Le jour de la mort et le jour de l'euterrement
2, DaQS les funérailles anglaises figurent habituellement deux personnages tout habillés de noir, que l'on appelle M muets ». Ils se tiennent avec des torches au seuil de la maison mortuaire, jusqu'à la levée du cercueil, qu'ils accompagnent ensuite jusqu'au cimetière, dans le même accoutrement.
AU PAYS d'exil de CnATEAUBRrAND 205
— C'était, à ce que l'on prétend, une femme d'allures un peu excentriques, — nous dit-il. Elle vivait très isolée, très renfermée. Elle avait la réputation d'être fière, et vous dévisageait avec de grands yeux sombres dont on avait peine à soutenir Téclat. Un pasteur de la région, qui venait quelquefois prêcher à Ditchingham, demanda un jour à mon père : « Çà, quelle est donc la vieille lady qui a son banc dans le haut de l'église, juste en face du prédicateur? Il y a dans le regard qu'elle attache sur vous quelque chose de si singulier et de si pénétrant que j'en ai failli perdre le fil de mon discours... » La vieille /(2c/?/ n'était autre que Mrs. Sutton.
En nous accompagnant au tombeau des Ives, qu'ila l'obligeance de nous indiquer, M. Scudemore nous réédite l'histoire des représailles posthumes exercées par les fils de l'amiral Sutton sur leur ancien précepteur. Seulement, d'après lui, c'est à la mort de l'aîné des trois frères, survenue en 1850, qu'elles furent commises. Elles ne purent évidemment pas l'être à l'occasion de la mort de Charlotte, car, lorsque nous arrivons devant le monument, nous y lisons bien le nom de John Clément Ives, celui de Sarah, « sa veuve », celui du Major Samuel Ives Sutton, « son petit-fils », celui, enfin, d'un « GolonelJames Capper, de l'Honorable Compagnie des Indes, décédé le 6 septembre 1825, à l'âge de quatre-vingt-deux ans », — le même peut-être que le colonel X... de Rider Haggard, — mais c'est en vain que nous nous appliquons à découvrir l'épi-
taphe de Charlotte Sutton : il n'y a mention d'elle nulle part sur la pierre, pas plus que de son mari. Pour l'amiral, la chose s'expliquerait facilement : il est assez dans la condition des marins de finirau 1 arge*. Mais sa femme? Où donc et dans quelles circonstances termina-t-elle ses jours, qu'il ne lui ait pas été donné de s'endormir dans la couche de ses pères, pour emprunter le langage de Chateaubriand? Celui-ci écrivait en 1839, dans les Mémoires d' Outre-Tombe :
Un des deux beaux enfants pour lequel Charlotte m'avait prié de ni'intéresser en 1822 vient de venir me voir à Paris : c est aujourd'hui le capitaine Sutton... Il m'a appris que sa mère, très malade, a passé dernièrement un hiver h Londres.
Succomba-t-elle à cette maladie? Et en quel endroit? Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'est pas enterrée à Ditchingham. Les registres de l'église confirment, à cetégard, le témoignage de la tombe : ils ne présentent aucune trace de son décès.
La nuit s'est faite, lourde de pluie et d'ombre, lorsque nous nous éloignons de ce cimetière où elle n'est pas; et, reprenant les chemins qu'elle
1. En fait, il mourut à Woodbrîdge, comté de SufFolk, le 3 mai 1832, à l'âge de soixante-douze ans. Il léguait par son testament toute sa fortune à sa femme et exprimait le désir d'être enterré « simplement et dévotement, sans aucune espèce d'apparat ». — D'après M, Dick, il aurait été atteint d'aliénation mentale dans les dernières années de sa vie.
parcourut si souvent, nous nous en allons, un peu déçus de ne savoir où la situer dans la mort, tristes aussi de penser qu'elle gît^ à l'écart des siens, en quelque ville de hasard, dans une sépulture inconnue.