CHAPITRE II
çants annamites dans des cases en rapport avec la modicité de leur trafic, et dont tout le commerce consiste en denrées qu'achètent les colons et qu'ils ont plus ou moins récoltées dans les environs, sauf le poisson sec venu de la côte. Quant aux Mois, pour qui Tadministratiou créa un marché sous la forme de deux superbes hangars, on n'en rencontre point. A certaines époques un garde principal vient le surveiller; il ne s'y fait d^ailleurs aucun échange. Tout se passe directement en pays mois, et ce fameux marché de Tra-My ne voit passer que fort peu de cannelle, alors que les maisons chinoises s'emplissent, sans que rien no paraisse, des produits de la montagne.
La visite terminée, nous revînmes auprès de Paul Cabot que la fièvre ne semblait pas vouloir abandonner. Force fut donc de partir sans lui, l'expédition pouvant lui être funeste. On le confia aux bons soins de M. B***, qui le fit reconduire à Tourane.
Le recrutement des porteurs annamites fut difficile et leur mauvaise volonté très manifeste de nous accompagner jusqu'à Tra-Vian. Au départ nous nous étions adjoint un interprète dont l'attitude paraissait correcte. Il avait été le compagnon du capitaine Garnier ddns sa dernière expédition, et connaissait tous les dialectes mois de la région da Song-Tracûk.
86 AU PATS MO
24 février.
Départ.
Voici qu'allait recommencer la vie libre et indépendante de l'intérieur : les fusils et revolvers sortaient de leurs caisses pour n'y rentrer, sans doute^ que dans quelques mois ; nous cheminions» heureux de courir l'aventure, jouissant en dilettantes des beautés sauvages qui nous entouraient. Seules les sangsues apportaient une mauvaise note à nos promenades. Et cependant nous nous étions prémunis contre elle avec le kékouan annamite qui permettait de courir la brousse sans crainte d'incursion par trop indiscrète.
Malgré son odeur de serre chaude et son humidité la forêt offre, de ce côté, un attrait tout spécial : belle d'une beauté de tombeau, c'est bien la barrière redoutée des Annamites qui se rendent chez les Moïs; rien n'étonne des légendes qui courent le pays et des craintes qu'inspirent ces lieux où se dresse, sans cesse menaçant, le spectre de la flèvrc des bois. Une mousse verte recouvre les arbres et les lianes descendent en stalactites bizarres ; les fougères arborescentes, serrées les unes contre les autres^ la tige recouverte de plantes variées, s'élèvent, cherchant un rayon de soleil que la frondai* son épaisse leur défend à jamais de recevoir. On
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comprend Timpression du voyageur qui, perdu dans ces solitudes, se sent étreint par les miasmes qu'elles dégagent : il se voit déjà sous les voûtes froides de quelque caveau.
Mais quel magnifique et imposant tableau t Les réalités de la vie nous arrachèrent bientôt à ces sombres réflexions ; nos Annamites s'étaient engagés à contre-cœur dans cette mauvaise région etnousn'étionspas sans crainte de paraître trop confiants en la fidélité apparente que savent simuler les Jaunes quand ils veulent mieux vous tromper. Un de nos linhs arriva hors d'haleine, annonçant avec force gestes que des porteurs venaient de disparaître avec leurs charges. C'était un peu notre monnaie courante qui s'en allait, et l'on n'a jamais trop d'alcool ni de pacotille pour aplanir les difficultés avec ces populations et entrer en contact avec elles. Cette fuite nous exaspéra et nous envoyâmes au résident un passager porteur d'une réclamation contre le village. Quant aux autres, on les surveilla avec la plus grande sévérité.
Je n'oublierai de longtemps cette première nuit dans la forêt, sur les cailloux d'un arroyo presque à sec, et que nous passâmes, mon compagnon et moi, h écrire les impressions de la journée, tenant à l'œil nos hommes et sondant parfois la brousse quand se faisait entendre de trop près le « cop » du tigre rôdant autour de nos feux. Ce fut avec un
grand soulagement, je Tavoue, qu'apparurent les teintes argentées de la lune sur le sommet des arbres. L'aurore s'amenait et nous reprîmes la route sans avoir à déplorer, Dieu merci, de nouvelles défections'.
26 février.
(Teœp. max. 25», min. 20«.}
Il nous restait encore une bonne journée de marche dans la forêt. L'itinéraire se déroulait toujours sur les bords du Song-Hoa. Mais bientôt le chemin devenait moins touffu, perdant quelque peu de sa sévérité. Les sangsues elles-mêmes étaient plus rares : nous allions, égayés par le chant des oiseaux; je ramassai une plume aux couleurs d'un bleu vif, vert doré à l'extrémité ; les liommes affirmèrent que cet oiseau se nourrissait de sangsues. Marsay le déclara aussitôt animal sacré pour l'expédition.
Vers midi nous arrivions au confluent d'un ruisseau affluent du Song-Hoa; à quelques heures de là, vers le sud, on annonçait Tra-Vian, à 3 kilomètres du Song-Tran (S. 10* E.) dont fait mention la carte Pavie. Une heure après, nous
1 La carte Pavie pour cette région est à peu près exacte, sans annoncer cependant les irrégularités de la route qui rendent la distance ciTective de Tra-My à Tra-Vian beaucoup plus longae , qu'on pourrait le croire.