‹ Au pays d'exil de ChateaubriandChapitre 19 sur 128 · VViltoa Rix, Beccles Men of other days, p. 66 sqq · texte numérisé non relu

VViltoa Rix, Beccles Men of other days, p. 66 sqq

2. Cf. Mém. d'O.-T., t. I, p. 92 et 9 J : « Le hasard lit tomber entre mes mains... un Horace non châtié... Je soupçonnai... des charmes d'une nature ignorée dans un sexe où je n'avais vu qu'une mère et des sœurs ». — « J'expliquais le quatrième livre de V Enéide... Tout à coup je découvris dans Didon des beautés qui me ravirent : je devins sensible à l'harmonie de ces vers admirables ».

3. Comme la plupart de ses contemporains, le maître de Worlingham Hall tenait un journal de tous ses faits et gestes,

Entre temps, il exerçait à la conversation française la jeune fille de la maison' et, parfois, déployait pour elle ou pour ses amies d'autres talents que ceux du professeur, comme on le verra par la lettre autographe qu'on va lire, lettre curieuse à plus d'un titre, dont l'original fait également partie de la collection de Wilton Rix.

Dimanche 26, 7, 95.

« M. de Combourg présente ses respects à Miss Sparrow et à Mrs. Scott. Il saisit le premier moment de repos qu'il ait eu depuis jeudi pour examiner les écritures que ces dames lui ont données. 11 compte sur leur indulgence dans les jugements qu'il va en porter, en les priant de se rappeler que cet art est sujet à mille erreurs; que M. de Combourg ne l'a jamais étudié; que le caractère national de ces écritures est un obstacle presque insurmontable, et qu'enfin M. de C. cherche bien plus à amuser ces dames qu'à se faire un nom dans l'art de Lavater.

Les feuilles sont numérotées sur le revers.

qui, s'il existait encore, nous fournirait sans doute plus d'une indication précieuse sur Chateaubriand. Wilton Rix raconte que, le 1®' janvier de l'année de sa mort (survenue le 6 mars 1822), il écrivit au bas de cette page de son journal : Hère begins the last scène of the last act : esto décora (« Ici commence la dernière scène du dernier acte : qu'elle soit belle! ») 1. C'est ainsi, je pense, qu'il faut interpréter la phrase des Mémoires (Cf. ci-dessus p. 28) : a Les femmes étaient charmées de rencontrer un Français pour parler français ».

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No 1.

Personne raisonnable. Un caractère délicat et sensible, de la grâce et de la facilité dans les idées. Elle n'a pas toujours été heureuse? Je soupçonne d'un peu de mélancolie. Du reste, instruite.

No 2.

Jeune femme très jolie. Quelque chose de la légerté [sic] et de l'élégance de la Nimphe. Spirituelle, aimant le plaisir à sa mode, un peu de caprice ; môme un peu boudeuse. Capable de haine et d^amour. Bonne et généreuse. Parlant peu.

iV 3.

Rien.

Je suis très embarrassé ici. Il y a beaucoup à dire sur cette écriture, et cependant il n'y a rien de très décidé, comme ces espèces de caractères qu'on ne peut démêler à la première vue. Quelquefois je suis tenté de croire qu'elle est de la même main que le 2« numéro, et cependant il y a des lettres qui diffèrent essentiellement, telles que le w et l'y. Si elle est d'un homme, c'est un jeune homme bouillant, léger, avec des facultés morales étendues, mais peu cultivées. Si, au contraire, elle est d'une femme, ce dernier trait des facultés morales lui convient aussi. Par ailleurs, elle est inégale, parleuse, satirique, et cependant il y a des traits dans cette écriture qui contredisent tout cela. Certainement c'est un caractère double. Remarquez

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encore que si c'est la même main que le n° 2, alors ce que je dis ici devient faux, parce que le n° 2 est bien plus caractéristique que ce n° 4, et c'est alors à La description du caractère du n° 2 qu'il faut s'en tenir. Au reste, comme je l'ai déjà dit, cette écriture est trompeuse, et la personne à qui elle appartient peut avoir un excellent caractère.

J'espère que Miss Sparrow, ou Mrs. Scott, voudra bien m'envoyer les noms pour que je puisse rire de ma bêtise ou m'applaudir de ma pénétration. Le petit garçon est chargé d'attendre une réponse, si toutefois cela ne gêne point ces dames.

Beccles, 26.

C'est aujourd'hui dimanche et je ne puis avoir de papier. Excusez-moi d'écrire sur ces chiffons. »

Chateaubriand graphologue ! Encore un aspect assez inattendu de cette personnalité si complexe. Non pas tout à fait inédit cependant. Nous savions déjà que le jeune émigré avait l'esprit fortement imbu des idées de Lavater et qu'il donnait volontiers pour son propre compte dans les théories des Physiognomonistes, ainsi qu'en témoigne une note de YEssai^ qu'il ne sera sans doute pas inopportun de transcrire à cette place :

Toute l'antiquité a cru à la vérité de cette science, et Lavater l'a portée de nos jours à une perfection inconnue. La vérité est que la plupart des hommes la

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rejettent parce qu'ils s'en trouveraient mal. Nous pourrions du moins porter son flambeau dans l'histoire. Je m'en suis servi souvent avec succès dans cette partie. Quelquefois aussi je me suis plu à descendre dans le cœur de mes contemporains. J'aime à aller m'asseoir, pour ces espèces d'observations, dans quelque coin obscur d'une promenade publique, d'où je considère furtivement les personnes qui passent autour de moi. Ici, sur ce front h demi ridé, dans ces yeux couverts d'un nuage, sur celte bouche un peu entr'ouverte, je lis les chagrins cachés de cet homme qui essaie de sourire à la société ; là, je vois sur la lèvre inférieure de cet autre, sur les deux rides descendantes des narines, le mépris et la connaissance des hommes percer à travers le masque delà politesse; un troisième me montre les restes d'une sensibilité native étouffée à force d'avoir été déçue, et maintenant recouverte par une indifférence systématique. Dans la classe la plus basse du peuple on rencontre quelquefois des figures étonnantes. 11 y a quelque temps qu'au bas de riay-Market, vis-à-vis jle café d'Orange, je m'arrêtai à écouter un de ces Allemands qui tournent des orgues à cylindre. Je n'eus pas plus tôt jeté les yeux sur cet étranger que je fus frappé de son air grand et énergique, en même temps que le vice se montrait de toutes parts sur sa physionomie. Il joua un air devant notre groupe, puis se détourna froidement, en nous jetant un regard du plus souverain mépris, comme s'il nous avait dit : « Je vous connais, race d hommes; vous me prenez pour votre dupe, je n'attendais rien de vous ». Il est possible que ce malheureux fût né avec des qualités supérieures ; jeté par la destinée dans un rang au-dessous de son génie, il peut avoir souffert de longues infortunes, être devenu vicieux

par misère : et la même vigueur d'âme qui l'aurait conduit aux premières vertus en a peut-être fait un scélérat.

Le Chateaubriand de 1826*, commentant celui de 1797, s'écrie : « Voici maintenant du Lavater et des promenades romanesques ! » Promenades romanesques, il se peut; mais, quant à « l'art de Lavater », la note de V Essai prouve qu'il n'en a pas toujours fait fi, et la lettre de Beccles atteste qu'il l'a pratiqué. En sorte que cet homme extraordinaire, qui ouvrit tant de voies, aura été une manière de précurseur même en graphologie.

Un autre renseignement à retenir de cette lettre, c'est que le french teacher était apparemment très pris par ses fonctions, les jours de semaine, puisqu'il a dû différer jusqu'à son loisir du dimanche, — du triste dimanche anglais, — cette consultation psychologique un peu tourmentée, que, faute de pouvoir se procurer du papier à lettre, toutes les boutiques étant closes, il s'excuse de rédiger sur des feuilles ordinaires, de format plutôt inélégant. Constatons enfin qu'à cette date du 26 juillet 1795, l'émigré gagnait de quoi faire quelque figure, assez du moins pour se payer un « petit garçon », — un lad, — habillé à ses couleurs, nous dira-t-on plus loin, et chargé de porter à leur adresse les messages de M. de Gombourg.

1. C'esl à cette date que parut, en tète de la publication des (EiUvres complètes, la réédition de VEssai,

« Depuis jeudi... », écrit l'auteur de la lettre. Faut-il en conclure que c'était le jeudi, jour où il n'avait pas classe à Beccles, qu'il avait rendez vous à Worlingliam Hall, pour « parler français » avec « ces dames » ? Nul doute, en tout cas, que la « miss Sparrow » à qui « M. de Combourg présente ses respects » ne fût Mary Sparrow, l'unique fille de Robert Sparrow. Non que le recteur de Beccles n'eût aussi une fille; mais celle-ci, Anna- Maria, née en 1787, n'avait encore que huit ans en 1795, tandis que Mary, sa cousine germaine, née en 1777, était de neuf ans à peine la cadette de Chateaubriand. Voici, du reste, qui tranche tout. En examinant les deux feuilles séparées, les deux « chiffons », dont Chateaubriand s'est servi pour sa lettre, on relève, au verso delà seconde feuille, cette annotation :

^lons"" de Combour<x était un gentilhomme émigré :

Do D

il pensait déveloper le caractère des personnes par leur écriture.

Au-dessous, une date : 1191 ; et, à côté de la date, les initiales : R. S. Ces initiales ne sauraient être que celles de Robert Sparrow et la lettre provient évidemment des archives de Worlingliam Hall : d'où il s'ensuit que c'est bien à Miss Sparrow, de Worlingliam Hall, qu'elle fut adressée.

A Miss Sparrow et à Mrs. Scott. Qui était cette Mrs. Scott? Selon toute vraisemblance, une jeune femme de Bungay, amie des Sparrow, et qui passait probablement une partie de Tété sous leur

toit. Sur une plaque de marbre, dans la vieille église de Iloly Triiiity, à Bungay, on lit cette inscription : 0 John Scott, né dans cette paroisse, le 2 février 1756, mort dans la paroisse de 5' Mary, le 5 octobre 1836. Ann, sa femme, née le 24 juin 1765, morte le 8 septembre 1809. Si, comme me le suggère M. Angell, c'est de cette Ann Scott qu'il s'agit, il y avait donc un mois presque jour pour jour qu'elle avait franchi la trentaine, quand, le 26 juillet 1795, fut apporté à Worlingham Hallle message graphologique de M. de Corabourg. Quatorze ans plus tard, elle avait cessé de vivre. Peutêtre était-ce à elle que s'appliquait, dans la pensée de Chateaubriand, 1' « observation n° 1 >; :

Personne raisonnable. Un caractère délicat et sensible, de la grâce et de la facilité dans les idées. Elle na pas toujours été heureuse? Je soupçonne d un peu de mélancolie. Du reste., instruite.

Parmi les attractions de Worlingham Hall, il y en avait une qui, aux yeux de l'émigré, devait primer toutes les autres : c'était )a bibliothèque. Wilton Rixnous en parle comme d'une merveille*. On devine quelle aubaine pour Chateaubriand. Il n'avait cessé d'avoir, depuis Combourg, une véritable fringale de lecture. Il ne dévorait pas, il engloutissait. Et plus que jamais il avait besoin de livres pour composer son livre, à lui, — V Essai,

1. Robert Sparrow y avait réuni, paraît-il, les bibliothèques d'Oliver et de Francis S' Joho,

— OÙ il semblait qu'il se fût juré de les faire entrer tous'.

A Londres, Baylis, son imprimeur, lui en fournissait, et il en achetait lui-même, nous dit-il de ses misérables deniers, à l'étalage des échoppes^ Mais ici, dans ce fin fond de province, ne risquaitil pas de s'en trouver totalement dépourvu ! Il pouvait le craindre ; et, de fait, dans un renvoi de VEssai\ il s'excuse en ces termes d'avoir peut-être altéré le texte d'une citation empruntée à Bernardin de Saint-Pierre* :

1. Il le défiuit lui-même « un chaos où se rencontrent les Jacobins et les Spartiates, la Marseillaise et les chants de Tyrtée, un Voyage aux Açores et le Périple d'Hannon, l'Éloge de Jésus-Christ et la Critique des Moines, les Vers Dorés de Pylhagore et les Fables de M. de Nivernois, Louis XVI, Agis, Charles P', des Promenades solitaires, des Vues de la nature^ du Malheur, de la Mélancolie, du Suicide, de la Politique, un petit commencement d'Atala, Robespierre, la Conventiou, et des discussions sur Zenon, Épicure et Aristote; le tout' en style sauvage et boursouflé, plein de fautes de langue, d'idiotismes étrangers et de barbarismes ». Cf. l'Avertissement de l'auteur pour la réédition de VEssai, en 1826.

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