CHAPITRE VI
Tendances nouvelles. — Fondation du Couvent. — Prospérité religieuse. — Événements douloureux.
L'abondance des matières a fait prendre à ce travail une ampleur que je n'avais pas d'abord prévue. Pressé de conclure ; me rappelant, au surplus, que selon un vieux proverbe, « l'œil ne voit pas bien ce qui le touche de trop près, » je ne dirai pas avec détails la vie religieuse et communale d'Ozon au XIXe siècle. Ne risquerais-je pas, en exaltant les uns, de ne pas flatter l'amour propre des autres ?
La paroisse, aux cours de la période révolutionnaire, a subi des pertes matérielles, en même temps que des ruines morales. Après que l'orage est apaisé, nous la voyons faire effort sur elle-même, et docile aux nouveaux pouvoirs publics comme jadis aux inspirations révolutionnaires, visiblement secondée par la Providence, obtenir que sur ces ruines fleurisse une paroisse plus belle encore.
En dépit des impositions écrasantes qui l'ont pressurée depuis près de vingt ans ; malgré la gêne qui doit résulter des réquisitions où elle fut mise, en 1814, soit par les troupes françaises en fuite devant l'ennemi vainqueur à Orthez, soit par les An-
glais et les Espagnols, elle peut dès 1819 entreprendre sur un devis de 4128 fr. 23 la restauration de sa vieille église : restauration urgente, puisque la voûte « menace d'engloutir les fidèles » et que l'édifice dans son ensemble, bien plus qu'au jour où elle avait encouru l'interdit de 1775, est indigne de sa sainte destination.
D'ailleurs un homme se rencontre, dont j'ai entendu les vieillards rappeler avec émotion la charité et la ferveur chrétiennes, qui prend résolument en main les intérêts de la commune et seconde puissamment la bonne volonté des habitants ; j'ai nommé M. Hyacinthe de St-Pastou, nouveau châtelain et maire d'Ozon.
C'est le propre du bon magistrat dans une commune, tandis qu'il se dévoue pour les intérêts temporels de ses administrés, de s'animer d'une égale préoccupation pour leur bien moral et religieux. Avec la conscience de ce double devoir, M. de St- Pastou, maire modèle, signale à la commune l'état de souffrance où la viellesse de M. Rébeillé a laissé tomber les intérêts spirituels. Sur son initiative, les membres de la municipalité et les plus haut taxés, réunis en assemblée générale, délibèrent sur l'urgente nécessité d'un vicaire de secours, et d'un commun accord lui assurent d'avance un traitement de 400 fr., non comprise l'indemnité de logement. M. de St-Pastou, aussitôt après cette délibération, entreprend le voyage de Bayonne, et obtient de Mgr l'évêque l'envoi immédiat d'un tout jeune
prêtre, M. l'abbc Jean-Marc Carrère, qui devient curé de la paroisse après quelques mois de vicariat.
Mais l'œuvre par excellence qui fait revivre dans la paroisse la mémoire de M. de St-Pastou et de sa noble épouse, c'est l'établissement d'un couvent des Filles de la Croix pour l'instruction des jeunes filles : œuvre que leurs descendants, qui sont aussi leurs émules en bienfaisance, les de Roquette, les d'Exéa, ont pieusement entretenue jusqu'à ce jour. Cette fondation, qui remonte à l'année 1834, provoqua de la part de la population des sentiments de joie et de reconnaissance. On en trouve l'expression dans la délibération par laquelle le conseil municipal approuve l'établissement à Ozon d'une maison religieuse.
« Séance du conseil municipal de la commune d'O- « zon du 14 Juin 1835, extraordinairement convoie que en vertu de la lettre de M. le Préfet en date du « 12 de ce mois.
« Le conseil municipal de la commune d'Ozon : « Vu la demande qui lui a été faite par les Filles de « la Croix qui désirent s'établir à Ozon et dont la « maison mère est à Lapu}'e, département de la « Vienne ;
« Considérant leur louable dessein de s'y consa- « crer à l'instruction gratuite des jeunes filles ; — la « grande négligence que Ton apporte à l'éducation « des personnes du sexe et l'extrême pénurie des
« moyens d'instruction, ce qui ne contribue pas peu « à la corruption des mœurs ;
« Attendu que cette maison religieuse sera un asile « sacré pour nos jeunes enfants ; qu'elles y ap- « prendront non seulementlascience humaine, mais « encore une éducation religieuse et chrétienne, « et que d'un autre côté, nulle obligation onéreuse « n'est imposée à la commune.
« Le susdit conseil déclare à l'unanimité et avec « les sentiments d'une vive reconnaissance qu'il « verra avec une satisfaction inexprimable que les « Filles de la Croix s'établissent au milieu de nous « en communauté légale, conformément à la loi du « vingt-quatre mai, mil huit cent vingt-cinq, aux « fins ci-dessus exposées ; que l'autorité d'Ozon leur « donnera protection et garantie toutes les fois « qu'elle y sera requise, bien convaincue d'ailleurs « que chacun de nous ne saurait mieux employer ses « peines et ses soins dans l'intérêt non seulement a des familles, mais même de la société et de la pa- « trie.
« Nous prions donc instamment notre bon Roi « d'accueillir favorablement notre délibération, et « de reconnaître et autoriser la susdite maison des « Filles de la Croix d'Ozon, dépendante de celle de « Lapuye, légalement érigée. Clos et arrêté le jour « et an ci-dessus :
Porte, Abadie, Noguès, Rébeillé, adjoint, Tajan, Cames, Abadie, Fortané, Pardon, maire.
L'installation des Filles de la Croix donna lieu à une grande solennité, dont les détails, après 67 ans, demeurent profondément gravés dans la mémoire des vieillards. Il y avait là des survivants de l'ancien régime, et il étaient encore nombreux ; cet événement dut s'offrir à eux comme la vision d'une réalité disparue dans la tourmente révolutionnaire. Leur église sans doute, cette église dont ils ne pouvaient oublier les profanations, était de nouveau livrée au culte ; sans doute la vie paroissiale avait repris son cours ; mais les monastères n'étaient pas rendus à leur sainte destination : ni les couvents de Tournay et de l'Escaladieu ; ni la chapellenie de Garaison ; ni les monastères de Tarbes, Moméres, etc. Dans tous ces asiles sacrés, si animés jadis par la vie des religieux et le mouvement des foules, ne régnait maintenant que le silence et la morne solitude ; ces moines, ces religieuses dont s'honorait le pays, n'étaient plus à la mémoire qu'un lointain souvenir, et le diocèse de Tarbes en demeuraitàpeu près deshérité. (1) On peut s'expliquer ainsi que l'établissement d'une maison religieuse ait pu prendre dans la pensée chrétienne les proportions d'un grand événement paroissial, même diocésain ; on comprend que la population entière d'Ozon et de nombreux étrangers soient accourus à cette solennité, et que le premier
(1) Ozon est la 5n,e fondation des Filles de la Croix dans le diocèse de Tarbes, et la 7mc de la province d'Igon : Igon en 1825; St-Pé et Bayonne en 1828; Bagnères en 1S29; Pontacq en 1831 ; Arudy, Ozon et Argelès en 1834.
Pasteur du diocèse ait cru devoir la présider. C'est à l'église que commença la cérémonie. Mgr Double y prit la parole pour célébrer les avantages de l'éducation chrétienne et de l'instruction. Puis on se rendit processionnellement à la maison destinée aux religieuses ; et c'est en présence d'une immense foule, massée dans la cour et aux abords du couvent, que l'évêque de Tarbes procéda à la bénédiction d'un asile, qui devait former tant de cœurs et abriter tant de vertus.
D'après les termes de cette fondation, l'école s'ouvrait gratuitement aux jeunes filles de Tournay, Lanespède, Ricaud, en même temps qu'à celles d'Ozon. C'est ainsi que Ton vit plusieurs paroisses, jusque-là privées de tout enseignement pour les jeunes filles, contracter envers le château et l'école cono-réo-aniste d'Ozon une dette de reconnaissance. D'ailleurs la réputation de cet établissement, unique alors dans le pays, ne tardait pas à franchir les limites des localités voisines, (i) Telle fut bientôt l'affluence des élèves de la région, que la création d'un pensionnat parut nécessaire, et le conseil provincial d'Igon décida la construction d'un dortoir aux frais de la congrégation (2).
Dirigée par un prêtre d'élite dont les œuvres per-
(1) C'est parmi les élèves du couvent d'Ozon, venues de la vallée de la Ncste, que M. l'abbé Bazerque recruta plusieurs des premiers sujets de St-Joseph de Cantaous. L'approbation de la congrégation des Sœurs de St-Joscph date de 1852.
(2) Bien que l'Institut des Filles de la Croix, dites Sœurs de Saint-
pétuent le souvenir ; vivifiée par l'éducation chrétienne des jeunes générations ; témoin permanent des exemples par lesquels religieuses et élèves conviaient les âmes à la religion et à la vertu, la paroisse sentit passer sur elle un souflle régénérateur qui rappelait ses plus beaux jours. Mais à cette ferveur, M. l'abbé Carrère sut comprendre qu'il fallait un aliment. Dans ce but et à l'exemple de ses prédécesseurs du moyen-âge, il dota la paroisse de pieuses associations ; nommons la confrérie du St-Sacrement, la confrérie du Rosaire vivant, et, la première par ordre chronologique, (6 octobre 1843) ^a con" frérie du très saint et immaculé Cœur de Marie.
Cette dernière dévotion, qui venait de prendre naissance dans l'église de Notre-Dame-des-Victoires de Paris, était alors saluée en France et dans le monde catholique comme une invention providentielle pour hâter le retour des pécheurs. A côté du nom des habitants d'Ozon, on peut relever dans le registre de la confrérie l'inscription de nombreux étrangers et de plusieurs paroisses de l'arrondissement d'Argelès.
Tant de titres avaient acquis à Ozon les sympa?
André, remonte à l'année 1804, le couvent d'Ozon fut contemporain des deux saints fondateurs de la Congrégation : M. l'abbé André-Hubert Fournet et la sœur Elisabeth, issue de la noble famille Bichier des Ages. Leur mort n'est que d'hier, et leur renom de vertu obtient déjà que déclarés vénérables au tribunal de l'Eglise, on instruise la cause de leur béatification : comme si Dieu qui les associa pour imprimer à leur Œuvre le sceau de la sainteté, se plaisait à les réunir dans la récompense.
La soeur Elisabeth avait visité l'établissement d'Ozon.
thies particulières de Mgr Laurence, même avant son élévation à l'épiscopat. On aime à rappeler et des écrits établissent qu'il honora souvent de sa visite une paroisse d'où rayonnait le bien.
Au cours de mon ministère dans la paroisse d'Ozon, il est survenu deux événements douloureux, dont je crois devoir faire ici même le récit abrégé. L'un d'eux surtout ouvrit dans mon âme de prêtre une blessure que le temps n'a pu fermer.
VEre Nouvelle de Tarbes, dans son numéro du 5 janvier 1898, publiait ce qui suit : « Une épreuve nouvelle attriste la population d'Ozon, déjà si cruellement affligée par le double fléau de la grêle et de l'inondation.
« Dans la nuit du 27 au 28 décembre dernier, un incendie s'allumait dans l'intérieur de l'église paroissiale, et pendant plusieurs heures y exerçait ses ravages. La flamme s'est élevée jusqu'à la voûte qui, fort heureusement, a résisté. Mais une partie du plancher a servi d'aliment au feu ; la chaire est incendiée, les statues et les tableaux endommagés, la voûte calcinée, et toute l'église péniblement dégradée. Ce monument n'était malheureusement pas assuré. »
Dix-huit mois se sont à peine écoulés, qu'un nouveau et plus cruel désastre met la paroisse en deuil. En 189g, dans la nuit du 28 au 29 juin, d'insignes malfaiteurs pénètrent dans l'église par effraction, en-
foncent la porte de la sacristie et dérobent plusieurs vases sacrés : un ostensoir, un calice, un reliquaire avec sa relique de la vraie croix ; ils brisent aussi la porte du tabernacle et portent une main sacrilège sur le saint ciboire qu'ils emportent avec les hosties consacrées. Ce crime est jusqu'à ce jour resté impuni.
De quelle tristesse nos âmes chrétiennes furent navrées par ce douloureux événement, il n'est pas possible de l'exprimer. Nous pleurions surtout nos hosties perdues, profanées peut-être, et qu'il fut impossible de retrouver. Sitôt la porte du tabernacle remplacée, nous organisâmes dans l'église une cérémonie de réparation eucharistique, à laquelle presque tous les hommes, un cierge à la main, voulurent prendre part.
Mais nous étions affligés en outre d'une grosse perte matérielle, les vases volés se trouvant en argent. Ces désastres, grâces à Dieu, sont en grande partie réparés. J'accomplis ici le devoir de proclamer que, dans notre détresse, nous reçûmes de plusieurs compassion et assistance. La population leur demeure obligée, et mon cœur leur a voué des sentiments de reconnaissance que les années ne sauraient affaiblir.
^M»» #im»