‹ Au pays d'exil de ChateaubriandChapitre 56 sur 128 · Sommelier · texte numérisé non relu

Sommelier

2. « Chaud et raide, s'il vous plaît! chaud et raide, par Bacchus ! »

Ce n'était pas précisément une grasse prébende. En 1846, date de la publication des Antiquities of the county of Suffolk^ la population de la paroisse s'élevait à peine au chiffre de 315 habitants, mauvais payeurs de dîme pour la plupart, et toute la dotation du ministre chargé du culte consistait en quarante acres vingt-trois perches (soit environ seize hectares) de terre labourable, qu'il louait ou faisait cultiver. L'aspect de l'église était encore plus lamentable que de nos jours. Elle n'avait qu'une toiture de chaume, si vieille et si délabrée qu'elle laissait filtrer la pluie. Et le presbytère n'était guère plus luxueux que l'église. Joignez la solitude qui l'entoure, même de notre temps, l'air d'abandon du hameau désert, l'absence, non seulement de vie sociale, mais presque de toute vie, et vous conviendrez que le vicariat de S' ]\Iargaret Ilketshall ne devait pas être un poste des plus recherchés.

Tel quel, il n'en conférait pas moins à John Ives la dignité de chef de paroisse, qui était sans doute la seule chose qu'il ambitionnât. Que la paroisse fût insignifiante, cela n'était nullement pour désobliger le nouveau ministre : au contraire ! 11 n'était pas ou n'était plus homme à faire du zèle. Il avait atteint la cinquantaine au moment où il recevait ainsi charge d'âmes, et il lui agréait fort que les âmes fussent peu nombreuses, puisque la charge en serait d'autant plus légère; sans compter que c'étaient âraesde manants, avec lesquelles il était tout naturel d'en prendre à son aise. Quant

à la modicité des revenus, que lui importait! Lors même que les Mémoires d'Outre-Tombe ne nous donneraient pas à entendre qu'il était riche*, nous en aurions une preuve convaincante dans le testament par lequel sa femme, outre les biens considérables qu'elle laissait à sa fille, léguait aux filles de son frère, à titre de simple cadeau, la somme de mille livres sterling, cest-à-dire de vingt-cinq mille francs. Enfin qu'avait-il à se soucier du délabrement d'une église où il ne mettait le pied qu'une heure tout au plus par semaine, et de l'isolement d'un presbytère où peut-être ne le mit-il jamais?

Il ne serait pas étonnant que le pasteur actuel de S' Margaret, contraint d'y vivre toute l'année, — et de quelles pitoyables ressources! — goûtât médiocrement le charme de cette villégiature forcée ; mais, pour John Ives, c'était la paroisse rêvée, la paroisse idéale. Pensez donc ! trois milles seulement à franchir : un temps de galop, en hiver; l'été, une petite excursion champêtre, par des chemins ombreux, dans l'air salubre des hauteurs, avec, j'imagine, une collation bien arrosée, sous les pins mélodieux, au bord du ruisseau tout idyllique qui sépare le cimetière du jardin vicarial; par ailleurs, rien de changé aux habitudes quotidiennes, aux bonnes et confortables habitudes de

1. « Eu attendant notre héritage, vous vivrez avec nous », dit Mo'^ Ives à Chateaubriand (t. II, p. 136). Et, à la page suivante, il parle de 1' « avenir assuré » qu'il eût trouvé eu entrant dans la famille.

Bungay... John Ives, avouons-le, n'avait pas mal choisi.

Le Bungay d'alors était une manière de capitale en miniature qui avait sa « saison », tout comme Londres. A deux, trois lieues à la ronde, il n'était pas de grand propriétaire terrien qui, pour peu qu'il se respectât, n'y eût son hôtel ou du moins son appartement. Il en allait de même pour les recteurs des paroisses environnantes. Sitôt finies les chasses d'automne, chacun émigrait vers la ville, et les réunions, les dîners, les fêtes commençaient. Ceux qui n'étaient pas suffisamment installés pour recevoir chez .eux retenaient une salle, — une assembly room —, à l'auberge de la Tête du Roi ou à celle des Trois Tonnes. (( J'ai près de moi une vieille parente, — dit Rider Haggard, — qui se voit encore, toute jeune lady, se rendant à ces soirées d'autrefois, balancée dans sa chaise à porteurs... » On jouait aux cartes; on dansait. Mais c'était surtout, pour les hommes, des occasions déboire ferme. Il n'eût pas été <ï\in gentleman — c'est toujours Rider Haggard qui parle — de prendre congé de ses hôtes sans avoir amplement fait honneur à leur cave. Dans les rèo-les du code mondain de Bungay, l'ivresse était de rigueur, et les femmes avaient pour fonction essentielle, l'agape close, de rentrer leurs maris. John Ives, le hard drinker^, n'était pas plus que

1, « Franc buveur », L'épithète est de Rider Haggard.

ses confrères en sacerdoce l'ennemi de ces divertissements profanes. Nous avons à cet égard, dans l'Essai, le témoignage, un peu scandalisé, de Chateaubriand :

On ne peut se figurer l'élonnement des étrangers lorsqu'on leur apprend que les ministres anglois dansent au bal, donnent des fêtes, font des parties de vin et de femmes, que rien, en un mot, ne distingue leurs mœurs de celles de leurs compatriotes '.

Et il s'en afflige pour eux, avec l'accent d'une réelle sollicitude, comme s'il avait vu luire, aux murs des assemhly rùojnsy le « Mane, Thecel, Phares » du protestantisme anglais :

Vu sous le jour philosophique, on ne sauroit blâmer le mode de vie qu'a choisi le clergé britannique : considéré sous le jour religieux, il accélère certainement la chute du christianisme... Les lumières, l'érudition, la philosophie, la générosité, que j'ai rencontrées parmi quelques membres de l'église anglicane, me font déplorer du fond du cœur la ruine où je vois que la force des choses et le train du siècle les précipitent. 11 me semble impossible que leur manière de vivre s'accorde long-temps avec leurs grands revenus, parce que la première est d'eux et que les seconds sont du peuple. Si je parle sévèrement, qu'on m'excuse :j'ai fait profession de vérité; c'est par reconnoissance même que j'ose m'expliquer avec cette franchise, afin que le clergé cherche dans sa sagesse les moyens les

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