‹ Au pays d'exil de ChateaubriandChapitre 58 sur 128 · Essai, t. II, p · texte numérisé non relu

Essai, t. II, p

2. Y. la lettre de Chateaubriaud iusérée daus Paris, le journal de Peltier, le 10 juillet 1797, et remise au jour par M, Victor Giraud, dans son Chateaubriand, p. 257-259.

eux, quoique d'époques très différentes, et dont l'un, le plus rapproché de la rivière, garde l'aspect d'une vieille ferme assez coquette, ou peutêtre d'un moulin désaffecté, tandis que l'autre, un cube de briques rouges à toiture aplatie, prétend aux dehors monumentaux d'une demeure à l'italienne'. Cette dernière construction, qui donne en partie sur la rue est désignée à Bungay sous le nom de « maison Gardiner », Gardiners house. L'ensemble du site est charmant, à la fois rustique et citadin, tout baigné de verdure et d'eau. Vous vous rappelez la suprême étape de Chateaubriand en Amérique, et la description de la ferme européenne, aux abords de Chillicothi, où, par le hasard d'un journal anglais tombé sous ses yeux, il apprit la fuite de Varennes, qui détermina, dit-il, son brusque retour au vieux continent :

J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le couvert, et fus bien reçu.

Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une

1. D'après M. Dick, les entours de la maison étaient un peu différents de ce qu'ils sont aujourd'hui, « Une haute muraille eu briques, munie d'une petite porte, la séparait de la rue. Le chemin d'accès se trouvait le long de la rivière : c'était un joli sentier gravelé qui traversait le jardin; la porte cochère était près de Bungay Staith ». Mais dans l'aspect de la maison elle-même rien n'a changé. Elle était la propriété du Révéreud Ives. Le gendre de celui-ci — , alors le capitaine Sutton —, la vendit 2.600 livres, en 1813, dans l'année qui suivit 1,1 mort de son beau-père.

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chambre au-dessus de l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de lierre et de cobées à cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline, La roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du remous; des bergeronnettes volaient d'une rive h l'autre, et des espèces de martins- pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes bleues.

N'aurais-je pas bien été là avec la triste*, supposée fidèle, rêvant assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule, le Bassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la fraîcheur de l'onde et l'effleurage des orges perlées*?

1. Allusion à l'une des deux « Floridiennes » qu'il avait rencontrées, peu de temps auparavant, sur les bords de rOhio : « L'une était fière, et l'autre triste... La fière priait souvent, elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait. Quelquefois elles se parlaient vivement : je croyais démêler des accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait » (Méin d'O.-T., t. l. p. 407-408). Nous verrons que cette Floridienne triste semble bien avoir été une des multiples incarnations de Charlotte Ives.

2. Mém. d'O.-T., t. I, p. 4^5. — " C'est chose peu commune — dit Miss Armstrong dans un article déjà cité sur YAmérique de Chateaubriand — de trouver le tamarin, cet arbre des Tropiques, poussant à l'état sauvage sur les bords de rOhio, et la cobée, cette plante originaire de Mexico et de l'Amérique du sud, fleurissant au mois de novembre dans un défrichement près de Chillicothe >>.

Je ne voudrais rien affirmer, mais j'aurais presque la tentation de croire qu'en peignant cette jolie aquarelle sentimentale, ce n'était pas tant une vision transatlantique qu'un paysage d'outre-Manche ■que l'auteur des Mémoires retrouvait dans son souvenir. Supprimez les sassafras et les tamarins; remplacez les peupliers de la Caroline par des peupliers tout court ; rétablissez la roue absente et le barrage aboli qui la faisait mouvoir; figurezvous que les plantes grimpantes qui festonnent la maison principale sont, en effet, ées cobées à cloches d'iris, — et vous aurez le décor de la Gardiners house tel, ou peu s'en faut, qu'il dut être voici quelque cent treize ans, à l'heure où Chateaubriand, s'il n'y apprenait point la fuite du Roi, y méditait sans doute mélancoliquement sur la nécessité de sa propre fuite. Il n'y a pas jusqu'à l'image de Charlotte Ives... Mais n'anticipons point sur les événements. Bornons-nous à retenir, pour le moment, que c'est ici le cadre où vivait la famille Ives, quand le jeune émigré français entra dans son intimité.

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