‹ Au paya MoíChapitre 24 sur 119 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ces misères, inondant mes cahiers, remplissant d'eau mes boussoles.

L'altitude augmentait à chaque pas ; nous circulâmes toute la journée sur des sommets atteignant huit cents à neuf cent cinquante mètres. Les coolies mois eux-mêmes tombaient sur ce terrain glissant.

En peu de temps une foule de traînards, porteurs faibles ou fatigués, s'arrêtèrent près de moi. Pendant plusieurs heures, je dus prendre mes visées sans négliger la surveillance de ces hommes, qu'il ne fallait point laisser en arrière.

 onze heures et demie nous déjeunions; puis, reprenant la marche, nous rencontrâmes le lugubre convoi d'un commerçant annamite, atteint de la fièvre des bois et que deux Moïs ramenaient mourant à Hué. Un peu de quinine eût pu le soulager, mais ma pharmacie était loin devant moi et il fallait éviter de coucher en forêt. Force fut donc de réprimer ce premier bon mouvement et je ne pus que tendre ma gourde au malheureux assoiffé, dévoré par la fièvre. Plus loin nous croisions à nouveau deux Annamites, ceux-là vigoureux, avec des hottes de provisions de bétel acheté sans doute dans quelque village de la montagne.

Je ne décrirai par les chutes extraordinaires auxquelles il me fut donné d'assister ce jour-là :

j'en pris d'ailleurs ma bonne part; dans ce mauvais terrain, mes pieds heurtant une liane, je fus précipité de deux mètres de haut. Presque sans connaissance, j'eus toutes les peines du monde à reprendre ma route, ayant une jambe fort endommagée. Vainement je pensai arrêter la colonne en tirant mon revolver; Marsay, déjà loin, ne pouvait percevoir mon appel.

Tant bien que mal il fallut continuer, constatant sur la carte que nous ne faisions pas un kilomètre à l'heure, tant nous passions par des altitudes différentes. Ajoutez h cela la chasse impitoyable qu'il fallait faire aux sangsues des bois, très abondantes par ce temps humide.

Les Mois marchaient de leur mieux, mais la nuit avançait et les renseignements que je pouvais avoir sur notre arrivée probable étaient bien incomplets.

A six heures seulement nous aperçûmes des rays; c'étaient les premières cultures du village de Bouc perdu dans les nuages. Nous descendîmes à pic, nous asseyant pour éviter les chutes dans un sol gluant. Subitement nous passâmes de l'altitude de 600 mètres à celle de 100, dans le fond de la vallée. Il était sept heures du soir.

En arrivant, je trouvai Marsay déjà installé, ayant tout préparé pour soigner nos blessures, car nul, boys ou patrons, n'en était exempt :

Marsay avait fait connaissance avec les sangsues; quant à moi, la violence de la chute m'avait ouvert la jambe gauche. Tous ces déboires, cependant, ne nous empêchèrent pas de dîner de fort bon appétit et, la vieille gaieté française renaissant, nous en arrivâmes à préférer notre sort du moment au temps où, confortablement installés, nous savourions d'excellents sandwichs au café de Paris, tant est puissant Tattrait de cet orgueil de passer les premiers là où pas un autre Européen ne s'est aventuré I

La population, fort empressée, vint à notre aide et nous mîmes à profit cet enthousiasme pour nous assurer de coolies. Nous comptions atteindre Bolo, où l'on signalait un troupeau de bœufs sauvages.

Bouc est un village riche, très peuplé et industrieux : le citer sur notre itinéraire était un premier service à rendre, un premier résultat de notre mission encore à ses débuts, mais qui s'annonçait intéressante.

2 février.

Mœurs des Mois de Bolo.

Tout près se trouve le cimetière, où s'élève une série de tombeaux que nous prîmes de loin pour de petites pagodes. Dans chacun d'eux sont disposés comme offrande des bols de riz.

46 AU PATS MO!

D'après les traditions, ces sauvages ont pour toute religion le culte des ancêtres. Ils croient en un Dieu créateur, en l'immortalité de Tâme, mais avec une forte tendance à la métempsycose.

Un Moï vient-il à mourir? Les habitants lui dressent une tombe, disposent ses effets dans le tombeau, à l'air libre, à la vue de tous; nul ne peut s'en emparer sans encourir la vengeance des esprits.

De Bouc à Bolo, la route n'existe, à proprement parler, que d'une façon rudimentaire. Nous allions tantôt par le lit des arroyos, dans Teau jusqu'à micorps, tantôt avec le coupe-coupe, par des montagnes de trois à quatre cents mètres d'altitude. Nous nous jetâmes dans des forêts de bambous et de bananiers sauvages, pour aboutir aune assez forte rivière, le Ké-Bolo, entre la forêt touffue et de grandes brousses. Sur un banc de sable les coolies prirent quelque repos. Le chef du village principal vîiit nous y rejoindre avec deux autres, ses voisins : celui de Bolo, vêtu à l'annamite, au regard dur, le teint noir et la démarche hautaine.

Sans se prosterner, suivant la coutume annamite, il salua poliment, nous invitant à venir chez lui où il serait heureux de nous donner Thospitalité. Il était onze heures et demie quand nous y arrivâmes.

Bolo est construit sur un mamelon dominant les hauts plumets de la brousse ; il se compose de sept à

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