Va Poète réaliste anglais ^ George Crabbe, l754-i
2. Il n'est peut-être pas sans intérêt de noter qu'une nouvelle de Balzac porte le même litre.
aimée, une créature semi divine, et je m'introduisis comme un larron pour t'apporler linfortune. cependant que tu navais d'autre souci que de dissiper la mienne.
J'étais sur un lit de malade, entouré, choyé, caressé, guéri de mes blessures, mais frappé au cœur : « Faut-il que nous nous séparions? » murmura la voix de la bien-aimée, et quelque démon aux écoutes répé'a comme un écho : « Pourquoi vous séparer? X es-tu pas mort pour tout le reste du monde, hormis pour les êtres que voici, les dévoués sauveurs de tes jours? Qui t'empêche d'épouser cet ange et de renier celle qui est présentement ta femme ?... »
Misérable que je suis, de m'être si odieusement donné pour ce que je n'étais pas, quand j'avais devant les yeux la Vertu, la Vérité, la Piété ! Mes paroles, mes pensées, mes regards même ont été des mensonges. Il n'y a eu de sincère que mon vœu, que ma passion.
Insouciantes et joyeuses furent mes années d'incroyance. Elles se sont évanouies, et j'en vois maintenant le triste revers... Je m'en vais, Mathilda, parce que ma paix s'en est allée. Ton cœurlui-même ne voudrait pas d un sacrilège amour...
Du jour où j'ai été convaincu que Jésus mourut pour l'humanité et souflVit pour le pécheur sur l'arbre maudit, mon àme se débattit dans une tragique alternative : ou perdre la suprême espérance, ou te perdre, toi !
Je n'étais qu'un faible et vain enfant, lorsque je pris la main ofiferte d'une femme qui m'apportait avec elle son pauvre avoir. Alors je m'enfuis sur mer et fis naufrage en votre pays, où je n'ai vécu que pour faire le malheur de ceux qui m'avaient arraché à la tombe. Et te quitter, pourtant! .. Quitter mon seul bien au
monde, ma seule joie sur la terre!... C'est trop dur, et plus que je ne puis supporter ! Je ne veux plus vivre pour personne autre, après toi, ne devant plus vivre pour toi, si tendre et si vraie ! Je ne dois désormais faire don de mon être qu'à la toute puissante volonté du Ciel.
Arrêtons-nous là. M.Huchon, à propos de ce Frederick, de cet étranger, mis en scène par George Crabbe, se demande : « Est-ce un Français? » Je pense que, sachant ce que nous savons, la question ne se pose môme plus, et qu'il n'y a personne, parmi mes lecteurs, qui n'ait déjà restitué à ce Français son nom véritable : Chateaubriand. Si le poète anglais n'était mort seize ans avant la publication des Mémoires cl Outre-Tombe, ne jurerait-on pas qu'en écrivant ce conte il avait sous les yeux le chapitre de ce?, Mémoires relatif à l'épisode de Bungay? Tout y est : l'arrivée chez les Ives du jeune émigré, naufragé moral, jeté sur la côte saxonne par l'ouragan de la Révolution; l'accueil familial que lui font ses hôtes; le silence volontaire qu'il garde sur son mariage; sa maladie; les soins que lui prodigue Charlotte; la voix du démon ou, si l'on veut, de la démone intérieure qui l'incite à aimer; la naissance et les progrès de son amour, de leur amour; enfin, sa fuite.
J'entends bien (juc Crabbe, qui, usant de son droit de conteur, a poussé les choses plus loin qu'elles n'allèrent, donne de cette fuite une explication à laquelle le Chateaubriand de 1796 ne
pouvait songer. Remarquez toutefois qu'elle n'en est pas moins conforme à la psychologie du sceptique auteur de l'Essai, devenu, dans l'intervalle, le fervent catéchumène du Génie du Christianisme. Jusque dans les sentiments qu'il interprète, le conteur reste fidèle à l'histoire.
Comment l'aventure de la fille du pasteur vintelle à sa connaisance? La réponse est facile. Rappelons-nous qu'il était pasteur lui-même, qu'il s'était certainement rencontré plus d'une fois avec les Ives, qu'il était lié avec Bence Sparrow, dans l'église duquel il avait souventprêché, qu'il était apparenté aux Growfoot, qu'il faisait chez eux de fréquents séjours, qu'il avait, en un mot, mille chances pour une d'être bien renseigné sur Beccles, et par Recelés sur Bungay. ]\Iais, s'il eut l'occasion d'apprendre ainsi dans tout leur détail les amours de Charlotte et de Chateaubriand, telles, ou peu s'en faut, qu'elles nous sont rapportées dans les Mémoires d'Outre-Tombe, c'est donc que, selon la parole de Rider Haggard, elles étaient de notoriété publique à Beccles comme à Bungay.
Pauvre Charlotte! Le cher et douloureux secret de sa jeunesse ne demeura même pas sa propriété. Il courut les salons, les assembly rooms. Et ce fut peut-être la vraie cause si elle ne se maria qu'assez tard, avec un homme qui avait presque le double de son âge.
Mais peut-être aussi le dépit qu'elle put d'abord concevoir de cette divulgation sechangea-t-il.par la suite, en une flatteuse satisfaction d'amour-propre,
lorsque René, le René par qui et pour qui elle avait souffert, se fut fait absoudre à force de gloire. Il j eut un jour où elle ne se souvint plus d'avoir été trompée, mais seulement d'avoir été aimée. Ce jour-là, elle exhuma d'un coffret, où, malgré seize ans de mariage, ils étaient encore. « des billets insignifiants » de /m J, qu'elle avait religieusement conservés, y joignit les « plans d'études » qu'elle n'avait cessé de relire comme un bréviaire, à en juger parles annotations don telle avait cou vert les marges du manuscrit', — et^ munie de ces reliques, escortée de ses deux fils, elle monta dans la diligence de Londres, au vu d'un chacun, pour aller faire à Portland Place la touchante « réapparition » que l'on sait :
Charlotte avait tout h coup réapparu comme cet astre, la joie des ombres, qui, relardé par le cours des mois, se lèverait au milieu de la nuit ^.
Qu'elle eût été poussée à cette démarche « par une ancienne amitié », comme le veut M. Child, j'y consens; mais, au fond de cette amitié-là, palpitaitencore (juelque chose qui se rappelait avoir été de l'amour. Elle rentra, sans doute, à Bungay toute rayonnante, sous ses voiles noirs, d'une allégresse qu'elle ne chercha pas à dissimuler. Mais déjà, dès avril 1822, la nomination du vicomte de Chateaubriand au poste d ambassadeur de France en Angle-