‹ Au pays d'exil de ChateaubriandChapitre 36 sur 128 · T. II, p · texte numérisé non relu

T. II, p

d'eux qu'une pitié insolente, que des dons, des politesses, mille fois pires que des insultes.

Par contre, son principal moyen d'existence lui venait, j'imagine, de ces tournées. Il les faisait ordinairement à cheval, à cause de la longueur des distances et aussi de l'état des chemins. Aujourd'hui encore, c'est le mode de locomotion le plus habituel en ce pays d'élevage, où Téquitation reste le sport par excellence. On ne voyage pas dans les vallées ou sur les coteaux du SufFolk sans croiser, à chaque instant, quelque gentleman rider, coiffé de feutre gris, botté de cuir jaune; et, le vendredi soir, jour du marché de Beccles, c'est tout un escadron de fermiers et de propriétaires ruraux qui s'éparpille à la brune vers les manoirs et les cottages de la banlieue.

Il ne semble pas que Chateaubriand ait laissé une très brillante réputation équestre parmi cette population de centaures. Il était loin, paraît-il, d'être un cavalier hors de pair'. Peut-être aussi les montures qu'il se procurait chez le loueur de

l.Il convient lui-même que, sous ce rapport, son éducation avait été négligée : « ... Dans les idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que son vaisseau. J'étais réduit à monter à la dérobée deux grosses juments de carrosse ou un grand cheval pie... Je ne me suis jamais beaucoup soucié de chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et, contre l'effet que ma première éducation aurait dû produire, je monte à cheval avec plus d'élégance que de solidité » [Mém. d'O.-T., t. I, p. 98).

l'endroit' chauvissaient-elles parfois des oreilles, comme cette Heureuse dont il nous a si joliment conté les exploits dans un délicieux morceau des Mémoires '. Dans tous les cas, voici l'anecdote qui s'est perpétuée sur lui dans la région et que Wilton Rix recueillit des lèvres véridiques.d'un de ses respectables concitoyens, lequel latenaitlui-même de M. Brightley. Certain après-midi que M. de Combourg venait de se mettre en selle pour une de ces teachiiig expéditions * qu'il accomplissait aux environs, sa bête, peu maniable, s'emballa. Impuissant à la maîtriser, il perdit les étriers et la tète. Les gens de Beccles le virent avec stupeur passer devant leurs portes, ventre à terre, cramponné à la crinière de son bucéphale de louage, hurlant : « Au secours! », criant d'angoisse, dans un anglais incorrect qui disait tout juste lecontr-aire de ce qu'il voulait signifier :

— / will be killed ! Nobody shall scwe me !

C'était à peu près comme s'il eût dit : « Je tiens à me rompre le cou ! Que personne ne s'avise de me sauver ! » Cet emploi fautif de will poar shall, et réciproquement, est une bévue classique, une

1. D'après un correspondant de M. Dick, Chateaubriand aurait eu, à un moment donné, un poney blanc, lui appartenant en propre.

2. ï. I, p. 208-209. — La course effrénée où l'entraîne cette jument, pendant qu'il suit la chasse royale, n'est pas sans quelque ressemblance avec la mésaventure que va nous rapporter Wilton Rix,

Page 1