CHAPITRE PJIEMIER
fusils cédés au village par M. D***. Cette arme à piston portait la marque de Saint-Étienne (fabrique royale de...). Ce brave était tout mon espoir pour la journée ; j'eusse préféré, sans doute, diriger moimême les battues, mais j'eus la malencontreuse idée de vouloir encore une fois tenter la chance par l'intermédiaire et la conception des indigènes.
Nous commençâmes par perdre le temps précieux du matin pour atteindre un bois, à deux kilomètres, au milieu de la plaine. Cette battue était inutile, il paraissait certain que les animaux sauvages vont à la montagne. Ils tendent donc, dès l'aube, à quitterle milieu du gagn âge pour remonter petit à petit : il y avait plus d'adresse à leur couper la retraite en attaquant à un point plus élevé ; ce que je prévoyais arriva et nous perdhnes deux longues heures. Lorsque nous arrivâmes au pied de la côte, il était trop tard. Les hommes plaçaient leur filet rationnellement, à Tendroit où la bête pouvait passer; mais, outre la maladresse primordiale de la journée, tout ce monde discutait, criant de telle façon que les aniràaux quittaient les enceintes avant notre arrivée. J'en eus d'ailleurs la preuve par l'aboiement des chiens des batteurs qui sortaient, en menant, avant que nous ne fussions placés. Toutes mes objurgations ne purent faire comprendre qu'on ne peut arriver à
aucun résultat si on agit bruyamment. C'est d'ailleurs le fond du caractère et des habitudes annamites. Et pourtant notre échec les affectait vivement; ils le devaient cependant à leur peu d'habileté.
Il était onze heures quand je fis arrêter pour déjeuner. L'après-midi je tirai un paon dans une brousse si épaisse que ni homme ni chien ne put le découvrir. Ce fut le couronnement de la journée, et à trois heures voyant tout ce monde fatigué et l'inutilité de nos efforts, je commandai la retraite. Elle fut moins triomphale que le départ n'avait été solennel. Les chasseurs avaient un air navré; je leur versai quelque baume en payant leur journée dix cents par jour. L'insuccès n'était pourtant pas complet; j'avais pu m'initier à une nouvelle variété de la faune tropicale, la sangsue des bois dont se isont plaint maints voyageurs. Lorsqu'au retour je voulus prendre quelque repos, mes jambes étaient couvertes de sang; une violente hémorragie se déclarait sous l'effet de piqûres imperceptibles, mais profondes; il fallut employer tous les antiseptiques de la pharmacie pour éviter l'inflammation K
* La sangsue des bois est plus fine que la sangsue d*eau et pénètre même les étofTes à trame. Sa piqûre n*est pas douloureuse, mais détermine une forte hémorragie : on no saurait trop surveiller ses blessures, qui souvent s'enveniment. On la trouve en grande quantité dans la forêt vierge. Le meilleur costume à