‹ Au pays d'exil de ChateaubriandChapitre 45 sur 128 · ï. II, p · texte numérisé non relu

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102 AD PAYS d'exil DE CHATEAUBRIAND

Eile répondit qu'elle n'avoit que la Bible. Le prisonnier pria la geôlière de lui confier le livre saint... Le lendemain on trouva aux marges de la Bible quelques mots à peine lisibles. Auprès du quatrième vers du septième chapitre à^V Ecclésiastique^ on déchiffroit ces mots :

« Comme cela est vrai ! la tristesse du cœur est une « plaie unif^erselle 1 Dans le chagrin toutes les parties « du corps deviennent douloureuses ; les os meurtris « ne trouvent plus de couche assez molle. Tout est « triste pour le malheureux, tout saigne comme son « cœur : c'est une plaie universelle ! »

D'autres passages étoient commentés dans le même esprit.

Ce premier verset du dixième chapitre de Job, mon âme est fatiguée de ma vie, étoit souligné.

Ainsi, non content de feuilleter la Bible, il la commente, il la souligne, il s'en fait des applications personnelles. C'est là une lecture qui ne tardera pas à fructifier en lui. Déjà, dans ces nuits de Beccles, s'élabore à son insu chez le sceptique d'aujourd'hui le croyant qu'il redeviendra demain. Mais, pour l'instant, c'est de l'Essai sur les Révolutions, non du Génie du Christianisme qu'il a cure. « Lorsque, pour la première fois, je conçus le plan de ce livre — dit-il à la fin du premier volume ', — je revis les classiques, qui m'introduisoieiit aux révolutions de la Grèce. » Durant la période d'exécution, qu'est-ce qu'il ne lit ou ne relit pas ! Et avec quelle fougue ! Avec quelle

fièvre ! Par moments, il vit si intensément sa lecture qu'il en est comme halluciné. Penché sur Tacite, il assiste au meurtre d'Agrippine, « maintenant retirée dans une chambre obscure, à peine éclairée d'une petite lampe », — tout comme sa chambre à lui.

Il voit l'impératrice tombée faire un reproche touchant à la seule suivante qui lui reste, et qui ellemême l'abandonne, il observe l'anxiété augmentant à chaque minute sur le visage de cette malheureuse princesse, qui, dans une vaste solitude, écoute attentivement le silence. Bientôt on entend le bruit sourd des assassins qui brisent les portes extérieures ; Agrippine tressaille, s'assied sur son lit, prête l'oreille. Le bruit approche, la troupe entre, entoure la couche ; le centurion tire son épée et en frappe la reine aux tempes; alors: Ventrem feri\ s'écrie la mère de Néron *.

« Mot dont la sublimité fait hocher la tête », s'empresse-t-il de déclarer, en se ressaisissant. 11 n'en a pas moins réalisé la scène dans toute sa beauté tragique, dans toute son horreur. Je me garderai, d'ailleurs, de prétendre qu'il ait assimilé la moitié, ni même le quart, des innombrables ouvrages cités en références au bas des pages de VEssai. Mais je n'aurai pas non plus, comme Sainte-Beuve ^ l'injustice de lui en faire un grief*.

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