Les Natchez, t. II, p
jours de Londres, n'en ont pas moins gardé, en maint endroit, l'accent du texte primitif.
Au désert, la trente-deuxième neige de ma naissance.
Je comptois vous attendre aux Natchez; j'ai été obligé de partir subitement sur un ordre desSachems. J'ignore quelle sera l'issue de mon voyage : il se peut faire que je ne vous revoie plus. J^ai dû vous paroître si bizarre, que je serois fâché de quitter la vie sans m'être justifié auprès de vous...
Quelle nuit j'ai passée ! Créateur, je te rends grâces : j'ai encore des forces, puisque mes yeux revoient la lumière que tu as faite! Sans flambeau pour éclairer ma course, j'errois dans les ténèbres : mes pas, comme intelligents d'eux-mêmes, se frayoient des sentiers à travers les lianes et les buissons. Je cherchois ce qui me fuit; je pressois le tronc des chênes; mes bras avoient besoin de serrer quelque chose... Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyois voir une femme qui se jetoit dans mes bras; elle me disoit : Viens échanger des feux avec moi, et perdre la vie! Mêlons des voluptés à la mort! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous!
Céluta, vous me prendrez pour un insensé : je n'ai eu qu'un tort envers vous, c'est de vous avoir liée à mon sort... Une misère bien grande m'a ôté la joie de votre amour... Céluta..., vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de foibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René... Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve : qui pourroit vous environner de cette
flamme que je porte avec moi?... Ces solitudes que je rèndois brûlantes vous paroîtroient glacées auprès d un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire : je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable étoit au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle ou a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire...
Que ce soit ici un dernier adieu, ou que je doive vous revoir encore, Céluta, quelque chose me dit que ma destinée s'accomplit; si ce n'est pas aujourd'hui même, elle n'en sera que plus funeste. René ne peut reculer, que vers le malheur. Regardez donc cette lettre comme un testament.
On sait avec quelle sévérité Chateaubriand vieilli jugeait ce testament de sa jeunesse :
S'il y a dans les Natchez des choses que je ne hasarderais qu*en tremblant aujourd hui, il y a aussi des choses que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le second volume *.
Il est évident qu'il ne dut pas la relire à distance sans en éprouver quelque gène. Mais peut-être nousparaîtra-t-elle moins étrange, maintenant que nous connaissons les circonstances où en fut rédigé le premier brouillon et les sentiments qui la dic-