MA REGI TA
la Reina : — Grenade avec ses enchevêtrements de toits et de clochetons ; l'Albaicin troué d'excavations et couvert de cactus ; les cyprès des terrasses du Généralife, la Vega semée de vergers que diamantent les eaux du Genil, l'encadrement grandiose des sierras bleues, grises, neigeuses... Et partout des roses, des orangers en fleurs, des rossignols qui chantent! — Nous redescendîmes, tout flambants d'enthousiasme et tout éblouis, à Fhôtel des Siete Sueios,
Là nous attendait un spectacle d'un autre genre. Sous les platanes qui ombragent la façade, des gitanos des deux sexes se tenaient groupés; autour d'eux gambadaient des enfants aux tignasses crépues, montrant leur peau bronzée par tous les trous de leurs haillons effiloqués. L'Ecossais et La Piatme^ assis sur le banc de l'hôtel, suivaient d'un œil amusé les ca-
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brioles des gamins et la pantomime expressive des hommes et des femmes. Au plus épais du groupe, Tair ahuri, une main tendue, Les Nuits sont bonnes était en train de se faire dire la bonne aventure. La jeune devineresse était une jolie fdle de dix-sept ans, sommairement vêtue d'une jupe d'indienne fond blanc et d'un fichu de Manille couvrant mal ses épaules et ses bras nus. Cette toilette peu compliquée permettait d'admirer les formes élégantes de son corps de vierge : les rondeurs du buste et des hanches, la souplesse de la taille, le pur modelé des bras et du cou. Sur ce cou brun se dressait, comme uue fleur sur sa liampe, la tête fine et orignalc de la Marecita; dans le noir ondoiemeni des cheveux crépelés retombant en natt(^s lâches sur les épaules, les joues d'un brini losé, la bouche très rou^e ouverte sur (h^s
lents blanches, les grands yeux coulciii-
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café, à l'expression à la fois chaste et hardie, formaient un ensemble très attirant. Penchée légèrement vers la main de l'Anglais sur laquelle elle traçait un signe de croix avec une peseta, la Marecita débitait gaiement ses prédictions auxquelles le gentleman ne comprenait mot, mais qui faisaient rire aux éclats toute la bande des gitanos. — Très grave, écarquillant ses yeux d'oiseau de nuit, il regardait avec une admiration effarée le rouge sourire et les étincelantes prunelles de la jeune fille ; avec une complaisante sensualité il se laissait tapoter la main par la bohémienne et se réveillait peu à peu, comme un hanneton qu'on gratte sous le ventre. De temps en temps il tressaillait, comme s'il eût reçu un choc électrique et un pâle éclair de convoitise passait dans ses yeux ébaubis...
— Mifchas mujeres se enamoraran de su
MARECiTA. ;{<rj
tnerced // seran la causa de su perdic/on .
— Elle dit, traduisit le guide de riiôtel, que le gentleman sera beaucoup aime (les femmes et que les femmes seront la cause de sa perdition.
— Ohl indeed! ... s'exclama Les ^Siùts sont bonnes avec un sourire plein de naïve fatuité, thank you rerij muchl
La cloche du déjeuner vint mettre lin à cette scène, et, tandis que Les Nuits sont bonnes s'acheminait en trottinant vers la salle à manger, nous fîmes marché avec le vieux gitano, qui paraissait le chef de la bande, pour être admis à assister à une danse flamenca (gitana).
Le même soir, à la nuit tombante, 1(^ vieux vint nous prendre, et, marcliant devant nous une lanterne à la main, sous h^s ténébreuses feuillées de la futaie, nous conduisit à un carrefour où une bâtisse isolée dressait aux quatre vents ses murs per-
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ces de rares fenêtres obscures. Notre guide frappa d'une certaine façon à la porte fermée et chuchota assez longuement avec un des hôtes qui vint, de l'intérieur, parlementer à travers un guichet.
La conclusion de ce dialogue fut qu'il fallait montrer patte blanche ou plutôt pièce blanche avant d'être admis, et le vieux nous avertit qu'on exigeait préalablement de chacun de nous le paiement d'un duro (o francs). Après que nous nous fûmes exécutés, on déverrouilla la porte et un grand diable à cheveux crépus nous introduisit dans un couloir humide, aboutissant à un escalier de cave qui menait à un sous-sol voûté, assez vaste, éclairé par des lampes fumeuses.
La salle du bal n'avait rien de luxueux. A travers la buée bleuâtre des cigarettes, nous distinguions les jupes claires des danseuses assises au fond, à côté de deux gui-
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taristes, et à l'autre extrémité, sous le manteau d'une vaste cheminée où brûlaient des souches d'olivier, deux vieilles bohémiennes, accroupies dans les cendres, et qui faisaient penser aux vieilles de François Villon :
Assises bas à cropetons
Tout en un tas comme pelotes.
A petit feu de chenevotes.
A peine avions-nous pris place sur des bancs, qu'on heurta derechef à la porte d'entrée; le robuste bandit aux cheveux crépus se précipita vers l'escalier, et reparut, quelques minutes après, traînant à sa suite de nouveaux spectateurs, parmi lesquels nous reconnûmes U Ecossais, La Platine et Les Nuits sont bonnes, trottinant sous l'escorte d'un affreux petit juil de Gibraltar, qui servait de courrier à l'hôtel des Siete Sue/os.
Dès qu'ils furent installés, les guitares
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se mirent à fredonner, les castagnettes à cliqueter, et les danses commencèrent.
Il n'y avait que quatre danseuses ; trois d'entre elles étaient de robustes filles aux traits communs, aux lèvres épaisses, aux hanches fortement saillantes sous l'étoffe légère des jupes à fleurs. L'expression effrontée de leur figure et leurs tordions lascifs exagéraient encore la mimique très sensuelle de la danse flamenca; mais quand la quatrième, qui n'était autre que la Marecita, se leva pour danser, nous restâmes tous émerveillés, et je vis les prunelles de Les Nii'fts sont bonnes s'allumer dans l'ombre comme deux vers luisants.
La toilette de Marecita était plus soignée que celle de ses compagnes. Sa courte jupe rose découvrait de petits pieds agiles assez coquettement chaussés, et s'appliquait étroitement sur les formes pures et
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sobres de ses hanches. Elle ne portait point de corset, et son joli buste juvéniles se tordait et se courbait avec des souplesses couleuvrines. Son cou très découvert avait des inflexions d'une grâce ensorcelante ; sa tète nue était coiffée de giroflées rouges et blanches, entre lesquelles on distinguait les noires crêpelures de ses cheveux lissés sur le front, avec un accroche-cœur au-dessous des tempes. Dans l'animation de la danse, ses joues se rosaient sous le bille, ses yeux bruns aux longs cils étincelaient, et les bras arrondis, les mains frémissantes, elle souriait d'un sourire un [)eu dédaigneux, qui montrait deux blanches rangées de petites dents humides.
Avec cela elle gardait son air de vierg(\ ce qui donnait à sa danse passablemeul voluptueuse je ne sais quoi de retenu et de passionné à la fois. (l(da faisait penser à
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du poivre fricassé dans de la neige. C était léger, chaste, onduleux et amoureux en diable. Les castagnettes cliquetaient, les guitares ronronnaient , les trois autres filles frappaient des mains en cadence et excitaient la danseuse par de rauques exclamations, tandis que le grand gaillard aux cheveux crépus chantait d'une voix gutturale et vibrante :
Cuando paso por tu porta, Te reso un Abe-Maria, Come si tu estubieras muer ta.
Quand je passe devant ta porte, Je te dis un Ave-Maria, Comme si tu étais morte.
Je regardai Les Nuits sont bonnes : il était devenu un tout autre homme. Il pahssait, rougissait, retenait son souffle et suivait, comme fasciné, les moindres mouvements de la danseuse. Quand la Marecita, palpitante, s'arrêta brusquement, et,
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tendant son petit tablier, vint devant chacun de nous faire la quête avec une révérence, je vis très distinctement l'Anglais aux moustaches en brosse lui glisser une pièce d'or dans la main ; et je ne fus pas seul à m'apercevoir de cette munificence, car le grand diable aux cheveux crépus, qui surveillait le gentleman du coin de Tœil, reluqua la pièce scintillante en ébaucliaiit une grimace demi-souriante et demi-rageuse,quimontra ses trente-deuxdents aiguës.
Cette quête termina la soirée, et, sous la conduite de ce gitano à mine de bandit, nous escaladâmes de nouveau l'escalier.
Au moment où je quittais la salle, il me sembla que Les Nuits sont bo?mes, ainsi que le juif de Gibraltar, restaient en arrière, t\ dessein; et, en effet, redescendani brusquement quelques marches, je les surpris en train de converser avec l'une des vieilles accroupies sous la clieminée...
Le lendemain j'allai avec mes amis visiter la Cartuja et VAlbaicin. Le revers de la colline où s'étend ce vieux quartier, — le Monte-Sacro, — est troué comme un fromage de gruyère et sillonné de sentiers que bordent de gigantesques cactus. C'est à l'abri de ces cactus, dans les alvéoles de cette étrange ruche, que nichent les grouillantes familles des gitanos. Toute la population vit dehors, cuisinant, travaillant et faisant sa toilette en plein air. Les hommes exercent de douteux métiers, dont le plus honnête consiste à maquignonner des
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mules; les femmes tressent le sparte, les enfants dansent et mendient.
Dès que notre voiture atteignit le sommet de Tunique route carrossable qui coupe l'Albaicin en écliarpe, nous vîmes accourir vers nous toute une bande bondissante, chantante et hurlante de femmes à la peau brûlée et tannée, de filles échevelées et de marmots demi-nus. La voiture fut prise d'assaut; les gamins se suspendaient aux roues, vingt bras tendaient vers nous des mains noires et crochues, vingt bouches criaient sur tous les tons : « Una Hmosna par Bios; un cuartila^ Senorl... » Le toul entremêlé de cliants et de danses sauvages. Pour un peu tout ce monde eût fouillé dans nos poches.
En tetc de la troupe et bondis sant comme une jeune baccliante, je reconnus laMarecita. Elle s'approcha de la voiture en gambadant; je lui donnai une peseta, puis nous
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partageâmes le reste de notre menue monnaie entre toutes ces mains gesticulantes, qui se refermaient un moment et se tendaient de nouveau avec une persistance enragée. La Marecita, qui nous avait pris sous sa protection, essayait vainement de discipliner la bande; elle maintenait les enfants à distance, puis revenait vers la calèche en dansant si gentiment et en nous lançant de si embobelinants sourires, qu'irrésistiblement les pesetas passaient de nos poches dans sa main. Quand nous fûmes à sec, une dame de nos amies finit par lui donner une de ces petites glaces recouvertes de peluche bleue, comme on en vend au Louvre. La johe fille sauta de joie à la vue de cet objet de toilette qui lui parut le superlatif du luxe; elle se mira précipitamment dans la glace, et nous envoya ensuite de nombreux baisers. Puis, comme la voiture passait devant le trou
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qu'elle habitait en compagnie d'une horrible vieille, elle nous invita à descen(h-e et nous fit les lionneurs de son home.
Je remarquai alors que sa toilette élail encore plus raffinée que la veille. Elle avait une jupe fraîche; un long châle de crêpe de Chine jaune à franges serrait sa taille, ses cheveux étaient lissés et pommadés sur les tempes, et ses nattes noires disparaissaient sous une profusion de roses jaunes et rouges récemment cueillies. .le lui demandai si elle danserait encore au haile de ce soir.
— Je ne puis pas, répondit-elle, ce soir, je vais à la Feria.
— Seule?
— Non... en compagnie, murnuual-elle avec un mystérieux sourire.
Elle en aurait peut-être dit plus lonii. mais la vieille l'interrompit avec vivacilr et lui adressa en langue flamenca je ne
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sais quelles recommandations qu'elle accueillit par des haussements d'épaules.
J'examinai de nouveau sa toilette de ^ala et je ne pus m 'empêcher de songer que la pièce d'or des Nuits sont bonnes avait dû fortement contribuer à ce luxe inusité. Elle surprit mon regard et peutêtre aussi devina ma pensée, car ses longues paupières frangées s'abaissèrent sur ses yeux et brusquement elle me tourna le dos.
Nous prîmes congé et nous remontâmes en voiture, reconduits par toute la bande vociférante jusqu'aux limites de l'Albaicin. Le soir, fatigué d'avoir été cahoté pendant toute la journée sur des routes pierreuses, je remontai dans ma chambre et je me couchai de bonne heure.
Je dormais profondément, quand, au miheu de la nuit, je fus réveillé très agréablement.