CHAPITRE VIÎ
L'aventure de Chateaubriand et de Charlotte exploitée par un poète anglais. — La Femme abandonnée de George Crabbe.
— Dernières relations de Charlotte et de Chateaubriand.
— L'adieu définitif. — Persistance du souvenir de Charlotte dans la vie et dans l'œuvre de Chateaubriand. — On le retrouve jusque dans les Martyrs. — Place de Bungay dans l'histoire des lettres françaises. — Fin.
Sur sa vie même, il est vrai, nous n'avons guère pu projeter que des lueurs éparses. Encore suffisent-elles, je pense, à démontrer que son roman d'amour avec Chateaubriand fut loin d'être « une pure fiction », Produisons cependant une preuve nouvelle et assez inattendue.
J'ai nommé plus haut George Crabbe. C'estproprement le poète du SufFolk. Xé en 1754, à Aldborough, petit port du comté, nous avons vu qu'il apprit son rudiment à Bungay et qu'il se maria en 1783, dans Téglise de Beccles, à Miss Elmy, parente probablement de la femme de Bence Sparrow, cousine, en tout cas, de cet Hinchman Growfoot qui fut élève de Chateaubriand. On sait, d'autre part, quel collectionneur attentif et minutieux il fut toujours des moindres événements de la chronique locale, dont il composait ensuite son œuvre, toute nourrie de réalité. Or il est un de ses contes, resté
manuscrit, que M. Huchon, maître de conférences à l'Université de Nancy, analyse à peu près en ces termes dans la remarquable étude qu'il a consacrée au grand réaliste anglais *.
L'histoire a pour titre : la Femme abandonnée*. Un étranger, du nom de Frederick, a fait naufrage sur la côte d'Angleterre. Il reçoit l'hospitalité chez le squire Richard Vernon, lequel habite avec une jeune sœur, Mathilda. Epuisé, à bout de forces, il tombe gravement malade. Mathilda le soigne : il s'éprend d'elle et s'en fait aimer, — et ce, au mépris de toutes les lois divines et humaines, car il est déjà lié dans sa patrie par un engagement indissoluble. Sa justification à ses propres yeux est qu'il ne croit à rien. Finalement, il épouse la jeune Anglaise, il en a même des enfants. Mais voici que ces quelques années de bonheur le ramènent de l'incrédulité à la religion. Il est en proie à des scrupules de conscience qui i'afîolent. Brusquement, il disparaît, laissant les strophes suivantes pour expliquer sa fuite :
Soyez-m'en témoins, ô Cieux, et vous toutes, Puissances d'En-IIaut, qui trônez dans la gloire sans bornes et sans fin, c'est d'un cœur qui se brise que je parle d'amour, car à l'amour comme à Fespérance je dois dire adieu.
Lorsque je vins à toi, tu élais heureuse, aimante et