bout d'une vingtaine de minutes:

— Tout est arrangé, annonça-t-il, j'ai loué une barque sérieuse, conduite par deux marins siirs, et elle viendra nous prendre tout à l'heure au pied des rochers du Port-Riou... En route!

Il s'approvisionna de rhum, de châles et de caoutchoucs, et tous trois descendirent sur la plage, escortés par la Loute qui aboyait gaîment en courant devant eux. A peine avaient -ils atteint les rochers, qu'ils virent arriver la barque, montée par deux marins aux honnêtes ligures, graves et tannées sous le béret bleu.

— jNous avons bon vent, n'est-ce pas?

demanda Lauverjat en tendant au patron les châles et les caoutchoucs.

— Tout de même, répliqua laconiquement l'homme ; pourtant, vous savez, avec les grains de septembre on ne peut répondre de rien...

L'air, en effet, était devenu vif, et le ciel brouillé de bleu et de gris n'avait rien de bien rassurant...

— Vous feriez mieux de rester! s'écria M"'^ Lauverjat, inquiète.

— Du tout, protesta Lauverjat, que risquons-nous? D'attraper un grain?... Il ne faut pas être poule mouillée... En mettant les choses au pis, si le temps se gâtait tout à fait, nous en serions quittes pour couchera l'auberge de Cézembre... Est-ce que vous avez peur, mademoiselle Labrèche?

— Pas le moins du monde, repartit Francine qui frissonnait un peu en dedans, mais qui voulait se montrer plus brave que M""" Lauverjat.

— En ce cas, embarquons! s'écria le banquier en sautant dans le bateau et en tendant la main à Francine.

La Loute avait cru qu'elle serait du voyage, et elle se préparait déjà à entrer dans la barque ; quand elle vit qu'on la repoussait et que Francine partait sans elle, elle bondit vers le flot malgré la répugnance qu'elle avait pour l'eau de mer ; mais, ayant reçu une vague en plein dans le nez, elle recula, se secoua et lança vers la barque de furieux aboiements désespérés, tandis que M""^ Lauverjat agitait son mouchoir vers les passagers qui s'éloignaient...

Longtemps encore les plaintes de la chienne arrivèrentjusquïi Francine, à travers les rumeurs du flot qui grossissait à mesure qu'on gagnait le large.

— Pauvre bête! soupirait Francine, ses aboiements me font de la peine!...

Lauverjat ne répondait rien. 11 regardait

la mer, puis le ciel qui se brouillait, et ne semblait qu'à demi rassuré. Un nuage noir qui passait au-dessus de leurs têtes et qui menaçait depuis quelque temps, creva brusquement, et les rayures de l'averse leur dérobèrent rapidement la vue de la côte.

— Couvrez-vous, murmura le banquier à Francine, en lui aidant à s'envelopper d'un caoutchouc, et ne vous inquiétez pas. . . Ce ne sera rien.

La jeune fille protesta qu'elle était brave, mais elle ne pouvait se défendre d'un certain frémissement; dès que la barque se balançait un peu violemment, elle se mordait les lèvres et ses mains se cramponnaient machinalement au banc sur lequel elle était assise en face de Lauverjat.

Il n'y avait pas à dire, on était secoué. Le vent fraîchissait de plus en plus, les vagues devenaient plus fortes et plus hou-

leiises, et il semblait à chaque instant à Francine qu'elles allaient entrer dans la barque.

— Attention à la misaine l cria le patron à son second.

Celui-ci lâcha de la toile, la voile se gonfla bruyamment et, brusquement, la barque vira de bord. Il y avait déjà plus d'une demi-heure qu'on était parti et, maintenant, on n'apercevait plus Cézembre que comme un point gris, tandis qu'en avant grossissait le bastion arrondi et blanchissant du fort de la Couchée.

— Ah çà, où sommes-nous? demanda Lauverjat^ dont l'inquiétude croissait ; nous tournons le dosa Cézembre!...

— Dame! monsieur, répliqua le patron, c'est que ça souffle du nord maintenant, nous avons vent debout, et il nous va falloir louvoyer un bout de temps.

— 11 n'y a pas de danger, au moins?

— N'ayez crainte, la barque est solide, convenablement lestée, et elle en a vu bien d'autres!... Ce n'est qu'une question de temps et de patience... Avant une petite heure et demie, nous aborderons à Cézembre.

Les deux hommes s'étaient remis à la manœuvre et ne semblaient nullement préoccupés de leurs passagers. Lauverjat, un peu pâle, regardait avec sollicitude le joli visage de Francine, tout mouillé par la pluie et les embruns ; ses yeux se fixaient tendrement sur les yeux bleus de la jeune fîUe , qui commençaient à se cerner.

— Comme je me reproche devons avoir emmenée par ce mauvais temps ! lui dit-il. Est-ce que vous avez mal?

Elle hocha la tête négativement.

— Non, répondit-elle; seulement, c'est la première fois que je me trouve en mer,

et, par moment, je ne peux me défendre d'un frisson.

Le banquier quitta son banc et alla s'asseoir près de Francine, à laquelle il prit la main.

— N'ayez pas peur, chère enfant, murmura-t-il, vous avez entendu ces hommes; il n'y a aucun danger... Appuyez-vous sur moi!

De grosses lames soulevaient la barque, puis la faisaient redescendre rapidement dans un creux liquide. Francine ne put réprimer un mouvement de terreur et se serra instinctivement plus près de son compagnon. Celui-ci étendit un bras et, le lui passant autour des épaules, comme pour la protéger contre le choc possible d'un paquet de mer, la maintint presque blottie dans sa poitrine. Francine, épeurée par les secousses de la barque, aveuglée par les rejaillissements de l'écume,

étourdie par la rumeur des vagues, ferma les yeux pour ne plus voir ce spectacle effrayant de la mer soulevée, et resta ainsi longtemps sans bouger. Dans ce demiengourdissement, au milieu de ses terreurs, elle éprouvait un secret bien-être à se sentir appuyée contre le cœur de l'homme dont elle avait fait un héros de roman. — Lorsqu'elle souleva ses paupières alourdies, le grain était tombé, les lourds nuages plombés s'échevelaient, fouettés par une bise du nord-ouest, et, dans les intervalles bleus, le soleil reparaissait, criblant de paillettes d'or les crêtes blanches des vagues moutonnantes . La mer était touj ours forte, mais elle prenait maintenant une belle couleur glauque, et cette clarté, succédant à l'ombre, avait quelque chose de tranquillisant. Francine, en levant les yeux, rencontra les regards de Lauverjat, amoureusement tournés vers elle^ et, y lisant

sans doute une promesse de sécurité, elle sourit timidement.

— Vous n'avez plus peur? lui demanda le banquier.

— Non, je suis seulementun peu étourdie.

— Restez près de moi, prenez patience, nous ne tarderons pas à arriver.

— C'est que... je crains de vous fatiguer.

— Moi!... Oh! je voudrais demeurer ainsi pendant des heures et des heures!...

Tout cela était murmuré à mi-voix, très bas, comme s'ils eussent craint que la mer ne les entendît et ne s'irritât de nouveau de leur coupable familiarité.

— Vous êtes bon ! soupira Francine en reposant délicieusement sa tête sur l'épaule de son voisin.

— Non! protesta-t-il d'une voix: à peine distincte, seulement je vous aime!... je vous aime!...

Elle avait refermé les yeux et, au milieu

du tapage des vagues, il ne put savoir si elle avait entendu son audacieuse déclaration. Sur les paupières closes de la jeune fille les longs cils mouillés scintillaient au soleil; ses joues avaient pâli et ses lèvres se rapprochaient comme celles des enfants endormis. Elle ne dormait pas cependant, mais elle nageait béatement dans un demi-rêve. Elle se figurait qu'ils erraient tout seuls, loin du monde, sur des mers inconnues; tout bas, elle souhaitait que cet intime et exquis tête-à-tête ne finît jamais et qu'ils s'en allassent ainsi, bien loin, bien loin, chastement, tendrement serrés l'un contre l'autre...

Un incident prosaïque la rappela néanmoins à la réalité. On louvoyait entre Cézembre et le phare du Jardin. Le vent, loin de tomber, soufflait plus fort; la mer grossissait toujours et la barque dansait de plus belle. Francine se sentait peu à

peu envahie par un étrange malaise, elle blêmissait, ses traits se tiraient...

— Oh I soupira-t-elle en se raidissant contre les premiers symptômes du mal de mer, est-ce que nous allons bientôt arriver?

Heureusement pour elle, au moment où on virait encore une fois de bord, un coup de vent poussa la barque vers l'anse de Cézembre et on aborda près d'un éboulis de rochers qui formaient une petite jetée naturelle. Quand ils débarquèrent enfin sur le sable, Francine grelottait sous son manteau et ses dents claquaient. Lauverjat saisit sa gourde et, la lui présentant :

— Essayez de boire une ou deux gorgées de rhum, dit-il.

Elle obéit machinalement, porta le flacon à ses lèvres, avala une gorgée et fit la grimace.

— Ohî que c'est fort! s'exclama- t-elle, tandis que les larmes lui venaient aux yeux.

loO AU PARADIS DES ENFANTS.

— C'est égal, doublez la dose, cela vous réchauffera.

Il la contraignit à boire encore quelques gouttes et, en efTet, une chaleur soudaine sembla lui glisser par tout le corps ; ses joues se rosèrent de nouveau.

— Maintenant, dit Lauverjat aux marins, nous allons jusqu'à l'auberge voir si on peut nous préparer du thé... A quelle heure repartirons-nous?

Les deux hommes se consultèrent du regard :

— Il est déjà près de cinq heures, répondit le patron, et le vent tourne tout à fait au norouâ... Voyez ces gros nuages qui se forment du côté du cap Fréhel, nous allons avoir un orage et la soirée sera mauvaise... Sans vous commander, je crois qu'il ne serait pas prudent de partir ce soir et je vous conseille de coucher à Cézembre...

Laiiverjat, très perplexe, regardait la mer houleuse et le ciel menaçant...

— En effet, murmura-t-il, je crois qu'il y aurait de la témérité à essayer de retourner à Saint-Énogat. . .

— Non, non I s'écria Francine , atterrée, il faut rentrer!... Que penserait M"*' Lauverjat?...

— Elle verra le mauvais temps et elle pensera que nous n'avons pas voulu nous exposer... Je suis très contrarié moimême... Mais, tranquillisez-vous î... elle se rappellera ce que je lui avais dit en partant et elle sera la première à nous féliciter d'avoir eu la prudence de coucher ici.

Il l'entraîna vers l'auberge, tenue par le gardien de l'île, et qui n'était, à proprement parler, qu'un pauvre cabaret. La maison, aux toits bas, était abritée du vent par une falaise; devant la porte s'étendait un maigre jardinet, où croissaient

quelques légumes parmi de magnifiques touffes d'œillets rouges. Lauverjat exposa à la femme du gardien la nécessité où ils étaient de passer la nuit dans l'île. Cette femme n'avait qu'une chambre à donner et, dans cette chambre, un lit.

— Je vais vous mettre des draps làhaut, dit-elle au banquier, de sorte que vous pourrez vous coucher aussitôt que vous aurez soupe, car votre dame semble vannée de fatigue...

Francine baissa les yeux, puis jeta à la dérobée un regard effarouché vers Lauverjat, qui demeurait silencieux, et, voyant le mutisme de son compagnon, elle n'osa protester tout d'abord. — En attendant qu'on leur fabriquât un souper, ils allèrent se promener aux environs de l'auberge, vers les ruines d'un ancien couvent, construit jadis au flanc de la falaise... Le site crayeux et pelé était d'une sauvagerie ex-

trême, sans un arbre, sans autres floraisons que de grands pavots jaunes au feuillage glauque.

Le banquier avait pris le bras de Francine et ils gravissaient lentement la pente de la falaise.

— Nous avons l'^ir de naufragés échoués dans une île déserte, dit en plaisantant Jules Lauverjat.

Mais Francine ne souriait plus ; elle restait pensive et son visage ne se déridait pas.

— Cette femme a eu l'air de croire que nous étions mariés, murmura-t-elle" brusquement.

— Dame! je suppose que oui... répliqua le banquier.

Francine rougit jusqu'aux oreilles.

— Mais il ne faut pas le lui laisser croire ! s'écria-t-elle suffoquée ; nous ne pouvons pas passer la nuit tous deux dans cette chambre...

io4 AU PARADIS DES ENFANTS.

— Naturellement! répondit-il entre ses dents, rassurez-vous, je la désabuserai en rentrant.

Quand ils furent de retour à l'auberge :

— Vous vous êtes trompée, dit le banquier à la femme du gardien, mademoiselle est ma nièce et elle occupera seule la chambre que vous avez préparée... Vous retirerez un matelas du lit, et je coucherai dessus dans un coin quelconque... Une mauvaise nuit est tôt passée.

Le crépuscule tombait; ils se mirent à table dans l'unique salle du rez-de-chaussée, qui servait de dortoir à l'aubergiste et à sa femme. Francine, endolorie et mal à l'aise, toucha à peine au maigre souper qu'on leur avait préparé, et, dès que Lauverjat eût fini, elle manifesta le désir de monter dans sa chambre... Lauverjat l'y conduisit.

— Maintenant, couchez-vous, dit-il, et

AU PxVRADIS DES ENFANTS. ioo

n'ayez aucune crainte... Il y a devant votre porte un petit palier où je ferai placer mon matelas et où je m'étendrai en sentinelle... Je vais fumer là dehors ; ne vous inquiétez pas de moi.

Il redescendit, alluma un cigare et se promena avec agitation dans le petit jardinet, en regardant au loin les vagues lueurs de la mer qui montait avec une clameur sauvage.

Les marins ne s'étaient pas trompés et le temps devenait de plus en plus mauvais. D'énormes nuages noirs couvraient déjà plus de la moitié du ciel. Lèvent du nordouest soufflant avec violence les poussait furieusement devant lui. Les lames enflées et soulevées venaient s'écrouler tumultueusement sur le sable de l'étroite plage.

Bientôt la pluie commença de tomber et le bruit de l'averse ruisselante se mêla aux grondements de la mer démontée...

Le banquier songea que Francine devait avoir grand'peur dans sa chambre d'auberge et il s'empressa de rentrer. Il traversa la cuisine où les deux hommes de la barque s'arrangeaient de leur mieux pour passer la nuit au coin du feu, puis il monta au premier étage. La chambre de Francine était encore éclairée. Il entr 'ouvrit timidement la porte, et la première chose qu'il vit dans la pénombre fut la figure effrayée de la jeune fille. — Elle s'était assise tout habillée sur son ht, les mains jointes, et ses grands yeux aux prunelles dilatées par la terreur brillaient dans l'échevèlement de ses bandeaux dénoués.

— C'est vous, monsieur ! s'exclama-t-elle, ah ! tant mieux. . . Je mourais de peur !

— Je m'en suis douté, répondit doucement Lauverjat, et c'est pourquoi je me suis permis d'entrer.

— Quel vent épouvantable ! continuât-elle en frissonnant.il semble qu'à chaque instant la maison va être renversée... La porte ne ferme pas au verrou et tout à l'heure une rafale l'a ouverte toute grande. . . J ai cru que tout allait s'abîmer et je ne sais ce queje serais devenue si vous n'étiez rentré...

Il prit une chaise et s'assit tout près d'elle, puis il lui saisit les mains et la gronda paternellement : — Il faut vous calmer, dit-il, n'ayez aucune crainte, la maison est adossée au rocher et elle est solide... D'ailleurs, je vais rester près de vous jusqu'à ce que l'ouragan soit passé.

— Oui, restez, murmura-t-elle, il me serait impossible de dormir... A tout moment je songe à ce que doit penser M"" Lauverjat... Combien j'ai de remords d'avoir consenti à cette promenade!...

— Chère enfant! c'est moi qui suis seii

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coupable; ne vous tourmentez pas, je prends tout sur moi... Rassurez-vous!

Mais elle n'était pas rassurée. La tempête redoublait, toute la maison craquait sous les coups de vent. Les vagues s'écrasaient contre les rochers avec un retentissement pareil à des fracas de tonnerre; l'une d'elles, emportée par la rafale, vint s'abattre à quelques mètres de l'auberge et envoya un rejaillissement d'eau jusqu'à la fenêtre de la chambre. Francine poussa un cri et, perdant la tête, se blottit contre la poitrine de Lauverjat.

Il la retint dans ses bras et essaya de la réconforter en lui chuchotant des paroles câlines, comme celles qu'on prodigue à un enfant peureux. Il resserrait tendrement son étreinte, et, sa bouche se trouvant au niveau du front de la jeune fille, il effleurait de ses lèvres ses épais cheveux dénoués. Paralysée parla frayeur, elle le lais-

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sait faire et se serrait instinctivement contre lui. Le contact de ce corps palpitant le grisait et il redoublait ses démonstrations affectueuses. Elle-même subissait de nouveau, comme dans la barque, Tensorcellement de ces caresses apaisantes. Parfois elle essayait de lutter contre le trouble qui l'envahissait et cherchait timidement à se dégager, mais une plus retentissante détonation des vagues déchaînées, un plus formidable hurlement de la tempête la rejetaient tremblante dans les bras du banquier qui l'enveloppaient avec un redoublement de cfdineries tendres. Il lui murmurait de confus encouragements mêlés de mots d'amour qui répandaient en elle une douceur soudaine. En même temps ses caresses, devenues moins paternelles, s'enhardissaient. Il lui baisait lentement les yeux. Il semblait alors à Francinc que les battements de son cœur s'arrêtaient et que

tout son être allait se fondre dans une langueur d'évanouissement. Sa tète, devenue plus lourde, se renversait, son corps s'abandonnait, tout d'un coup ses lèvres se trouvaient unies à celles de Lauverjat, et un délicieux vertige l'étourdissait...

Et ce fut ainsi, dans l'inconsciente griserie d'un demi-rêve, suivie d'un réveil troublant et d'une douloureuse crise de larmes, que la pauvre Francine devint la maîtresse de Jules Lauverjat.

Mil

Septembre touchait à sa fin, tout le monde quittait les bains de mer; les Lauverjat, avec Francine et la Loute, regagnèrent Juvigny. Au Paradis des Eiifants, on s'était réuni pour faire fête à Francine le soir de son arrivée. Onésime Aubriot avait apporté un liè^Te qu'on avait mis à la broche en l'honneur des voyageuses, et on soupa de compagnie, avec la Loute en quatrième, assise gravement sur une chaise basse, entre sa maîtresse et Onésime. La rancuneuse bête, qui avait voyagé, au retour, dans hi niche

à chiens et qui ne goûtait nullement cette façon d'aller, fronçait le nez désagréablement quand on lui parlait de la mer, et semblait très heureuse d'avoir retrouvé son chez soi. Dans la petite maison du bord de l'eau, tout était resté dans le même état que deux mois auparavant : — sur les rayons des vitrines, les mêmes poupées à tête frisée faisaient toujours vis-à-vis aux mêmes polichinelles galonnés d'or sur toutes les coutures; au plafond de la boutique, les cerceaux garnis de grelots frissonnaient toujours avec le même bruit argentin quand une pratique ouvrait brusquement la porte d'entrée ; — le père Labrèche avait conservé le même enthousiasme pour son terrain^ où les mûriers avaient poussé si dru qu'ils dépassaient maintenant le faîte du toit de la maisonnette; — Onésime portait encore sa longue redingote de drap verdatre et

son même pantalon de lasting noir blanchi aux coutures ; — mais si la physionomie de la maison et des hôtes du Paradis des Enfants n'avait pas varié, que de changements, en revanche, s'étaient opérés dans l'esprit et même sur le visage de Francine Labrèche, depuis le jour où, d'un pied léger, elle s'était élancée dans le Nvagon qui devait l'emporter loin de Juvigny !

Ses joues avaient pCdi, ses yeux avaient un éclat fiévreux et une expression inquiète qui alarmèrent tout d'abord Onésime. Elle parlait peu et d'une voix brève qui déconcertait le timide avocat. Ses façons laconiques et brusques de répondre aux questions dont on l'accablait n'échappèrent pas non plus à l'attention du père Labrèche; seulement il mit siu' le compte (le la fatigue et de l'étourdissement du voyage la taciturnité et les airs absorbés

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de sa fille. En effet, dès qu'on se leva de table, Francine, après avoir embrassé son père et serré la main à Aubriot, annonça qu'elle avait la tête lourde et qu'elle allait remonter chez elle avec la Loute.

Pourtant, quand elle se fut enfermée dans la chambre haute où sa malle bâillait à peine défaite, au lieu de se déshabiller, elle s'assit devant sa petite table de toilette, et, les épaules frissonnantes , la tête appuyée sur ses deux mains, elle resta longtemps immobile. — Que de choses effrayantes, inattendues , s'étaient passées depuis qu'elle avait quitté cette chambrette aux rideaux blancs! La jeune fille qui avait dormi dans ce modeste lit de fer, au-dessous du bénitier orné d'un buis jauni, étaitelle bien la même que la créature affolée qui s'était réveillée dans les bras de Jules Lauverjat, au fond de cette chambre d'au-

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berge de Cézembre, tandis que le vent de mer bramait à la fenêtre?... Les yeux fixes de Francine dardaient un regard dépaysé vers Tétroit miroir placé au-dessus de la toilette, et elle avait peine à reconnaître dans cette figure pâle, aux paupières cernées, aux traits tirés, l'innocente fille qui cousait des robes de poupée dans la boutique du Paradis des Enfants, — celle qu'on avait surnommée dans le quartier « la petite vierge du pont Notre-Dame ». Dans le tranquille milieu du logis paternel, sa faute lui paraissait maintenant bien autrement honteuse et criminelle que là-bas, à Saint-Énogat.

En même temps , les détails de la brusque et irrémédiable chute lui apparaissaient avec toute leur accablante réalité : — le réveil sous les chauds et grisants baisers de son séducteur; la minute d'oubli pendant laquelle elle s'était aban-

donnée ; l'explosion de son désespoir quand elle avait eu conscience de sa faute ; les consolations, mêlées de fondantes caresses que lui prodiguait l'autre, qu'elle ne voulait pas entendre et qu'elle écoutait cependant; puis la honte du départ aux premières blancheurs de l'aube, et le retour muet dans la barque, qui, cette fois, poussée par un bon vent, volait droit vers la plage du Port-Riou ; — enfin, l'arrivée au Chalet où elle n'était rentrée que vaincue par les supplications de Lauverjat ; les affres de la première entrevue avec l'épouse qui la traitait en amie et qu'elle venait de si indignement tromper !...

Jules Lauverjat, lui, dès qu'il s'était trouvé en présence de sa femme, avait payé d'audace, et, avec un aplomb dont il s'étonnait lui-même, avait immédiatement parlé des périls de la traversée, expri-

mant hypocritement le regret de n'avoir pas écouté les avis de M""" Lauverjat, jurant qu'on ne Fy reprendrait plus, racontant, avec des détails comiques, la mauvaise nuit qu'il avait passée, sur une chaise, dans la cuisine, tandis que M"' Labrèche occupait Tunique chambre de l'auberge.

Francine, stupéfaite de cette habileté à mentir, sentait la rougeur lui monter au h^ont et ne pouvait venir à bout d'articuler une seule phrase. Elle avait l'air si mal à l'aise que son attitude eût fini par éveiller les soupçons de M""" Lauverjat, si le banquier ne s'était hâté d'ajouter que la jeune fille avait été fort éprouvée par le mal de mer et qu'elle avait grand besoin de repos.

Ainsi, dès les premières heures du retour, elle avait été obligée de se faire la complice des mensonges débités par Lauverjat, et, à partir de ce moment, il

lui avait fallu mentir chaque jour, et chaque jour persister plus audacieusement dans ce système de duplicité et de tromperie qui lui faisait horreur. Bien qu'elle cherchât à fuir les occasions de tête-àtête avec son complice, elle ne pouvait les éviter toujours, dans ce laisser-aller de la vie en plein air. Quand une femme s'est donnée une fois, il lui est bien difficile de se reprendre, et Jules Lauverjat avait été si alléché par le premier coup de dent donné dans cet exquis fruit défendu, qu'il était pris d'un désir fou d'y remordre encore. Il recherchait les possibilités de se trouver seul près de Francine, avec autant d'ardeur que celle-ci en mettait à les fuir. Dans son acharnement à la poursuivre, il oubhait même les règles de la plus élémentaire prudence, et plus d'une fois il l'avait étourdiment exposée avec lui aux commentaires peu

charitables des domestiques. — Heureusement, ce manège compromettant n'avait duré que peu de jours, et une semaine après le voyage de Cé/embre, on avait repris le chemin de Juvigny.

Mc^is, maintenant qu'on était de retour, les mêmes mensonges, la même honte, les mêmes scandales n'allaient-ils pas se répéter? Et se répéter dans des conditions bien plus criminelles encore?... Entre les murs dudomicile conjugal ; sous la surveillance policière d'une petite ville curieuse, bavarde et malveillante?... Ce ne serait plus seulement M"' Lauverjat qu'il faudrait tromper, ce seraient le père Labrèche, Onésime et tous les gens qui fréquentaient la maison du banquier. Devant cette perspective l'honnête et franche nature deFrancine se révoltait. Mais, que faire? Comment se tirer de l'abîme où elle avait roulé?... Cesser brusquement toute rela-

tion avec la famille Lauverjat?... Outre qu'après les gâteries dont Francine avait été comblée par la femme du banquier, cette rupture, sans cause avouable, paraitrait louche à tout le monde et éveillerait les soupçons, comment expliquer une si étrange détermination à M. Labrèche?...

Ne faudrait-il pas tout lui avouer ?. . . A cette seule idée, Francine était secouée par une douloureuse terreur, et les battements de son cœur s'arrêtaient. — Elle savait son père intraitable sur le chapitre de l'honneur et de la moralité. En recevant un pareil aveu, il serait capable de se porter à quelque violente extrémité. . . Il la battrait. . . mais cela n'était rien... Il la chasserait ignominieusement, et il éprouverait une telle douleur que ce serait pour lui le coup de la mort... Non, non, elle ne pouvait se résoudre à avouer.

Et puis, au fond d'elle-même, il y avait

encore un motif, plus puissant que tous les autres, pour garder le silence et laisser aller les choses... La malheureuse aimait l'homme qui l'avait séduite, et qui le premier lui avait fait ressentir toutes les ivresses de l'amour. Comme la Gretchen de Faust, elle ne pouvait s'empêcher de penser, avec un frisson voluptueux, « au sourire de ses lèvres, à l'attrait de son regard, à la caressante magie de ses paroles et à ses baisers... » Sa platoni- (|ue affection s'était changée en tendresse passionnée et, unie à lui par ses remords mêmes, par Thorreur de sa faute, par 1 etendue du sacrifice qu'elle lui avait fait, elle ne pouvait plus s'en détacher.

Mais alors à quoi se résoudre et quelle conduite tenir?... Tandis que Francine, abîmée dans ses réflexions, se désolait et perdait la tête, le silence de la nuit envahissait la maison. La cloche de neuf heures

avait depuis longtemps sonné à la tour de l'Horloge ; on entendait au dehors le bruit sourd des devantures de boutiques qu'on fermait. Le pas pesant de Labrèche résonna dans l'escalier et l'ancien garde se claquemura à son tour dans sa chambre à coucher. Alors tout le logis du Paradis des Enfants parut plongé dans un assoupissement profond. Seule, Francine veillait toujours, immobile et le front dans les mains, écoutant avec terreur le bouillonnement de la rivière, qui lui rappelait la clameur delà mer, entendue huit jours auparavant dans la petite auberge de Cézembre. La Loute, voyant que sa maîtresse restait assise au lieu de se mettre au lit, avait quitté son panier et était venue se planter en face d'elle. Elle lui lançait de brefs grognements, puis finissait par lever une patte et lui gratter énergiquement le genou , comme pour lui dire : — Que se passe-t-il?

Pourquoi restes-tu là à te geler quand tout le monde dort?... Francine la prit brusquement dans ses bras, la baisa entre les deux oreilles, puis se décida à lui obéir et à se mettre dans son lit, où elle s'endormit enfin d'un sommeil plein de cauchemars.

Comme elle ne s'était arrêtée à aucune résolution, le lendemain et les jours suivants, ses relations avec la maison du banquier recommencèrent sur le même pied d'intimité familière. ^P" Lauverjaf l'invitait à passer fréquemment l'aprèsmidi et la soirée avec elle, et Francine se retrouvait aux heures des repas en présence de Jules Lauverjat. Bien qu'elle se fiit promis d'éviter de rester seule avec lui, elle ne pouvait empêcher les regards ihi banquier de se fixer ardemment sur elle, ni se soustraire à de fugitifs serrements de main. Jules Lauverjat ne jouis

sait plus, dans sa maison de Juvigny, de la commode liberté de Saint-Énogat ; cette contrainte que lui imposait le décorum exaspérait encore ses désirs. Il était dans toute la force d'une passion qui commence et il ne savait pas toujours se contenir. Il lui fallait maintenant se contenter de tendresses murmurées à l'oreille pendant les allées et venues de sa femme, ou de furtifs baisers volés entre deux portes et qui laissaient Francine toute frissonnante de terreur. Elle tremblait que ces audacieuses caresses ne fussent surprises par M'"*^ Lauverjat ou épiées par quelque domestique. Et, en effet, plus d'une fois, le manège du banquier, qui oubliait toute prudence, fut aperçu par la femme de chambre qui, déjà témoin à Saint-Énogat, de certaines privautés suspectes, en fît des gorges chaudes à la cuisine, en présence de la valetaille enchantée de prendre les maîtres en défaut.

— De l'office, les bavardages s'échappèrent bientôt au dehors, chez les fournisseurs et parmi les domestiques du voisinage ; puis des boutiques du quartier la scandaleuse nouvelle remonta au premier étage, dans les intérieurs bourgeois et cancaniers de la société de Juvigny. Quinze jours après, toute la ville était au courant de « l'intrigue coupable du banquier Lauverjat avec la petite Labrèche ». — Cela devait arriver, dirent les gens pratiques ; comprend-on aussi une pareille imprudence? Comment une femme de sens peutelle introduire dans son intérieur une fille jolie, mal élevée et de basse condition? — Les hommes sont toujours des hommes, ajoutait une dévote, et si sérieux qu'ils soient, on ne doit pas les exposer à la tentation.

— Et toutes les bonnes amies plaignirent très haut et très perfidement << la pauvre « M"'" Lauverjat dont la confiance et la

bonté étaient si mal récompensées ». — Quant à Francine, elle devint le bouc émissaire de la masse des péchés commis peu ou prou dans la ville de Juvigny. Toutes les épouses alarmées, toutes les âmes rigoristes , toutes les filles laides lui jetèrent la pierre et ne trouvèrent pas d'épithètes assez injurieuses pour stigmatiser sa conduite.

Une après-midi de novembre, au moment où M"' Labrèche, seule dans Tarrière-boutique, n'attendait plus que le retour de son père pour se rendre chez les Lauverjat, Onésime Aubriot entra mélancoliquement.

L'honnête célibataire avait une mine effarée et consternée qui frappa la jeune fille ; mais comme il était facilement alarmiste et comme il avait Thabitude de voir des montagnes dans les moindres trous de taupe, elle ne s'en inquiéta pas autrement, ot se borna à lui demander s'il était malade.

— Malade?... oui, moralement, répondit Onésime d'un ton morne.

11 s'assit, poussa un gros soupir, tourna son chapeau dans ses doigts, puis reprit, après avoir toussé péniblement :

— Vous voilà habillée, Francine, comme si vous deviez sortir... Avez-vous quelque projet pour ce soir?

— Oui, je dois aller chez M'^^Lauverjat.

— Ah ! murmura Onésime en tressaillant... Ma chère enfant, continua-t-il avec Fanimation d'un homme qui vient de prendre une résolution difficile, vous me rendrez cette justice que, de tout temps, je vous ai dissuadée de fréquenter la maison du banquier... Eh bien! pardonnez-moi de revenir sur ce chapitre, mais il est urgent que vous cessiez toute relation avec ces gens-là.

— A quel propos? demanda Francine qui devint subitement très pâle.

Al' PARADIS DES ENFANTS. 1 7î)

— Oh! à propos de rien, se hâta d'ajouter M. Aubriot, craignant déjà d'avoir été trop loin... C'est une idée qui m'est venue, maintenant que vous courez sur vos dixneuf ans, parce qu'il y a un homme dans cette maison, et que la réputation d'une jeune fîUe ne doit pas être effleurée, même du soupçon le plus léger.

— Est-ce qu'on dit... quelque chose sur moi? balbutia-t-elle, terrifiée.

— Oli! non, rien... rien encore, répétat-il en rougissant, mais soyez persuadée qu'on trouvera à dire, si vous continuez à vivre dans l'intimité de cette famille... Cette fréquentation n'est bonne ni pour vous, ni pour le banquier, ni pour sa femme... Le monde est méchant, le diable est malin et, sans le vouloir, il peut se faire que vous soyez entraînée au mal... A bas!... Loute! cria-t-il en s'interrompant pour repousser la chienne qui était venue

lui flairer les mains... Ah! cette bête, cette infernale bête, c'est elle qui est cause de tout le mal!... J'avais bien raison de regretter de vous l'avoir amenée!...

Tandis qu'il parlait ainsi à bâtons rompus, Francine sentait un froid douloureux l'envahir; ses tempes étaient serrées, ses lèvres et ses mains devenaient glacées.

Elle saisit brusquement Onésime par le bras, et l'interrogeant d'un air égaré :

— Ne me trompez pas, monsieur Onésime; je vous en supplie, parlez franchement... On a dit quelque chose?...

— Eh bien! oui, avoua-t-il d'un ton désolé, oui, on a jasé... Je me hâte d'ajouter que je ne crois pas un mot de ce qu'on dit... Je vous sais pure et blanche comme la neige, ma bonne fille! Raison de plus pour imposer silence aux mauvaises langues, en cessant d'autoriser leurs commérages par votre présence chez le banquier.

Songez, mon enfant, à tout le mal (|ui pourrait arriver si de pareilles calomnies prenaient consistance... Pensez à cette imprudente femme qui vous a accueillie chez elle, admise à sa table, et que vous paieriez d'une noire ingratitude, en détruisant involontairement la paix et la sécurité de son ménage!.. Pensez à votre père et à son chagrin mortel si de pareils bruits venaient à ses oreilles!...

— Assez! interrompit Francine d'une voix sourde, vous avez raison, monsieur Aubriot, il faut que cela finisse!... Je vais aller tout de suite chez M""^ Lauverjat, mais je vous promets que ce sera pour la dernière fois... Ayez la bonté de garder le magasin et dites à mon père de m'attendre pour souper... Je serai ici avant sept heures!...

Elle s'était coiffée, et, accompagnée de la Loute, elle se dirigeait vers la maison

du banquier. — - Qu'allait-elle dire? Comment devait-elle s'y prendre pour sortir de la situation honteuse où elle se trouvait?... Elle n'en savait rien; les idées tourbillonnaient confusément dans sa tête... Seulement elle se répétait intérieurement : — Oui, je suis une misérable, et il faut que cela finisse î

Elle sonna et le valet de chambre la fit entrer dans le petit salon où se tenait d'habitude M""' Lauverjat; mais, au lieu de cette dame, ce fut le banquier lui-même qui vint au-devant d'elle.

— M""" Lauverjat est sortie, lui dit-il, dès que le valet de chambre se fut éloigné . . . nous avons une bonne heure à nous, venez dans mon cabinet, nous aurons moins de chance d'y être dérangés.

En même temps, et sans qu'elle pût se défendre, il l'entraînait à travers l'enfilade des pièces du premier étage, jusqu'à son

cabinet situé à Tautrc extrémité de l'appartement. — La Loute avait voulu suivre sa maîtresse, mais brusquement le banquier la repoussa dans une pièce contiguë; puis, pour plus de sûreté, il ferma au verrou la porte de communication.

La Loute n'avait jamais aimé Jules Lauvorjat ; en bcte jalouse, elle avait senti sans doute qu'il lui prenait une partie de Taf- (ection de sa maîtresse, et elle ne manquait aucune occasion de lui marquer son antipathie. Aussi protesta-t-elle contre le bannissement qu'on lui infligeait, en se ruant furieusement contre la porte close et en aboyant à tue-tôte. Cependant, au bout de cinq minutes, ayant constaté qu'elle dépensait sa colère en pure |)erte et que |)ersonne n'accourait à ses cris, elle se laissa choir lourdement sur le seuil et s'y accroupit, attendant sournoisement l'heure de prendre sa revanche.

Jules Lauverjat avait attiré Francine sur un canapé de cuir qui meublait une des encoignures du cabinet; puis, lui enlaçant la taille et lui prenant les mains :

— Chère, s'écria-t-il, enfin je puis donc vous parler, vous serrer dans mes bras librement ! . . .

Mais la jeune fille, s'arrachant brusquement à son étreinte, s'était levée :

— Non, monsieur Lauverjat, dit-elle résolument, j'ai assez déboute comme cela... Je sais bien qu'après la faute que j'ai commise, j'aimauvaise grâce à me montrer sévère... mais je ne veux plus, je ne veux plus!...

Il s'était levé à son tour et lui avait repris les mains.

— Enfant, murmurait-il câlinement, de quoi avez-vous peur et que ne voulez-vous plus?

— Je ne veux plus mentir, tromper mon père, tromper votre femme, dans sa mai-

AU PARADIS DES ENFANTS. 1 S.'i

son, presque sous ses yeux... J'ai été coupable une fois, là-bas... Tant pis pour moi!... Du moins je n'ai fait de mal qu'à moi-même, mais faire le malbeur des autres, abuser de l'hospitalité qu'on me donne ici... non, non!

Il eut un geste de condescendance et sourit légèrement.

— N'est-ce que cela? répliqua-t-il, vous avez cent fois raison!... Voilà justement de quoi je voulais vous parler. Ecoutez... J'ai loué à une demi-lieue de la ville, près de Marbot, une petite maison qui touche à la lisière du l)ois et où je veux organiser un rendez-vous de chasse. La maisonnette est isolée, et nous pourrons nous y voir en toute sûreté... Trouvez-vous demain, à la nuit, sur le bord du canal, et je vous la ferai visiter...

— Jamais!... s'écria-t-elle. Mon Dieu, suis-je déjà tombée assez bas à vos yeux

pour que vous me croyiez capable d'accepter une pareille proposition?... Je ne veux plus tromper personne, ni ici, ni ailleurs...

— Ah! Francine, vous ne m'aimez pas î

— Si je ne vous avais pas aimé, je n'aurais pas eu pour vous les faiblesses qui m'ont menée où je suis. — Elle le regardait avec des yeux pleins de larmes. — ■ Mais vous, continua-t-elle en joignant ingénument les mains, si vous m'aimez le demi-quart de ce que vous disiez, montrezvous bon... Aidez-moi à redevenir honnête au lieu de me pousser au mal... Oubliez ce qui s'est passé, oubliez-moi! C'est la plus grande marque de tendresse que vous puissiez me donner!...

Elle le suppliait doucement, et il la trouvait encore plus séduisante avec ses yeux bleus humides. De sorte qu'au lieu de se laisser toucher, il se reprenait pour elle

d'un désir plus vif; il essayait de lui saisir les mains et de les porter à ses lè^Tes.

Tandis qu'elle lui résistait, ils entendirent de nouveau la Loute aboyer violemment dans la pièce voisine, puis un léger bruit de pas, — et brusquement on frappa à la porte de communication.

— Jules, es-tu là? cria une voix de femme.

C'était M""' Lauverjat. Elle venait de rendre des visites et elle rentrait très agitée. Dans deux ou trois des maisons où elle était allée, on lui avait justement parlé de Francine et, avec toute sorte d'insinuations perfides, on avait admiré son excessive confiance, on l'avait misepatelinement sur ses gardes, de sorte qu'elle revenait la tcte farcie de soupçons. En arrivant, elle avait appris que M"° Labrèche était là : les aboiements de la Loute l'avaient attirée vers la porte du cabinet, dont elle avait

Yainement tourné le bouton. Alors elle avait frappé d'une main impatiente.

— Ma femme? balbutia Jules Lauverjat, venez, sauvons-nous par l'escalier des bureaux!...

Et, dans son désarroi, dans sa peur d'être surpris, il fuyait le premier par une porte de dégagement, sans s'inquiéter de savoir s'il était suivi par Francine.

Celle-ci, un moment indécise, se demandait si elle allait s'avilir encore à cette fuite répugnante; — mais non, elle était décidément lasse du rôle qu'elle jouait et elle voulait en finir.

— Ouvrez donc ! criait M™^ Lauverjat d'un ton irrité, tandis que la chienne lançait de nouveau son aboiement glapissant.

Francine ferma la porte par laquelle M. Lauverjat s'était esquivé, puis elle courut pousser la targette qui avait mis ob-

stacle à la brusque intrusion de la femme du banquier.

\P° Lauverjat entra, hautaine, imposante, toisa des pieds à la tête la frissonnante Francine, vit ses traits bouleversés, ses yeux humides, et d'un ton très sec lui demanda :

— M. Lauverjat n'était pas avec vous, mademoiselle?

— Mais... vous le voyez... non, madame !

— Et vous vous étiez enfermée, seule, dans son cabinet?... Vous avouerez que c'est au moins singulier!... Ecoutez-moi, Francine, continua-t-elle d'une voix qu'elle essayait de rendre calme, mais où l'on sentait l'agitation d'une émotion qu'on s'efforce de comprimer, — je sors d'une maison où l'on m'a donné à entendre que j'avais tort de vous recevoir chez moi, que vous étiez fille à me tromper un jour ou

ly.) AU PARADIS DES ENFANTS.

l'autre avec M. Lauverjat... Dieu me pardonne ! quelqu'un a même insinué que c'était déjà fait!... J'ai répondu que je vous croyais incapable d'une déloyauté aussi noire et je me suis bornée à hausser les épaules... Pourtant vous conviendrez que les conditions oii je vous trouve, enfermée chez mon mari, avec votre chienne en sentinelle à la porte, ne sont pas de nature à me rassurer... Je vous ai toujours crue sincère, Francine, et je fais appel à votre franchise : y a-t-il un mot de vrai dans ce qu'on m'a laissé entendre?

Pour toute réponse Francine s'était jetée aux pieds de M""' Lauverjat et murmurait avec des sanglots :

— Pardon I... Oh! pardon, madame!...

La femme du banquier avait brusquement pâli, ses traits avaient pris une expression très dure et elle regardait

AU PARADIS DES ENFANTS. \0l

avec irritation la jeune fille agenouillée :

— Si vous me demandez pardon, s'écria-t-elle, c'est donc que vous vous sentez coupable ?

— Oui, madame, j'ai été indigne!... Je vous ai trompée.

— Ah ! balbutia- 1- elle abasourdie, c'était vraiî... Vous... vous avez fait cela î . . .

Malgré les soupçons qu'elle avait conçus, M"* Lauverjat espérait que, même en mettant les choses au pis, rien de grave et de décisif n'était encore survenu. L'aveu de Francine lui révélait brutalement toute l'étendue de son désastre conjugal. L'humiliation, la jalousie, le dépit d'avoir été jouée lui firent monter au visage une flambée de colère. Elle saisit rudement la jeune fille par les poignets, la força de se relever, et, la traînant vers le canapé où Tins-

tant d'avant M"° Labrèche avait résisté aux caresses de son séducteur, elle l'y assit en face d'elle :

— Parlez ! . . . mais parlez donc ! continuait-elle d'une voix sourde sans lâcher Francine et la secouant avec violence, ayez donc le courage de confesser vos turpitudes!... Où? Quand? Comment m'avez-vous trompée?

Et lambeaux par lambeaux, moitié de gré, moitié de force, elle arrachait à la jeune fille terrifiée les preuves de l'infidélité de M. Lauverjat,les détails de la chute, toute l'histoire de la brusque surprise de Cézembre.

La honte de Francine, ses larmes et ses cris de repentir, la candeur même avec laquelle elle avouait sa faute, auraient trouvé grâce devant une nature plus généreuse.

Mais la générosité n'était pas la vertu de M°*° Lauverjat. Bourgeoise à l'esprit étroit

et vaniteux, à ITime rancunière, elle était à la fois profondément blessée et humiliée. Oubliant qu'elle avait la première imprudemment toléré et encouragé les dangereuses familiarités de son mari, il lui était impossible de pardonner la trahison dont M'^' Labrèche avait payé ce qu'elle nommait (( ses bienfaits ». — Elle se leva furibonde, et, poussant Francine par les épaules, elle ouvrit la porte de l'escalier de service :

— Vous êtes une dévergondée ! cria-t-elle sans s'inquiéter d'être entendue parles domestiques ou les commis de la banque , vous êtes cent fois plus pervertie et plus vile qu'une fîlle des rues ! . . . Sorte/ ! . . .

— Madame! suppliait la malheureuse, épargnez-moi... ayez pitié î... sinon pour moi, du moins pour mon pèrel...

— Pitié? s'exclamait de nouveau l'épouse outragée, pourquoi donc aurais-je

pitié d'une effrontée qui n'a pas su se respecter ni respecter ma maison?... Je vous chasse, entendez-vous, je vous chasse!

Et rejetant Francine sur le palier, elle ferma bruyamment sur elle la porte du cabinet de son mari.

Lorsque Francine, effarée, courbée sous riuimiliation, suffoquée par les sanglots, sortit de la maison des Lauverjat, il faisait nuit. Les becs de gaz s'allumaient l'un après l'autre dans les rues enténébrées; sur la chaussée obscure, les devantures éclairées de quelques boutiques étendaient çà et là de larges taches lumineuses. Une fois dehors, elle se mit à courir d'un air égaré. Il lui semblait qu'elle était encore pourchassée par les reproches violents de M"' Lauverjat. Elle n'avait qu'une préoccupation : fuir bien loin, plonger plus

avant dans la nuit pour y cacher sa honte. Un tremblement d'épouvante la saisissait rien qu'à l'idée de se présenter devant le père Labrèche, de répondre à ses questions et de lui confesser sa faute. Au lieu de repasser le pont, elle tourna le dos au Paradis des Enfants et s'enfonça dans un passage noir et sordide, qu'on nomme le Cors de l'huis, et qui débouche sur le quai, derrière la chapelle protestante.

Dès que la nuit tombe, ce quartier devient très désert. Le quai, planté de peupliers du côté des berges de l'Ornain, n'est bordé de l'autre côté que par des écuries, des murs de jardins et les façades sans fenêtres des vastes fouleries où les vignerons du pays installent leurs cuves et leur pressoir. A cette heure, on n'y rencontre guère que quelque garçon d'auberge, menant des chevaux à l'abreuvoir, ou quelque voyageur attardé qui regagne la gare du chemin

(le ïer par cette route plus courte. A peine si, de loin en loin, un cabaret borgne jette dans l'obscurité une lueur louche et une chanson d'ivrogne. — C'était sur ce chemin que Francinc marchait précipitamment, sans autre but que de fuir la maison Lauverjat et de s'abandonner librement à son désespoir.

Le murmure de TOrnain, grossi par les pluies d'automne, accompagnait lugubrement le douloureux travail de sa pensée : — Toute sa vie était perdue, irrémédiablement perdue; et non seulement sa vie, mais encore celle de l'homme qu'elle aimait et respectait le plus au monde : son père. Apres de longues années d'une existence laborieuse et honnête, l'ancien garde, à l'âge où on a le droit de compter sur un peu de repos et de bonheur, allait, grâce à elle, voir sa vieillesse déshonorée. Il ne fallait pas espérer qu'il restât longtemps

dans l'ignorance de ce qui venait de se passer. Que ce fût ce soir ou demain, le scandale éclaterait. A supposer que M""" Lauverjat, redevenue plus calme, gardât le silence, les domestiques jaseraient. Dans l'exaspération de sa colère, la femme du banquier venait de la chasser avec un tel éclat, que toute la maison devait maintenant savoir à quoi s'en tenir. Demain, certainement, son déshonneur serait le bruit et la risée de la ville. Et alors quelles nouvelles humiliations, quelles nouvelles douleurs la vengeance divine lui réservait-elle?... Car elle ne pouvait douter que ce qui lui arrivait ne fût un châtiment providentiel. Le malheur ravivait toutes ses terreurs de dévote. Dieu ne r avait-il pas frappée juste à l'heure où elle essayait tardivement de se soustraire aux conséquences de sa faute? Il ne tenait pas compte d'un repentir provoqué par la

jrainte du qu'en dira-t-onet non par Tliorreur même du péché...

Elle marchait avec si grande hâte qu'arrivée à l'angle du pont qui conduit à la gare, elle fut forcée de s'arrêter pour reprendre haleine. Elle s'accouda sur le [)arapet; pendant longtemps, elle regarda l'eau sombre qui tournoyait entre les deux berges et où se reflétait la rougeur trouble des becs de gaz du pont. Elle voyait devant elle la rivière fuyante étendre sa nappe ténébreuse jusqu'aux piles du pont Notre- Dame, contre lesquelles elle se brisait avec un sourd bouillonnement. Barrant l'horizon et se découpant vaguement sur le fond du ciel plus clair, le logis Lauverjat, la chapelle de la Vierge et la maison du Paradis des Enfants montraient à la mallieureuse Francine leurs silhouettes familières et ravivaient encore sa douleur. — Qu'allait-elle devenir? Demain malin, au

grand jour, comment supporterait-elle les risées des voisins et la colère du vieux Labrèche? La rumeur de Feau sous les arches lui semblait déjà comme un écho du mépris public, grossissant et grondant autour d'elle. Depuis qu'elle se connaissait, le bruit de cette rivière s'était mêlé à tous les incidents, à toutes les émotions de sa vie; il l'avait bercée toute petite, il avait accompagné ses chansons d'adolescente et ses rêveries de jeune fille. Maintenant, le murmure amical d'autrefois se changeait en une retentissante huée, mêlée d'insultes et de reproches.

Elle frissonna, détourna la tête et vit au loin, dans l'axe du pont, flamboyer les lueurs de la gare. Des locomotives allaient et venaient là-bas avec un halètement rauque et des sifflements aigus. Une cloche tinta; des omnibus passèrent chargés de bagages. Un train allait partir sans doute.

Et soudain, elle rêva de monter dans ce convoi qui fuyait vers une destination inconnue, et de s'en aller bien loin, bien loin, si loin que personne n'entendît plus j)arler d'elle. — Mais ce rêve ne dura qu'un moment, le temps que met une mauvaise pensée à traverser le cerveau. Elle l'eût à peine conçue qu'elle la reconnut odieuse et irréalisable. — Cette fuite serait une faute ajoutée aux autres. Elle n'avait pas le droit d'abandonner son père et de laisser le vieillard supporter seul les hontes et les misères que son inconduite allait précipiter sur l'honnête et tranquille maison du Paradis des Enfants. Dut-elle en mourir, elle ne pouvait manquer à ce dernier devoir; sa place était là-bas, près du père, afin d'adoucir au moins pour lui l'amertume du calice que ses propres mains avaient préparé.

Tout en se disanl cela, elle allait et

venait sur le trottoir du pont comme une àme en peine. Un monsieur, convenablement mis et fumant un cigare, passa, la coudoya en la regardant sous le nez, puis se retourna et lui chuchota à l'oreille d'équivoques et injurieuses paroles, qui lui firent monter le rouge au visage. Alors, épeurée, elle le repoussa brusquement, se sauva vers l'autre extrémité du pont et, débouchant sur le quai opposé, reprit en courant le chemin de la maison paternelle. . . Dans l'arrière-boutique du Paradis des Enfants, le vieux Labrèche et Onésime Aubriot étaient assis chacun à un angle de la cheminée, où se consumait un petit feu de mottes et de souches de hêtre. En face de Fâtre, une femme de ménage, que, depuis le voyage de Francine aux bains de mer, le garde avait prise pour préparer les repas, achevait de dresser trois couverts sur une table garnie de toile cirée.

— Vous savez, monsieur Aubriot, dit Labrèche en surveillant du coin de TomI ces préliminaires du souper, si vous voulez rester avec nous, on mettra un quatrième couvert?... Quand il y a pour trois, il y a pour quatre.

— Merci, répondit Onésime d'une voix enrouée ; je n'ai pas prévenu chez moi, et on serait inquiet...

Il paraissait inquiet lui-même et comme enfiévré ; sa longue figure était presque blême, ses mains agitées ne restaient pas une seconde à la même place ; tantôt elles boutonnaient et déboutonnaient alternativement la redingote verdàtre aux revers croisés sur la poitrine ; tantôt elles saisissaient les pincettes et fourgonnaient impitoyablement dans le brasier, au grand déplaisir du père Labrèche , qui ne souffrait |)as qu'on dérangeât la savante symétrie des mottes et des étoiles, et qui se réser-

vait despotiquement le droit de toucher au feu. — Après avoir donné de nouveau un désastreux coup de pincettes dans la braise, Onésime reprit en soupirant :

— Du reste, je serais un mauvais convive, car je n'ai pas faim.

— Si fait! moi, répondit le garde, la marche et le grand air m'ont affamé. . . Vous ne prenez pas assez d'exercice, monsieur Aubriol, et c'est ce qui rend votre estomac capricieux... Voyez, moi, j'ai deux lieues dans les jambes et je dévorerais des pierres... J'ai hâte que Francine soit rentrée pour me mettre la serviette au menton.

Il tira de son gousset une grosse montre d'argent :

— Sept heures vont sonner !... Etesvous sûr que la petite ne reste pas à dîner chez les Lauverjat ?. . . Vous savez, des fois, ils la retiennent au dernier moment.

— Non, repartit Onésime, elle m'a bien

AU PARADIS DES ENFANTS. '20o

promis d'être de retour avant sept heures. . . Patientez encore une minute ou deux...

Elle ne peut tarder maintenant.

Pourtant il n'était pas si rassuré qu'il voulait le paraître. Après la promesse formelle que lui avait donnée Francine, il ne comprenait rien à cette absence prolongée ; il se demandait avec terreur ce qui avait pu se passer chez le banquier, et sa tète commençait à travailler.

Ils se mirent tous deux à regarder le feu silencieusement, la tête penchée, le dos arrondi, les mains à plat sur les genoux. Au moindre bruit de pas dans la rue, ils se redressaient, prêtaient l'oreille, puis, les pas s'éloignant, ils reprenaient leur attitude expectante et contemplative.

Tout à coup, dans le silence à peine interrompu par le pétillement des ételles enflammées ou le craquement des rayons cliargés de vieux livres, un choc, imprimé

du dehors à la porte de la boutique, les fît tressaillir.

Leurs têtes se levèrent en même temps.

— Avez-vous entendu ? murmura Onésime.

On grattait à la porte d'entrée, et ce grattement mystérieux devenait de plus en plus énergique, de plus en plus impatient. Il fut bientôt suivi d'un jappement bref et impérieux.

— C'est la Loute ! s'écria Onésime.

— Francine n'est donc pas avec elle?

grommela Labrèche étonné.

— La chienne sera probablement partie en avant, répondit Aubriot. — Il avait quitté sa chaise et courait ouvrir à la Loute , qui se précipita impétueusement à Tintérieur. — Onésime restait sur le seuil de la boutique, et, les yeux braqués dans la direction du pont, sondait l'obscurité, espérant toujours voir poindre Francine.

Mais son attente fut vaine, et il rentra tout déconcerté dans Tarrière-boutique.

— Comment se fait-il que la chienne revienne toute seule? reprit Labrèche, qui devenait inquiet à son tour ; regardez donc, monsieur Aubriot, elle a une drôle de tête !

La Loute, en effet, paraissait étrangement troublée. L'œil craintif, les oreilles^ couchées, la queue entre les jambes, elle avait la mine d'un chien qui a été battu. Elle allait et venait en poussant des cris étouffés, se frottait contre les jambes de Labrèche, puis furetait de nouveau dans tous les coins en reniflant.

Onésime, tout en se sentant empoigné par des pressentiments qui lui serraient le cœur, s'efforçait de rassurer encore le père de Francine :

— Cette bête est si fantasque ! dit-il d'une voix défaillante, elle se sera ennuyée là-bas et aura sournoisement décampé...

Ou bien elle aura commis quelque méfait à la cuisine et se sera fait mettre honteusement à la porte.

— Mais Francine?... Où est Francine?

— Ils l'auront peut-être bien gardée à dîner, balbutia Aubriot.

— Mais vous prétendiez tout à l'heure qu'elle avait promis de revenir de bonne heure... Elle nous aurait fait prévenir par un domestique !.. Non, non, monsieur Aubriot, tout ça est louche... Je vois à votre air que vous n'êtes pas plus rassuré que moi... Il faut savoir à quoi s'en tenir, et je vais envoyer la femme de ménage chez les Lauverjat.

— Si... j'y allais moi-même! proposa le malheureux Onésime, qui commençait à redouter quelque cruelle complication.

— Non, ça n'est pas votre affaire... Je vais envoyer la mère Surloppe.

Il appela la femme de ménage et la

chargea de s'enquérir chez le banquier si on avait gardé Francine à dîner.

Quand cette femme fut partie, ils se mirent à arpenter tous deux avec agitation l'arrière-boutique, tandis que la Loute, assise sur son train de derrière, les surveillait d'un œil anxieux. Leur attente fut plus longue qu'ils n'avaient pensé. Un mortel quart d'heure s'écoula péniblement, et ils ne virent pas revenir la mère Surloppe. Enfin la sonnette de la porte d'entrée tinta et la vieille femme apparut. La singulière expression de sa figure ridée frappa Onésime, qui pressentit un malheur et n'osa l'interroger.

— Eh bien? demanda brusquement Labrèche.

— Mamselle Francine n'est pas chez le banquier, répondit-elle, mais voici un mot d'écrit que M'"® Lauverjat m'a remis pour vous, monsieur Labrèche.

En même temps elle déposa une lettre près du couvert de l'ancien garde.

Les deux hommes regardaient avec efTarement l'enveloppe blanche ; le père Labrèche la saisit rapidement, et il allait faire sauter le cachet, quand Onésime le retint, et s'adressant à la femme de ménage qui tournait autour d'eux d'un air intrigué t

— Laissez-nous, madame, murmura-t-il.

— C'est bon, répliqua la vieille d'un ton piqué... Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Labrèche?... En ce cas, ajouta-t-elle après un geste négatif du marchand de jouets, je m'en vais préparer le souper de mon homme... Bonsoir donc 1

Aussitôt qu'elle fut dehors, Labrèche déchira l'enveloppe, lut le billet en s'approchant de la lampe, puis, tout d'un coup, poussaun cri étranglé, s accrocha à la table pour ne pas tomber et finalement se mit à trembler comme un homme pris de fièvre.

— Quoi? que lui est-il arrivé? interrogea Onésime, blanc comme un linge.

Mais Tautre ne pouvait pas parler : il avait dans la gorge quelque chose qui l'étouffait. Il fit signe à Aubriot de ramasser la lettre. Celui-ci obéit et lut à son tour les lignes suivantes :

(( Mademoiselle Labrèche est partie de chez moi et elle n'y remettra plus les pieds. Pour me récompenser de mes bontés et de ma confiance, elle détournait mon mari de ses devoirs. Je m'en suis aperçue trop tard malheureusement, et je l'ai chassée.

« Nathalie Lauverjat. »

Les yeux d'Onésime se reportèrent avec effroi sur Labrèche. Il s'était assis sur une chaise; il était pourpre, les yeux lui sortaient de la tête et il suffoquait. L'avocat emplit un verre d'eau et le fît boire au vieux garde, qui commença à reprendre son souffle après avoir avalé quelques gorgées.

— Ma fille?... Francine?... C'est épouvantable ! dit-il d'une voix rauque.

— C'est une calomnie, essaya de protester le brave Onésime ; cette dame a été trompée par de faux rapports. .. Je mettrais

ma main au feu que Francine n'est pas coupable I

— Si elle n'avait rien à se reprocher, répliqua le vieillard en se soulevant avec effort et en dardant sur Onésime ses luisants yeux gris, elle serait revenue tout de suite à la maison pour s'expliquer et se disculper... Elle n'ose pas rentrer, preuve qu'elle a fauté \

Il s'était levé et recommençait à marcher à pas lourds à travers l'arrière-boutique ; sa constitution solide et résistante surmontait l'ébranlement nerveux causé par le foudroyant billet de M"'^Lauverjat; mais à mesure qu'il reprenait son équilibre, le vieil homme reparaissait avec sa rudesse, son orgueil, son inflexibilité sur le chapitre de l'honneur et des mœurs.

— Francine! répétait-il, une enfant qui n'a reçu que de bons principes et de bons exemples... donner dans le travers?... Et

avec un homme marié ? . . . Tonnerre de Dieu ! Au rebours de Labrèche, Onésime, lui, se sentait de plus en plus abattu : son cerveau flottait, il était incapable de rassembler deux idées, et, les paroles ne lui venant pas, il se bornait à pousser de profonds soupirs.

— Si réellement, balbutia- t-il enfin, en cherchant péniblement ses mots, oui... si une faute a été commise. . . ce que je ne crois pas encore... la pauvre enfant aura été victime d'une odieuse séduction ... Ce Lauverj at l'aura violentée!

Le père Labrèche s'arrêta et ses traits se contractèrent.

— Si c'était vrai, grommela-t-il avec un nouveau juron, j'irais tordre le cou au banquier!... Mais est-ce vrai?... Nous ne savons rien... Nous sommes là à nous cogner la tête au mur, dans l'obscurité... Oh! continua-t-il en serrant les poings, il faudra

[)Oiirtant bien que j'y voie clair et que je trouve le coupable!... Si c'est Lauverjat, je le tuerai... Si c'est elle... je la...

Il eut un geste si farouche qu'Onésime, efîrayé, ne le laissa pas achever.

— Labrèche, interrompit-il, vous ne ferez pas cela!... La violence ne remédie h rien... C'est une pauvre enfant et c'est votre fille.

Il secoua la tête et répondit d'une voix sourde :

— D'une façon comme d'une autre, je n'ai plus de fille!

l*uis, les bras croisés, le cou dans les épaules, il se remit à marcher. Onésime n'osait plus souffier mot, de peur d'augmenter encore sa surexcitation. La maison (lu bord de l'eau retomba dans un morne silence, interrompu seulement par la marche pesante et monotone de l'ancien garde. La Loule, fatiguée sans doute des

émotions et des alertes de sa soirée, s'était étendue au long de l'âtre, la queue étalée, la tête couchée sur ses pattes de devant. Elle ne dormait cependant pas et, de temps en temps, elle reniflait bruyamment, comme pour indiquer qu'elle aussi veillait et attendait. Tout à coup, elle releva la tête, se dressa sur ses quatre pattes, et, remuant la queue, courut vers le magasin. Au même moment, la sonnette tinta et la porte de la rue s'ouvrit :

— Cette fois, c'est elle! s'exclama Aubriot en quittant sa chaise.

Labrèche le cloua sur place d'un geste énergique et lui lança en même temps un despotique regard, pour lui ordonner de garder le silence et lui signifier son intention de rester absolument le maître dans sa maison.

C'était Francine, en efTet. Elle surgit lentement de l'ombre delà première pièce,

et s'avança pale, eiK'ore haletante à la suite de sa course le long du quai. La lumière jaune de la petite lampe posée sur la table laissait voir ses bandeaux échevelés, ses lèvres agitées par la peur, ses traits bouleversés, toute son attitude désolée et humblement suppliante.

Son père la saisit rudement parle bras, et, l'entraînant vers la lampe :

— Lis cela I commanda-t-il impérieusement, en lui mettant sous les yeux le billet de M"" Lauverjat.""

Elle courba la tête, devina plutôt qu'elle ne lut les lignes du billet, puis ses lèvres se tordirent comme pour laisser passer un sanglot, ses paupières battirent, mais pas une larme ne jaillit. Elle resta, la figure penchée, comme une condamnée dans l'attente du coup qui doit la frapper.

— Est-ce vrai, ce ([u'il y a là dedans? rcprit-il dune voix rauque.

— C'est vrai, murmiira-t-elle très bas.

— Ah! gueuse! cria-t-il en levant le poing.

Francine s'abattit à ses pieds, les bras repliés au-dessus de sa tête comme pour parer ce coup qui allait tomber sur elle, et elle balbutia d'inintelligibles supplications, qui ressemblaient plus à des gémissements qu'à des paroles articulées.

La Loute grondait sourdement, et Onésime, saisi d'horreur, s'était élancé vers M. Labrèche.

— Laissez, monsieur Aubriot! dit ce dernier en le repoussant, personne ici n'a le droit d'intervenir entre cette fille et moi!... Ainsi, continua-t-il en s'asseyant lourdement sur la chaise devant laquelle Francine était restée agenouillée, tu l'avoues? Tu as été la maîtresse de ceLauverjat?

Elle fit signe que oui, puis d'une voix

si faible qu'on l'entendait à peine, elle ajouta :

— Je me suis mal conduite, je suis perdue, je le sais... Mais je vous jure à tous deux que c'était fini... Je vous jure que j'étais allée chez lui, ce soir, pour lui dire que je ne voulais plus... continuer...

— Tu ne voulais plus î s'exclama Labrèche sarcastiquement, tu avais donc bien voulu avant?... Ce n'était pas par violence qu'il t'avait prise? C'était de ton plein gré?

Elle inclina la tète, essayant de trouver des paroles pour s'excuser et ne réussissant qu'à éclater en sanglots.

— Vous le voyez, poursuivit-il en s'adressant à Onésime, elle s'est donnée comme la dernière des coureuses... Je n'ai pas même la consolation de me venger de l'autre et la honte est complète!

220 AU PARADIS DES ENFAiNTS.

Il avait de nouveau saisi le bras de sa fille, et, la secouant brutalement, il la forçait à se relever.

— Misérable gueuse, la boue, entendstu?... oui, la boue est moins sale que toi... Va-t'en!.. Il n'y a plus rien entre nous et je ne te reverrai de ma vie!

Indifférent aux aboiements furibonds de la Loute et aux supplications d'Onésime, il la poussait rudement dans le magasin. Elle se laissait faire comme une chose inerte, et ne trouvait plus même la force de demander pitié.

Il ouvrit la porte et, jetant Francine dehors :

— Va-t'en î ... Va retrouver ton banquier ! Il referma ensuite le battant avec un tel

emportement que tous les jouets de l'étalage en tremblèrent; puis il revint, farouche, dans l'arrière-boutique, en traînant par la peau du cou la Loute qui avait

voulu suivre sa maîtresse et qui continuait à aboyer frénétiquement.

— Monsieur Labrèchc, dit Aubriot indigné, vous avez mal agi!

— Je me suis fait justice, monsieur!

— Vous n'en aviez pas le droit î... Si coupable que soit votre fille, vous ne deviez pas la renvoyer de chez vous à pareille heure! Malheureux, la rivière est là, à deux pas, et elle peut s'y jeter dans un mouvement de désespoir...

— Ce sera tant mieux!

— Vous êtes un mauvais homme!

s'écria Onésime exaspéré.

Il prit son chapeau et, se retournant vers l'ancien garde qui restait immobile et impassible comme une figure de pierre : — Si son père l'abandonne, moi, je ne l'abandonnerai pas, et je vais la retrouver!

— A votre aise!...

Il ne l'écoutait plus et s'élançait dehors.

'r22 AU PARADIS DES ENFANTS.

fouillant à travers la nuit les deux extrémités de la rue et cherchant à y découvrir la silhouette fuyante de Francine.

11 n'eut pas longtemps à chercher. Dès que ses yeux se furent accoutumés à l'obscurité, il aperçut une forme noire adossée au parapet du pont. C'était Francine. Elle se tenait là, anéantie, épeurée, paralysée, contemplant d'un œil égaré cette maison du Paradis des E afants à' oiv elle était chassée, et n'ayant même pas la force de se demander où elle allait se réfugier.

Onésime traversa la rue et lui mit doucement la main sur l'épaule :

— Francine ! dit-il .

Elle frissonna et lui jeta un regard effrayé.

— Ma pauvre fille, vous ne pouvez pas rester ici.

— Oh! murmura-t-elle, j'y voudrais mourir !

— Non ! reprit-il avec une voix atten-

drie, il ne faut pas souhailer de mourir dans un pareil moment. Quand on est une fille courageuse et chrétienne, il y a autre chose à faire qu'à mourir... 11 faut vivre pour se repentir et pour effacer les fautes commises.

— A quoi sert? J'aurai beau me repentir, répliqua-t-elle en désignant du regard la maison de son père, je n'effacerai jamais le mal que je lui ai fait!

— Essayez toujours... Le ciel vous aidera et moi aussi... A partir de ce soir, il faut commencer une nouvelle vie.

— Une nouvelle vie! sanglota- t-clle...

Où?... Comment?... Demain matin, dans toute la ville, il n'y aura pas une personne qui ne me jettera la pierre; il n'y aura pas une porte qui ne se fermera devant moi !... Il a eu raison de me chasser... J3emain, je serai un objet de scandale et de répulsion pour (out le monde!

• — Excepté pour moi, mon enfant! excepté pour moi!... Vous savez qu'il y a longtemps que nous sommes de vieux amis, et vous pouvez compter sur moi.

— Oui, je sais que vous êtes bon! répondit-elle en pleurant.

La source des larmes s'était rouverte ; le chagrin qui gonflait la poitrine de la jeune fdle avait pu enfin s'épancher au dehors; ses nerfs se détendaient.

— Ne restons pas ici ! dit Onésime en lui donnant le bras et en la forçant de marcher dans la direction du quai ; écoutez-moi, ma fille : vous avez raison, vous ne pouvez pas continuer à habiter Juvigny; mais il n'y a pas que Juvigny au monde... On peut travailler, prier et faire pénitence partout ailleurs... Auriez-vous quelque répugnance à vivre à la campagne?

— Moi?... Que m'importe!...

— Bien... En ce cas, voici ce que j'ai à vous proposer : ma mère possède une ferme à La Hallatte, tout près de Bussy, et pas loin de la première station de chemin de fer. Les fermiers sont de braves gens qui vous logeront volontiers et qui vous garderont le secret. Il y a un train à neuf heures, nous le prendrons, et je vous conduirai à La Hallatte dès ce soir.

— Merci! soupira-t-elle, mais... comment gagnerai-jc ma vie là-bas ?

— Ne vous inquiétez de rien ; vous savez coudre, repasser, tenir un ménage... Vous paierez Fhospitalité de ces braves gens en vous rendant utile à la ferme... J'arrangerai tout cela quand nous serons arrivés... Pour le moment, il s'agit d'oublier et de vous faire oublier. ..Plus tard, quand vous aurez changé de vie, quand le temps aura passé sur vos fautes et calmé la colère de votre père, alors nous verrons...

nous verrons!... Il ne faut désespérer de rien; je resterai ici, moi, pour tout adoucir... et pour vous donner des nouvelles... Est-ce convenu?

— Oui... vous êtes bon!... Merci!... — Elle ne put en dire davantage à travers les sanglots qui lui coupaient la respiration.

— Remettez-vous, lui recommanda-t-il, nous voici à la gare !

Il n'y avait que très peu de monde dans les salles d'attente à peine éclairées. Francine s'assit dans l'angle le plus obscur pendant que M. Aubriot prenait les billets.

Au moment où iil la rejoignait et où on ouvrait les portes, tandis que le train fumait et grondait sourdement sur la voie, la cloche de neuf heures sonna à la tour de l'Horloge et emplit toute la vallée de sa grosse voix sonore. — Le pauvre Onésime songea que c'était l'heure où d'habi-

tilde on fermait aux verrous la porte de la maison paternelle. C'était, depuis qu'il se connaissait, la première fois qu'il enfreignait la règle et qu'il découchait. Il ne put réprimer un frisson en songeant à Tinquiétude et à la mauvaise humeur de « papa et maman » lorsqu'ils constateraient son absence. Mais devant la nécessité de sauver sa petite amie, il se sentait devenir audacieux. Il mit un triple acier autour de son cœur pusillanime. — Venez, dit-il d'une voix ferme à Francine...

Us montèrent dans un compartiment vide et le train partit, tandis qu'Onésime murmurait : — Ils vont me croire perdu, et Zabeth me rabrouera demain d'importance... Mais, à la grâce de Dieu!

Des mois et des mois s'enfuirent, rapides comme un vol d'hirondelles. Avant le retour du second hiver, l'aventure de Francine et du banquier Lauverjat dormait déjà dans les oubliettes de la chronique locale, en compagnie des vieux scandales qui, d'année en année, avaient eu Iç privilège de passionner la curiosité des habitants, et dont le souvenir s'était peu à peu effacé à mesure qu'ils perdaient le charme de la nouveauté. Dès le lendemain de l'esclandre qui avait déterminé l'expulsion de Francine, le banquier et sa

femme, afin de se soustraire à la malignité des commérages de la petite ville, étaient partis pour un long voyage dans le Midi. M'"^ Lauverjat ne s'en était pas tenue à cette première précaution. Elle n'avait consenti à une réconciliation qu'après avoir imposé à son mari l'obligation de quitter définitivement Juvigny. Le banquier avait dû céder la direction de ses affaires à un associé; il lui avait loué sa maison, ot, une fois la liquidation terminée, le ménage Lauverjat était allé habiter Paris. — Juvigny maintenant vivait comme si Francine n'eût jamais existé. — Les cloches sonnaient aux mêmes heures régulières ; les ménagères faisaient leur lessive à Pâques et leurs confitures en été ; les vignerons rentraient à grand bruit leur vendange en octobre; les fabricants se réunissaient au cercle aux mômes heures de l'après-midi; la même procession de pa-

roissiens en toilette s'écoulait chaque dimanche sur le pont Notre-Dame après la grand'messe. — Dans le seul magasin du Paradis des Enfants, il y avait quelque chose de détraqué et qui ne fonctionnait plus comme par le passé.

Là, le cœur du vieux garde saignait toujours depuis la cruelle soirée où le billet de M^'^Lauverjat était tombé comme la foudre dans la petite maison du bord de l'eau; là, le souvenir de la faute de Francine était toujours vivant et cuisant, bien que le nom de la coupable ne fût jamais prononcé. Labrèche avait été frappé doublement : dans son orgueil et dans son amour de père. Lui qui, en sa quahté d'ancien mihtaire et d'ancien forestier, n'avait jamais plaisanté avec les questions d'honneur, de discipline et de correction; lui, si dur et si impitoyable aux faiblesses d 'autrui; lui, si lier de la beauté et de la pureté de sa fîUe, il

avait été obligé d'avouer en quelque sorte publiquement le désiionneur de Francine.

Pendant des semaines, la ville tout entière s'était occupée à décbirer la réputation de son enfant, et il avait été forcé de courber humblement la tète. On était allé jusqu'à l'accuser de complicité ou tout au moins de complaisance ; il avait senti autour de lui des visages malveillants et insultants, et il avait du dévorer en silence toutes ces injures. Il était resté plié et quasi brisé sous l'outrage, et maintenant il ne pouvait plus se redresser.

Tout lui devenait indifférent : son commerce ne l'intéressait plus, son fameux terrain ne recevait plus ses visites. 11 laissait tout aller à vau-l'eau. Les jouets n'étaient plus renouvelés; ceux qui pendaient à l'étalage, démodés, défraicliis, disloqués, avaient une mine piteuse et n'invitaient guère les chalands. Du reste, bien souvent

il fermait la porte de la boutique ; insoucieux de la clientèle, il gagnait la cam^ pagne par des ruelles peu fréquentées, et s'acheminait vers les bois avec la Loutesur ses talons.

Pendant longtemps, la chienne avait été inconsolable du départ de Francine. Elle la cherchait dans toutes les pièces, flairait dans tous les coins et, lasse de ses infructueuses perquisitions, elle finissait par lancer à Labrèche un aboiement plaintivement interrogatif. Elle refusait de manger et, boudeuse, demeurait des journées entières roulée en rond dans son panier. Petit àpetit,cependant,elles'étaitrésignéeàcette incompréhensible absence et avait reporté sur l'ancien garde un peu de l'affection •qu'elle ne pouvait plus prodiguer à sa maîtresse. Et Labrèche lui-même, malgrél'horreur que lui inspirait tout ce qui réveillait le souvenir du passé, avait fini par s'at-

tacher à celte bête, devenue riinique compagne de sa solitude.

Par les chemins pierreux: montant au revers des vignobles, ils s'en allaient len- Icment, la chienne et lui, tous deux taciturnes et la tête penchée vers le sol. Ils traversaient les friches nues et grises, audessus desquelles planaient les alouettes, puis ils entraient sous bois; hiver ou été, pluie ou soleil, Labrèche marchait sans rien voir, sans qu'aucun des détails forestiers qui jadis le tenaient arrêté et amusé, attirassent maintenant son attention. Il suivait machinalement les tranchées abruptes ou les avenues herbeuses, et faisait ainsi des lieues sans s'en apercevoir; jusqu'à ce que la Loute, éreintée, s'assît sur son train de derrière et le dévisageât d'un œil inquiet en ayant l'air de dire : « Vas-tu me mener ainsi encore longtemps?... N'en auras-tu jamais assez? » Alors, il s'accroupissait

23i AU PARADIS DES ENFANTS.

à côté d'elle, allumait sa pipe et fumait tristement, les yeux perdus dans le vague, ne pensant pas plus à se lever qu'il n'avait songé à s'asseoir. C'était encore la chienne qui, par un aboiement bref, le tirait de sa somnolente rêverie ; et ils s'en revenaient à la brune, fourbus Tun et l'autre. Après un repas sommaire cuisiné par le vieux garde, la Loute s'étendait sur le parquet, et Labrèche, gagnant son lit, s'y endormait pesamment, heureux de mettre un sommeil sans rêve entre les tristesses de la veille et celles du lendemain.

Le seul être humain qui eût accès dans Tarrière-boutique du Paradis des Enfants était Onésime Aubriot. L'avocat à présent, vêtu de noir des pieds à la tête, portait un crêpe à son chapeau : « papa et maman » étaient morts, se suivant au cimetière à un mois de distance. Onésime habitait seul avec la vieille Zabeth l'antique maison de

la rue des Capucins, et, devenu plus indépendant, il se préoccupait moins d'être rentré à la cloche de neuf heures. l*arfois même, il lui arrivait de découclier et de rester absent deux jours de suite, ce qui excitait au plus haut point la curiosité de Zabeth et occasionnait, de la part de cette servante bougon, des accès de mauvaise humeur qu'Onésime supportai! avec une remarquable équanimité.

Au retour de ces fugues inexpliquées, l'avocat ne manquait pas de faire visite h M. Labrèche, et, h l'arrivée du visiteur, la Loute, reprise d'une vivacité juvénile, l'accueillait toujours par un redoublement de démonstrations affectueuses. Elle ne le quittait plus et, tournant autour de lui, elle le flairait curieusement.

— Je ne sais ce qu'a cette bête à virer ainsi autour de vos mollets ! lui dit un soir Labrèche impatienté.

En même temps, avec une bourrade, il écarta la Loute, et ses yeux gris soupçonneux se fixèrent sur ceux d'Onésime.

L'avocat soutint tranquillement ce regard perçant et y répondit par un hochement de tête mélancolique.

— Cette bête a du cœur, monsieur Labrèche !

— Parlons d'autre chose ! reprit brusquement ce dernier en se détournant.

Il avait parfaitement compris la raison des flairements de la Loute ; lui aussi, il devinait qu'Aubriot venait de voir Francine. Il lisait sur les traits de son interlocuteur un secret désir de mettre la conversation sur l'enfant coupable qu'il avait chassée; il redoutait d'entendre le nom de sa fille sortir des lèvres d'Onésime et pour empêcheç qu'il fût prononcé, il lui signifiait de la sorte son impérieuse volonté.

Ce même soir, quand Aubriot eut pris

congé, le père Labrèche resta longtemps immobile sur sa chaise, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, tandis que la Loute, assise en face de lui, le considérait gravement. Tout d'un coup, à la lueur du foyer, les yeux du vieillard eurent un miroitement humide, et des gouttes tièdes roulèrent sur ses rudes moustaches grises. La Loute quitta sa place, appuya ses pattes surlesgenoux de son maître et, approchant son museau des joues tannées, se mit à les lécher doucement. Chez la brave bête, la douleur muette du père de Francine avait éveillé une mystérieuse sympathie et elle la lui témoignait à sa façon.

Une seule fois, Onésime osa enfreindre l'impitoyable et tacite consigne qui hii était imposée, et ce fut encore la chienne qui lui en fournit l'occasion. Un j(?ur qu'il vint rendre visite au propriétaire du Paradu des Enfants^ il trouva la Loute coucliéc

dans son panier et allaitant deux petits chiens.

— Elle en a eu cinq, dit Labrèche, répondant aux questions d'Aubriot : j'en ai jeté trois à l'eau et je lui en ai gardé deux pour son lait... Voilà la seconde fois qu'il lui arrive de se mettre dans cet état... Je la surveille pourtant bien, mais empêchez donc ces bêtes-là de gourgandiner !

— Est-ce que vous conserverez les petits? demanda Onésime, qui s'intéressait au sort de tous les animaux de la création.

— Non pas; dès qu'ils seront assez forts, je les donnerai à des voisins... La Loute fera comme moi, elle se passera d'enfants !

Il y eut un moment de silence ; puis Aubriot s'exclama courageusement :

— Monsieur Labrèche, laissez-moi vous parler en ami et en chrétien... Il y a des bornes à tout, et la sévérité qui dure trop

longtemps devient de la cruauté... Francine a expié sa faute...

— Monsieur AubrioL interrompit Tancien garde en prenant sa figure fermée et hérissée... je croyais que vous étiez assez intelligent pour comprendre certaines choses... Ne prononcez jamais ce nom-là ici.

— C'est de la barbarie, soupira Onésime en regimbant ; Dieu lui-même a pardonné I

— Je ne suis pas Dieu, moi !

— Non, mais vous êtes père... Vous ne pouvez pas chasser votre fille de votre ])ensée aussi facilement que vous l'avez chassée de votre maison, et il est impossible que vous ne sentiez pas le besoin de parler d'elle avec un ami.

— J'en parle avec moi-même, répondit douloureusement Labrèche, et cela me suClit...

— Monsieur Labrèche î

— Non, monsieur Aubriot !... Si vous voulez que nous restions bons amis, vous ne toucherez jamais cette corde-là.

Gela fut dit d'une façon si énergique et avec tant de raideur que le pauvre Onésime se tint coi. Il jugea que le temps n'était pas encore venu, et ne se permit plus aucune incursion sur ce terrain défendu.

La boutique du Paradis des Enfants devint de plus en plus déserte et démodée. Bien que l'enseigne demeurât au-dessus de la porte et que la devanture fût encore garnie de jouets poussiéreux, la clientèle s'était lassée. Les paysans eux-mêmes, qui étaient restés fidèles à l'ancien magasin et venaient y faire quelques emplettes les jours de marché, se rebutèrent bientôt en trouvant les trois quarts du temps la porte close et allèrent s'approvisionner ailleurs. Un soirde décembre, Labrèche, au retour d'une de sespromenadesenforêt, se hasarda

AU FAKADIS DES E.NFANTS. 241

à passer par la grande rue commerçante de Juvigny. 11 vit un attroupement autour d'un magasin libéralement illuminé. Il s'approcha du cercle formé principalement par des enfants et se trouva en face d'une boutique neuve où, derrière de larges glaces, des poupées habillées à la nouvelle mode, des polichinelles pailletés d'argent, des guignols presque grands comme nature, des chevaux de carton et des moutons blancs ornés de rubans bleus, chatoyaient sous les ruissellements d'un éclairage au gaz. Au-dessus de la porte, on lisait en lettres d'or : Au grand Saint-Nicolas^ Jouets d'enfants. Cela lui donna un coup. Bien qu'il eut complètement négligé son commerce, il n'admettait [)as que d'autres lui fissent concurrence. Ses tempes battirent, il fut saisi brusquement d'un violent mal (le tète, et, en tournant l'angle de la rue du Pont-Notre-Dame, il trébucha, pris d'un

ctourdissement. Les jambes lui manquaient etil eut besoin de s'appuyer sur le bras d'un passant pour rentrer chez lui. Le médecin du quartier, appelé parles voisins, constata un commencementde congestion, et Labrèche dut garderie lit pendant une semaine.

Il reprit néanmoins le dessus et se remit sur pied. Jamais il ne voulut convenir qu'il avait eu une petite attaque; il soutint à Onésime qu'il s'était simplement heurté contre une marche d'escaber, mais l'avocat n'eut pas de peine à reconnaître que le vieillard était sérieusement atteint. Le côté gauche du corps avait perdu son élasticité et la rectitude des mouvements ; la main tremblait , et l'ancien garde traînait la jambe en marchant. Il lui fallut renoncer à ses courses en forêt.

iMaintenant il était réduit à se promener aux environs de la ville. Les jours de soleil, il sortait accompagné de la Loute et

longeait péniblement les bords du canal. Au bout d'un quart d'Iieure, il était fatigué et s'asseyait sur un banc exposé au midi. Sa canne entre les jambes et la chienne à ses pieds, il regardait tristement le paysage : les coteaux de vigne au sommet desquels bleuissaient des lisières de bois, les murs de l'hôpital, le dôme ardoisé de l'église d'où les heures sonnaient lentement, et, entre les talus verts, l'eau paisible et miroitante du canal, où de temps à autre passaient des flottes de bois tirées par des hàleurs qui courbaient l'échiné sous la tension de la corde. Des enfants jouaient bruyamment au bord de l'eau. Parfois des jeunes filles passaient, se rendant à l'atelier, trottinant légèrement sur le chemin gazonné dont leurs jupes, avec un balancement rythmé, effleuraient l'herbe courte.

La Loute, trompée par quelque vague ressemblance , s'élançait vers elles en re-

muant la queue et en aboyant gaîment, jusqu'à ce qu'une rebufTade la détrompât ou que la voix grondeuse de Labrèche la rappelât à l'ordre. Le vieillard irrité lui mettait sa laisse en l'admonestant aigrement, et la bête humiliée se tenait, la tête basse et Tair navré, sous le banc, tandis que son maître s'enfonçait plus profondément dans ses pensées devenues plus amères.

Dès que le soleil déclinant teintait de rose les hauts pignons de l'hôpital et le clocher de l'éghse, Labrèche se levait, détachait la chienne et reprenait péniblement le chemin de sa maison. Il marchait tout d'un côté, le corps déjeté, le dos courbé, la jambe traînante, et les gens du quartier hochaient la tête en le voyant passer :

— Le père Labrèche baisse, murmurait-on.

— Oui, le vieux a une mauvaise pierre dans son sac...

A mesure que sa santé se débilitait, le caractère du vieillard se modifiait. Il avait moins d'âpreté dans la voix et devenait plus expansif avec Onésime; parfois même il parlait avec un accent attendri qui ne lui était pas habituel, et il semblait avoir moins de répugnance à remuer les cendres du passé. Il lui arrivait maintenant de se (complaire à raconter à Aubriot ses souvenirs de jeunesse : le temps où il était au régiment, puis ses débuts dans l'administration forestière, alors qu'il était ingambe, et qu'avec toute la brigade il assistait à des

2i6 AU PARADIS DES ENFANTS.

battues dans les bois du Juré. Une fois, pour mieux préciser un détail de son récit, il lui échappa de dire : — C'était à Tépoque où Francine fît sa première communion...

Il s'arrêta brusquement, comme honteux et vexé d'avoir tout le premier enfreint la défense qu'il avait établie. Puis, laissant son histoire inachevée et Onésime bouche béante, il se leva, alla appliquer son front ridé contre les vitres de la fenêtre et resta longtemps sans bouger. Aubriot, intimidé, n'osa pas le troubler dans cette soudaine méditation; mais à certains soubresauts des épaules et de l'épine dorsale, à certains tremblements de la tête, il crut deviner que le vieux Labrèche pleurait, et lui-même sentit des larmes lui mouiller les yeux.

Depuis le départ de Francine, le père n'était jamais entré dans la chambre occupée par la jeune fille. Il en permettait l'accès, une fois par mois seulement, à la

femme de ménage chargée de l'aérer. Pour lui, il passait devant la porte de cette pièce comme si elle eût été murée : même, afin (le ne pas avoir le crève-cœur de la contempler chaque jour, il avait fait descendre son lit au rez-de-chaussée et il couchait dans Tarrière-boutique. — Le lendemain du soir où M. Aubriot l'avait vu pleurer silencieusement contre les vitres, Labrèche, décrochant de son clou une clé rouillée, monta au premier étage et d'une main tremblotante ouvrit la porte de la chambre si longtemps close.

La pièce, imprégnée d'une acre odeur de renfermé, avait gardé la physionomie des anciens jours. Tout y était resté dans le même état qu'au moment où Francine l'avait quittée pour se rendre une dernière fois chez les Lauverjat. Le petit lit blanc, non défait, s'étendait virginalement à l'ombre des rideaux de calicot jauni. Des

2ir8 AU PARADIS DES ENFANTS.

vêtements épars s'étalaient sur les chaises de paille. Au milieu delà cheminée, entre deux vases de grès brun contenant encore les fleurs desséchées des derniers bouquets cueilhs par la jeune fîUe, une vierge de plâtre se dressait, ornée de bleuets décolorés, pieux débris enlevés à un reposoir de la Fête-Dieu. — Labrèche, dont les jambes fléchissaient, prit une chaise et s'assit devant un guéridon sur lequel était demeuré entr'ouvert le coffre à ouvrage de Francine. Là se trouvaient tous les menus objets destinés à confectionner la toilette des poupées : — l'étui de coquillages rapporté de Saint-Enogat, les paillettes de cuivre doré, les grains de verroterie multicolores, les rubans minuscules nécessaires à rehausser l'éclat des robes. 11 y avait même une jupe de gaze rose que M'^'^ Labrèche avait commencé à coudre et qui dormait, inachevée, dans le fond du

coffre, avec laigiiille encore piquée dans l'étoffe. Le vieux prit dans ses doigts rudes cette mince gaze cliiffonnée par sa fille et la contempla d'un regard halluciné.

A travers la trame légère du tissu, il revoyait les anciens jours heureux du Paradis des Enfants; il revoyait sa Francinette à quatorze ans, fraîche, gaie et sage, assise dans un rayon de soleil au seuil de la boutique, et cousant des robes de poupée en fredonnant un bout de chanson. Insensiblement, sa grosse tête farouche s'inclina vers la jupe de gaze rose et ses lèvres se posèrent sur l'étoffe, à la place où l'aiguille s'était arrêtée.

Le bruit des pas delà femme de ménage, au rez-de-chaussée, le fît tressaillir; il referma le coffre et s'esquiva de la chambre, marchant furtivement et avec mille précautions, comme un enfant qui vient de commettre un méfait.

Il était devenu très casanier, se plaignait de pesanteurs de tête et avait presque complètement renoncé à sortir. Bien que l'état du père Labrèche l'inquiétât, Onésime Aubriot n'en disparut pas moins pendant vingt-quatre-heures, procédant sournoisement comme d'habitude à une de ses fugues mystérieuses. Lorsqu'il revint, il trouva l'ancien garde étendu dans un fauteuil. Il avait eu une seconde attaque et ne pouvait plus remuer les jambes. A partir de ce moment, il fut convenu qu'Onésime se relayerait avec la femme de ménage pour soigner le malade, celle-ci le gardant pendant le jour, et lui le veillant pendant la nuit.

Chaque soir, à la brune, l'avocat venait s'installer au chevet de Labrèche, en compagnie de la Loute, qui sommeillait étendue sur la descente de lit. Le vieillard, lui, ne dormait que difficilement. Bien

qu'une partie de son corps fut paralysée, sa tête était restée très solide. Il ne se faisait pas d'illusions sur son état, et, fixant ses luisants yeux gris sur ceux d'Aubriot, il lui répétait avec une sorte d'impatience nerveuse :

— A quoi bon toutes vos drogues? C'est fini, mon camarade, il n'y a plus de sève dans l'arbre, et toute votre pharmacie ne lui en redonnera pas.

il était toujours plus agité h la tombée de la nuit, et toujours ses yeux perçants et questionneurs fouillaient les regards d'Onésime, avec l'air de dire :

— Parlez donc I... Xe comprenez-vous rien?

Mais le pusillanime Aubriot, se souvenant sans doute des rebuffades qui avaient accueilli ses timides allusions à Francine, n'osait plus récidiver, craignant que le vieillard ne s'emportât de nouveau et que

ce mouvement de colère n'empirât son mal.

Un soir, le troisième depuis le retour d'Onésime , le malade , la tête renversée sur l'oreiller, semblait assoupi. L'arrièreboutique, imparfaitement éclairée par une lampe à quinquet, était plongée dans l'ombre et le silence. On n'entendait que le bouillonnement del'Ornain sous les arches et le trottinement menu de la Loute, qui furetait et flairait dans les coins avec une agitation extrême et singulière. Onésime, le front contre la vitre, regardait la rivière dans la direction du pont. Tout à coup il tressaillit et se retourna. Alors il aperçut les yeux luisants de Labrèche fixés sur lui; le malade ne dormait pas.

— Monsieur Aubriot, dit-il de l'air de quelqu'un qui continue tout haut une méditation depuis longtemps commencée , vous qui êtes un homme pieux, ne pensez-

VOUS pas que, des fois. Dieu punit les fautes des pères en châtiant leurs enfants?

— Xon. répondit Onésime un moment interloqué ;... Dieu étant souverainement juste, je ne crois pas qu'il entre dans ses desseins de frapper l'innocent à la place du coupable.

— Je le crois, moi ! répliqua Labrèche, et je le crois parce que c'est mon cas... J'ai dans ma vie commis une faute grave, et le ciel m'en a puni dans mon enfant, en me faisant éprouver le même tort que j'avais jadis voulu faire à autrui.

— Vous, monsieur Labrèche? s'écria l'avocat stupéfait.

— Moi !... Vous m'avez toujours cru un liomme droit , irréprochable dans ses mœurs , à cheval sur la discipline et h devoir?... Kh bleui délrompez-vous :• il y a eu dans ma vie une heure où j'ai été faible et vicieux comme les autres... Per-

sonne n'en a jamais rien su, il est vrai, et moi-même, pendant longtemps, j'ai fini par me figurer que ça n'était pas arrivé... Mais, après le malheur de ma fille, ça m'est revenu comme un remords, et souvent dans la nuit je me réveille pour y penser... Et maintenant, il faut que je me confesse à un ami, parce qu'à mesure que le moment de m'en aller approche, cette chose-là me tourmente davantage...

11 assujettit sa tête sur l'oreiller et reprit,en s'arrêtant de temps à autre, comme pour rassembler péniblement ses souvenirs :

— C'était un an avant mon mariage...

environ ; à cette époque-là, j'avais bon pied, bon œil, et j'étais, comme on dit, un gaillard... Un matin de mai, ayant un procès-verbal à faire signer par un collègue, je me rendis à la maison forestière qu'il habitait à la lisière du grand

AU PARADIS DES ENFANTS. ^oo

bois... Je ne trouvai que sa fille, une enfant de seize ans, brune, avenante et déjà bien en point. Elle gardait le logis, son père étant en tournée et sa mère travaillant aux champs, à une portée de fusil de là, avec le frère aîné. Elle me fit asseoir et m'offrit un verre de vin... Je vois encore la chambre très sombre, avec la fenêtre ouverte où grimpaient des haricots rouges. Il faisait très chaud et la lîUettc s'était mise à l'aise, n'ayant conservé que sa jupe et sa chemise serrée au cou par une coulisse... Je ne sais ce qui me passa dans l'esprit... L'effet du printemps sans doute et de la sève?... Au moment où elle se penchait pour me verser à boire, je la pris par la taille et l'assis sur mes genoux. Elle crut d'abord que je voulais rire et ne se gendarma pas... Mais, au contact de ce jeune corps, je perdis la tète et je voulus aller plus loin... Alors

elle comprit, se débattit, s'arracha de mes bras et courut vers la fenêtre pour appeler du secours... Il y avait des gens qui travaillaient sur la route... Un seul cri et j'étais perdu... Gela me dégrisa; en un clin d'oeil, je me vis déshonoré, destitué et traîné devant les tribunaux... Je me jetai à ses pieds, je la suppliai de se taire, et elle finit par se calmer en comprenant que j'avais plus peur qu'elle... Je partis, le rouge au front, et soit honte, soit pitié, elle me garda le secret... Personne n'en a rien su. Seulement, cette histoire-là est restée au fond de moi, lourde comme une pierre, et quand Francine a mal tourné, je me suis dit : « Voilà la punition!... Le malheur est entré chez moi justement de la même façon que j'avais voulu le faire entrer chez les autres... » Et, depuis ce temps, j'y pense le jour, la nuit... Ça ne me quitte plus!...

AT PARADIS DES KM ANTS. 2:i7

Oii'est-ce que vous dites de ça, vous, monsieur Aubriot?...

Onésime avait écouté la confession du père Labrèche, d'abord avec un profond ahurissement, puis avec un secret sentiment de satisfaction. Cela le soulageait de voir cet homme dur et rjgide, qu'il avait toujours cru impeccable, avouer qu'il avait succombé, comme tant d'autres, à la tentation, — et cela lui donnait du courage pour plaider de nouveau la cause de Francine.

— Je dis, monsieur Labrèche, répliqua-t-il, que les plus sages sont exposés à pécher, et que, lorsque des hommes honnêtes et forts comme vous ont euxmêmes failli, ils doivent être indulgents pour les fautes des créatures plus faibles et plus tendres... Surtout...

Il s'arrêta pour examiner craintivement la figure du vieux garde.

— Continuez, murmura celui-ci d'une voix rassurante.

— Surtout quand elles ont expié leur péché par des années de pénitence et de misère.

Labrèche agi (a longtemps sa tête sur l'oreiller, comme s'il ne pouvait plus trouver une place pour l'y poser; puis, la face tournée du côté du mur, il reprit, sans regarder Onésime :

— Parlez -moi d'elle... Ainsi elle a beaucoup souffert?

— Beaucoup... Elle s'était réfugiée à la campagne dans une ferme, chez de braves gens qui avaient consenti à la loger. . . Mais ils étaient pauvres, presque aussi pauvres qu'elle, et, pour payer l'hospitalité qu'on lui donnait, il lui fallait travailler du matin au soir... C'étaient des travaux de paysans... Elle n'avait pas le choix... Avec ses petites mains habituées à manier l'ai-

AU PARADfS DES ENFANTS. 259

guille, elle devait curer les étables, remuer la terre, sarcler, moissonner, ramasser du bois mort... par la pluie, par le soleil, sans répit... Et les gens du village, qui la voyaient peiner à des besognes pour lesquelles elle ne semblait pas faite, au lieu de la plaindre, la regardaient avec méfiance ou la plaisantaient grossièrement...

Labrèche ne bougeait toujours pas; il tenait obstinément son visage tourné du côté de la muraille, et, de temps en temps seulement, poussait des soupirs aigus comme des gémissements.

— Mais sa plus grosse peine, poursuivit Onésime en s'animant, était encore de songer à la faute qui l'avait fait renvoyer de chez son père; constammenl, dans le travail et dans le repos, elle avait devant les yeux cette maison fermée, et ce père, qu'elle adorait, réduit, à cause

d'elle, à passer le reste de sa vie dans la solitude et l'humiliation... Parfois, en hiver, à la tombée du jour, elle faisait bravement trois lieues pour venir rôder autour du logis qui avait été le sien... Elle restait des heures sur le quai désert à regarder la lumière de votre lampe briller à la fenêtre de l'arrière -boutique, et, le cœur déchiré, les yeux brûlés de larmes, elle ne repartait qu'après avoir vu la lumière s'éteindre...

— Onésime Aubriot, interrompit brusquement le vieux Labrèche en montrant enfin sa figure bouleversée, il faut aller me chercher Francine... Il faut partir vite, très vite, mon camarade... Il n'est que temps!... Elle est toujours dans ce village, n'est-ce pas?

— Non, répondit-il en baissant les yeux, elle n'y est plus.

— Et où est-elle donc ? s'écria le

vieillard avec une expression de terreur.

— ■ Elle... elle est ici... près du pont.

— Ahî... Qu'elle vienne, qu'elle vienne tout de suite I... Mais courez donc! s'exclama Labrèche en se dressant péniblement sur son lit.

Onésinie avait ouvert la porte de communication ; déjà la Loute plus prompte que lui et comme si elle eiït deviné de quoi il s'agissait, s'était élancée dans la boutique et aboyait joyeusement dans Tombre.

Au bout de cinq minutes, les aboiements qui s'étaient perdus au loin, dans la rue, résonnèrent de nouveau dans la maison, et la Loute reparut, sautant frénétiquement autour d'une jeune femme vêtue comme les paysannes.

Celle-ci s'arrêta un moment dans la baie

de la porte, embrassa d'un coup d'œil Farrière-bou tique aux murs tapissés de bouquins dépareillés, la cheminée où brûlait un maigre feu de mottes, le lit où le malade gisait, la figure anxieusement tournée vers la porte; puis, elle se précipita à genoux près du chevet :

— Papa! dit-elle entre deux sanglots, pardonne-moi !

L'ancien garde, qui ouvrait avidement les yeux ponr la dévisager à son aise, murmura, avec sa bonne voix des jours de tendresse d'autrefois :

— Francinette ! . . .

En même temps, il essayait, mais en vain, de tirer du lit ses bras inertes pour les jeter autour du cou de sa fille : irrité de son impuissance, il devenait rouge, ses yeux se mouillaient; — ses lèvres s'agitèrent pour parler encore, mais il ne parvint pas à trouver ses mots et ne put

pousser que des gémissements inarticulés.

L'émotion avait été trop forte et la paralysie gagnait le cerveau.

Dans la courte vie humaine, plus la lutte est meurtrière et plus tôt elle prend fin. Chacun enterre ses morts, pleure misère ou chante victoire ; puis, l'heure de l'apaisement arrive. Les témoins du combat disparaissent; de nouvelles générations surgissent, avec d'autres passions, d'autres intérêts, d'autres curiosités, et l'oubli amasse ses cendres froides sur les désastres anciens. — Avez-vous traversé, par hasard, un de ces champs de bataille où jadis des milliers d'hommes sont tombés mutilés? Avez-vous remarqué combien vite

AU PARADIS DES EM ANTS. l^V-'i

rindifférente nature a tout transformé? A la place où des régiments entiers s'étaient écrasés et où le sang avait rougi l'eau des sources, des hêtres vigoureux élancent leurs fûts argentés et entremêlent pacifiquement leurs ramures touffues ; à leurs pieds, l'herbe, les ronces et le lierre étendent leurs tapis, et de grandes digitales pourprées s'épanouissent au revers des fossés. Les sources jaillissent limpides et chantent clair. Dans les champs riverains, (les laboureurs poussent leur charrue ; des centaines d'oiseaux rossignolent aux entours, et des toits de village fument tranquillcmentà l'horizon. — Parmi cette verdoyante solitude, rien ne rappelle plus le souvenir de la sanglante bataille qui autrefois y a été livrée. — De même à Juvigny, <*inq ans après la mort du père Labrèche, on ne gardait déjà plus qu'une souvenance confuse des dramatiques aventures (pii

avaient bouleversé la paix de la boutique du Paradis des Enfants.

L'ancien garde avait succombé peu de jours après le retour de Francine, et là-bas, sous les vignes, dans le nouveau cimetière de Juvigny, sa tombe verdissait, soigneusement entretenue par sa fille et par Onésime. Après le décès, Aubriot avait procédé à la liquidation de la succession ; et, tout compte fait, Francine s'était trouvée possesseur de la petite maison du bord de l'eau, ainsi que d'une modique rente de douze cents francs. Cela lui suffisait pour vivre, sans même comprendre au budget annuel les faibles produits de la vente des jouets. Après les premières semaines de deuil, elle avait essayé de remonter le magasin, de renouer des relations avec les anciens fournisseurs et de donner un nouveau lustre à l'étalage de la vitrine. Mais la clientèle d'autrefois avait désappris le che-

min (lu Paradis des Enfants et n'y revenait plus. C'était à peine si de temps en temps quelques gamins, alléchés par l'espoir d'un bon marché, franchissaient le seuil pour acheter des billes ou un cheval de carton au rabais. Francine avait beau s'évertuer à inventer de neuves et pim pantes toilettes pour ses poupées, elle ne réussissait plus à attirer l'attention des petites filles de la bourgeoisie. Celles-ci passaient dédaigneusement devant la vitrine et le magasin restait désert.

M^'*" Labrèche, d'ailleurs, se complaisait dans cette solitude. Elle avait perdu l'enjouement et la vivacité d'expansion de sa première jeunesse. Intimidée par la vue d'une nouvelle figure, elle vivait repliée sur elle-même et très taciturne; on eut dit que le bruit de la voix des autres et le son même de sa propre voix lui faisaient peur. Elle n'avait pas à se plaindre de l'accueil

des gens du voisinage; tous semblaient avoir oublié la triste aventure qui avait ruiné la vie de la jeune lîlle; mais elle s'imposait elle-même cette extrême réserve. Elle mettait une sorte de délicate pudeur à s'abstenir de toute intimité avec les filles ou les femmes de ses voisins. La Loute et Onésime étaient son unique société : la Loute, pendant toute la journée, et Aubriot, le soir, entre sept et neuf heures. L'avocat espaçait prudemment ses visites et apportait un soin scrupuleux à ne jamais appuyer le doigt sur les blessures toujours saignantes de sapetiteamie. Jamais il ne se permettait la moindre allusion au séjour de Francine à Saint-Enogat, ni à ses relations avec la femme du banquier. Pour lui, l'espace de temps écoulé entre le voyage aux bains de mer et la rupture avec M"'"" Lauverjat semblait n'avoir jamais existé. Du reste, même après ce qui s'était

passé, même après les aveux arrachés à la jeune fille, l'honnête et naïf Onésime ne se rendait pas encore bien compte de i'étrange aberration qui avait jetéFrancine dans les bras du banquier. Il y avait là quelque chose d'inintelligible et d'inexplicable, qui bouleversait ses vertueuses idées sur le caractère féminin et sur la nature des affections humaines. La passion était [)0ur lui une effrayante énigme dont il n'osait même pas pénétrer le sens. Et pourtant il sentait que, derrière ce voile insoulevable, une force inconnue se cachait, une force persistante qui, encore aujourd'hui, agissait comme un sortilège sur le cœur et l'esprit de M''*" Labrèche. Et en cela son instinct d'ami fidèle et dévoué ne le trompait pas. En dépit des chagrins du passé, bien que sa faute exci- (àt en elle les mêmes sentiments de honte et de repentir. Krancine pensait toujours

à l'homme qui l'avait séduite. Dans son Ame, l'horreur du péché se mêlait àl'amère douceur des ressouvenirs. Elle avait aimé Jules Lauverjat, et un regret attendri de l'amant s'alliait à ses terreurs de dévote. Lorsque, pendant les longues après-midi d'été, elle était seule avec la Loute dans l'arrière-boutique, et que ses regards, traversant la rivière, tombaient sur la façade opposée, éclairée largement par le soleil, elle prenait un secret plaisir à contempler cette maison qui lui rappelait de si navrantes émotions. — Le successeur du banquier n'occupait que le rez-de-chaussée, et les fenêtres du premier restaient continuellement fermées. Accoudée à l'appui de sa croisée, Francine tenait ses yeux fixés sur ces persiennes closes où flambait le soleil, et ne renonçait à cette opiniâtre contemplation que lorsque des points noirs dansaient devant ses prunelles éblouies

par raveuglante lumière. Alors ses pau- |)ières s'abaissaient, et dans un rêve elle revoyait la baie de la Hance où les petites vagues courtesscintillaient au soleil comme un frétillement immense de poissons aux écailles argentées. Tous les paysages de Saint-Énogat, parcourus en compagnie du banquier, se déroulaient de nouveau durant cette vision intérieure. — Tantôt c'étaient des chemins verts s'enfonçant entre deux talus plantés de chênes, embroussaillés d'ajoncs, de fougères et de genêts, à l'extrémité desquels on voyait tout à coup, par-dessus des champs de blé, un coin de mer bleuir; — tantôt elle errait à marée basse, à travers les roches tapissées de goémons qui s'étendent en avant de la Goule aii.r fées; le soleil s'enfonçait derrière le cap Fréhel, dans une brume d'or roux qui allait se reflétant sur les sables mouillés, les plantes marines et les flaques

d'eau où Francine et le banquier piétinaient la main dans la main. — Souvent, en regardant la maison aux volets clos, elle se demandait : « Qu'est-il devenu? » Elle ne souhaitait pas de le revoir, car elle n'était pas assez sûre d'elle-même pour s'exposer à une aussi périlleuse épreuve, mais elle aurait désiré savoir où il vivait, s'il était heureux, et si, lui aussi, n'avait pas payé trop cher les courtes joies de leur amour coupable. L'ignorance où elle demeurait forcément à ce sujet lui était lourde à porter. Elle serait morte plutôt que de questionner Onésime, mais elle se résignait difficilement à ne jamais rien savoir.

Les jours et les mois se passaient ainsi, emportant chacun un peu de sa jeunesse. Quand elle se regardait dans la glace ternie de la chambre haute, elle se demandait parfois si elle était bien la même per-

AU PAIÎADIS DKS E M' A. NT S. 273

sonne que cette Francine aimante, exnbéranle, heureuse de vivre, qui marchait si allègrement le long des grèves de Saint- Knogat? Elle était jolie encore : sous ses l)andeaux plaqués sur les tempes, sa mignonne ligure s'était allongée et teinte d'une pâleur mélancolique; son nez s'était aminci, les coins de sa bouche se marquaient de quelques rides légères, mais ses yeux avaient conservé leur belle couleur de bleuet; leur éclat était encore avivé par la blancheur du visage et le sombre accompagnement des vêtements noirs. Elle se trouvait changée et déjà vieillie. Mais peu lui importait; la vie n'avait plus rien en réserve pour elle, et sans regret, elle voyait les saisons se succéder rapidement, chacune amenant la même monotonie, la mènK» succession de journées grises et désenchantées.

Mans (;ette véloce fuiliî du temps, une

274 Ail PARADIS DES ENFANTS.

seule chose la chagrinait : c'était que chaque année survenante envieillissait davantage la Loute, cette fidèle compagne des bons et des mauvais jours.

La chienne, en effet, commençait adonner des signes de déclin. Elle avait encore sa belle fourrure fauve, soyeuse et vergetée de noir, mais le tour de son museau, autrefois très brun, était devenu tout à fait blanc. En même temps elle perdait chaque jour un peu de sa vivacité et de son impétuosité juvéniles. Elle n'avait plus ses furibonds accès de passion à la vue des poules, et devenait sobre d'aboiements. Sa taille était moins svelte; toute sa démarche semblait alourdie; ses instincts gourmands persistaient seuls et se développaient avec l'âge. Plongée pendant tout le jour dans un demi-sommeil, elle ne retrouvait sa lucidité et sa pétulance qu'aux heures des repas. Encore ne mettait-elle

AU PARADIS DES ENFANTS. iT.'i

plus à la satisfaction de sa gourmandise les mêmes raffinements ni la même sûrelé de coup d'œil. Ses noires prunelles, jadis si brillantes, prenaient à présent une teinte d'iris trouble, et on n'y surprenait plus ces brusques éclairs de convoitise qui donnaient tant d'expression à sa physionomie.

— Avez-vous remarqué, dit un soir Onésime, après avoir longuement examiné la tête de la chienne, avez-vous remarqué, Francine, que la Loute n'y >oit presque plus?

— Allons donc! s'écria M"' Labrèche, incrédule, vous vous trompez... Montrezlui seulement un morceau de sucre et elle vous prouvera qu'elle a encore de bons yeux.

Aubriot tenta l'expérience. Au bruit j)roduit par la chute du sucre sur le parquet, la chienne se leva, tâtonna. Ilaira,

puis finit par se jeter avidement sur son dessert préféré.

— Eh bien ! s'exclama Francine triomphante, avouez qu'elle l'a vu?

Mais Onésime n'en convenait pas ; il prétendit que la Loute avait deviné la présence du sucre, uniquement guidée par son flair. Il s'ensuivit une discussion assez vive. La jeune fille ne voulait pas permettre qu'on soupçonnât la Loute de devenir aveugle : — Car enfin, disait-elle piquée, elle n'est pas d'un âge à avoir déjà des infirmités.

— Dame! répHquait l'avocat, elle aura bientôt quatorze ans, et c'est l'âge où les chiens de son espèce commencent à décliner fortement.

Francine se récriait : — Quatorze ans?... C'était impossible ! — Et quand Aubriot, appelant la chronologie à son aide, lui prouvait mathématiquement que la chienne

louchait à sa quatorzième année, elle devenait pensive, son front se rembrunissait et ses yeux se mouillaient.

— N'en parlons plus, soupirait-elle; ridée que la pauvre bète est près de sa (in me déchire le cœur... Songez donc, quand elle s'en ira, ce sera comme un grand morceau de ma vie qui se détachera... et le meilleur I... Personne ne m'a aimée de la même façon que la Loute.

— Oh! protestait Onésime choqué, et moi?

Elle lui prenait les mains et les lui serrait avec effusion :

— Pardon! murmurait-elle, le chagrin me rend injuste... Vous aussi, vous m'aimez bien, monsieur Aubriot !

Ouand on commença à entrer en hiver, il fallut néanmoins se rendre à l'évidence; la Loute était décidément aveugle. Lorsqu'elle errait dans la boutique, elle ne

trouvait plus les portes et allait se heurter à chaque instant contre les murs. Elle semblait avoir conscience de son inlîrmité et en était humiliée. Quand elle était arrêtée par un obstacle, elle ne s'obstinait pas; elle restait en place, baissait humblement et tristement la tête et se tenait ainsi plantée sur ses quatre pattes, le nez au mur, la queue entre les jambes, jusqu'à ce qu'une âme charitable vînt la remettre dans le bon chemin.

Bientôt on s'aperçut que non seulement elle n'y voyait plus, mais qu'elle perdait l'ouïe. En effet, les bruits extérieurs ne l'impressionnaient plus. — Son « ennemi » le chien blanc, — qui était toujours ingambe, lui, — avait beau passer dans la rue, elle ne bougeait pas de son panier et n'aboyait plus. Quand Onésime arrivait, le soir, dans l'arrière -boutique du Paradis des Enfants^ il ne manquait pas, après avoir

sorré les mains de M'"' Labrèche, d'envoyer un appel afreetiieux à la chienne, mais celle-ci y restait maintenant indifférente. La seule voiv qui fit encore impression sur ses oreilles était celle de Francine : quand cette voix claire et bien timbrée l'inlerj)ellait, la chienne quittait lentement son panier et venait clopin-clopant, appuyer sa tête blanchie sur les genoux de sa maîtresse. Elle agitait la queue, ouvrait démesurément les yeux, comme pour distinguer les traits de son amie, puis lui léchait doucement les mains. Ces veux sans regard et cette lente caresse navraient le cœur de Francine :

— Ma pauvre Loute. disait-elle en la baisant entre les deux oreilles, n'est-ce pas que tu ne veux pas me quitter?... Nous passerons encore de bonnes soirées ensemble à nous rappeler le bon temps d autre- Ibis, car tu me comprends, toiî...

Onésime, en entendant M'^° Labrèclie parler à la Loute comme elle eût fait à une personne, poussait de profonds soupirs. Il comprenait, lui aussi, que ces souvenirs dont la Loute était la muette confidente, se rapportaient au séjour de Saint-Énogat, et il était péniblement afPecté de la persistance d'un sentiment qu'il jugeait coupable et qu'il avait espéré déraciner. A ces moments-là il devenait jaloux de la Loute; il lui en voulait d'être seule à partager les secrets de sa maîtresse.

Quand le froid de l'hiver commença à diminuer et que les giboulées de mars eurent fait verdir les premiers bourgeons dans le jardinet du bord de l'eau, l'état de la chienne empira rapidement. Elle marchait avec peine, s'essoufflait dès les premiers pas et s'étendait, lassée et anhélante, sur le pavé. Francine était obligée de la prendre dans ses bras pour la rame-

ner au logis. Onésime, touché de Tinquiétude de la jeune fille, alla sans rien dire chercher un vétérinaire et l'introduisit un matin dans larrière-boutique. A la première inspection de l'animal, le praticien déclara que la chienne avait une hydropisie de poitrine et que, vu son Age avancé, elle ne pouvait aller loin. Néanmoins il ordonna des pilules destinées à rendre l'essoufflement moins pénible.

La malheureuse bête ne pouvait plus rester en place. A peine couchée dans son panier, les suffocations la prenaient. Elle se levait, hasardait quelques pas en soufflant douloureusement, puis elle s'allongeait, la tête à demi soulevée, le poitrail agité. Francine la prenait sur ses genoux, etlaLoute, ouvrant ses paupières, tournait vers elle ses yeux vitreux, comme pour la supplier de l'empêcher de (ant souffrir. Elle avait une soif continuelle el,

comme elle étouffait davantage lorsqu'elle baissait la tête, il fallait que Francine versât Teau goutte à goutte sur sa langue brûlante. La pauvre fille, navrée, n'osait plus quitter la chienne moribonde, et il fallut qu'un soir Onésime se fâchât pour la faire sortir, en lui représentant que, si elle continuait à vivre ainsi calfeutrée, elle tomberait malade à son tour.

Après s'être assurée que la Loute sommeillait péniblement dans son panier, M^'" Labrèche consentit à se laisser conduire par son vieil ami jusqu'au bord du canal.

La soirée était tiède ; le crépuscule veloutait les collines et un mince croissant de lune se montrait au-dessus des vignes de la ville haute. On entendait de joyeux cris d'enfants dans le faubourg, et cela donnait déjà une impression printanière, car les enfants, comme les oiseaux, re-

doublent de pétulance à mesure que le printemps approche.

— Quelle belle soirée I murmurait Onésime; on sent déjà pointer le mois d'avril... C'eût été dommage de rester enfermé par un aussi beau temps!

Mais Francine ne lui laissa pas le loisir (le s'extasier sur les signes avant-coureurs de la nouvelle saison; à peine furent-ils arrivés en vue de la gare que ses inquiéludes la reprirent et qu'elle refusa d'aller plus loin. Ils revinrent en hâtant le pas vers le Pai^adis des Enfants. Quand ils furent rentrés dans l'arrière-boutique et qu'Aubriot eût allumé une bougie, ils virent la Loute, qui s'était traînée jusqu'au milieu de la pièce et qui haletait.

— Ah ! mon Dieu î s'écria Francine, je vous l'avais bien dit que je n'auraispas dû sortir!...

Elle s'était agenouillée près de la ciiienne

et l'appelait tendrement. La bête remua faiblement la queue et lui donna sur la main un petit coup de langue. Alors Francine la prit dans ses bras, mais à peine l'eût-elle souleyée, que laLoute poussa un cri aigu et roidit ses pattes dans une brusque convulsion. Puis sa tête retomba lourdement sur le bras de M"^ Labrèche et tout son corps devint inerte.

— Je... je crois bien qu'elle est morte, hasarda timidement Onésime.

— Non, non! Loute ! Louteî appelait désespérément Francine.

Mais la Loute ne répondait pas; elle était maintenant sourde à tous les bruits de la terre, même à la voix de sa maîtresse.

— Elle est morte, répéta obstinément Aubriot.

— Non ! ce n'est pas possible, répondit Francine, les yeux en larmes; ce n'est

AU PARADIS DES ENFANTS. 28;i

qu'un évanouissement. — Elle la porta avec précaution dans son panier : — Laissezmoi, ajouta-t-elle avec irritation, en se retournant vers Onésime, je veux être seule près d'elle.

Onésime obéit, mais il s'éloigna inquiet et revint le lendemain, dès le matin. La Loute était bien morte. Elle était étendue en rond dans son panier, les oreilles droites, le poil légèrement ébouriffé, mais jolie encore dans son fauve pelage. Francine, sans parler, la lui montra; puis elle prit des ciseaux, se baissa et, dans l'endroit le plus épais de la fourrure, près du rou, elle coupa une touffe de poils soyeux.

— Vous ne pouvez la laisser là, dit Onésime un peu froissé: je vais lui attacher une pierre au cou et la jeter dans la rivière.

— Jamais î se récria Francine, indignée : je ne veux pas que le corps de ma pauvre

Loute soit roulé par Feau et emporté je ne sais où... Vous allez prendre une bêche et creuser un trou dans le petit jardin... Je l'enterrerai là, près de moi... Oh! repritelle avec un sanglot dans la gorge, comme la maison va être vide à présent!... Tout à fait vide !...

Onésime s'exécuta docilement. Il alla chercher une bêche dans le bûcher et, à l'extrémité du petit jardin, il creusa un trou profond, presque à la même place d'où la Loute, autrefois, s'était élancée dans l'eau à la poursuite des canards.

Quand cette besogne fut achevée, il remonta silencieusement dans l'arrière-boutique. Francine enveloppa le cadavre de la chienne dans une vieille serviette, et ils descendirent ensemble dans le jardinet.

Un clair soleil de mars illuminait la rivière, le vent soufflait doucement du sud et les pousses vertes des tulipes et des narcisses

perçaient déjà la (erre noire des platesbandes.

Aubriot déposa les restes de la Loute au fond du tron, puis commença méthodiquement à remplir la fosse avec la terre qu'il avait rejetée sur les bords. — Francine, les lèvres serrées, les yeux rouges, regardait fixement la rivière ruisselante de lumière, les arches grises du pontet la façade blanche de l'ancien logis Lauverjat. Ce sourire du soleil et cette jeune verdure delà terre lui semblaient une dérision ; elle eut voulu que le ciel fut sombre et le vent âpre, au moment où l'on enterrait cette béte à laquelle elle était attachée depuis l'adolescence par tant de liens tendres et douloureux.

— C'est fait, dit gravement Aubriot, en piétinant avec précaution sur la fosse comblée.

— Adieu, ma bonni^ viiMlIo L(»nlc, adi^Mi

toute ma jeunesse I... murmura Francine.

Quand elle rentra dans Farrière-boutique et qu'elle vit le panier vide, sa poitrine contractée se dégontlaet elle pleura abondamment. Onésime essaya de la consoler, en lui remontrant que cette douleur pour la perte d'un simple animal était excessive et antichrétienne; mais elle détourna la tête et ne voulut pas l'écouter : — Non, non, répétait-elle, vous ne pouvez pas comprendre ! . . .

11 s'en revint chez lui tout songeur, et toucha à peine au déjeuner que la vieille Zabeth lui avait préparé. L'antique servante le vit se lever de table presque à jeun et se promener d'un air méditatif à travers les allées herbeuses de son jardin abandonné. De temps à autre, Onésime relevait la tête, décroisait les bras etparaissait entrer en conversation avec un interlocuteur imaginaire; il agitait une de ses

AU PAKADIS DES ENFANTS. 28iJ

mains d'une façon à la fois solennelle et saccadée, comme quelqu'un qui réfute une objection ; il s'arrêtait brusquement comme pour écouter, recroisait les bras, puis avec plus de chaleur se remettait à gesticuler.

— Je crois que le petit devient fou î marmotta la vieille Zabeth interloquée.

Il finit par s'asseoir sur un banc de pierre demi-brisé et resta pendant longtemps plongé dans son absorbante rêverie. — Vers cinq heures, il prit son chapeau et retourna au Paradis des Enfants.

Il trouva Francine dans le jardin du bord de l'eau, occupée à planter des boutures de chèvrefeuille dans la terre fraîchement remuée qui couvrait la fosse de la Loute.

— Ma chère enfanl, lui dit-il d'une voix mal assurée, je voudrais avoir avec vous un moment d'entretien.

Elle se leva et lui lit signe qu'elle élai( prête à l'en tondre.

— Non, pas ici, reprit-il; là-haut nous serons plus à l'aise pour causer... Il s'agit de choses sérieuses.

Elle le suivit d'un air étonné dans l'arrière-boutique. Quand elle se fut assise à sa place accoutumée, près de la fenêtre entrouverte et qu'il eut lui-même pris une chaise auprès d'elle, il toussa longuement comme pour éclaircir sa voix.

— Voici, commença-t-il... Ma bonne fîUe, vous m'avez dit ce matin une parole qui m'a donné beaucoup à réfléchir...

— Laquelle? demanda-t-elle en cherchant à rappeler ses souvenirs.

— Vous vous êtes écriée que votre maison allait vous paraître maintenant tout à tait vide.

— C'est vrai, et vous devez le comprendre... La pauvre Loute tenait une grande place dans ma vie, et à présent je vais être plus que jamais seule au monde.

Al- PARADIS DES ENTANTS. 201

— Voilà justement à quoi j'ai pensé, reprit Onésime. — Puis il s'arrêta : ce qu'il avait à ajouter devait être bien difficile à énoncer, car il toussa de nouveau, et, malgré cela, sa voix resta fortement enrouée. — Ma maison aussi est vide, murmura-t-il enfm, et je suis, comme vous, seul au monde, ma chère Fi'ancine. — Alors...

Elle le regardait attentivement, sans deviner où il voulait en venir.

— Vous n'êtes pas d'un âge à vivre isolée dans ce magasin où, d'ailleurs, malheureusement, les clients ne viennent plus guère... Moi, j'ai cinquante-quatre ans et je pourrais passer pour votre père ou tout au moins pour votre frère aîné : mais je suis encore de force à être pour* vous un protecteur affectueux et dévoué... dette protection, je ne puis vous la donner efficacement dans la situation où nous

sommes l'un vis-à-vis de l'autre, mais si vous vouliez consentir...

— A quoi?... interrompit-elle effarée.

— A devenir ma femme, ajouta-t-il très bas... Je sais bien que je ne suis pas un mari très aimable, mais vous trouverez au moins chez moi tranquillité et sécurité pour l'avenir. . . Voulez-vous ?

Francine, de pâle qu'elle était, devint très rouge et, secouant tristement la tète :

— Mon brave monsieur Onésime, répondit-elle, vous avez toujours été bon pour moi, et je suis désolée de vous fain^ de la peine... Mais c'est impossible.

— Vous refusez?

— Je vous suis profondément reconnaissante de la pensée que vous avez eue. . . Excusez-moi... Je ne peux pas accepter.

Et, voyant la figure d'Aubriot se rembrunir, elle ajouta :

— Pardonnez-moi!... Ce refus n a rien

qui VOUS soit personnel... Je répondrais de môme à toutes les demandes qui me seraient faites. Je ne veux pas et j(i ne dois pas me marier... Voyez-vous, mon cher ami, j'ai été bien coupable autrefois; mais je me sentirais plus blâmable encore si je faisais partager à un autre le poids de ma faute... Ma seule excuse est de rester (idèle à mes souvenirs, bons ou mauvais... Tout en parlant, elle regardait de l'autre côté de Teau la façade du logis Lauverjaf (m ce moment dorée par le soleil couchant, et Onésime surprit ce regard h)urné vers cette maison qu'il avait si souvent maudite.

— Ah! s'exclama-t-il avec amertume, vous pensez toujours à cet homme!

Klle baissa la tête et rougit de nou\eau.

— Oui, murmura-t-elle, je m'en accuse (l('\aiit Dieu et devant vous... Mais c'est phis fori que moi!

29i- AU PARADIS DES ENFANTS.

Puis, après un moment de silence, elle se hasarda à demander timidement :

— Qu'est-il devenu?

— Rien de bon, répliqua durement Aubriot : il a joué à la Bourse et il s'est ruiné...

Elle demeura immobile, le visage dans l'ombre, et l'avocat vit scintiller ses yeux mouillés. Il s'était levé et prenait son chapeau.

— Adieu, dit-il.

Elle s'élança vers lui, saisit ses deux mains^ et les serrant dans les siennes :

— Ne me gardez pas rancune ! suppliat-elle. Restez pour moi ce que vous avez toujours été... un vieil ami.

Onésime secoua la tête, partit sans ajouter un mot et regagna tristement sa maison solitaire de la rue des Capucins. Il y resta confiné pendant huit jours, ne quittant sa chambre (jue pour arpenter les allées né-

gligées du jardin. Là, il gesticulait à son aise, et Zabeth, inquiète de Tétrangelé de ses manières, s'étant glissée un jour derrière un massif de framboisiers, Fentendil murmurer : — Vieille bête, vieil enfant, est-ce que tu comprendras jamais rien aux femmes?...

Pourtant sa rancune ne dura pas. Au bout (le quelques semaines, il revint, comme par le passé, faire chaque soir sa visite à Francine. — Et les mois, les années se passèrent sans rien changer à leur existence.

Aujourd'hui, Francine est une vieille lille, mais sa figure prdeetallongée est belle encore dans l'encadrement de ses cheveux précocement blancs. La devanture de la boutiqueestdevenuepoudreuse; l'enseigne, lavée par la pluie, recuite par le soleil, s'esl |)iteusement écaillée et c'est à peine si l'on distingue encore sur le fond noirci les lettres bleues du Paradis des Enfants, (le-

pendant, les anciens jouets restent pendus à la vitrine; les décors des théâtres tombent en lambeaux, les chevaux de carton ont perdu leur crinière, les poupées aux robes fanées ont une figure falote et misérable. Les gamins s'arrêtent parfois et rient sans pitié de ce vieux garçon et de cette vieille fille qui causent gravement et tristement au milieu de ce bric-à-brac enfantin. Mais Onésime et Francine ne s'en aperçoivent même pas ; les choses d'à présent ne les touchent plus. Ils vivent avec le regard obstinément tourné vers le temps jadis ; et la sourde flamme intérieure des souvenirs évoqués donne à leurs figures pâlies cette poésie et ce charme mélancolique que prête le clair de lune aux ruines et aux jardins abandonnés.

MARECITA

MARECITA

Depuis le fin matin nous roulions, rudement secoués, d'Ltrera à la Roda et de la Roda à Robadilla, dans la direction de Grenade. Affamés et somnolents, nous regardions se succéder dans Fencadremenl des fenêtres du wagon les monotones paysages de la campagne andalouse : — haies de cactus et d'aloès, bois d oliviers plantés en quinconces et projetant une ombre grêle sur la terre rouge; blés verts ponctués de glaïeuls h fleurs roses ; petites villes

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échelonnant sur une colline pelée leurs bâtisses couleur d'amadou . — A Fembranchement de Bobadilla, le riz à la valencienne fut immangeable et, pour comble deguignon, mes amis et moi nous remontâmes dans un compartiment occupé par trois Anglais qui venaient de Gordoue et dont, malheureusement, nous avions déjà eu l'occasion d'étudier les personnalités envahissantes.

Le plus jeune était un colosse à cheveux roux, personnage muet, roulé dans un tartan à carreaux verts, que nous avions surnommé L Écossais, à cause de ses façons peu hospitahères. Le second, maigre, vif, grisonnant, la bouche largement fendue, les yeux sans cesse en éveil, la langue toujours en mouvement, semblait vouloir compenser le mutisme de ses compagnons en monologuant perpétuellement à voix haute. Nous avions désigné cet in-

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supportable bavard sous le noui de La Platine. Son vis-à-vis était un petit bomme au dos rond, à l'œil voilé, au nez pointu, ayant lamine chafouine d'un soUcitor retiré des affaires. La plupart du temps, il sommeillait dans son coin: parfois, réveillé en sursaut par la voix de crécelle de son intarissable voisin, il soulevait ses paupières et montrait un œil luisant qui s'allumait une seconde; ses lèvres où pointait en brosse une moustache teinte, marmottaient une phrase inachevée ; puis il retombait dans son invincible somnolence. Celuilà, nous l'avions baptisé Les Nuits sont bonnes, en souvenir de Parade dans le Procès Vaur adieux.

Le crépuscule était tout à fait tombé el l'obscurité envahissait peu à peu le compartiment où grésillait une lampe à la lueur incertaine. Au dehors, on distiuiiuait vaguement de lointains protils de montagnes

'"^ MARECITA.

et les ondulations de la Vega de Grenade «lans laquelle nous entrions. A demi penché à la portière, La Platine monologuait mfatigablement : - Granada ' W. '';'^'^«rofitnow...ApleasantcUy,famou.

for oranges «ndwomen... {^om^^^rochom de Grenade, une ville charmante, renommée pour ses oranges et ses femmes.)

A ces mots, Les Nuits sont bonnes entr'ouvrit ses paupières et parut sortir de sa somnolence, ce qui redoubla la loquacité de son compagnon :

- The gitanas givk, delightful crea- U<res!... (Les jeunes tilles gitanes, délicieuses créatures!)

Les paupières du petit homme se soulevèrent tout à fait et ses yeux s'allumèrent d une lueur phosphorescente.

— Oh! indeed? vammmB.-\.-\\.

— Yes, hâve you seen them dancing?

(Oui, les avez-vous vues danser ?)

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— No... 0.

— Vous verrez cela... Elles dansent admirablement.

Nouveau monologue sur les gitanos, leurs habitations au Monte-Sacro, leurs mœurs, etc... Pendant ce temps, l'autre était retombé dans un demi-sommeil, il s'éveilla à peine à la gare de Grenade pour se transvaser dans un omnibus où on nous empila, et qui, dans la nuit noire, au trot de quatre mules bruyamment invectivées parle conducteur, nous cahota le long des rues boueuses de la ville et des rampes de TAlhambra ; de sorte que lorsqu'il s'arrêta devant l'hôtel des Siete Suélos., nous dormions tous profondément, à l'exception de La Plalinp. qui continuait à monologuer sur le mauvais étal des routes espagnoles.

Ouel réveil charmant, le lendemain, anx heures limpides du matin, par un éclatant soleil d'avril! A peine a-t-on fait dix pas hors de l'hôtel, qu'on se trouve au milieu d'une belle futaie d'ormes et de frênes, bordant les deux versants de la route qui descend de l'Alhambraà Grenade. Le longdès rampes verdoyantes, les ruisseaux qui viennent de la Sierra-Nevada courent en babillant sous les hautes herbes. Dans la futaie, il y a de moelleux dessous de broussailles et de plantes fleuries : cerisiers blancs, arbres de Judée roses, grandes

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pervenches bleues, — et toiil cela étincelle dans une brume argentée par les obliques rayons du soleil levant. En suivant ces molles rampes de verdure et de fleurs, on arrive à FAlhambra et rémerveillement recommence. Ombre, fraîcheur et lumière, eaux murmurantes, orangers entrevus à travers les arcs dentelés de l'architecture mauresque ; — sveltes piliers géminés de la cour des Lions, soutenant des arcades aux broderies toujours variées et toujours harmonieuses; — voûtes des dômes découpées en stalactites aux couleurs bleuâtres, rougissantes ou dorées; — nuances adorables des azi/iejos no'ws, mauves, vert prasin, bleu turquoise, blanc crème; — splendeurs des phifonds de cèdre où le rose chair, le marron clair se mêlent à l'argent et à la nacre... Quel charme pour les yeux et pour l'esprilî... VA la vue paradisiaque qu'on a du liaiil du Tocadov de

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