Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p
3. 11 a, du reste, tout le premier, sévèrement jugé cette éru-
10 i AU PAYS d'exil de chateaubriand
D'autant que, selon la remarque de Sainte-Beuve lui-même, « il ne lit que prêt à écrire à son tour ». Ses lectures lui servent, en effet, moins d'un aliment que d'un excitant. Provoqué, stimulé par elles, son génie s'éveille et part. Les idées abondent, les sentiments jaillissent, l'imagination lance de ces éclairs dont parle Sainte-Beuve', et qui sillonnent la nuit. Le poète a pris possession de l'émigré. Et, si l'exilé de Beccles, le solitaire de la maison Crowfoot ou de la maison Butcher se souvient encore de ses maux, c'est pour en exprimer une essence merveilleuse, un divin principe d'enchantement et d'oubli.
Peut-être, lorsque tout repose, entre deux et trois heures du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos fenêtres, écrivez-vous ce que vous savez des hommes.
Non pas précisément ce qu'il sait des hommes, mais ce qu'il sait du seul homme qu'il connaisse et qui l'intéresse, ce qu'il sait de lui-même. Autour de lui, Beccles dort. Lui n'est plus à Beccles : il est dans ses méditations, dans ses souvenirs, dans ses rêves. Il leur insuffle la vie, il leur donne la figure et la forme. Les heures les plus extravagantes ont beau tinter au carillon de la tour
ditioa un peu rapide et superficielle, eu la qualiiiaat d' « éruditioQ tout à fait digue du Chef-d'œuvre d'ua Inconnu» (Essai t. II, p. 64, note de 1826.)
1. Chateaubriand et son gr. lit., t. I, p. 160 : « Sa plume est comme Tépée de Roland : il sait qu'à chaque coup il fera jaillir des éclairs ».
voisine : sa plume vole, ardente, infatigable; il écrit, il écrit... '.
Que de fragments de l'œuvre future ont été composés là, dans cette petite ville quelconque de la plus provinciale des provinces anglaises, par les nuits tièdes ou glacées', orageuses ou sereines, des dix-huit ou vingt mois compris entre le printemps de 1794 et Ihiver de 1795 ! C'est là, par exemple, — ou je me trompe fort, — que fut écrite cette traduction ' de l'élégie de Gray Sur un cime-
1. « Dans ma jeunesse, j ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où jetais assis » [Mémoires dO.-T., t. II, p. 152).
2, Ne pensait-il pas à ces nuits de Beccles, quand il éciivait dans les Mémoires (t. VI. p. 6) : m La nuit est plus favorable que le jour aux* réminiscences du voyageur; elle lui caché les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu'il habite; elle ne lui laisse voir que les astres, d'un aspect semblable sous les différentes latitudes du même hémisphère. Alors, il reconnaît ces étoiles qu'il regardait de tel pays, à telle époque; les pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans les diverses parties de la terre, remontent et s'attachent au même point du ciel » ?
Il avait déjà dit dans les Mélanges littéraires, p. 72 : « Nous avons naturellement la haine des bornes... Si la nuit est plus favorable que le jour à l'inspiration et aux vastes pensées, c'est qu'en cachant toutes les limites, elle prend l'air de l'immensité »,
3. Elle fut publiée pour la première fois à Londres, dans le Paris, de Peltier, le il décembre 1797. Dans le volume de ses /'oe'^te*, où elle figure sous le titre : Les tombeaux champêtres,
tière de Campagne^ pour laquelle Chateaubriand n'avait pas seulement sous les yeux le texte du poète anglais, mais encore la réalité, autrement inspiratrice, des choses, le cimetière lui-même , avec ses « arbres en deuil », son « herbe mélan colique » et les générations inglorieuses de ses morts,
Sur le fleuve du temps passagers inconnus.
Quand il disait d'eux, dans une langue déjà lamartinienne,
Une pierre, aux passants demandant un soupir, Du naufrage des ans a sauvé leur mémoire ; Une muse ignorante y grava leur histoire Et le texte sacré qui nous aide à mourir...,
il pouvait presque, en s'accoudant à sa fenêtre, lire les épitaphes de leurs tombes couchées à ses pieds.
C'est là aussi, — là, ou à Bungay^ — que fut rédigée la Lettre sur l'art du dessin dans les paysages^ datée de 1795 -. L'en-tète la donne
élégie imitée de Gray, Chateaubriand la date de « Londres, 1796 », V. dans les Mélanges littéraires, p. 159, la critique que fait Chateaubriand d'une imitation de la même élégie, composée par Michaud dans le Printemps d'un Proscrit.
1. i( Xous sommes eu hirer », écrit Chateaubriand à son correspondant. Est-ce l'hiver des premiers mois, est-ce l'hiver des derniers mois de l'année? Dans le premier cas, la lettre est de Beccles; dans le second, elle est de Bungay.
2. Elle est contenue dans le tome XVIII des {JE'ivres complètes, p. 271-279.
corame étant de Londres, mais une des phrases du début nous renseigne sur la véritable provenance : « Vous savez quels tristes soins m'appellent à d'autres éludes », dit l'émigré de Beccles à son correspondant. Nous savons, nous, qu'il iaut corriger: « à des études que je fais, hélas! faire à d'autres ». il ajoute, deux lignes plus bas : « Ces mêmes études m'ont fait abandonner cette grande vue du Canada qui me plaisoit par le souvenir de mes voyages. » Ne serait-ce pas plutôt qu'elles lui ont permis de la continuer, de la pousser, si, par « cette grande vue du Canada », nous devons entendre l'esquisse ou, si l'on veut, les cartons de la fresque immense, destinée à demeurer toujours incomplète, d'où il détachera plus tard Atala, René, les Natchcz, le Voyage en Amérique^ une belle part du Génie du ChrLlianisme, que sais-je ? — et dont il nous dit qu'au moment de son retour en France, cinq ans après, le manuscrit ne comptait pas moins de « deux mille trois cent quatrevingt-trois pages in-folio »' ? Est-ce donc s'aventurer beaucoup d'affirmer que bon nombre de ces deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages, et non des moins magistrales, ont été abattues à Beccles ?
Nous en avons la quasi-certitude, en tout cas, pour cette admirable Nuit chez les Sauvages de l'Amérique^, conçue évidemment, à l'origine, pour