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Mém. dO.-T., t. III, p

AU PAYS d'exil de CnATEAUBRlAND 195

tèrent. Au reste, tout ne fut pas vaine prophétie dans cette juvénile et fastueuse déclamation. René n'avait pas tout à fait tort de prédire à l'authentique Céluta qu'elle serait longue à l'oublier. On peut soutenir que, pendant dix ans, elle porta son veuvage, puisque ce fut seulement en 1806 qu'elle consentit à « recevoir les caresses d'un autre homme ». Voici l'indication que l'on relève, à cette date, sous le numéro 149, dans les registres paroissiaux de Bungay :

Samuel Sutton, de cette paroisse, et Charlotte Ives^ également de cette paroisse^ tous deux célibataires^ ont été mariés dans cette église, le 7 avril de Van 1806 y par moi^ Peter Forster^ ministre.

Au bas de l'acte sont apposées les signatures de J. Ives, de Sarah Ives, et des nouveaux époux; celle de Charlotte est fine, nette et jolie : elle a été bravement tracée par une main qui ne tremblait pas. Mais je serais bien trompé si, en devenant Mrs. Sutton, Charlotte Ives n'avait eu, tout au fond de sa conscience, un mélancolique retour vers le passé, dans cette église de S^ Mary où Chateaubriand l'avait accompagnée tant de fois et où, s'il l'avait pu, c'est lui qui, dix ans plus tôt, se fût agenouillé près d'elle, pour entendre de la bouche du Révérend Peter Forster, cette prière de la bénédiction nuptiale :

« 0 Dieu, unissez, s'il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez dans leur cœur une sincère amitié. Regardez d'un œil favorable votre servante.

Faites que son joug soit un jougd'amour et de paix, qu'elle obtienne une heureuse fécondité; faites, Seigneur, que ces époux voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération, et qu'ils parviennent à une heureuse vieillesse »*.

Mais, en avril 1806, la pensée de René voj'ageait loin de Charlotte : elle se détachait de M'"^ de Gustine pour voler vers M""® de Mouchy.

Samuel Sutton avait vingt ans de plus que sa femme' ; il était officier de la marine britannique et devait y finir sa carrière avec le grade de contreamiral. Dans les intervalles de ses navigations, il habitait, à un mille environ de Bungay, sur la lisière du Norfolk, en pleine campagne, une villa désignée sous le nom de Ditchingliam Lodge, qui dépend aujourd'hui des propriétés de Rider Haggard. Ce fut là qu'il installa sa jeune femme et que celle-ci résida désormais, presque jusqu'à sa mort.

Comme bien l'on pense, nous n'avons garde, mes amis et moi, de négliger ce pèlerinage, d'autant que le romancier populaire qui, dans un de ses délassements, écrivit A farmefs Year, aura peut-être quelque détail inédit à nous révéler. L'antique landau du Kings Head, après avoir franchi le pont de Bridge Street, traversé la vallée en écharpe et gravi un raidillon, nous dépose, sur

1, Mém. d'O.-T., t. II, p. liO.

2. A sa mort, en 1832, il avait soixante-douze ans : il était donc né en 1760.

le sommet ondulé d'un coteau, à l'entrée d'un beau parc où, derrière des pelouses moelleuses et des arbres opulents, se dissimule à demi un élégant castel moderne, habillé d'une véritable fourrure de lierre. Nous sommes à Ditddiigham House^ chez l'auteur de Jess.

Haut, trapu, solide, chaussé de bottes encore boueuses de sa chevauchée du matin, l'air d'un batteur de brousses égaré dans les lettres, le maître de céans nous accueille au milieu d'un vaste hall « moyenâgeux », que tapissent, du parquet au plafond, les trophées de ses chasses sud-africaines. Je mets la conversation sur le chapitre de Charlotte Ives. Aussitôt Rider Haggard de donner libre cours à sa verve :

— Charlotte Ives? — s'écrie-t-il avec un léger zézaiement qui adoucit un peu la rudesse de la voix, — ce que j'ai écrit sur elle est l'expression de la vérité. Son histoire était ici de notoriété publique. Je l'ai racontée d'après le journal d'une vieille parente à moi, qui avait intimement connu Mrs. Sutton. hQ flirt si brusquement rompu de la fille du pasteur avec le réfugié français fut, en son temps, le sujet d'une infinité de commentaires dans toute la région, et vous savez à quel point les commérages de ce genre ont la vie dure en province. D'ailleurs, Mrs. Sutton ne se cachait nullement de cette aventure où elle avait, au demeurant, joué le beau rôle... Au physique, Mrs. Sutton était, paraîtil, de taille moyenne, plutôt petite que grande. Ce qui frappait le plus en ello, c'étaient les yeux, qui

décelaient une âme intrépide et passionnée... Ses enfants tenaient d'elle... Vous désirez visiter le Lodge, dites-vous : vous le pouvez, mes locataires sont en voyage. Eh bien! lorsque vous serez dans le petit salon d'en bas, donnez un coup d'œil à la tache noire qui s'aperçoit encore sur le marbre blanc de la cheminée : elle date de l'époque où les fils de Mrs. Sutton prenaient leurs leçons dans cette pièce. Leur mère leur avait imposé pour précepteur un certain colonel X..,, qui les menait à la baguette. Ils ne tardèrent pas à le détester cordialement. Une de ses postures favorites, quand il les faisait travailler, consistait à s'asseoir, le dos à la cheminée et les pieds sur la table. Ses élèves en furent si agacés qu'un jour, l'un d'eux, exaspéré, lui envoya l'encrier à la figure, éclaboussant, du même coup, le marbre, qui en est resté maculé.... Ils le poursuivirent de leur haine j usque dans l'autre monde, comme vous le prouvera cette anecdote dont je vous garantis l'authenticité. Le dit colonel étant mort au Lodge, Mrs. Sutton avait exigé qu'en récompense de ses services il fût enterré dans la sépulture des Ives, au village de Ditchingham. Mais lorsque Mrs. Sutton vint elle-même à mourir, ses fils profitèrent de l'ouverture de la tombe pour enlever de nuit la dépouille exécrée de leur ancien mentor et l'enfouir en hâte dans un trou quelconque du cimetière... Ah I ce n'était pas une famille banale, yoii kiiosv^ cette famille Sutton!

Et le romancier conclut :

— Aujourd'hui, tous ses membres ontdisparu et sans doute ne prononcerait-on même plus son nom, si Charlotte n'avait été aimée de votre Chateaubriand.

Nous le quittons là-dessus et nous acheminons \ersDUchingham Lddge. Au sortir de Ditchingham House, une petite route privée contourne la base d'une chaînette de collines assez abruptes, plantées de vieux arbres; la plus élevée de ces collines est couronnée d'un bouquet de pins aux fûts énormes, dont les grands panaches sombres se balancent très haut dans le ciel. Ce sont les VineyarcTs Hills. A gauche s'étend le common d'Outneyque prolonge la perspective presque illimitée des prairies. Dans le fond abrité, juste au pied du bois de pins, s'érige le Lodge, une spacieuse maison de brique rouge, à portique blanc, précédée d'un arpent de jardin. La gardienne, en l'absence des maîtres, nous en fait les honneurs. Partout des tableaux militaires et des portraits d'officiers. Dans le stiidy, au-dessus de la cheminée à la tache d'encre, préside un Kitchener en civil. La chambre à coucher principale a vue sur la « savane », sur l'immense polder entrecoupé de canaux, où blondit de place en place une cime d'orme, et que domine vers le sud, de l'autre côté de la rivière, le promontoire de Bungay. Comme nous regagnons la voiture, M™® Gostling avise à la pointe d'une tige, dans un massif, une rose d'automne encore fleurie, la seule du jardin, et demande la permission de la cueillir.

— The smell of Charlotte ' ! — dit-elle en me donnant à respirer son doux et faible parfum.

Quelle fut en ces lieux retirés l'existence de Mrs. Sutton? Plutôt uniforme et terne, j'imaf^ine, et fréquemment repliée sur le beau songe évanoui de sa jeunesse. Il est à conjecturer que, Thiver, elle séjournait le plus possible à Bungay, dans la nouvelle demeure où le ministre et sa femme avaient transporté leurs pénates, peut-être dès le départ de Chateaubriand, et pour fuir une atmosphère trop imprégnée de son souvenir. C'est à dessein, je pense, qu'ils l'avaient choisie, cette demeure, dans le paisible quartier des cimetières, sur le bord de Trinity Street, où elle semble dormir derrière sa grille close, toute voisine de la cure de S' Mary, dont elle a un peu l'aspect presbytéral. Le Révérend John Ives ne vécut guère plus d'un lustre, après le mariage de sa fille : il s'alla reposer dans le Seigneur le 14 janvier 1812, à l'âge de soixante-huit ans. Mrs. Ives, en revanche, eut le temps de voir grandir ses petits-enfants, dont l'aîné, Samuel, né en 1807, éfait déjà un adolescent quand elle mourut, le 19 septembre 1822. — Notez cette date de 1822 : ce fut l'année même où Charlotte et René se revirent en terre ano-laise. Et, comme l'émouvante rencontre se fit certainement au plus tard dans la première semaine de septembre, puisque, le 8 de ce mois. Chateaubriand s'embarquait à Douvres pour la France,

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