‹ Au pays d'exil de ChateaubriandChapitre 22 sur 128 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une petite-fille de Bence Sparrow. — Les papiers de Thorington Hall. — Fragment tiré des sermons manuscrits d'un prêtre émigré. — Une lettre inédite de l'auteur du Génie du Christianisme. — Chateaubriand débiteur du recteur de Beccles. — Son refroidissement manifeste à l'égard de son ancien bienfaiteur, — Mort de Bence Sparrow à Thorington Hall, l'année même où Chateaubriand revenait à Londres comme ambassadeur de France.

J'ai dit que j'avais eu la bonne fortune d'être mis en rapports avec une petite-fille de Bence Sparrow, Mrs. Ida Bence Lambert, qui possède encore, à Thorington, sur la route de Beccles à Darsham, la magnifique habitation de Thorington Hall, où mourut son grand-père et où elle conserve avec un soin religieux les papiers qu'il a laissés. Elle n'y résidait malheureusement pas, lors de mon voyage dans le Suffolk, ayant accompagné son mari, le colonel Lambert, auxchasses d'Ecosse ; de sorte qu'il ne lui fut pas possible de m'ouvrir ses archives de famille, comme elle se le proposait. Mais, dès son retour, elle eut la gracieuseté d'y pratiquer elle-même quelques fouilles et de m'envoyer en communication les documents qu'elle jugeait plus particulièrement susceptibles de m'intéresser.

Le lot consistait :

1° en une lettre autographe de Chateaubriand;

2° en une liasse de cahiers manuscrits qu'en raison des sujets traités mon aimable correspondante supposait avoir quelque rapport avec le Génie du Christianisme et dans lesquels je me flattais moimême, à l'avance, de découvrir les ébauches premières de cet ouvrage.

Disons tout de suite que, de ce côté, mon attente a été complètement déçue. Je n'avais devant moi que de vulgaires sermons, des homélies dans le ton habituel. Sur la Foi^ Sur C Église^ Sur l'Eucharistie, élucubrations de quelque prêtre français, réfugié sans doute à Beccles, comme Chateaubriand, mais qui n'avait assurément que cela de commun avec lui. L'on s'en rendra compte par ce spécimen, qui porte la marque du temps où il fut écrit, et dont je respecte l'orthographe. Il est emprunté à une Conférence sur VÉglise. L'auteur, après avoir démontré que « l'Eglise romaine est sainte dans ceux qu'elle a sanctifiés », s'écrie :

Est-ce en France que nous trouverons cet honneur rendu aux Bienheureux?... Demandez-le a la capitale de cet Empire, elle vous dira que les impies ont insulté à la mémoire et troublé les cendres de sa glorieuse Patronne, qu'on lui a enlevé sa Basilique pour la dédier aux grands hommes qui ont bien mérité de la Patrie. Vous savez ce que vallent ces expressions dans la bouche de ceux qui les profèrent. Ces grands hommes ne sont autre chose que de grands scélérats. Quelle famille ofTriroit un jour le Panthéon, si la

divine Providence n'étoit sur le point de l'écraser. Jugez de ceux dont les mânes ont été placées dans un lieu destiné a être consacré à Dieu sous 1 invocation de Sainte Geneviève : un Voltaire, un Mirabeau, etc., sont les premières divinités civiques dont on a infesté ce lieu. Maudite soit l'Eglise qui canonise, je me trompe, qui déifie de tels monstres.

11 serait superflu, je pense, de produire d'autres citations. Relevons encore, cependant, l'indication suivante, consignée au bas de l'un des cahiers, et qui nous est un témoignage que Chateaubriand n'eut pas précisément à regretter d'avoir échangé, dès le printemps de 1794, son grenier ou, comme il dit, son garret ' de Nea' Road, près deMarylehone Streetf à Londres, pour une bonne vieille chambre de province, à Beccles :

N. B. — Il y eut en Angleterre une très grand hiver. Il gela depuis le 15 décembre 1794 jusqu'à la fin de lévrier 1795. Le charbon valu jusqu'à 3 sh. 6 d. le boisseau et encore il étoit très rare. Il y eut à Londres, le 15 décembre, premier jour de la gelée, un si grand brouillard, que l'on nesevoyoitpas à trois pats. Les lanternes furent allumées dès une heure après-midi ; encore elles ne servoient de rien, quantité de personnes furent égarées.

L'auteur de ces « conférences » — et peut-être n'en était-il après tout que le transcripteur — n'a pas cru devoir y mettre son nom. Mais la seule chose qui nous importe est d'avoir constaté qu'elles

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