CHAPITRE PREMIER
être le poînt de déchargement d'un nouveau port, dont je connaissais les premiers plans et projets, grâce à l'obligeance du résident. Au fond de la baie les maisons dans lesquelles mon souvenir retrouvait des portes que j'avais franchies et où j'avais été si cordialement reçu formaient une ligne blanche, et je sentais qu'à défaut des joies du foyer j'allais retrouver une solidarité bien appréciable, celle qui naît autour du drapeau dans les pays lointains.
N'était-ce pas le plaisir de revoir ces planteurs accueillants, à l'esprit élargi par les durs débuts, qui m'avait ramené, chargé d'une nouvelle mission du ministère de l'Instruction publique?
Toutefois mon but officiel était tout différent : je devais étudier la montagne de l'Annam et les sauvages régions mois dont on faisait des récits terribles et qui présentaient, au dire de plusieurs, un aspect tout nouveau, bien différent de ce que j'avais vu jusqu'alors. Aussi n'étais-je pas seul sur YÉridan : j'avais avec moi tous les éléments de l'expédition ; un seul compagnon manquait, le comte de Marsay, lieutenant d'infanterie et sportsman distingué, que le plaisir des pays exotiques et le désir des aventures avaient attiré, nous avait quittés, désireux de visiter Ang-Kor, cette merveille qu'on ne pourrait omettre sans se vouer aux anathèmes des voyageurs sérieux.
J'allais donc avec mon fidèle serviteur Paul Cabot et mes sympathiques compagnons, Black et Miss, deux chiens européens affectueux, vigoureux et bien dressés.
Que réservait l'avenir à ces deux exilés ? Il est souvent cruel pour leurs congénères, car ils ne sont pas toujours seuls à chasser et, en courant le cerf, deviennent la proie du tigre ou de la panthère.
La race féline allait-elle se venger sur Black qui ne pouvait supporter les chats? En tout cas la bonne bête s'en souciait peu à ce moment et, sautant sur moi, indiquait par des jappements répétés que, suivant mon défaut habituel, je m'éternisais en adieux et conversations avec les passagers. Miss,, plus sage, me suivit dans une jonque où s'empilait une partie des bagages; puis, hisse la voile 1 Nous avions du large et piquions droit dans la direction de Tourane. La voile en paille d'ajoncs poussant un bateau plat avec une dérive énorme me faisait parfois sourire; des trous béants s'y voyaient nombreux et il fallait une belle brise pour faire avancer la barque. Mais l'Asiatique ignore, comme dit l'Anglais, « que le temps, c'est de l'argent » , et pour le comprendre il lui faudra plusieurs années de contact européen.
A l'avant, accroupie, se tenait la femme du sampanier qui, la barre en main, gouvernait au-dessus